J’ai de la sympathie pour les rongeurs

Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.

Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.

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Dans les circonstances douloureuses que nous traversons

Je voulais savoir : que se passait-il à Montauban, pendant ce temps ? Je veux dire : pendant que Jean Larroque agonisait dans une ambulance à Argenton-sur-Creuse et que Jean Marty épuisait ses dernières forces au Val-de-Grâce : à quoi donc ressemblaient les jours, dans la ville qui avait vu ces petits garçons devenir des hommes ?

L’armée de l’Empire s’est pris une dérouillée à Sedan : l’Empereur est envoyé à l’ombre, et la République est proclamée. À Montauban, un nouveau Conseil municipal s’installe tant bien que mal, le 7 septembre 1870 : cela fait trois jours seulement que la France est une république, mais elle est envahie par une puissance étrangère. Les temps sont durs. Je lis cette phrase :

Considérant que dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il importe de coopérer à l’élan qui se manifeste sur tous les points du territoire…

Cette expression : « les circonstances douloureuses »… Au nom de ces circonstances, aussi justes et cruciales soient-elles, on peut tout faire passer. Toutes les autres causes deviennent, d’un coup de baguette magique, accessoires. Vous vous souvenez ? « Nous sommes en guerre » : ça, c’était lundi dernier, à la télé.

Je poursuis ma lecture. Le 19 octobre 1870, le conseil municipal est sollicité par l’instituteur de Bio, ce faubourg où Jacques Larroque cultive les terres de ses parents. C’est cet homme-là qui lui a appris à lire, j’en suis sûr.

L’instituteur de Bio demande une augmentation de subvention de cent francs qui avait été demandée à l’ancienne administration. Cette question est renvoyée à une commission, dite de l’Instruction publique, qui sera ultérieurement désignée.

Voilà : dans les circonstances douloureuses que nous traversons, il s’agit de ne pas trop la ramener, avec vos revendications. La patrie est en danger, comprenez-vous ? Mais ne croyez pas pour autant que les puissants ne vous entendent pas : ils convoqueront prochainement une commission.

Novembre 1870. Paris est toujours occupée par les Prussiens. Pendant ce temps, à Montauban, on a pris le temps d’éplucher les comptes de la mairie, et on s’alarme :

En voyant le gouffre dans lequel ont été s’engloutir les ressources financières considérables de notre cité, dont le présent est obéré et dont l’avenir est engagé pour plusieurs années, on éprouve tout à la fois un sentiment de tristesse et d’indignation. […] La prétendue prospérité de nos affaires municipales était comme celle de l’Empire, un détestable mensonge, qui ne cachait que des ruines.

Il n’y a plus un radis dans les caisses. Il va falloir couper dans les dépenses et virer des gens. Et si on commençait par virer les petites gens qui se sont rendues complices de cette déroute ?

Plusieurs membres demandent qu’il soit établi une distinction entre l’emploi et l’employé. Le Conseil sera appelé à voter sur l’utilité de l’emploi et, ensuite, si l’employé qui le remplit doit être conservé. […]

M. Capelle demande à faire une observation générale à propos de tous les employés dont il s’agit. Les reproches de servilisme, le seul qui leur ait été fait, est-il un grief bien considérable ; la position de ces hommes dont le traitement est la seule ressource, leur permet-elle de résister aux injonctions de leurs supérieurs ; ne pouvaient-ils considérer leur obéissance comme un devoir pour conserver leur emploi ? […]

M. Pellet. – M. Capelle a raison et aucun des employés, mis entre son pain et l’obéissance, n’est responsable des actes qu’il commet. C’est plus haut qu’il faut s’adresser. Ce n’est pas la conduite de celui qui obéit que l’on doit flétrir, c’est celle de celui qui commande.

J’aime bien M. Pellet et M. Capelle. Je poursuis ma lecture.

M. Py, inspecteur voyer rural, est vieux et doit être mis à la retraite. Le traitement de 950 francs alloué à cet emploi sera divisé en deux parts : une de 600 francs sera attribuée à son remplaçant, l’autre, 350 francs, sera comptée à M. Py à titre de retraite.

En substance : nous n’avons plus assez de sous pour payer les vieux et les jeunes à la fois. Si vous voulez une retraite tout juste décente, alors les salaires des jeunes devront être revus à la baisse. « Nous sommes en guerre », rappelez-vous.

Plus loin, il est question des abattoirs. Puisque l’un des deux vétérinaires était « mal pensant », on s’est passé de ses services et, depuis, les contrôles laissent à désirer :

D’après les bruits qui nous sont revenus, on fait entrer la nuit à l’abattoir des bestiaux qui, le lendemain matin, sont abattus avant l’arrivée du vétérinaire. En été, on a vendu de la vache pour du bœuf.

Pendant ce temps-là, que fait-on manger à Jean et à Jacques, les appelés de vingt ans ? De la vache enragée ? Et à l’autre Jean, qui mourra dans deux semaines à Argenton ? Quant au troisième Jean, il est en train de se battre à Paris : il souffre de la faim, dans la ville assiégée par les Prussiens, où les températures sont descendues à 12 degrés en dessous de zéro, et où il finira par crever à la fin de février : non pas de la faim, mais d’une autre cause que la faim n’aura pas arrangée.

Ici, un blanc. Le registre ne conserve que les débats du 31 janvier 1871, constatant la fin du siège (la fin de la faim) et l’armistice avec l’Allemagne. Puis, ce compte-rendu du conseil municipal du 29 mai 1871 : c’est un lundi. Un certain M. Lacroix revient tout juste de Versailles, où il présentait les hommages du conseil municipal de Montauban au président Adolphe Thiers. Il a bien choisi son moment, celui-là ! Cette semaine qu’il vient de passer près de Paris, c’est celle qu’on appelle déjà la Semaine sanglante. Il a rendez-vous avec le boucher-en-chef le dimanche 21 mai, mais le grand homme est trop occupé pour le recevoir : la troupe vient d’entrer dans Paris pour écraser la Commune. À la fin de la semaine, il aura fait massacrer vingt mille hommes. Le lundi 22 mai, l’artillerie vient d’installer ses canons sur la butte de Chaillot, et les barricades tombent une à une, jusqu’à la Concorde. Le brave M. Thiers est drôlement fatigué, mais il honore tout de même la visite de nos émissaires montalbanais.

Notre entrevue qui devait avoir lieu le dimanche dans l’après-midi fut ajournée au lendemain à cause du grave événement qui s’accomplissait à la même heure à Auteuil, et qui ouvrait à nos soldats les portes de Paris. Nous fûmes reçus le lundi à 10 heures du matin. Nous étions loin de nous douter de l’accueil simple, cordial, expansif qui nous attendait ; rien d’officiel, rien de guindé, ni dans les formes ni dans les paroles. M. Thiers tout heureux de nous voir nous fit assoir devant lui sur son petit canapé de maroquin vert où, depuis plusieurs nuits, il a l’habitude de se coucher tout habillé et là, devant le feu qu’il tisonnait par intervalles, il nous questionnait avec bonhomie comme des enfants de la maison, nous faisant causer, causant surtout avec cette verve, cette simplicité qui lui sont habituelles.

Malgré ses préoccupations, ses fatigues, ses travaux sans nombre, il n’avait nullement l’air fatigué. Quelle âme robuste et quelle nature indomptable dans ce petit corps grêle et chétif ! À voir son visage calme, son front serein, personne certes ne se serait douté que cet homme revenait de Paris où il avait passé la nuit sans sommeil aux avant-postes, discutant avec ses généraux les moyens et les plans d’attaque.

Ce petit canapé de maroquin vert où Adolphe-le-Terrible se repose de la pénible besogne d’assassiner le peuple : je m’en souviendrai. Dire que des Montalbanais se sont assis dessus ! et se sont assis, ensuite, sur d’autres sièges où je pourrai m’assoir peut-être.

J’ai fait ça, aujourd’hui : lire des compte-rendus de conseils municipaux. J’ai aussi papoté au téléphone avec Rémy Torroella qui me demandait, sur CFM Radio, comment se passait ma résidence. Je lui ai expliqué que je restais chez moi (comme tout le monde) et que je consultais des archives sur l’écran de mon ordinateur. Lui, il a lu un extrait de mon billet paru hier sur ce blog. On peut nous réécouter ici :

L’argent là où il est

Un truc qu’on aime quand on participe à une formation : rencontrer des gens qu’on ne connaît pas. Mais, j’entre à l’hôtel de Massa pour cette session organisée par la SGDL, et je tombe sur qui ? sur E., que je connais depuis des années. Tant pis. Non : tant mieux, car cela me fait plaisir. Il est venu pour s’informer sur ses droits, échaudé par son éditeur qui l’avait escroqué – cet homme-là ne m’a pas laissé que de bons souvenirs non plus, mais différemment.

La plupart des gens qui sont autour de la table ont eu de mauvaises expériences avec leurs éditeurs. Je m’interroge : est-ce à dire que je suis verni ? Lorsque je me présente, je dis que je suis heureux de travailler avec les miens. Je n’ai pas de problèmes, seulement des questions. Parce que cela fait un an et demi que je n’ai aucune autre activité, aucun autre revenu que ceux qui touchent de près ou de loin à mon écriture, même si ça me paraît fou de le dire, et que je n’arrive pas encore, pour autant, à comprendre comment tout ça fonctionne. Tout l’argent que j’ai reçu a pris la forme de « droits d’auteur », mais je n’ai perçu que quelques centaines d’euros par la vente de mes livres, et tout le reste, eh bien, par le biais du « reste ». Je me demande si cet équilibre entre mes revenus artistiques et mes revenus accessoires tient la route. Les explications données par les gens de la SGDL sont limpides, et je comprends soudain que les six mille euros que j’ai touchés en résidence, et qui représentent la plus grande part de mes revenus de l’an passé, sont à ranger du côté de l’artistique, et je range « le reste » du côté de l’accessoire. Ce dernier reste donc nettement inférieur à l’artistique : je suis dans les clous. J’ai même la surprise d’apprendre que, par miracle, j’ai probablement validé des trimestres de retraite en 2019, sans le savoir. Oh, joie ! Si, le moment venu, je ne suis plus vivant, je les offrirai à la société : vous en ferez ce que vous voudrez.

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Il faut tout garder

Je leur ai donné rendez-vous aux Philosophes, puisqu’ils m’ont dit qu’ils seraient dans le Marais ce matin. Le Marais, j’ai beaucoup de choses à en dire, mais je les garderai pour moi. Je ne les assommerai pas, eux, avec mes tirades sur le grand capital, ni sur le fléau du tourisme, car je ne les connais pas très bien. Je ne sais pas quel genre de visiteurs ils sont ; je ne voudrais pas les froisser. En fait, nous nous connaissons peu. Lui, un peu plus qu’elle. Je les ai rencontrés en Vendée l’année dernière.

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Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

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On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

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Je suis pittoresque

Elle m’a pris en photo. Carrément. Parce que la cour où j’habite est jolie et qu’elle photographiait la cour, et que, moi, j’étais au milieu de cette cour, sortant de mon escalier. J’étais juste en face d’elle et elle m’a pris en photo, oui. Déjà qu’ils ne disent jamais bonjour, les touristes de ma cour (car nous ne sommes pas des êtres humains : nous sommes seulement des objets, meublant le décor qu’ils sont venus consommer), maintenant ils nous prennent en photo. Bon. Cela faisait longtemps déjà qu’ils photographiaient les fenêtres fleuries, les toits de zinc, les pavés gris et les chats en goguette : alors, poursuivant la logique, pourquoi ne pas me photographier, moi ? Un Parisien dans une cour : comme c’est pittoresque !

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Est-ce une consolation ?

Je crois qu’il existe un personnage dans Astérix qui s’appelle comme ça : Toumehéris (un Égyptien, puisque son nom finit en is). C’est exactement ce qui m’arrive, cet après-midi, alors que je suis avec J.-E. dans un lieu joli, face au square, et qu’il fait beau : tout me hérisse. Je regarde la déco du bistrot (parfaite, pourtant – ou plutôt : trop parfaite), je constate le prix du café (le verre d’eau, il faut le réclamer), j’écoute les conversations des gens attablés à côté de nous, j’observe la dégaine des passants : tout me crispe et m’insupporte. J’aurais dû prévoir que je réagirais ainsi ; je savais que l’idée de s’installer à cette terrasse était mauvaise (je me connais), mais j’ai été naïf : j’ai cru que je saurais faire abstraction. Je me souviens de la rue de Bretagne la première fois que je l’ai vue, en 2005 (j’entrais à l’école Duperré), et les moments passés chez J.-E. quand il y habitait encore, fin 2006. Certaines choses n’ont pas changé, je suppose – mais je ne sais pas lesquelles : ce doit être celles qui ne m’intéressaient pas. Tout ce dont je me souviens, ça n’existe plus. Tout a été détruit. « C’était quoi, déjà, à la place de la boutique La Durée ? Ah, oui, le petit bazar. » Les gens de ce quartier ne se nourrissent donc que de macarons, de glaces, de pâtisseries luxueuses ? S’abreuvent-ils de cocktails compliqués ? De cafés à 2,50 euros sans verre d’eau ? Moi, non, et je détesterais habiter cet endroit, désormais. Et J.-E. me fait remarquer justement que, dans notre rue de la Roquette gangrenée par Airbnb et par les boutiques à la con (genre : chocolaterie Ducasse), un jour, là non plus nous ne serons plus chez nous. « Notre quartier est en voie de ruedebretagnisation galopante », dit-il. Et, de faire ce constat, ça ne me fait pas me sentir vieux (genre : nostalgique). Non, ce que j’éprouve c’est seulement (uniquement, entièrement, pleinement, intensément) de la colère. Qui prend parfois la forme de cette irritation triste que j’éprouve en ce moment ; d’autres fois, d’une révolte pure et simple.

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On est spectateur (et ça ne me plaît pas)

La première chose que j’ai remarquée : les barrières séparant le trottoir de la chaussée. Le public, d’une part, et les chars, d’autre part. J’ai dit naïvement à J. et J. : « mais comment fait-on pour rejoindre la marche ? ». Je n’avais pas compris qu’ici, ce n’est pas une marche, comme la Marche des fiertés à Paris (une fête et une manifestation à la fois), mais une parade, dont on est spectateur. Ah, bon.

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Les visiteurs ne vous saluent pas

Pourquoi ils ne disent pas bonjour, les touristes ? Je ne les déteste pas, pourtant, je vous assure. En tout cas, pas avant de leur avoir parlé. Et j’admets, aussi, qu’ils n’ont pas le monopole de la grossièreté : il y en a quelques autres, des mal embouchés, dans ma cour — des voisins dont je n’ai jamais entendu le son de la voix et à qui je continue, pourtant, de dire bonjour. Mais si un habitant de l’immeuble sur cinq (à vue de nez) est ostensiblement impoli, la proportion monte à quatre sur cinq chez les touristes. Je n’ai pas compté, mais je vous assure que c’est de ce niveau-là. Il y a plusieurs appartements dans ma cour (et dans les étages) qui accueillent plus ou moins régulièrement des visiteurs de courte durée, des touristes dans le genre « consommation massive de capitales européennes », vous savez, qui louent des appartements à la nuit aussi facilement que vous et moi achetons une baguette de pain. Il y a un appartement, en particulier, qui ne sert qu’à ça, en rez-de-chaussée, face à mon escalier. À midi, je passais là, avec ma baguette de pain (oui, justement). Quatre jeunes gens (de mon âge) sortent de ce rez-de-chaussé et profitent du charme de notre cour pavée et fleurie — touchée par un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Je dis bonjour, en les regardant franchement. Pas un mot ne sort de leur bouche. Pas un geste. Pas un regard. Quand bien même ils ne feraient qu’un séjour express à Paris et n’auraient pas pris la peine d’apprendre quatre mots de français, je suis sûr qu’ils savent reconnaître celui que je viens de prononcer. Et, à supposer qu’ils ne savent pas le répéter, ils pourraient m’en dire un autre, dans une autre langue. Ou alors, s’ils sont muets, ils peuvent hocher la tête ou agiter une main. Ou cligner des yeux. Ou bouger les oreilles. Je crois que même un visiteur extraterrestre, ne connaissant pas nos codes sociaux, se débrouillerait pour trouver un moyen de me dire : « j’ai bien pris en compte le fait que vous existez ».

Il y a un truc qui m’échappe : ces gens trouvent que la cour est jolie (elle l’est). Ils ont choisi de résider ici (personne ne les a forcés à prendre des vacances). J’avais donc cru qu’ils tireraient leur plaisir de l’illusion d’habiter, le temps d’une parenthèse, « à la parisienne » : le décor en toc auquel Paris ressemble de plus en plus est fait pour eux : un parc d’attraction pour égayer les touristes. Et moi, qui rentre déjeuner après avoir acheté ma baguette, je suis le figurant. Or, il me semble que lorsqu’on visite Disneyland (je ne connais pas cet endroit, mais j’essaie de me projeter), on est content de rencontrer le pauvre gars déguisé en Mickey : on lui fait des sourires, on lui parle, on lui dit bonjour. C’est cela qui m’échappe : les visiteurs de ma jolie-cour-pavée-typiquement-parisienne n’ont aucun égard pour le pauvre gars déguisé en Parisien qui fait l’effort de leur dire bonjour. Et je vous assure, je le fais cet effort. Tous les jours. Et quatre fois sur cinq, je reste totalement transparent à leurs yeux. On n’a pas dû leur expliquer, quand ils ont payé leur location, que les figurants n’étaient pas des hologrammes, mais des animaux vivants.

Pour illustrer ce billet, je choisis ce plan touristique de 1968 parce qu’il est joli, certes, mais aussi parce que c’était « le bon temps » : à l’époque, le décor à touristes était coupé juste au niveau de la Bastille : mon quartier était épargné, on n’envoyait pas encore les troupeaux paître dans ce coin-là.