Ce qu’on espère en littérature, autant qu’en amour

C’est encore une idée de Guillaume. « J’étais parmi les grandes tiges » : ça commence comme ça. Notre narrateur déambule dans les allées du Jardiland en quête d’amour. Non. À la recherche d’une plante grimpante. Mais les deux ne sont pas incompatibles. Il sera accueilli par Blaise, vendeur spécialisé en végétaux d’extérieur. Blaise est terriblement séduisant, bien sûr. On se doute déjà que nos héros ne vont pas se contenter de prendre le thé, de jouer à saute-mouton ou d’enfiler des perles. D’abord, le narrateur lui demandera où sont les glycines. C’est à cette invitation que l’on reconnaît Guillaume : ceux qui l’ont fréquenté dans l’intimité savent quel rôle la glycine joue dans sa vie. Je vous donne un exemple : la première fois que nous nous sommes revus après le confinement du printemps 2020, il m’a accueilli dans sa cour en disant : « Je vais te montrer ma glycine. » Comme si c’était ça le plus important. On ne refuse pas, on suit Guillaume sous peine de le vexer. En vérité, quoi de plus beau que de redécouvrir une chose, qui restait pour nous indifférente, à travers les yeux d’un ami ? Moi, les plantes, je m’en fous un peu. J’en ai deux qui m’ont été offertes par des collègues de la Ville de Paris il y a cinq ans (nous travaillions alors aux espaces verts) : l’une est issue de graines piquées aux Serres d’Auteuil. Un genre de palmier. Je venais de publier Passerage des décombres, dont le titre est le nom d’une herbe rudérale, et les gens ont cru que je m’y connaissais. Or, je suis totalement néophyte (vous ne trouvez pas que ce dernier mot pourrait désigner une famille botanique, avec son bel i grec ?). On dit, à propos de sexe : « Ce sont ceux qui en font le moins qui en parlent le plus. » Pour les plantes, ça doit être la même chose.

Ça commence donc ainsi : « J’étais parmi les grandes tiges. » Souvent les gens nous demandent si les Histoires pédées sont autobiographiques. Je réponds : « Bien sûr, tout est vrai. » Les fantasmes font partie de la vie. Imaginaires littéraire ou sexuel, c’est pareil : les images sont dans ma tête, et ma tête existe, alors ces images existent. Même si les aventures décrites dans La Lande d’Airou ne me sont pas arrivées physiquement, elles ont eu lieu plus d’une fois en pensée. Au diable le complément circonstanciel : elles ont eu lieu, tout court. Je dis aussi : « L’écriture rend la vie plus intéressante. » Par exemple : en février dernier, nous fêtions l’anniversaire de S. chez lui, en Normandie. Quelqu’un a eu l’idée de lui offrir un arbuste (il a un grand terrain). Résultat : nous nous retrouvons, samedi soir, au Jardiland de Bernay (imaginez la zone commerciale périurbaine à la tombée de la nuit). La situation est sinistre. Mais la littérature nous sauve : à ce moment précis, le feuilleton Végétaux d’extérieur était en route : Guillaume, Patrick, Laurent, Alex, Alban avaient écrit leur chapitre ; restaient encore Cécile, Alix, Nicolas, le second Guillaume et moi. Approchant du magasin, j’étais ému : ce lieu qui aurait dû incarner à mes yeux l’ennui mortel, soudain, était nimbé d’une aura joyeuse : c’était le décor de Végétaux d’extérieur. Tout excité, je demande à J.-E. de me prendre en photo devant l’enseigne. Dans les rayons, je guette les surprises. Les aménageurs du Jardiland n’ont pas soupçonné, j’en suis sûr, le potentiel érotique de la signalétique.

Végétaux d’extérieur est une histoire pédée écrite à vingt mains (nous sommes dix et chacun tape à deux mains sur son clavier, y compris pour composer l’un de ces récits qu’on dit parfois « à lire d’une seule main »). Guillaume et moi avons piloté l’opération. À la fin de chaque chapitre reçu, une situation restait en suspens (les personnages dans des positions parfois précaires), on décidait alors à qui nous passerions le relai : « Mhmm, toi, on aimerait voir comment tu vas t’en sortir, et où tu vas nous emmener. » Imaginer comment le récit se poursuivrait à travers les mots d’un·e camarade, dont nous aimons la personne autant que l’écriture : c’est excitant. Et à chaque fois, il s’est passé le meilleur de ce qu’on espère en littérature, autant qu’en amour : nous étions « déçus en bien » (comme disent les Suisses), c’est-à-dire que l’auteur désiré ne faisait pas ce que nous espérions, mais autre chose de meilleur. Il nous surprenait.

Végétaux d’extérieur, c’est donc un feuilleton qui parle de plantes, un peu, et d’hommes qui font l’amour, surtout. C’était excitant à écrire et c’est excitant à lire, je vous le promets — j’ai découvert ces chapitres à mesure qu’ils s’écrivaient et je vous assure qu’ils produisaient leur petit effet. On y retrouve les auteurs de nos livres déjà parus : neuf auteurs pédés et Cécile, qui n’est pas pédée mais qui écrit comme un caméléon, à l’aise dans notre collection comme une anguille dans une piscine Tournesol. Nous vendons Végétaux d’extérieur en souscription sur Ulule pendant une semaine encore, à l’unité ou en compagnie de deux autres nouveautés : La Mort Victor par Samuel et Guillaume, et Arago, Claire, un hommage à trente mains (dont les deux miennes) à l’illustre poétesse (vous ne la connaissez pas encore ?). Commandez-les sur Ulule, faites-nous / faites-vous plaisir. Ce seront de beaux livres super-chic, avec papier bouffant et dos carré-collé — de vrais livres, quoi. On s’amuse à se prendre au sérieux. Et le 17 juin, on boira des coups à L’Ours et la Vieille Grille pour fêter ça.

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3 commentaires

  1. salut Antonin,
    en relisant ces pages pour trouver quelque chose de plus à dire aux collégiens cet après-midi, sur le métier d’écrivain-e, etc., je lis ici autre chose qu’à la première lecture et ça m’aide bien, merci.
    en filigrane de ce texte, je vois l’être écrivant errer entre “les grandes tiges” que sont parfois les figures tutélaires qui l’ont poussé-e à écrire… l’incertitude d’être sur la bonne voie, la recherche de sa propre façon d’en être, justement, puis la lumière entre les rameaux, quand on a trouvé son propre chemin et qu’on commence à dessiner les contours de son propre jardin.
    alors merci, je leur dirai ça, c’est bon d’être accompagnée, merci…

  2. joie des métaphores ! les grandes tiges, faisons-leur dire ce que nous voulons… Heureux que ces quelques mots aient pu cheminer jusqu’à toi, et que te les interprètes ainsi : j’aime — puisqu’il est question dans ledit livre de « se passer le relais » d’auteur à auteur et autrice, se lisant chacun·e son tour pour écrire… (mais on ne mettra pas ce texte entre les mains de jeunes élèves !)

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