Désir quand même (inventaire)

Envie de pas grand chose. Tristesse diffuse. Joie de trouver une écriture amie, sur une enveloppe, dans ma boîte aux lettres. Honte de ne pas répondre à d’autres messages, laissés en friche depuis trop longtemps, alors que j’avais aimé les recevoir quand ils sont arrivés. Joie de participer bientôt à un événement avec des vrais gens, si tout se passe bien, grâce aux camarades de Papier Machine. Déception, par anticipation, de voir tout annulé une fois de plus. Plaisir de voir que ma curiosité est contagieuse : à force de poser à tout le monde des questions sur Jean Vaudal, on me répond que mes recherches ont du sens, et que mon article vaut le coup d’être écrit. Vertige devant le grand vide qui me dit, à propos de tout, et surtout de n’importe quoi : « À quoi bon faire ça ? » Joie de parler avec N. de son texte magnifique, qui complètera la saison 3 de nos « Histoires pédées ». Frustration de mener cette conversation sur un écran, comme une réunion de travail, alors qu’elle aurait dû ressembler à une soirée au bistrot. Douceur des heures passées inaperçues, et des bières bues chez G. et E. sans penser à dehors. Frustration de devoir partir si vite, quand je comprends que le temps est passé quand même et que surgissent les mots : « couvre-feu ». Plaisir d’avoir été choyé, dans l’intimité et la chaleur, pour mon anniversaire discret. Tristesse de n’avoir pas soufflé mes bougies avec ma mère, comme nous en avions pris l’habitude au fil de mes vingt-neuf premiers anniversaires. Émotion d’entendre Juline commenter le dessin qu’elle a fait pour moi, en disant : « Ici, ce sont les parents. » Frustration de ne pas l’avoir célébré dans le bruit et la foule, alors que je n’ai jamais eu l’habitude de le faire : devant l’impasse, j’éprouve le désir urgent de ces fêtes impossibles. Effort agréable, mais effort tout de même, de composer un planning pour ma résidence : il faut se projeter pour ne pas moisir. Peur que mes idées d’atelier n’excitent que moi, et laissent les élèves froids. Joie de sentir encore une fois (dans l’œil de quelqu’un, puis dans celui de quelqu’une) la petite étincelle s’allumer. Tristesse d’entendre parler de ces élèves qui, bourrés de qualités (comme tous les êtres humains), se laissent partir à la dérive, par la faute de tout le monde à la fois et de personne en particulier. Désir de pas grand chose, désir quand même. Colère contre tout. Surprise de sentir que le corps marche encore quand la tête ne tourne pas rond : goûter un rayon de soleil, manger, faire l’amour. Dégoût de tout ce qui me dégoûtait déjà : rien ne change, rien ne s’arrange. Plaisir minuscule de porter mon chapeau sous la pluie, plutôt qu’un encombrant parapluie, depuis que j’ai fait couper mes cheveux : j’évite le chapeau lorsqu’ils sont trop longs, car il les aplatit et me fait une tête horrible (au lycée, merci). Agacement, tout de même, à cause de cette petite pluie qui s’immisce : nous avons si peu d’endroits où nous abriter, quand tout est fermé. Plaisir d’imaginer ce geste, qui serait partagé par plusieurs personnages de Rue des Batailles : ébouriffer ses cheveux pour relever un épi écrasé, c’est-à-dire : un tic qui s’efforce de rétablir le désordre, plutôt qu’un tic qui, au contraire, chercherait à lisser une mèche indomptable. Perplexité devant la complexité de mon propre plan de travail. Envie d’écrire quand même.

Il nous reste le jardin de Reuilly

On descend l’avenue Gambetta à visage découvert. Il est trois heures du matin, on a pas mal picolé, l’avenue est déserte. On ne craint pas de projeter nos fluides et notre haleine sur des inconnus : il n’y a personne. Il ne fait même pas froid, on avale de grandes bouffées d’air. C’est un moment rare.

Ce weekend, j’avais prévu de traîner au salon de la revue (annulé), puis de retrouver les camarades de Papier Machine pour une lecture à la librairie (annulée). Vendredi, j’ai appris l’annulation du Marché de la poésie qui devait avoir lieu dans quinze jours. Je m’accrochais encore à cet espoir : il serait épargné, parce que c’est un marché de plein air. « Les grands magasins et les centres commerciaux fonctionnent, alors pourquoi nous interdirait-on de vendre des livres en plein air ? Les théâtres et les cinémas fonctionnent : pourquoi nous interdirait-on de lire nos textes en plein air ? » J’ai été naïf. C’est un sale coup qu’on nous fait encore. À nouveau, s’abattent sur moi la tristesse et la colère. Un étau se resserre d’un cran sur ma poitrine. À défaut de le faire éclater (je ne sais pas faire ça), l’envie de disparaître pour échapper à son emprise.

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Une éducation sentimentale, en somme

Naturellement, nous avons tous les deux détesté le personnage. Mais moi, en plus, j’ai détesté le film. J.-E. est moins catégorique, parce qu’il est foncièrement optimiste : il préjuge d’abord des bonnes intentions de l’autre avant, s’il le faut, de se raviser. Il dit : « Le personnage est tellement odieux, tellement immonde, qu’il est évident que le réalisateur a forcé le trait pour dénoncer son comportement. » Mais, moi qui suis pessimiste, c’est ma colère qui parle : « Ce film est une merde réactionnaire, et le réalisateur est complaisant avec son personnage du début à la fin. »

Dans une esthétique rétro (la nostalgie d’une époque où l’on disait des prédateurs sexuels qu’ils étaient des petits fripons, des « coureurs de jupons »), ce film nous montre le parcours d’un jeune provincial montant à Paris : les femmes qu’il séduit, ses ambitions professionnelles… une éducation sentimentale, en somme. Toutes les ficelles du scénario viennent conforter les préjugés du personnage : à aucun moment le réalisateur ne prend ses distances avec lui. Il ne cherche jamais à le mettre en difficulté. Aucun personnage secondaire ne vient apporter une voix dissonante : les autres hommes sont aussi machos que lui (ah, la joyeuse bande de mecs !) et toutes les femmes sont soumises (elles souffrent en silence, pour ne pas importuner le héros). La banlieue est incarnée par une jeune maghrébine, fugueuse, en voie d’insertion, naïve et coincée (après qu’il l’a abandonnée, elle finira vite par se caser et faire un môme) ; la femme de province, c’est l’amour d’adolescence qui revient, et qui rêve aussitôt de mariage (la province ne change pas) ; et à Paris, c’est une femme délurée qui lui propose un ménage à trois (les mœurs de la grande ville). De ces femmes, on nous montre le corps (elles sont intégralement nues, alors qu’on voit à peine une épaule du mec), mais jamais leur point de vue : quand il leur arrive un truc, elles disparaissent de l’écran. Et c’est le vieux père (la voix de la sagesse) qui confisque la parole de la femme bafouée pour la porter auprès du fougueux étalon, qui l’a déjà remplacée par une autre depuis longtemps. Alors que le jeune con a bousillé la femme qu’il prétendait aimer, son vieux père lui dit, apprenant qu’il y a une nouvelle victime dans son cœur : « Fais attention à toi. » Oh oui, fais attention, petit chéri ! Tu vas encore beaucoup souffrir, car les femmes sont cruelles : à peine on les a sautées, elles réclament déjà d’être considérées comme des êtres humains. « Fais attention à toi. » Cette complicité masculine nous tire des larmes : on croirait voir Macron et Darmanin s’entretenir « d’homme à homme ».

Le personnage n’est jamais caricaturé. Au contraire. Le réalisateur est persuadé d’en faire un portrait nuancé : il a bien conscience des défauts de ce jeune homme, trop fougueux, trop inexpérimenté. C’est un film d’initiation : une « éducation sentimentale », vous dis-je. Alors, forcément, le brave garçon commet des erreurs. Il faut bien que jeunesse se passe. La voix off nous dit : « Luc se reprochait sa double lâcheté, envers Djemila et Geneviève à la fois. » Voilà donc le réalisateur qui nous dit : « Vous voyez, je sais qu’il n’est pas parfait : il est lâche. » Mais c’est trop facile d’être lâche. La lâcheté est une faiblesse : c’est quand on cause le mal sans malveillance, n’ayant pas eu le courage d’agir. Or, cet homme-là n’est pas lâche : il agit par égoïsme. Il organise activement son jeu de séduction, il insiste pour coucher (demandant « pourquoi ? » à celle qui lui dit non) et choisit délibérément de partir.

Aurions-nous mal interprété le propos du réalisateur ? Vite, on vérifie sur le site du distributeur. De quoi parle donc ce film ? Probablement, des « errances d’un jeune homme qui, trahison après trahison, prend conscience de son rôle de mâle dominant » ? Non, pas du tout. Je lis : « Les premières conquêtes féminines d’un jeune homme et la passion qu’il a pour son père. » Ah, bon. Et nous qui espérions.

Ce film n’est pas seulement un film beauf de plus, comme peuvent l’être certaines comédies soi-disant populaires, vulgaires, flattant les bas instincts, dont on sait qu’elles servent seulement d’alibi pour vendre du temps de cerveau disponible. C’est un film dramatique et arty, réalisé par un représentant du cinéma d’auteur, financé par de l’argent public, s’adressant (par ses choix esthétiques et son réseau de distribution) à une petite élite intellectuelle ; c’est un film sans aucune maladresse, réalisé par un homme cultivé et techniquement compétent, doté d’une conscience politique, un homme en pleine possession de ses moyens, appartenant à la classe dominante à tous points de vue, qui sait pertinemment ce qu’il fait. C’est un film d’entre-soi, par lequel un homme confit dans ses certitudes s’adresse à ses semblables : il montre des comportements dégueulasses pour les excuser en les esthétisant.

Je suis dans cet état de colère, sortant du cinéma. Et J.-E. est sous le choc : « C’est tellement énorme, ça ne peut pas être du premier degré. Il cache forcément une ironie, une dénonciation quelque part. » Mais on cherche. Et on ne trouve pas. Et on pense aux blagues beaufs du Masque et la plume subventionnées par nos impôts. Et on pense aux saloperies perpétrées dans les petits milieux rances, où tout le monde se protège, et qui parviennent difficilement à créer le scandale au-dehors. Et on pense au César de Polanski. Alors on se rend à l’évidence : ce film est dégueulasse.

Si vous voulez voir Le sel des larmes de Philippe Garrel, piratez-le. Ne dépensez pas un centime. Même si vous ne payez pas votre place (parce que, comme nous, vous avez un abonnement au cinéma), n’allez pas gonfler les chiffres de fréquentation des salles qui s’en rendent complices.

Est-ce une consolation ?

Je crois qu’il existe un personnage dans Astérix qui s’appelle comme ça : Toumehéris (un Égyptien, puisque son nom finit en is). C’est exactement ce qui m’arrive, cet après-midi, alors que je suis avec J.-E. dans un lieu joli, face au square, et qu’il fait beau : tout me hérisse. Je regarde la déco du bistrot (parfaite, pourtant – ou plutôt : trop parfaite), je constate le prix du café (le verre d’eau, il faut le réclamer), j’écoute les conversations des gens attablés à côté de nous, j’observe la dégaine des passants : tout me crispe et m’insupporte. J’aurais dû prévoir que je réagirais ainsi ; je savais que l’idée de s’installer à cette terrasse était mauvaise (je me connais), mais j’ai été naïf : j’ai cru que je saurais faire abstraction. Je me souviens de la rue de Bretagne la première fois que je l’ai vue, en 2005 (j’entrais à l’école Duperré), et les moments passés chez J.-E. quand il y habitait encore, fin 2006. Certaines choses n’ont pas changé, je suppose – mais je ne sais pas lesquelles : ce doit être celles qui ne m’intéressaient pas. Tout ce dont je me souviens, ça n’existe plus. Tout a été détruit. « C’était quoi, déjà, à la place de la boutique La Durée ? Ah, oui, le petit bazar. » Les gens de ce quartier ne se nourrissent donc que de macarons, de glaces, de pâtisseries luxueuses ? S’abreuvent-ils de cocktails compliqués ? De cafés à 2,50 euros sans verre d’eau ? Moi, non, et je détesterais habiter cet endroit, désormais. Et J.-E. me fait remarquer justement que, dans notre rue de la Roquette gangrenée par Airbnb et par les boutiques à la con (genre : chocolaterie Ducasse), un jour, là non plus nous ne serons plus chez nous. « Notre quartier est en voie de ruedebretagnisation galopante », dit-il. Et, de faire ce constat, ça ne me fait pas me sentir vieux (genre : nostalgique). Non, ce que j’éprouve c’est seulement (uniquement, entièrement, pleinement, intensément) de la colère. Qui prend parfois la forme de cette irritation triste que j’éprouve en ce moment ; d’autres fois, d’une révolte pure et simple.

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