Me revoilà à Luçon. J’ai
l’impression que je viens de la quitter — ce qui n’est pas très
éloigné de la vérité : je suis parti il y a quinze jours,
seulement.
À la gare (un trajet sans encombre, merci — car on ne peut tout de même pas appeler « encombre » cette petite fille qui braillait devant moi tandis que je me concentrais pour lire les dernières pages, si belles, de David par André Dhôtel), à la gare, j’ai été accueilli par A., qui me dit aussitôt que C. m’a préparé de quoi me faire un petit déjeuner demain et que, ce soir, nous dînons ensemble chez Oncle Sam avec d’autres collègues. Un accueil digne de ce nom, quoi !
Soudain, dans tous les foyers lotois, Le héros et les autres fait son apparition : il s’est faufilé dans les boîtes aux lettres, caché entre les pages de Contact lotois, le magazine du Conseil départemental.
Merci à la librairie Parenthèse à Saint-Céré pour la photo !
Chaque phrase de ce livre, je voudrais la reprendre à mon compte. Je voudrais l’avoir écrite. Contre-ordre : c’est exactement le livre que j’écrirais, si j’en étais capable. Que c’est beau ! Et quand j’aurai lu tous les livres de Pierre Herbart, je les relirai.
Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?
J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.
Rentrant à Paris après quatre semaines d’absence, j’ai été voir tout ce qui avait changé. Les modifications qui s’étaient opérées dans le cœur de la ville — parce que le cœur de la ville change plus vite, heureusement, que ma forme de mortel (à moins que ce ne soit l’inverse ?). Le jardin de la rue de Thorigny : ils l’ont fini, figurez-vous. Celui devant la bibliothèque de l’Arsenal : ils commencent à creuser. Et la caserne de Reuilly ? elle suit son cours, merci pour elle. Ce matin, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, j’ai découvert ce truc épouvantable qui risque encore d’attirer un monde fou : un autre de ces restaurants standards qu’on voit partout dans le monde, sur un million de mètres carrés. C’est à pleurer, ce qu’est devenu ce quartier (je me sens vieux quand je dis ça, mais, je vous assure, il y a dix ans il n’avait rien de commun avec ce qu’il est aujourd’hui).
Je suis heureux d’avoir été
sollicité par Velimir Mladenović
pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La
Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des
choses qui me tenaient à cœur.
J’ai quitté Luçon samedi, vers 15 heures. À la gare, des Luçonnais manifestaient pour que le train qui passe par chez eux continue de s’y arrêter — ben oui : à quoi ça sert d’avoir un train qui vous passe sous le nez, si vous ne pouvez pas le prendre ? Si la gare n’existait pas, je ne serais pas venu à Luçon, moi. Voilà les pensées qui m’occupent (un peu) pendant le trajet. Non — en vrai, beaucoup d’autres pensées m’habitent, plus complexes, plus confuses, mais ce n’est pas ici que je les écrirai.
Heureusement que le trajet est long. Le temps adoucit l’atterrissage. J’imagine un instant rentrer chez moi par un vol direct Luçon–Bastille, vingt minutes chrono. L’angoisse. L’état dans lequel je me suis retrouvé, à l’atterrissage à Roissy il y a dix ans : je rentrais de trois mois d’Erasmus en Pologne (c’était riche, c’était beau, c’était long et court à la fois), et en trois heures, bim ! retour à la case départ. Pas le temps de cogiter, pas le temps de comprendre. À Roissy, j’étais à ramasser à la petite cuillère. Heureux et inconsolable.
« Est-ce que vous cherchez quelqu’un ? — Oui, enfin, je veux dire, je sais qu’il n’habite plus là (il est mort), mais je me demandais : l’appartement de Julien Gracq, c’était lequel ? »
À Sion-sur-l’Océan (commune de
Saint-Hilaire-de-Riez), au numéro 22 de la rue des Estivants, je
peine à croire que le grand homme a séjourné trente-six étés de
suite dans cet immeuble-là. Parce qu’il faut être honnête :
il n’est pas jojo, cet immeuble. Même : franchement indigent,
du point de vue esthétique. Je me demande comment l’auteur de La
forme d’une ville et d’Un balcon en forêt (entre
autres) a choisi d’habiter dans un immeuble de cette forme-ci
(une barre) et avec des balcons pareils (j’ai du mal avec
les gardes-corps en alu et en verre, ça m’a toujours gêné).