Elle existait, mais sans les contours

C’est dans un quartier perdu, c’est-à-dire : à deux pas des Objets-Trouvés. La rue des Morillons. Juste derrière, dans le passage de Dantzig, un immeuble standard a pris la place de cette cour que j’avais visitée il y a dix ans. Là, je suis avec F. : il habite ce coin où je n’ai jamais l’occasion d’aller. Près de chez lui, il existe une rue de Montauban : figurez-vous que je connais mieux Montauban dans le Tarn-et-Garonne que la rue de Montauban à Paris. Les mondes inconnus sont à notre porte, et nous les ignorons.

D’abord, elle ne s’appelle pas la rue de Montauban (comme on dirait la rue de Lille, la rue de Montreuil ou la rue de Saint-Pétersbourg), mais la rue Montauban (comme on dirait la rue Voltaire, la rue Descartes ou la rue Hippolyte-Maindron). Comme si Montauban était à ranger dans les noms de gens plutôt quand dans les noms de lieux. Il aurait fallu qu’on écrivît sur la plaque, alors, la qualité du grand homme (académicien, général, découvreur des îles Kerguelen, inventeur du vélocipède, compositeur de Au clair de la lune, que sais-je encore).

Ensuite, la rue Montauban n’est pas une rue. C’est plutôt : deux impasses abouchées. D’un côté de la rue Robert-Lindet : une impasse bordée de maisons. De l’autre côté : un renfoncement bref, donnant accès à un groupe d’immeubles, se prolongeant à travers eux jusqu’à la rue suivante. C’est de ce côté qu’on trouve les numéros 1 et 2 : le début.

« Mais alors ! nous écrions-nous. Est-ce à dire que la numérotation de la rue commence en son milieu ? Par quel prodige… »

Non, car l’allée centrale de la cité n’a pas de nom. Elle n’est donc pas la rue Montauban. La rue Montauban n’est que ce petit renfoncement (son début), puis l’impasse de l’autre côté (la suite et la fin). La cité, traversée par l’allée sans nom, date des années 90. J’ai donc supposé que l’allée était une création récente et que, pour cette raison, on n’avait pas étendu jusqu’à elle le nom de rue Montauban, afin de ne pas décaler les numéros.

Paris et ses environs (les Guides bleus Hachette, 1924)

Eh bien, je me trompe, car cette allée existait déjà il y a cent ans. La preuve sur ce plan. Elle existait, mais sans les contours. Le nom, suspendu dans le vide. Dans le vide… ?

Les mondes inconnus, vous dis-je.

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5 commentaires

  1. peut être que le cartographe reencrant son tire ligne, a tout simplement oublié de revenir là où il en était, et que son regard a été absorbé par tout cet environnement: abattoirs, collège, orphelinat, hôpital…quel quartier !

  2. J’aime bien penser à l’étourderie, à la distraction, ou à la fantaisie du dessinateur. C’est cela qui me plaît, dans ces plans dessinés à la main !
    L’abattoir aux chevaux est devenu le beau parc Georges-Brassens, c’est plus gai :)

  3. Je vous remercie Antonin de m’avoir fait revenir dans mon ancien quartier et plus précisément à cette si étrange rue Montauban à moitié là… Dans mon souvenir, je lui avais ajouté une préposition comme si je savais déjà qu’elle était un passage pour rejoindre Montauban qui m’attendait… sous les traits d’un homme et de l’amour d’ailleurs… Les mondes inconnus, je ne m’en lasse pas, il me semble que c’est aussi votre cas… Je vous souhaite un excellent retour parmi nous !

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