Je n’ai pas ouvert mon ordinateur en deux jours. Je me disais pourtant : j’écrirai dans le train, comme d’habitude. Trois heures de Paris à Grenoble, deux de Grenoble à Veynes-Devoluy, et deux heures de pause, c’est bien assez pour visiter Veynes quand tout est fermé. Une peinture murale célèbre l’arrivée du chemin de fer. Sur la place, buste du « créateur du nœud ferroviaire de Veynes ». Je n’ai pas retenu son nom. Je mange mon panini-frites sur une terrasse qui surplombe la voie ferrée : puisque c’est elle, le monument fameux, j’en profite à fond. Je poursuis ici ce qui m’a occupé dans le train, au lieu d’écrire : Si la reine meurt en hiver de Cédric Duroux, publié par Sonia, qu’elle m’a offert l’avant-veille de mon départ alors qu’on tournait les vidéos pour sa revue 10Écrits dont le premier numéro sort bientôt avec des pages de moi, quelques fragments prélevés à mon projet de livre sur les chambres. Le roman de Cédric est très gros, parfait pour le long voyage, et il se lit très vite parce qu’il y a plein de personnages, mais pas du tout comme dans Rue des Batailles, ce sont des récits imbriqués et alternés, ça feuilletonne à fond, il se revendique des Chroniques de San Francisco et il a raison. Dans son monde, les gens qui en ont les moyens souscrivent des abonnements auprès d’agences tentaculaires pour prendre en charge leur vie grâce à des sortes d’espions-comédiens hyper doués qui remplissent les fonctions prévues par le contrat (amis ou amants providentiels), mais avec naturel, sans que le client s’aperçoive que tout est scénarisé, sous contrôle. On achète le confort d’une petite fiction rassurante. Alors forcément — et là c’est moi qui parle — on ne peut acheter qu’une fiction standardisée, encadrée par les scripts de scénaristes guidés par un objectif commercial. Autrement dit : de la romance stéréotypée, une success story formatée, un bonheur familial de publicité. Parce que c’est une dystopie. Si c’était une utopie, ces « agences » seraient des services publics gratuits ; elles accompagneraient les usagers dans le développement de leur imaginaire et l’expression de leurs désirs, afin que chacun parvienne à inventer sa propre fiction émancipatrice. Oh, mais attend, ça existe déjà : ça s’appelle la création artistique subventionnée et l’éducation populaire. Oups. C’est le métier que je fais.

Notre sujet de conversation principal avec Baptiste : notre pouvoir de créer le monde dans lequel on vit — le monde de nos relations amicales et amoureuses. On n’attend pas que quelqu’un nous propose un scénario pour se couler dedans. On désire fort que quelque chose advienne, alors on le construit en le reconfigurant en permanence pour l’adapter au réel, et parce que nous changeons, nous, au contact des autres, et que nos désirs changent, et ceux des autres aussi, tout se déplace et s’affine et se peaufine et c’est de mieux en mieux à mesure que se dessine un agencement de plus en plus éloigné des canons, et parfois aligné sur l’un d’entre eux, mais par pure coïncidence, parce que ce canon s’avère convenir à nos désirs. J’ai ressenti cette fatigue cet hiver. La résidence m’a fait du bien. Le retour aussi : mon petit Pierre est venu me chercher à la gare, j’ai passé la soirée et la nuit avec Jean-Eudes, le lendemain je suis allé à la chambre où m’attendaient Pierre et Marius, on a vu Rémy ensemble, puis j’ai eu Pierre juste pour moi avant notre trio avec Jean-Eudes, puis quasi deux jours avec mon petit Pierre à arpenter nos quartiers au soleil, c’était doux et joyeux, avant le long week-end avec Jean-Eudes, à deux le plus souvent, avec les amis aussi, et dans la foule un peu, le 1ᵉʳ-Mai, la bière impromptue assis par terre place de la Réunion parce qu’on est tombés sur Baptiste et sa bande et un garçon qu’on ne connaissait pas à qui il caressait la nuque, tiens, j’ai envie qu’il me parle de lui, ça tombe bien parce qu’on a prévu de se voir lundi en tête-à-tête. Aucune agence diabolique-bienveillante ne pourrait organiser ma vie aussi bien, parce que personne ne peut soupçonner que la vie parfaite ressemble à ce que je viens de décrire. La vôtre n’est pas du tout comme ça. J’ai déjà besoin de me retrouver seul. J’y ai repris goût chez Julien Gracq. Lorsque Pierre part travailler dans sa propre chambre, je reste dans la mienne et je me souviens que le projet de départ c’était ça : le lieu où je suis seul. Ça m’a frappé en relisant à voix haute l’extrait d’Étant donné une chambre pour la revue, car j’ai écrit ces textes il y a trois ans alors que ma chambre n’était pas encore celle qu’elle est devenue. En ce temps-là je n’y dormais jamais, j’y travaillais seul, et la nuit quelquefois je la prêtais. Les occasions d’y être deux étaient rares et donc étranges, et j’étudiais justement ces phénomènes en écrivant mes petits fragments, scènes d’intérieur, comportements de souris observées deux à deux dans le même protocole expérimental. Année après année, dans ce lieu conçu pour être seul, j’ai reconstitué ce qu’il promettait de devenir à l’évidence, si j’avais eu à l’époque la connaissance de moi-même que j’ai acquise depuis : dans ma chambre de solitude, j’ai recréé ce que je n’ai jamais cessé de désirer davantage que la solitude : l’intimité partagée. C’est comme une évolution naturelle : pour qu’un lieu soit mien, il faut que les gens que j’aime en aient la clé et y laissent quelques affaires entre deux séjours. Et puis, quand je sature, je me sauve. Ce périple ferroviaire bizarre pour relier la librairie Le Déluge à Sisteron et la librairie Oxymore à Port-Vendres est une occasion rêvée de passer trois jours (trois nuits) seul. Seul à nouveau et enfin. Je m’en réjouissais déjà lorsque Emeline a conçu cette boucle avec moi au téléphone. Et pourtant, aussitôt après, j’ai pensé : Jean-Eudes pourrait m’accompagner à Sisteron, ça nous ferait un weekend provençal rêvé. Puis : Ce n’est pas loin de chez Pierre (mais en fait, si, c’est loin). Puis : Baptiste pourrait faire en sorte d’être à Marseille quand j’y serai (mais il est à Londres). Tant pis, tant mieux. Je dis ça le soir au restaurant à Silvio, Marie et Pauline. J’espère ne choquer personne, le gars trop gâté par la vie qui ne sait plus quoi faire de trop d’amour. Mais il ne m’est pas tombé dessus tout seul, l’amour. C’est mon activité principale, je le rappelle : tandis que des gens font des enfants ou vont au bureau, moi, je me fais des amis. Mais ça, je ne le dis pas, ce soir-là au restaurant, ce serait abusé. On ne se connaît pas. Même si Marie m’a dit, un peu plus tôt : « C’est drôle, on a l’impression de te connaître parce qu’on t’a lu. » Elle a raison et c’est précisément pour ça que j’ai voulu, moi, qu’elle me parle d’elle, pour équilibrer mieux la balance, et c’était un beau moment de confiance, à la terrasse de ce bar de Sisteron après que j’ai parcouru seul la ville en plein soleil. Mon hôtel (la vue dingue sur ce bizarre rocher que des gens escaladent) est à une sortie de la vieille cité, alors j’en ai tracé le contour, la montée à la citadelle, les tours médiévales, la descente à la Durance — je raconte à Marie que j’ai enjambé la Durance il y a deux ans avec Jean-Eudes entre Montgenèvre et Briançon, alors qu’elle est encore un ruisseau riquiqui longée par le GR. Je fais le tour de la ville et quand j’ai compris à quoi elle ressemble de l’extérieur, j’entre à l’intérieur. Je le dis de cette manière à la librairie, aux gens venus pour Rue des Batailles : « J’ai ce tropisme avec les villes, et pas qu’avec les villes, je fais le tour du pot pour cerner le sujet avant d’entrer dans le cœur. » Ce n’est pas toujours vrai. Mais ça m’aidait à expliquer l’architecture du livre.

Je m’efforce de jouer le jeu : les rares mots qu’il prononce, je les garde en tête, j’essaie de rebondir dessus. Quand j’avais parlé du message envoyé à M.-N. à propos de Lamastre, il avait dit : « Vous faites réapparaître les gens. » Il n’a pas inventé ces mots, il s’est contenté de les souligner dans mon propre discours. J’avais dit ça, oui, dans le flux de quarante minutes où je dis beaucoup de choses. Alors j’ai plaqué ces mots sur l’événement du 1ᵉʳ-Mai pour essayer de comprendre. J’ai d’abord dit plusieurs fois : « Je ne sais pas ce que j’en attendais » et « Je ne sais pas quoi faire de ça ». Puis : « Moi qui d’habitude transforme aussitôt tout en discours, là, j’ai tardé, il se trouve que j’avais du retard dans mon journal alors je n’ai écrit cette rencontre que quatre jours plus tard, et je n’en ai parlé à personne, sauf à Jean-Eudes puisqu’il était avec moi, mais même avec lui, au final, j’en ai peu parlé, j’ai l’impression qu’il faut que je trouve la bonne manière de la dire, comme s’il s’était passé quelque chose de très important que je ne pouvais pas révéler n’importe comment. » Pourtant ce n’est pas grand-chose : tandis que la manif tardait à démarrer, on a stationné devant un groupe de musiciens qui chantaient Le Temps des cerises, une femme devant eux écoutait et parfois reprenait les refrains, je l’ai observée de longues minutes avant de dire à Jean-Eudes : « Je suis sûr que c’est M., l’amie de ma mère », puis ils ont chanté La Semaine sanglante, je ne savais pas quoi faire, je ne savais ni ce qu’il fallait faire ni ce que j’en espérais, je me retenais de pleurer, ç’aurait été évident si j’était tombé sur S., sur N. ou sur J., mais avec M. c’était très compliqué parce que leur amitié s’est terminée par une rupture, j’ai attendu la fin de L’Internationale pour lui demander si elle était bien M., puis j’ai dit qui j’étais moi, et déjà je ne savais plus quoi dire. Alors, quand je raconte la scène quelques jours plus tard, je tente cette formule : « J’ai fait réapparaître quelqu’un » et je me rends compte grâce à elle qu’il était là, l’enjeu de mon entreprise, puisque moi seul pouvait provoquer cet événement (je pouvais la reconnaître, mais la réciproque était impossible, vingt-cinq ans sont passés, j’ai changé plus qu’elle) : il ne s’agissait pas de renouer avec le passé, de développer une nouvelle relation à la suite de celle qui a existé autrefois, nos souvenirs de vacances ensemble, surtout, quand j’étais petit, mais non, il n’est pas question de réactiver tout ça, car nous en resterons là, nous n’avons pas le désir de nous revoir et n’avons pas échangé nos téléphones, par exemple, ce qui m’aurait drôlement embarrassé si elle l’avait proposé. Je sais qu’elle a décidé, elle, un jour, de rompre. De ne plus exister. De se rendre inaccessible. De « faire table rase », me dit-elle avec malice (parce qu’on vient d’entendre L’Internationale) et pour cacher sa gêne (elle dit deux fois : « Je peux être très con » ou : « J’ai été très con »). De disparaître, donc. Disait-on déjà ghoster dans les années 2000 ? Ce 1ᵉʳ-Mai sur le boulevard Voltaire, j’aurais pu faire le même choix : la reconnaître et passer mon chemin. Je n’ai pas voulu faire ça. Je ne sais pas comment on sort quelqu’un de sa vie. Deux fois on m’a quitté. Avec Christophe ç’a été très brutal. Lui, quand je l’ai recroisé, des années plus tard, j’ai toujours fait comme si je ne le voyais pas. Il avait imposé ça entre nous. Je n’aurais rien obtenu en allant lui parler. Je ferai sans doute la même chose encore : on se regarderait et on passerait notre chemin. Avec R., ç’a été moins violent parce que notre relation n’avait pas atteint la même intensité, mais quand même, il m’a blessé, et j’ai refusé d’entrer dans le jeu ridicule de s’ignorer : quand d’aventure on tombe l’un sur l’autre, on sait se dire bonjour, on n’est pas des sauvages. Il me faut cette grosse demi-heure de discours libre, par rebonds, pour comprendre pourquoi cet événement du 1ᵉʳ-Mai me trouble tellement : ce qui compte ici n’est pas « le souvenir du passé » mais « la rupture ». L’absurdité de la rupture : quand on a aimé quelqu’un, on ne l’abandonne pas du jour au lendemain. L’autre était là, et soudain il n’est plus là. Dans les accès de panique de cet hiver, mes aimés m’ont rassuré : « Il y a trop de monde autour de toi pour que tu te retrouves jamais seul, il faudrait qu’on t’abandonne tous, d’un coup. »