Je ne peux pas me plaindre

Oui, c’est vrai qu’il fait gris à Montauban : il a même plu. Oui, c’est vrai que j’avais pris cette habitude (déjà) : après déjeuner, devant ces fenêtres plus grandes que moi et ouvertes face à soleil, je me faisais griller doucement la peau. C’était bien.

On a perdu dix degrés ce matin, mais, si c’est cela mon seul malheur, ça va. D’autres choses se passent dehors : il suffit d’allumer la radio (je le fais trois fois par jour) ou de consulter l’un de ces écrans (je n’arrive pas à m’en détacher).

Il fait un peu frisquet : on serait mieux à deux, dans le lit. Mais je sais que ç’a été pire autrefois : pendant l’hiver 1829-1830, il a fait 15 degrés en-dessous de zéro à Toulouse. Le 9 janvier 1830, le Conseil municipal de Montauban a considéré « l’urgence des besoins des pauvres et des ouvriers privés de travail, non seulement par l’inactivité des manufactures, mais encore par l’extrême rigueur du froid qui ne permet l’ouverture d’aucun chantier ou atelier » ; il a décidé la « distribution de pain et de bois aux nombreux indigents dont les besoins s’aggravent chaque jour par l’intensité et la continuité du froid. »

C’est au début de cet hiver-là que Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre sont arrivés à pied, franchissant le Pont-Vieux (qui était le seul pont et qu’on appelait donc, sans doute, le pont tout-court). En contrebas, les eaux du Tarn étaient prises par la glace. Alors, non, je ne peux pas me plaindre.

Depuis la chambre qu’ils ont occupé à l’hôtel d’Aliès, ils ont pu surveiller la rivière. Hier, j’ai voulu voir leurs fenêtres, qui sont désormais celles de bureaux de la mairie, mais elles sont probablement masquées par le bâtiment des années 1960 qui a remplacé le jardin. Ce matin, j’ai reçu un message de S. qui m’invite à aller, la prochaine fois, au bout de cette impasse où je me trouvais : j’y verrai un Paulownia. Il sera peut-être en fleurs. J’attendrai le beau temps pour retourner là-bas.

Les trois visiteurs osages ont attendu le redoux, eux aussi. La débâcle. Quand l’eau a recommencé de couler, ils sont partis. Ils ont descendu le Tarn, puis la Garonne. À Bordeaux, ils ont embarqué pour l’Amérique.

Nous, on ne peut pas prendre la mer. On ne peut pas fuir. Dans mes deux dernières lectures, il est question de cela : la mer ; la fuite. François Bon dit ce matin, en lisant le Littré : « Le mot fuir, c’est pas qu’on l’employait souvent, mais on savait qu’il était là. » Moi, je l’ai employé souvent.

À tous ceux qui l’honorent de leur présence

C’est un de ces cafés où, tout de suite, on se sent à sa place. Je fais semblant de lire La Dépêche en écoutant le patron : il vante justement la qualité de son bistrot, disant que tout le monde est le bienvenu chez lui. Le type au comptoir lui donne raison. Il dit : « L’an passé j’étais à Paris, du côté de Bastille, dans un de ces cafés genre je me la pète » et je vois tout à fait de quoi il parle, puisque c’est mon quartier.

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Je voudrais toujours que ce soit chez moi

On pourrait croire qu’il suffit d’une valise pour contenir les maigres affaires que je range dans ma mansarde, mais, en fait, ça ne suffit pas du tout. Par exemple : les tonnes de livres que j’y entasse. Je ne peux pas les emporter tous. J’en choisis quelques uns seulement. On me dira : « Il y a des tas de livres à Montauban, tu trouveras ce que tu veux là-bas », mais ce sont les miens que je veux, pour me sentir un peu chez moi.

Je fais le tour de ma chambre (c’est rapide : elle n’est pas grande) afin de ne rien oublier. Je me sens bizarre, un peu flottant. Ce qui serait bizarre, c’est de na pas trouver bizarre d’aller habiter cinq semaines à Montauban, alors qu’en réalité j’habite ici.

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Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

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Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

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La beauté du geste

Pourquoi j’ai aimé lire City of Glass. Parce qu’on me l’avait recommandé, évidemment, et parce qu’il y a des thèmes qui me plaisent là-dedans (la ville, les fantômes). Mais surtout parce que j’ai aimé la fin : le roman (qui ressemble à s’y méprendre à une enquête) se termine sans que l’enquête soit terminée. Des pistes ont été esquissées, voire carrément explorées, et n’ont abouti nulle part. Pourquoi le personnage principal a-t-il été confondu avec un certain Paul Auster, détective privé, alors que le Paul Auster en question est écrivain et n’a jamais entendu parler de l’autre ? On ne le saura pas. Où Peter et Virginia sont-ils partis ? et ont-ils disparu volontairement ? On ne le saura pas. Qui s’est occupé de ravitailler Quinn dans l’appartement après qu’il s’y est retranché comme Robinson ? On ne le saura pas. Et surtout, surtout, surtout : le dessin formé virtuellement sur le plan du quartier (et dans l’espace de la ville) par les parcours effectués par le vieux (le tracé de ces parcours dans les rues orthogonales, formant le contour des lettres de l’alphabet) : est-il intentionnel ? est-ce réel, ou est-ce une illusion ? est-ce le fantasme du personnage, ou celui de l’auteur ? (J’ai pensé, à mesure que les lettres apparaissaient, que l’une d’elles « aurait la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W », à cause de la dernière phrase de La vie, mode d’emploi, mais ça, c’est une manie à moi). On ne le saura pas.

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Torpilleur, touché

Je ne sais pas exactement ce que ce serait, « écrire pour les mômes ». L’un de mes livres est soi-disant pour les enfants – c’est Les bandits – mais, à l’origine, le texte, je l’avais écrit comme s’il était pour moi. J’imaginais qu’il serait lu par des enfants de mon âge, disons, de vingt-huit ans. Et finalement, il paraît qu’on peut tout piger quand même, avec vingt ans de moins. Tant mieux. Avec Le héros, c’est un peu pareil : je l’ai écrit comme ça me venait. Puis, il est arrivé plusieurs fois que des jeunes (des gens qui ont, genre, la moitié de mon âge) lisent le livre, et l’aiment. Et c’était beau de le savoir. Mais alors… ça voudrait dire quoi, si un jour je décidais d’écrire consciemment, volontairement, pour les mômes ?… Si j’écrivais un « livre jeunesse », comme on dit, en le faisant exprès ? J’en sais rien du tout. Je réfléchis à ça, en ce moment. Assez souvent, même.

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Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

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Des lieux, des histoires : la carte du territoire

Pendant les ateliers d’écriture que j’ai animés, j’ai proposé à chacun, à chacune, de choisir un lieu. Et, à partir de ce lieu, d’écrire une histoire. Entre le début et la fin, que s’est-il passé ? J’ai parlé (beaucoup), pour lancer des idées, tendre des perches, indiquer des pistes. Pour décrire le lieu, pour évoquer des émotions, pour créer un personnage. Et chacun, chacune, a écrit son histoire — réelle ou imaginaire — ancrée dans un lieu. Ensuite, j’ai placé ces histoires sur la carte du territoire :

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