Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

On a choisi Marciana parce que c’est de là que part le Cabinovia, ce téléférique qui grimpe jusqu’au point culminant de l’île : le monte Capanne. J.-E. et moi debout dans ce genre de panier jaune qui, vingt minutes durant, nous trimballe sur le flanc de la montagne, et les chevreuils (étaient-ce des chevreuils ?) qui se baladent avec plus d’agilité que nous, sans comparaison possible. Le casse-croûte panoramique, jetant un œil sur la côte toscane d’un côté, sur la Corse de l’autre (le confetti, là, c’est l’île de Monte-Cristo). Voilà pourquoi on a choisi de venir à Marciana.

Ce qu’on ne savait pas, c’était que le village de Marciana était si beau. Tout en escaliers, les couleurs chaudes de la pierre, le point de vue sur le deuxième village — celui qu’on doit rejoindre à pied : Marciana Marina, au fond d’un golfe bleu. Pardon, c’est cliché, mais pourquoi ne pas le dire quand c’est vrai ? C’est beau, très beau.

Le chemin nous fait passer sur l’autre versant de la montagne, offrant d’autres spectacles. On l’a choisi sans raison, ce sentier, ce matin sur la carte, parmi tant d’autres possibles. Ce n’est pas l’Alta Via, c’est juste : un sentier. Si celui-ci pris au hasard est si beau, comment sont les autres ? Souvent, on passe sous bois : l’ombre y est douce et le tapis d’aiguilles de pins l’est aussi, pour mon pied qui va certes mieux (merci), mais que je pose tout de même avec précaution, à chaque pas.

Ce cimetière : on sort du bois, on débouche sur cette route en terrasse ouvrant sur la vallée. Une chapelle et, en face, le cimetière ceint de hauts murs. Réunis dans ce coin sublime, quatre adolescents : deux garçons et deux filles, tous très beaux. À la couleur de leur peau, on comprend qu’ils n’ont jamais su ce qu’était un coup de soleil. Ils ont une vespa et un vélo, c’est suffisant pour s’éloigner du village à quatre, et puis de la musique (vous avez déjà entendu du rap italien ? moi, maintenant, oui). Ils font, ici, la même chose que tous les ados du monde. La même chose que ceux qui, en bas de leur barre d’immeuble, zonent sur le parking, désœuvrés, s’emmerdant parmi les blocs de béton et une pelouse brûlée. Mais, eux, ils le font sur une corniche exposée en plein soleil, à l’ombre d’un morceau d’architecture sacrée, face à la vallée qui dégringole jusqu’à la mer.

Qu’est-ce que cela change, de grandir au milieu de la beauté ? Tout, j’en suis sûr. Alors, on me dira (et on aura raison, sans doute) qu’il n’y a pas de boulot sur l’île, que le quotidien est dur. D’accord. Mais il n’y a pas de boulot non plus à Roubaix, et il n’y a pas ce soleil, la mer, les églises romanes accrochées à la colline. Vous avez vu le dernier film d’Arnaud Desplechin ? Son personnage sait voir de la beauté à Roubaix, mais c’est parce qu’il est un saint, un être surnaturel, capable de déceler la lumière d’humanité au fond des yeux de chacune, de chacun. Même dans le décor le plus laid, le plus sale. Mais tout le monde ne sait pas voir cette lumière. À l’endroit où nous sommes, où ces quatre jeunes gens traînent leur ennui, leur envie de grandir, la beauté est visible à l’œil nu, elle nous saute aux yeux, elle nous enveloppe de tous les côtés. Elle nous dit : tout est beau dans ce paysage, et vous faites partie du paysage : vous êtes beaux, vous aussi.

Nous reprenons la marche, descendant peu à peu vers le golfe. Arrivés à Marciana Marina, il est encore temps de voir les rayons déclinants du soleil frapper les maisons les plus hautes, puis disparaître derrière la montagne. Ce spectacle-là, c’est depuis la mer que je le vois, tout mon corps immergé, car c’est dans la mer que nous attendons le passage du bus pour rentrer à Portoferraio. Et si la mer est belle, c’est tout ce qui compose ce moment qui est beau, encore.

De la tête au pied

À Marina di Campo, premier truc que je fais en descendant du bus : j’avise la fontaine. Je me passe la tête sous l’eau et je dis à J.-E. : « Puisque j’ai des cheveux, ça me permet de stocker de l’eau dedans pour rester au frais ». J’écrivais, hier, que j’aimais cette chaleur, mais je l’aime déjà moins : elle n’est pas tombée pendant la nuit et continue à sévir aujourd’hui. D’habitude, ma tête a le temps de refroidir quand je dors ; là, elle commence à être en surchauffe. Ça tape un peu derrière mon front. Ce n’est pas encore douloureux, mais je me méfie. Je dis à J.-E. : « Si je sens que ça tape trop fort dans mon ciboulot, je te le dis de suite et on ne monte pas jusque là-haut : on s’arrêtera avant que je devienne chiant, promis ». Parce qu’il m’arrive d’être pénible, oui. Là, quand je dis ça, on est au café (je ne sais pas si c’est vérifié scientifiquement, mais j’ai cette croyance que le café est bon pour ce que j’ai) et J.-E. me répond : « Je pourrais te marcher sur le pied, parce que si tu as mal au pied tu ne penseras plus à ta tête ». Ah, c’est pas bête ! Mais, si j’ai mal au pied, on ne grimpera pas ce sentier, non plus. Ça n’arrangera pas notre affaire.

La plage de Marina di Campo : les gens goûtent le soleil sur leur peau, ils s’ébattent dans l’eau (un papa prévient ses petites filles du danger du pesce gambe, le poisson qui mange les jambes : mais en fait, le pesce gambe c’est lui). Vous avez déjà vu, dans la vie normale, des mômes de seize ans qui jouent aux cartes ? Sur une plage, c’est possible. On fait sur une plage la même chose que quand j’étais enfant, et la même chose que quand les vieux d’aujourd’hui étaient enfants avant moi : on est nus ou presque, on goûte les joies simples du corps au soleil, d’avoir une famille ou des amis, de mater les autres corps plus beaux que le sien.

Nous, on décide d’aller un peu plus loin : en direction du Monte Poro, que nous allons gravir (si ma tête va mieux). Un chemin bordé d’oliviers, une bifurcation. Une autre plage, plus sauvage. « Oh ! » On n’hésite pas, on y va.

Il arrive à ce moment ce qui ne devait surtout pas arriver. L’eau est délicieuse, mais les cailloux au sol sont incrustés de coquillages minuscules et tranchants. D’abord, en nageant, c’est la morsure du sel que je sens sur la plante de mon pied. Ensuite, c’est cette ligne parfaite, cinq centimètres rectilignes tracés de rouge : pour le dire franchement, je me dis à ce moment « C’est beau ». Et juste après : « C’est le creux de la plante, celui qui ne touche pas au sol quand on marche » — mais moi j’ai les pieds plats, alors ça ne compte pas : tout mon pied touche par terre quand je marche, y compris cet endroit où la peau est tendre et désormais balafrée.

J.-E. me dit : « Voilà, maintenant tu as mal au pied, tu ne penses plus à ta tête ». Pour l’ascension du Monte Poro, c’est râpé. Mais je suis confiant : demain (disons : après-demain), j’aurai oublié. Qu’est-ce que c’est, au fond, cette blessure ? Rien du tout : une goutte de sang dans la mer Tyrrhénienne.

On a vu des ponts (il n’y a pas de hasard)

Une escapade hors de Vendée. Pour quitter le département, on a franchi un pont : le pont du Brault. Après, on est entrés ailleurs, en Charente-Maritime.

Le pont du Brault, je ne l’ai pas vu fonctionner, mais il paraît que c’est un pont à bascule et que, parfois, il reste suspendu : il a du mal à se fermer. Alors, on fait rouler un camion très lourd dessus, et hop, il tombe. Fastoche !

L’idée d’aller en Charente-Maritime, c’était pour voir la Rochelle. Mais, avant d’arriver en ville, on a fait des détours dans la zone portuaire. Il y avait des silos magnifiques et de beaux lettrages. J’ai vu l’inscription « Compagnie du phospho-guano » sur un bâtiment industriel et j’ai pensé au Temple du soleil.

On est arrivés au pied du pont de l’île de Ré. On ne l’a pas emprunté, non. On n’est pas montés dessus — on voulait seulement le voir du dessous. C’est une longue bande de béton, très longue. On dirait qu’elle court d’un seul tenant, moulée sur place, sans aspérité. Plastiquement, ça ne me passionne pas, pour le dire franchement. Je suis content de voir de près, tout de même, ce que j’avais vu de loin, depuis la Faute ou la Tranche-sur-Mer.

En ville, on a observé encore un autre pont : le pont du Gabut. Celui-là est cent fois plus beau, il est du type basculant, comme un pont-levis de château-fort, ou comme le pont du Brault. La dentelure de l’engrenage est splendide : j’ai pensé, bêtement, qu’on pourrait casser des noix entre les roues crantées. Je deviens calé en ponts, depuis quelques jours : je m’étais déjà rencardé sur celui de la rue de Crimée, qui est ce qu’on appelle un pont-levant, et non pas levis, parce qu’il se lève, lui, à l’horizontale.

Tant qu’à faire de la route, on a été voir Rochefort et son éminent pont transbordeur. Ça, c’est carrément plus ma tasse de thé que le pont de l’île de Ré : c’est de la mécanique et de la poésie, mêlées à parts égales. Un panneau touristico-pédagogique nous rappelle que ce n’est pas n’importe quelle scène des Demoiselles qui a été tournée ici, mais la scène d’ouverture. Carrément. Et il nous explique que, pour Jacques Demy, le passage de ce pont symbolise la traversée de la frontière entre le monde réel et celui du rêve, de l’imaginaire. Évidemment.

Alors, je repense à mon pont à moi, celui de la rue de Crimée, dans Les présents. Et je l’analyse à l’aune de ce qui est dit sur ce panneau. Je me dis que, si j’ai introduit ce pont dans ce chapitre (alors qu’il n’y était pas prévu initialement), ça n’est sûrement pas par hasard : ma grande préoccupation, à ce moment, était précisément de resserrer encore les liens entre le vrai et l’imaginé, entre le monde réel et le fantasme. Et de clore une longue parenthèse, inaugurée à la moitié du roman, quand Théo quitte Paris pour se rendre au village. Dans ce chapitre central, écrit au mode conditionnel — je demande pardon, par avance, au lecteur —, il prend le train à Montparnasse, direction la Bretagne. Il parcourt des paysages. Et, soudain, au détour d’une page, je m’attarde sur la description du viaduc de Morlaix.

Le viaduc de Morlaix ! Encore un pont ! Décidément, il n’y a pas de hasard (et ça tombe bien, car ça aussi, c’est le sujet du roman).

La forme d’un balcon

« Est-ce que vous cherchez quelqu’un ?
— Oui, enfin, je veux dire, je sais qu’il n’habite plus là (il est mort), mais je me demandais : l’appartement de Julien Gracq, c’était lequel ? »

À Sion-sur-l’Océan (commune de Saint-Hilaire-de-Riez), au numéro 22 de la rue des Estivants, je peine à croire que le grand homme a séjourné trente-six étés de suite dans cet immeuble-là. Parce qu’il faut être honnête : il n’est pas jojo, cet immeuble. Même : franchement indigent, du point de vue esthétique. Je me demande comment l’auteur de La forme d’une ville et d’Un balcon en forêt (entre autres) a choisi d’habiter dans un immeuble de cette forme-ci (une barre) et avec des balcons pareils (j’ai du mal avec les gardes-corps en alu et en verre, ça m’a toujours gêné).

À propos du choix de cette station balnéaire plutôt que d’une autre, je n’ai pas de difficulté à comprendre. Un professeur de géographie ne pourrait pas passer ses vacances dans une ville qui porte, dans son nom, une erreur ou une approximation de vocabulaire : la Tranche-sur-Mer, la Faute-sur-Mer… C’est embarrassant, ces communes du bord de l’océan qui prétendent être en bord de mer. Sion-sur-l’Océan a le mérite de l’exactitude : « sur l’océan ». Voilà. Puisque les choses ont des noms, nommons-les.

« Son appartement, c’était celui-là, au troisième étage. Vous avez vu l’autre côté, qui donne sur l’océan ? le balcon ? »

Oui, j’ai vu l’autre côté. Et c’est comme ça que j’ai compris pourquoi il avait choisi cet endroit : l’immeuble est ce qu’il est, mais la vue est magique. Surtout du troisième étage, j’imagine. Face à l’horizon, suspendu au-dessus de ces rochers bleus qui donnent leur couleur aux vagues.

La Faute à qui

J.-E. est venu me voir de Paris. Alors, à Luçon, on a fait comme des Parisiens : on a pris le bus. La différence c’est qu’au lieu de nous mener, par exemple, à Gambetta ou à la porte de Charenton, ce bus-là nous emmène à la mer.

Arrivés à la Faute-sur-Mer, on tombe sur cette plaque de rue : avenue de la Plage. Fastoche. On descend cette avenue et on trouve la plage. Notre projet déclaré était de marcher le long de l’eau jusqu’à la pointe d’Arçay, puis, une fois atteinte l’extrémité de terre bordée par l’océan et l’estuaire du Lay, de faire le tour de la presqu’île en longeant, cette fois, le fleuve. J’avais étudié la carte topographique IGN.

Sur cette plage, on peut marcher des heures en plein soleil, le vent dans la tronche, sans croiser un chat — ce n’est pas étonnant, puisque les chats n’aiment pas l’eau. Seuls au monde, heureux comme tout. On marche, on marche, on n’en voit pas le bout. Que c’est bon, de ne pas voir passer le temps ni les kilomètres ! Jusqu’à ce que, soudain, on se rappelle qu’on a un bus à prendre, pour rentrer à Paris (pardon : à Luçon). On calcule : cela fait presque deux heures qu’on marche sur la plage ; le bus part dans deux heures. On conclut : on ne fera pas le tour de la pointe. Ce qu’on attend de la carte topographique IGN dans un pareil cas, c’est de nous sauver la vie. Il se trouve qu’elle indique plusieurs chemins de traverse qui, théoriquement, permettent de court-circuiter la grande boucle pour rejoindre la rive du Lay depuis la plage, en coupant la mince langue de terre. Eh bien, on les a cherchés, ces chemins, dans le sable de la plage, dans le sable de la dune, dans le sable de la lande. Jamais trouvés.

Nous avons été condamnés à refaire le même chemin, exactement, en sens inverse. Cette route fabuleuse, c’est-à-dire cette plage absolument solitaire, le bruit du vent et celui de l’océan. Le soleil n’a pas cessé de briller une seconde, pas un nuage en vue. À ce régime-là, je vous le donne en mille : non seulement on a subi une balade merveilleuse, mais, en plus, on a bronzé. La faute à qui ? à l’IGN, encore une fois.

Je ne sais pas ce que j’étais venu chercher

J’ai quitté Luçon, guidé par un garçon qui a une voiture et de la conversation. Il m’a emmené en balade, sans me dire où : il m’a dit que ça valait le coup. L’endroit s’appelle : la Dive. C’était une île, et ça a gardé sa physionomie d’île, même après qu’on a asséché les marais alentour. Il m’explique que la plupart des villages du coin étaient des îles, mais qu’il faut faire un effort d’imagination pour le comprendre. Ici, je le perçois d’un coup : une rangée de maisons sur un plateau qui tombe à pic (quelques mètres) sur une vaste étendue monochrome — du vert, en ce moment, mais je conçois sans effort que ç’ait été du bleu autrefois, ou du gris, ou disons : la couleur de l’eau et du ciel.

On continue la balade. La route longe un genre de mur moche. Je demande : « C’est quoi ? ». Il répond : « Tu verras ». Six ou sept marches pour grimper le mur, et je comprends que ce mur est une digue : derrière, c’est la mer. Le plaisir, à ce moment, je ne vous dis pas. Les vagues strient la surface de petites lignes régulières. En face c’est l’île de Ré. On pousse jusqu’à la pointe, la pointe de l’Aiguillon. Sur cette langue de sable il n’y a d’autres empreintes de pas que celles des oiseaux. D’un côté, le fleuve, de l’autre l’océan.

Au retour, il y a un moment où il dit : « Je fais parler les gens à propos de lieux qu’ils aiment — non, d’ailleurs, pas nécessairement qu’ils aiment, plutôt qu’ils choisissent, et qui leur parle, qu’ils l’aiment ou pas : une émotion négative peut être belle aussi. » Par rapport à mon projet d’ateliers d’écriture, forcément, ça me parle.

Ensuite, il dit aussi, à propos d’un village breton où il s’est rendu quelques jours plus tôt : « Je ne sais pas ce que j’étais venu chercher là-bas, mais je l’ai trouvé ». Et ça, par rapport à ce que j’écris dans Les présents, ça a du sens.