Ce serait un jeu

Cette nouvelle a été publiée dans L’Ampoule no20 en juin 2016.

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L’objet — le grand objet — se présenterait sous la forme d’une multitude de petits objets. Chacun de ceux-ci aurait des caractéristiques communes : il serait plat, l’une de ses deux surfaces serait d’un gris pâle et l’autre serait imprimée. Ses contours seraient ceux d’un carré dont on aurait modifié les arêtes, soit en ajoutant un ergot, soit en retranchant une concavité ayant la même forme que l’ergot. Il existerait ainsi seize combinaisons différentes de pièces, selon la répartition des formes positives et négatives sur les quatre côtés. Les pièces ne seraient pas uniques pour autant, car elles seraient tellement nombreuses que chaque combinaison aurait des dizaines d’occurrences dans le jeu. Car ce serait un jeu. Et le jeu consisterait à juxtaposer les pièces en emboîtant les protubérances des unes dans les contre-formes des autres. Il y aurait des quantités de pièces entassées, ce serait un capharnaüm épouvantable. Chacune porterait un fragment d’une seule image globale et, tant qu’elles ne seraient pas toutes assemblées correctement, on aurait de la peine à appréhender cette image dans son intégrité. On n’y comprendrait même rien du tout.

Deux pièces seraient de couleur identique parce qu’elles feraient partie d’un même aplat, alors on les emboîterait. Puis on leur ajouterait une troisième pièce contiguë qui serait marquée de cette même couleur, et le motif de celle-ci coïnciderait avec celui d’une quatrième pièce. De proche en proche, on couvrirait sur la table une surface considérable. L’image se recomposerait sous nos yeux. Ce serait une source de plaisir parce qu’on aimerait que les choses soient bien rangées. On aimerait les classer. On trouverait qu’il est agréable d’attribuer une place aux choses, afin de savoir les y remettre lorsqu’elles seraient dérangées. La minutie dont on ferait preuve dans le jeu permettrait de mettre de l’ordre dans le bazar originel des pièces mélangées. Ce serait rassurant et excitant à la fois lorsque l’image apparaîtrait. Cette image serait un vaste tableau noir moucheté de minuscules éclats blancs, jaunes, rouges, bleus et verts. Il serait éclaboussé de turbulences et déchiré d’amples traînées de lumière qui partiraient dans tous les sens. Ce serait une représentation du Big Bang. Alors on serait déçu. Tant de patience consacrée à ranger les pièces du jeu pour aboutir à un tel chaos ? Cette image, alors qu’on voudrait qu’elle fût un accomplissement, s’avérerait être une évocation du désordre primitif. Ce serait cruel. Puis on s’apercevrait que le jeu n’est pas terminé : il resterait un trou dans le canevas. Le trou aurait la forme d’une pièce manquante avec trois ergots et une contre-forme, mais la pièce qu’on aurait dans la main présenterait deux pointes et deux renfoncements. On penserait alors qu’on s’est trompé et on déferait tout, pour recommencer.

On assemblerait à nouveau les pièces qui se ressemblent. On les combinerait de manière à produire des dessins cohérents. On aboutirait à un grand ensemble très complexe, dont on saisirait peu à peu la signification. L’image reconstituée montrerait un paysage désolé. Une lande sèche courrait à perte de vue. Au milieu du tableau se dresseraient quelques pans de murs effondrés, noirs de suie. Une grange au toit percé continuerait de brûler. Une nuée d’oiseaux effarés tournerait dans le ciel blanc, sans but, en piaillant son désarroi. Les oiseaux envahiraient toute la surface de l’image : au premier plan, ils paraîtraient énormes à cause de la perspective, et l’arrière-plan serait saturé de tout petits volatiles noirs qu’on confondrait avec des mouches. Ce seraient les restes d’un village dévasté par les troupes d’Attila ou frappé par la peste. On perdrait son latin dans cet embrouillamini de plumes et de cri. On serait choqué d’avoir perdu tant de temps à classer les pièces du jeu, par amour de l’ordre, et d’être récompensé par cette débâcle assourdissante. On serait étonné, aussi, de voir qu’il manque une pièce au milieu de l’image. Cette découverte serait rassurante parce qu’elle signifierait qu’on s’est trompé. On démantèlerait l’image et on recommencerait.

La fois d’après, on assemblerait toutes les pièces jusqu’à former le portrait d’un homme. Ce serait un bel homme avec des yeux immenses et inquiets, écarquillés. Ses yeux donneraient l’impression de ne regarder nulle part, comme si les pupilles ne parvenaient à se focaliser sur aucun objet. L’homme regarderait au-dedans de lui-même : il serait incapable de voir le monde, tant ses pensées accapareraient toute son attention. Il régnerait dans son regard et dans son esprit une tempête effroyable. Le désordre de son âme nous ferait peur. À la place de son oreille, on verrait qu’il manque une pièce, alors on déferait tout et on recommencerait le jeu.

On composerait ensuite la reproduction d’une peinture du XIIe siècle évoquant le Jugement dernier. Des démons hirsutes poursuivraient des créatures difformes jusqu’aux confins des labyrinthes. On serait définitivement lassé de ces scènes de confusion, de ces fatras inextricables. On sentirait le besoin d’établir l’ordre. Ce serait un désir impérieux d’harmonie. Et parmi ces convulsions, il y aurait encore un espace vacant, dans un coin, qu’on ne saurait pas combler. Alors on démonterait l’image, une fois de plus.

Ce serait un jeu

On retournerait toutes les pièces du jeu de manière à masquer leur face imprimée. Le verso deviendrait visible. On imbriquerait désormais les fragments en tenant compte uniquement de leur morphologie. Les ergots des uns se logeraient dans les encoignures des autres. On fabriquerait un grand tableau uniformément gris. Cette simplicité, ce dépouillement seraient un réconfort. Il y aurait quelque part un espace vide et une pièce en trop qui ne s’ajusterait pas, mais ce ne serait plus une cause de chagrin car la joie d’avoir composé une image apaisée prendrait le dessus. On irait chercher, ensuite, des feutres et des crayons de couleurs. Peut-être aussi de la peinture, si l’on en a sous la main. On voudrait conjurer l’affolement des images surgies précédemment. On colorierait tout en vert, on tracerait des lianes qui passeraient en travers de l’image et qui dépasseraient même sur la table. On peindrait de larges feuilles, des tiges immenses, des plantes farfelues qui s’épanouiraient dans le décor. On sèmerait, avec le pinceau, des graines qui s’éparpilleraient au vent. On barbouillerait de couleur tous les recoins, on comblerait de peinture l’espace laissé disponible par la pièce manquante. On créerait une sorte d’équilibre avec des formes éparses et foisonnantes. La prolifération et l’exubérance donneraient naissance à un nouvel ordre. À une harmonie. Et cela ferait un bien fou.

On se saisirait de la pièce en trop. On la serrerait au creux de la main, très fort. On l’écraserait, le carton se déchirerait. On finirait de l’effriter en le triturant avec l’ongle. Puis on ouvrirait la main devant la bouche. On soufflerait doucement pour que les miettes s’envolent. Ce serait un jeu, comme on disperse au vent les aigrettes des pissenlits. On ferait confiance au hasard pour que chaque grain de poussière trouve sa place. Un peu partout, des choses pousseraient là où elles auraient germé.

Le jeu serait terminé.

Antonin Crenn
Paris, mai 2016

Pourquoi pas Léon

Il y a les canards habituels : les petits gris avec une tête verte. On les connaît par cœur, ils n’épatent plus personne mais je les aime bien, je suis content de les voir. Quand j’arrive au lac, j’ai chaud parce que j’ai couru comme un fou, à toute allure, je fonce aussi vite que je peux. J’ai hâte d’arriver, le sang tape dans mes tempes et me serre le front, je suis un peu essoufflé. Je m’arrête deux secondes au bord de l’eau pour me refléter dedans. J’ai une bonne tête quand je viens ici. La petite gueule que je vois osciller à la surface du lac a meilleure allure que celle qui se plante le matin dans mon miroir. Et donc, c’est là, batifolant sur l’onde pure, que je tombe sur les canards. Les petits, les normaux, ceux qui sont gris et vert. Et ça me fait toujours plaisir.

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Supernova

Il dit qu’il ne sait pas pourquoi c’est ainsi, mais il s’en accommode parfaitement. Tout le monde lui tourne autour et chacun a une bonne raison de le faire. Pour certains, c’est l’éclair métallique qui scintille au coin de son œil, lorsqu’il lève son visage grave et qu’il déploie la courbe de son grand corps. Pour d’autres, c’est la désinvolture du geste de ses doigts, qui laisse glisser le mégot de cigarette sur le quai de la gare et qui se teinte, comme par malice, de grâce. Pour moi, c’est un peu les deux à la fois, et aussi la puissance du petit muscle de sa mandibule qui affleure tendrement sous la peau quand il serre les dents, dans les courants d’air froid de janvier.

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Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

Mario sur la colonne

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015
Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.

Des bateaux, encore

Des silhouettes de bois que la mer caresse deux fois par jour : on pourrait y passer la main pour sentir comme elles sont lisses. C’est une tendre routine. Parfois, l’étreinte de la mer se fait fougueuse ; une arête se brise et c’est une saillie terrible qui se dresse dans un éclat tranchant. On s’y écorcherait la main. Alors le temps se remet à l’ouvrage et vient à bout des angles acérés. La marée panse les blessures des bateaux, encore.

Ils gisent sur le flanc. Les lames de bois gonflées s’espacent et se délitent, les côtes se tiennent les unes aux autres puis ne se tiennent plus du tout. Les corps s’ouvrent. Les entrailles mises à nu ne sont plus qu’un grand noir, une grotte. Et la mer indifférente, l’eau salée qui s’engouffre dans les panses béantes : les bois s’extirpent de la vase et se soulèvent, tirant leur carcasse vers la surface. Ils flottent. Malgré les trous, malgré les vides, ce sont des bateaux, encore.

Des épis de bois émergent des squelettes enlisés, plantés dans la quille disparue sous le sable, dressés ; ils dessinent une cage ouverte aux vents et à la pluie. Ces structures inutiles reposent en paix ; ce sont les arêtes de poissons immenses abandonnées par les goélands. Là, une tige métallique s’érige, dérisoire, d’un renflement qui doit sonner creux : c’était un moteur. À côté, c’est une barque fendue qui attend la mer ; derrière, ce qui est resté d’un vaisseau brandit son mât de détresse. Et après les bateaux, des bateaux. Encore.

On vient leur rendre visite. Chaque fois, on a vieilli. On croit les connaître et n’être plus surpris, mais on est là sur la jetée et on est encore ravi par un bris audacieux, on s’inquiète d’une échappée trop rapide. Ils se dispersent un peu plus et se mêlent à la mer ; leurs frémissements sont des sursauts, une survie ; on se demande si ça finira un jour. Alors, l’année d’après, on revient voir la danse des bateaux, encore.

Des bateaux, encore

Antonin Crenn
Noirmoutier–Paris, été 2015

Pépin et le monde

C’était impossible de le dire avec simplicité, vous ne vous rendez pas compte. Et comme le dire simplement c’était insurmontable, il était traversé, très fugitivement, par la tentation de le dire de manière compliquée, mais c’était tellement fugitif, c’était tellement rapide et tellement vif, qu’en réalité cette tentation ne le traversait pas (car traverser, c’était trop doux), elle le transperçait comme une petite aiguille véloce qui entrait par un côté de son esprit et ressortait par l’autre ; et son esprit était si confus et noueux qu’il formait une masse compacte et lourde qui ne se laissait pas faire, et alors, quand l’aiguille s’y plantait, l’impact était si douloureux que ça faisait penser un peu (mais en plus acide et en plus acerbe, en plus acéré comme la pointe de l’épine) à la sensation d’une piqûre de guêpe directement dans la matière dure de la cervelle, là où c’était dense et remuant, dans les morceaux intranquilles, dans ceux qui bougeaient tout le temps à cause des idées qui ne s’arrêtaient pas. Alors la tentation de la réponse compliquée arrivait et repartait comme ça, très vite et très douloureusement, et on l’éloignait aussitôt de soi. Pépin la rejeta avec force ; il bannit la manière compliquée comme il avait banni la manière simple, et il s’interdit toutes les manières quelles qu’elles fussent, comme ça c’était clair. Il ne dit rien, il ne répondit pas.

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Acqua alta

En fait, c’était un peu ennuyeux. Alexandre dérivait depuis assez longtemps sans qu’il ne se passe vraiment rien, et il faisait une chaleur à crever. Ce qui lui servait de radeau, c’était tout simplement un sommier à lattes : un grand cadre de bois de presque deux mètres de long sur un et demi de large — trois mètres carrés, en somme. Il avait retiré deux lattes en plein milieu pour y laisser passer ses pieds : il pouvait ainsi garder les mollets au frais, dans l’eau, sans risquer de déséquilibrer son embarcation.

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Le vert et le bleu

Antoine, tes yeux !
Les volets
Jumeaux

Antoine, tes yeux !

 

Antoine Boutarel : c’est un garçon à qui je ne donne pas tellement plus que son âge, mais pas vraiment moins non plus. Je dirais : plutôt grand ; mais je ne suis pas plus petit que lui pour autant. Brun. Absolument. Il a les cheveux bien courts autour des oreilles, et la nuque dure qui gratte un peu, mais aussi des mèches ébouriffées sur le sommet de la tête. Le visage est un peu vif — non pas au sens de coupant, car ce ne sont pas des angles aigus — mais vif comme peu l’être une forme dessinée avec une grande netteté : une silhouette découpée au ciseau d’un geste tendre, mais assuré. Un joli contour à la surface un peu trop lisse, car la barbe est rare et pourtant rasée de près, ou alors parce qu’elle ne pousse jamais ; s’il n’y avait pas la nuque, le piquant aurait manqué. Et les yeux… Eh bien, les yeux… Antoine, tes yeux ?

Antoine Boutarel a les yeux bleus : ce n’est pas faux de le dire, mais ce n’est quand même pas vrai. On peut croire cela quand on rencontre Antoine pour la première fois, si on l’aborde du côté droit comme ce fut mon cas. Si on le découvre par l’autre côté, on sera tenté de dire : Antoine a les yeux verts. Ce n’est pas vrai non plus, mais pas tout à fait faux pour autant. Il est plus juste de dire que c’est son œil gauche qui est vert, et le gauche uniquement : un iris vert franchement vert, qui tire plus sur le jeune que sur le bleu. Un iris aussi acide et lumineux que l’autre est doux et profond. Bleu, incontestablement bleu.

Antoine Boutarel a l’air d’un garçon très sûr de lui, mais c’est parce qu’il fait bien semblant. Il n’est pas tout à fait certain encore de savoir qui il est et ce qu’il voudrait être (ce n’est pas très grave car il est encore jeune), et il compte beaucoup sur vous pour exister. Il vous donne à voir ce que vous voulez bien voir : un grand garçon rêveur au regard bleu délavé, un jeune homme espiègle aux yeux verts perçants. Il joue le rôle que vous lui donnez, et avec beaucoup de facilité car c’est un petit malin, mais sans cynisme ; je peux vous assurer qu’il n’en tire aucun profit. Il le fait par curiosité, simplement. Et aussi un peu pour vous faire plaisir. Mais alors, Antoine, tes yeux ? Bleus ou verts ?

 

Antoine, tes yeux !
Antoine, tes yeux !

Un matin. Il est très tôt (le ciel est encore sombre et s’illumine peu à peu de bleu), mais la saison est douce et les marronniers sont encore verts. Il fait bon, on est tous les deux dehors, on marche. Antoine fait quelques pas plus rapides pour me dépasser, et il s’arrête devant moi. Je m’arrête aussi. Il me fixe droit dans les yeux. C’est troublant. Mon œil droit voit son œil vert, mon œil gauche son œil bleu. Je ferme les paupières alternativement pour faire se succéder les couleurs : c’est un peu hypnotique. J’approche mon visage pour mieux voir. Et puis j’embrasse Antoine. Je goûte sa bouche les yeux fermés, d’abord, et mes mains glissent sur son cou si lisse jusqu’à trouver le piquant de la nuque. Avec la petite tête d’Antoine solidement blottie entre mes mains, j’ouvre les yeux pour voir les siens : je suis si près de lui que je dois loucher pour voir son visage. Il m’apparaît alors comme un cyclope avec ses deux yeux réunis en un seul. Je les vois un peu flou : leurs images se superposent et se confondent, et leurs couleurs se mêlent : ni bleu, ni vert, mais les deux à la fois. Puis nos lèvres se quittent un instant. Je recule d’un pas pour regarder Antoine. Ses deux yeux sont encore fixés sur moi, et ils sont absolument identiques : d’un bleu vif qui tire sur le vert, ou plutôt d’un vert très doux et profond, presque bleu. Antoine, tes yeux !

Antoine Boutarel a dix-neuf ans. Il ne sait pas encore très bien qui il est, mais il sait déjà qu’il ne voudra pas choisir entre une chose ou une autre. Il voudra être les deux à la fois.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !

Les volets

 

C’était une petite copropriété dans un petit lotissement ; on avait rassemblé ici des gens qui venaient d’un peu partout. Ils n’avaient pas eu besoin de prouver leur aptitude à vivre en bonne intelligence avec autrui : on les avait tous acceptés, pourvu qu’ils fussent animés de bonnes intentions.

L’immeuble était agréable. L’architecte avait prétendu concilier les commodités du standing contemporain (ascenseurs, garage, et tout le bazar) avec le charme de l’habitat fractionné et biscornu des âges farouches. Tout le monde avait prédit qu’il se serait pris les pieds dans le tapis, mais il s’était plutôt bien débrouillé. Par ailleurs, les jardiniers qui avaient conçu les espaces verts n’étaient pas les moins dégourdis du département, et l’ensemble avait belle allure.

Les façades étaient rythmées de petites fenêtres dont l’alignement irrégulier créait un rythme plaisant à l’œil. Chaque résident avait eu l’opportunité de choisir la couleur de ses volets : ceux qui venaient des bords de mer, ou qui fantasmaient la vie littorale (et ils étaient nombreux) avaient opté pour la couleur bleue, car c’était ainsi qu’on peignait les portes et les fenêtres sur l’île de Noirmoutier — pour avoir l’air grec, sans doute. L’autre moitié des habitants avait une origine banlieusarde, ou alors avaient été élevés dans l’ambition petite bourgeoise du pavillon des zones résidentielles. Dans ces contrées-là, disait-on, on peignait volontiers les volets en vert pour créer une harmonie avec la haie de lauriers, symbole scrupuleusement entretenu du chacun-chez-soi.

Ainsi, la moitié des volets était bleue, l’autre moitié verte. Ce n’était pas laid ; c’était même assez amusant. L’ennui, c’était que ces choix colorés traduisaient un état d’esprit du résident, un modèle de vie, presque un choix philosophique. C’était clivant. Les gens en arrivèrent bientôt à classer leurs voisins selon ce critère, et à cesser de fréquenter ceux qui avaient adopté la couleur de l’ennemi. Une ambiance épouvantable s’installa sur l’immeuble, comme une chape lourde et gluante qui vous écrasait et qui en même temps dégoulinait sur vous, s’insinuant dans tous les interstices de votre âme. C’était plombant.

 

Les volets
Les volets

Arriva Marcus Buzenval, quinquagénaire bonhomme et daltonien. Il acheta un appartement au deuxième étage et peignit ses volets en rouge. Ce fut la stupéfaction.

Dans l’immeuble, on murmura. Marcus Buzenval devait être communiste, disaient certains. Il représentait un danger pour la résidence. D’autres, qui s’y connaissaient en football, pensèrent que c’était un supporter belge. Un Belge dans l’immeuble ? Quelle drôle d’idée ! On préférait encore un communiste. Vous avez quelque chose contre les Belges ? demanda un résident qui cachait mal son irritation. Et vous contre les communistes ? lança un autre qui n’essayait pas de dissimuler quoi que ce fût.

Au-dessus de chez Marcus Buzenval, un matin, s’ouvrirent deux volets noirs. L’opinion libertaire, archi minoritaire dans la copropriété, s’était senti pousser des ailes et avait décidé de s’afficher au grand jour. Juste à côté, la semaine d’après, on vit fleurir des volets orange : la récente présence belge dans l’immeuble, soupçonnée sinon avérée, avait décidé une famille hollandaise à revendiquer son engagement patriotique. Le ton montait. Des voisins prirent peur pour leur tranquillité et peignirent leurs volets en blanc en signe d’apaisement.
Marcus Buzenval, lui, ne comprit pas grand chose à ces batailles colorées car personne ne lui adressait la parole. On n’avait pas de temps à perdre pour s’occuper de son cas. Il partit au bout de quelques mois, déçu. Derrière le camion qui chargeait ses meubles, la façade de l’immeuble faisait comme un décor de théâtre : on aurait dit une toile ou un papier peint avec ses petites cases de toutes les couleurs et, sur l’une d’elles, le panneau « à vendre ». C’était très joli.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Jumeaux

 

Le même âge, les mêmes parents, la même jolie petite gueule : c’était bien ce qu’on appelait une paire de jumeaux. On s’était dit avant de les connaître : c’est dommage d’en avoir fait deux pareils ; et puis, on avait vu l’un des deux et on l’avait trouvé très bien comme ça, et on avait pensé : à quoi bon faire l’autre différent ? Ils plaisaient comme ils étaient. Tous les garçons et les filles du lycée étaient amoureux d’eux, c’était inévitable.

Bien sûr, c’étaient des filous. Ils faisaient tout pour qu’on les confondît ; ou plutôt, pour qu’on les prît l’un pour l’autre — et que, dans leurs jeux, les intrigants ne fussent jamais confondus. Les copains se moquaient pas mal de faire la lumière sur leurs doutes : l’un ou l’autre, c’était tellement la même chose, qu’on pouvait les aimer à tour de rôle. C’était égal. On les laissait décider.

Il n’y avait que les parents qui tenaient vraiment à les distinguer. Il y avait eut un déclic, une brèche dans laquelle ils s’étaient engouffrés : à leur troisième anniversaire, les garçons avaient exprimé une divergence. L’un avait préféré se saisir d’un ballon bleu, l’autre d’un ballon vert. Alors on avait décidé aussitôt d’en habiller un de vert, l’autre de bleu : ce choix serait le moins arbitraire parce qu’il collerait au goût des enfants ; ils n’essaieraient pas de le contester. Le système fonctionna plutôt bien, au début en tout cas.

Mais il y avait eu les mercredis au jardin. Un après-midi, les garçons — l’un vert, l’autre bleu — couraient dans l’allée qui menait au bois. Soudain, on les avait perdus de vue : ils avaient sauté dans le bassin. Puis ils étaient revenus, leurs petits vêtements dégouttant sur le gravier : les couleurs, tout imbibées d’eau, avaient pris la teinte foncée du tissu détrempé. Le vert comme le bleu avaient subi le même sort, et bien malin qui pouvait encore distinguer un frangin de l’autre. On les avait déshabillés et mis leurs costumes à sécher ; on ne fut jamais bien certain, ensuite, qu’on redonna à chacun la couleur qui devait être la sienne.

Il y eut d’autres mésaventures au jardin (toujours le même jardin) : le garçon vêtu de bleu se roulait dans l’herbe si joyeusement qu’il verdissait son habit ; le garçon vêtu de vert semblait prendre plaisir à s’adosser aux volets bleus fraîchement repeints.

 

Jumeaux
Jumeaux

L’été de leurs dix-sept ans, le lycée tout juste achevé, on se demanda ce qu’on pourrait bien faire d’eux ; ou plutôt ce qu’ils voudraient bien devenir. Au jardin, on observait leurs grandes silhouettes, la verte et la bleue, qui passaient des heures ensemble à comploter, à faire de grands gestes, à marcher dans les allées. Quand on les vit un matin entrer dans le bois, on attendit, anxieux, de les voir reparaître.

Le soir, il n’y eut qu’un fils à la table du dîner. Il portait son éternel jean bleu et le pull vert bouteille offert pour ses quinze ans, usé aux coudes. On n’osa pas lui poser de questions.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Les tortues

L’homme du haut vivait en haut. C’était plein de courants d’air mais ça lui était égal. C’était le sixième ou septième étage ; en tout cas, c’était le dernier, et au-dessus il n’y avait même pas de combles ni de grenier, rien. « Une araignée au plafond », disait-il, mais rien d’autre.

Ces vieux immeubles, ça bougeait un peu. Ce n’était pas antisismique comme les habitations d’aujourd’hui ; dès qu’il y avait un coup de vent, hop, on tanguait. C’était plutôt marrant. Parfois, l’homme du haut regardait au loin, comme une vigie. D’autres fois, il ne regardait même pas dehors, il restait enfermé dans sa tête. Alors, en haut ou en bas, c’était pareil. Sauf qu’en haut, quand même, il y avait ce roulis, ce balancement. Comme il s’y était habitué, il avait adopté la démarche chaloupée des marins : s’il était sorti de chez lui, on l’aurait admiré pour ça.

L’homme du bas ne se balançait pas, il était bien stable, « sur ses jambes comme dans sa tête » — disait-il. Pour ne pas tanguer, il ne tanguait pas : les fondations enterrées profond, bien profond. Il y avait quand même du soleil chez lui, parce qu’on avait creusé un puits de lumière dans la cour de l’immeuble, sur deux niveaux, de manière à ce que les sous-sols reçoivent un peu de jour. Ce n’était pas bête mais, en arrivant au fond du puits, il n’en restait plus beaucoup, du soleil : chacun s’était déjà bien servi au passage. De ce fait, l’endroit plaisait aux cafards, à cause de l’humidité. L’homme du bas s’en foutait, il n’était pas regardant. Entre les rongeurs qui remontaient des égouts et les insectes, on en voyait d’autres.

Mais dans la cuisine, un soir, il y eut une tortue. Affairée à grimper sur les meubles. Il la laissa faire, par curiosité. Arrivée sur l’arête supérieure du réfrigérateur, elle pesa de tout son poids (trente kilos, à vue de nez) et le fit basculer doucement, placidement, jusqu’à la chute et au fracas. La tortue, victorieuse, se bâfra des victuailles libérées. « Ce n’est plus possible, se dit l’homme du bas, les gens ne savent plus tenir leurs bêtes. »

Les voisins du milieu montaient les escaliers, et parfois les descendaient ; ils entraient dans l’immeuble furtivement, des chiens glissaient derrière leur ombre avant que la porte ne se ferme ; quelquefois, ils en sortaient, traînant une bête dans leur sillage (en général, un mammifère), ou portant dans leurs gros bras une autre bête dont ils caressaient la tête de leurs mains potelées (et là, ce pouvait être un reptile). Rarement un voisin en croisait un autre, et c’était tant mieux. Il arrivait qu’on ne sût plus les distinguer entre eux, les bipèdes à chaussures des autres animaux.

« Vous avez un appel du deuxième sous-sol », dit le standard téléphonique. C’était l’homme du bas qui demandait refuge à l’homme du haut. Il n’en pouvait plus des tortues, elles pullulaient dans les caves et dévoraient toutes les réserves. Elles pondaient leurs œufs dans les placards. « Tu dois exagérer », modéra l’homme du haut. « Ah non ! », protesta l’homme du bas ; mais c’était pourtant vrai qu’il en rajoutait un peu, pour le misérabilisme.

L’homme du haut avait une chambre d’amis. C’était une cabane qu’il avait posée sur le toit, sur quatre cheminées pareilles à des pilotis. Comme il n’avait pas d’amis, il n’en faisait rien. Alors l’homme du bas s’y installa et le nouvel air lui fit du bien.

Advint la saison du vent. La maison bougea plus que d’habitude, mais ce n’était pas la chose la plus gênante. Le bruit, par contre, était entêtant, et le sifflement obsédant. L’homme du bas était si content d’habiter sa cabane du sommet, et le vent était pour lui si exotique, qu’il n’imaginait pas qu’on pût s’en plaindre. Mais l’homme du haut, depuis peu, s’était découvert de gros besoins métaphysiques, et il lui fallait du silence pour réfléchir. Le courant d’air permanent entravait sérieusement son recueillement.

« Puisque tu n’es plus en bas, dit-il à son réfugié, je pourrais m’y mettre à ta place. » Le ravi du sommet répondit que c’était possible à condition qu’il occupe l’annexe, parce que la pièce principale était encombrée de ses affaires. C’était une petite chambre qu’il avait creusée sous la sienne. « Elle est très confortable, lui dit-il, mais pas aussi calme qu’on croit, à cause des métros qui passent. » Ce ne sera pas pire que le vent, pensa l’homme du haut, et il fit ses valises.

En bas, il fallait admettre qu’il y avait pas mal de tortues. L’homme du haut en prit son parti, il fallait bien accepter son sort. En signe d’ouverture, il proposa même son amitié à l’une d’entre elles, une petite tortue de dix kilos. Il l’appela Véronique et partagea son sandwich avec elle. Il lui permit de s’installer dans la chambre souterraine, puis il s’y enferma pour réfléchir.

Le bruit des métros n’était pas pire que celui du vent, mais bon, ce n’était quand même pas l’idéal pour méditer. L’homme ne pouvait pas se concentrer, alors plutôt que de piétiner dans ses pensées, il décida de faire passer le temps plus agréablement. Il poussa le mur de la chambre, qui tomba tout seul parce qu’il n’était pas solide, et se retrouva au bord de la voie ferrée à regarder les trains. Ça, c’était un divertissement qui valait le coup. Il comprit d’ailleurs que ce n’était pas un tunnel de métro ; en fait, c’était la ligne d’Austerlitz qui passait en tranchée.

Les tortues

Il était vingt-trois heures, un train approchait doucement. C’était sûrement le dernier de la journée : il fallait se décider vite. L’homme prit Véronique sous le bras et s’accrocha à un wagon. À l’aube, on marqua un arrêt à Figeac : c’était un patelin sur les causses du Quercy. Et c’était très beau. Ils jugèrent que c’était le bon endroit pour descendre et sortirent explorer les environs de leur démarche chaloupée (pour lui) et un peu balourde (pour elle), jusqu’à trouver un promontoire. Là, perché au sommet d’un pont, l’homme du haut contempla le bas ; il se trouva très à son aise pour réfléchir. On n’était guère incommodé ni par le vent ni par le métro. Véronique, quant à elle, se souvint qu’elle était une tortue aquatique et fila par la rivière sans un adieu, sans un regard.

À Paris, le vent ne faiblissait pas. L’équilibre de la cabane était précaire, il suffisait qu’un pilotis bouge et tout tomberait par terre. Ça balançait fort dans les bourrasques. Tanguer était une chose, s’écraser au sol en était une autre. Un coup de blizzard fut plus costaud qu’à l’habitude, et l’homme d’en bas alla s’abîmer au fond de la cour. Les tortues, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps, lui firent la fête. Et comme elles avaient fini toutes les réserves du placard, elles trouvèrent que son corps tombait à pic.

Antonin Crenn
Paris, 15 février 2015
Publié en mars 2015 dans L’ampoule no15.