Il fallait commencer par ça

Il me dit : « C’est la première fois qu’on voit votre visage. » Et là, un truc se pince dans ma poitrine, petit éclair minuscule : dire que ça me bouleverse de l’entendre, ce serait faux ; mais quelle tristesse d’en arriver là. On a perdu trop de temps. C’est par ça qu’il fallait commencer. Non pas par montrer mon visage — retirer mon masque vingt secondes, le temps de me présenter aux gosses, je l’ai fait dans d’autres classes (à la Ferme du Buisson la semaine dernière, j’ai triché, j’ai laissé refroidir mon café pour qu’il dure jusqu’à l’arrivée des élèves, et pendant la séance j’ai baissé le masque pour lamper la dernière gorgée, mine de rien), mais ici je n’ai pas osé, parce qu’il faudrait qu’ils fassent la même chose, idéalement, pour équilibrer notre connaissance les uns des autres (« Je veux vous voir en entier »), mais qui suis-je pour leur demander de faire ce qui est interdit ? — Non, ce qu’il fallait faire depuis le début de cet atelier, c’est sortir. Nous leur demandons de parler d’espaces, mais nous ne fréquentons pas ces espaces ensemble. Aujourd’hui enfin, nous travaillons dehors, nous nous échappons du collège et nous pouvons tomber le masque. Je me sens libre de le faire, en tout cas, et je le fais. Les élèves se sentent libres aussi, de faire la même chose, ou de ne pas, ou de faire autre chose encore, de se déplacer, de s’exprimer. « C’est une classe qui demande à vivre », dit B., et il semble qu’ils aiment mieux vivre au parc qu’entre les murs du collège préfabriqué.

Il bruine. Et personne ne se plaint de la météo. En classe, pourtant, toujours quelqu’un râle : trop chaud ou trop froid, soi-disant. À l’entrée du parc, la première allée courbe. La Seine à gauche, et la Seine à droite aussi, car l’île tellement étroite à cet endroit, pas besoin de la survoler comme les cormorans (qui sèchent leurs ailes juchés sur les poteaux d’amarrage et nichent, paraît-il, sur la pointe après le pont d’Épinay), une vue aérienne de basse altitude suffit à comprendre la géographie, disons : mon mètre quatre-vingt, par exemple, et même la taille des mômes qui nous guident, car ce sont eux qui décident où nous allons, quelles seront nos stations, eux qui vivent sur l’île et qui doivent écrire sur elle. Une butte, une collinette, un monticule. L’un dit : « La fausse montagne. » L’expression me plaît, alors je sors mes bristols, cartes blanches A6 achetées par lot de cent, on a de la marge. Je dis : « Écris ça, la fausse montagne, et dis ce que tu vois, où tu es. » C’est le projet, on visite et on écrit des cartes postales. Description, narration, expression à la première personne, adresse à un tiers. « Tu penses à qui, quand tu vois ce truc ? À qui tu parles quand tu écris ? » Les autres, ils n’en ont rien à faire de cette montagne-pas-montagne. Ils avancent. L’un réclame la pyramide. On y va. Au pied du monument, l’une traîne des pieds. Ce gros tas minéral aussi, elle s’en fout. Elle râle : « Y a des pierres sur des pierres, c’est tout. » Je lui donne un bristol : « Écris ça, des pierres sur des pierres, c’est un bon début. » Des blocs empilés. Cinq grosses marches d’un mètre quasi. Une pyramide maya, en somme. « Un cairn », dit l’un. À cause du climat. Le crachin. Il commence sa carte postale : « Je vous écris de Bretagne, il pleut. » Alors ce truc est un dolmen, un alignement de menhirs, un lieu sacré. Plus loin, je trouve un bristol abandonné sur un banc : « L’araignée, c’est un truc où tu dois grimper. » Je comprends que c’est la carte de celui qui, plus tôt, tapait du pied dans les feuilles mortes, tout seul sur le chemin, celui qui prétendait ne pas vouloir. Je lui avais demandé combien de temps il résisterait, j’ai parié avec lui : « Pas plus d’un quart d’heure » — parce que ça n’avait pas l’air marrant de bouder, encore moins marrant qu’un atelier d’écriture, « mais ça vaut mieux quand même qu’un cours de français » — ça, c’est lui qui l’a dit. Il a donc écrit, finalement, comme en cachette. Il a écrit son histoire d’araignée, puis il s’est sauvé sans donner de nouvelles, laissant son texte derrière lui, petit Poucet fugueur. Où est-il parti ? Il est du genre à faire une connerie, celui-là — on dit ça de lui, parfois — mais je le sens bien aujourd’hui, j’ai envie de croire que non. Il a couru retrouver l’autre groupe, il a demandé un appareil à B. et il a filmé l’aire de jeux : un plan de son araignée, la structure de cordes à escalader, celle de sa carte postale. L’écriture a précédé l’image. Il ne s’est pas sauvé : il a travaillé.

Je dis : « Vous vivez sur une île, ce n’est pas rien quand même. » Je ne dis pas que j’ai habité une autre île sainte, celle de Louis plutôt que Denis, trente kilomètres en amont sur le même fleuve. « Une carte postale de la Seine, on écrirait quoi derrière ? » L’un dit : « Des bateaux rouillés, des déchets, des poissons, des rats morts » ; un autre : « des bateaux qui boost et qui freestyle ». Eux, ce sont les grandes gueules, ceux qui font les malins en classe et qui inhibent les timides, font de l’ombre aux discrets et aux sensibles qui n’osent pas exposer leurs idées fragiles qui, parfois, fulgurent. Ici enfin, les groupes sont éclatés, dans le parc on peut s’isoler, alors, au bord du même fleuve, quelqu’une écrit : « Je vois la Seine s’étendre comme de la cendre. » J’aime. Mais d’où viennent ces mots ? Elle répond : « Je ne sais pas. » C’est arrivé et elle a accueilli l’image. Elle s’est fait confiance.

On se parle en petit comité, à la faveur d’une courbe de terrain qui nous dérobe à la vue, à l’ouïe des autres. En tête-à-tête, même. À une qui râle encore, je fais remarquer qu’elle a toujours un truc à dire : « Au moins, tu t’exprimes. » Elle de répondre : « Je parle quand je suis énervée, mais vous verrez si je suis triste, là je parle plus. » Pourvu qu’elle reste énervée. Surtout, pas la tristesse, s’il-te-plaît. Un autre, perché sur un rocher. Il me cherche depuis le début du projet. Ironique, parfois il attaque. Il résiste, mais en même temps il vient toujours vers moi. Vraiment, je vous assure, c’est lui qui me cherche. Il me pose des questions. Une curiosité méfiante. Un sourire moqueur. Une sorte de sympathie. On s’apprivoise. Ça prend du temps.

En sortant des dernières séances, je disais : « C’est la première fois que ça se passe mal avec une classe. » Alors on détricotait notre programme, on cogitait, on réunissait des tempêtes de cerveaux, on se donnait du mal. Mais rien ne marchait. Si je les poussais vers l’imagination, ils n’y allaient pas, ils restaient en rade, et quelqu’un suggérait : « Ils ne sont pas assez cadrés, ils ont trop de liberté. » On n’a jamais trop de liberté. Le problème avec les consignes trop lâches, ce n’est pas la liberté, c’est le flou : « Prenez un crayon et une feuille et faites ce que vous voulez, occupez-vous. » La garderie. Ils ont l’impression qu’on s’en fout. Qu’on ne les attend pas. Qu’on n’attend rien d’eux. Je comprends ça trop bien, moi qui me sens fragile tout seul, face à mon reflet dans le miroir, moi qui cherche le regard, moi qui dépends si fort du désir de l’autre. Le problème n’est jamais la liberté, le problème c’est la peur de ne compter pour rien, c’est l’indifférence.

Cette séance, enfin, me fait du bien. On se réconcilie avant de se séparer (on ne se reverra qu’après les vacances). On se quitte en bons termes. Il a donc fallu sortir, écrire dehors. Il a fallu le parc. C’est élémentaire. Le bon sens même. Lorsque je suis un adulte masqué, debout, face à un groupe d’enfants masqués, assis dans une salle de classe : comment leur faire croire que ce n’est pas un cours ? À celles et ceux qui sont fâchés contre cette institution (par chance, tout le monde ne l’est pas, et pour ceux qui le sont, d’ailleurs, le plus souvent dans cette bagarre c’est l’institution qui a commencé) — à ces révoltés en cage, comment leur dire sincèrement : « Pendant cet atelier, vous n’êtes plus au collège ? » En vrai, ils sont au collège, on ne va pas se mentir. Alors cet après-midi, on était au parc et ça changeait tout. On était assis ou debout, par grappe de trois ou quatre, ou en solitaire sur une berge, et malgré la bruine, l’humidité qui s’insinue dans les cols, on a pris un peu de plaisir, enfin. J’ai vu des sourires — je les ai vus, oui, pour de vrai, parce qu’on pouvait les voir — et ils ont vu le mien aussi — c’est même la première fois qu’ils ont vu mon visage — il fallait commencer par ça.

Rejoindre la conversation

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.