Aujourd’hui, je l’ai dit à Mathieu. Je n’avais rien préparé. Parce qu’il y en a marre, il faut que je cesse de me torturer l’esprit avec mes questions, il faut que je fasse les choses comme je les sens. Sinon, je me connais : je prépare, ça me prend la tête trois jours en avance ; puis, sur le coup, je n’ose pas ; et je m’en veux. Donc, voilà : pour Mathieu, j’y pensais certes, mais je me suis empêché de me faire un film trop précis.
Cet après-midi, j’avais deux heures de perm, puis la récré. J’ai passé la première au CDI avec S*. Puis elle est partie en cours : j’ai eu peur de me faire chier. Alors, je suis sorti et j’ai rejoint Mathieu en perm. Il était avec des gens, mais il s’est mis à papoter avec moi. Puis, on est sortis sous le préau. On a passé une heure là. Je me disais : « J’ai envie de le lui dire. » Ce qui est bien avec lui, c’est qu’il y a cinquante occasions par jour, car il est très branché sur le sujet.
La récré sonne. Je lui dis : « Ça te gêne si on va faire un tour dans la cour ? », histoire qu’on soit seuls. Et je me lance :
« Tu te souviens de la fois où tu voulais absolument connaître mon genre de fille ? Tu avais dit que, si je ne te répondais pas, tu finirais par croire que je suis pédé… Et maintenant, qu’est-ce que tu penses ?… Parce que, ça tombe bien, ça fait un moment que je me pose la question, et je crois bien que je le suis. »
Je lui ai demandé, surtout, de ne pas arrêter ses vannes. Qu’il continue de me faire marrer ! Qu’il ne se sente pas gêné. Il a très bien réagi, il n’est pas gêné du tout. On en a causé dix minutes. Il m’a dit que ça ne le surprenait pas, à cause de ce que j’ai déjà expliqué : mon manque d’enthousiasme quand il parle des nanas. Ce qui m’a plu, c’est qu’il s’est dit assez honoré que je lui fasse des confidences. Et puis, il m’a dit que, sans être bi pour autant, il reconnaissait « une grande part de féminité en lui »… ha ha !
Je disais donc : il faut que j’arrête de me prendre la tête. Je fais les choses sans me poser cent cinquante questions avant. Du coup, je vais peut être moins écrire ces temps-ci.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
C’est la fin des vacances. C’étaient de bonnes vacances. Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je ne me suis pas ennuyé. J’ai vu les gens que je voulais voir. J’ai fait des choses intéressantes. Je n’ai pas déprimé. Je peux donc envisager la rentrée sereinement. Chaque chose en son temps : les vacances, c’était bien, alors maintenant le lycée. Au contraire, les fois où je me suis fait chier, je n’ai pas envie de retourner en cours. Ça paraît paradoxal, mais ça ne l’est pas : puisque je n’ai rien fait de mes vacances, pourquoi déjà les arrêter ?
Je me suis ennuyé seulement pendant ces trois derniers jours, et encore : à petites doses. C’était un ennui choisi, en quelque sorte, car j’aurais pu faire des choses : dessiner Anatole et les trois ours, lire Le voyage à motocyclette, finir mon devoir de maths… J’ai préféré me laisser aller. Vendredi, j’étais seul à la maison. J’ai passé du temps sur Internet. J’ai envoyé deux Riri le Clown à B*. Hier, rien de spécial. Aujourd’hui, j’ai fini d’écrire ma lettre de motivation pour Duperré. Le dossier est bouclé, je l’envoie demain.
J’ai vu Les égarés de Téchiné, avec Emmanuelle Béart… et surtout… Gaspard Ulliel.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
B* est venu. C’était très bien. Je lui ai beaucoup causé, j’avais plein de trucs à lui dire. Je n’ai jamais l’occasion de le voir seul à seul. Là, j’ai pu lui parler pas mal. Heureusement, parce que lui, c’est pas le genre bavard !
On a passé trois heures (et demie) comme ça.
Il y a des choses dont je n’ai envie de parler qu’avec lui, des trucs un peu personnels. Lui, il écoute.
Bon, on a aussi parlé de trucs futiles, hein !
Je me sens bien.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
J’avais écrit « mercredi 30 février » : ma montre était mal réglée.
C’est dingue : je passe presque des vacances normales. Je vois des gens, je sors… Lundi, j’ai vu Benoît. Hier, j’ai vu S*. J’étais chez elle, cette fois. Ce que j’aime bien avec S* : on papote, on papote. Et pour la première fois de ma vie, j’ai fait ce que tout le monde fait depuis toujours : j’ai parlé librement des mecs, j’ai donné mon avis. S* a dit : « Florian, il est mignon, quel gâchis » (c’est idiot). Je lui ai répondu : « Hé, ho, c’est pas du gâchis pour tout le monde, pense un peu aux autres. Heureusement qu’il m’en reste… Imagine que, moi, je me dis ça pour 95 % des mecs. » Puis, je lui ai laissé entendre que B*…
Aujourd’hui, je suis allé à Beaubourg avec Juline. Pour nous, c’est gratuit : moi parce que j’ai moins de dix-huit ans, elle parce qu’elle étudie les arts plastiques. J’étais déjà venu il y a longtemps, avec ma classe de cinquième et notre prof d’arts plastiques, Mme A*. C’est… hum… spécial. Il y a des trucs que j’aime bien. Certaines œuvres, parce que je les trouve expressives. D’autres, parce que je me dis : « Quelle bonne idée, j’aurais aimé l’avoir. » C’est le cas des ready made de Duchamp : c’est limite du foutage de gueule, mais c’est génial. D’autres œuvres, par contre… J’y suis totalement hermétique. D’autres encore qui me mettent franchement mal à l’aise (j’imagine que c’est le but). Le body art de Gina Pane par exemple : elle se mutile, et c’est ça son œuvre.
Puis, on a été aux Halles, puisque c’est à côté. Juline voulait des fringues, encore. J’ai été patient. (J’exagère, parce qu’elle n’a pas pris tellement de temps.)
Et je continue… Demain… B* vient ! Chez moi ! C’est génial. Mais, comme je suis compliqué, je m’inquiète. J’ai toujours peur que les gens s’ennuient avec moi. Et surtout lui, qui est parfois si mutique – mais en général, avec moi, pas trop. Et puis là, c’est différent : c’est les vacances et il vient me voir. C’est moi qui le lui ai proposé. Je ne pensais qu’à ça depuis son retour de voyage. Je sais : je suis ridicule.
J’ai encore rêvé de lui. C’est con, mais maintenant, les rares fois où ça ne m’arrive pas, je suis déçu ! Ça me plaît, d’être dans cet état bizarre. Si c’est ça être amoureux, eh bien j’aime ça. Même si je sais que ça ne mènera à rien, je m’en fous. J’aime l’idée d’être amoureux. C’est agréable.
Mais il faut pas que je me prenne trop la tête, parce qu’il ne faudrait pas que ça se voit.
J’aurais préféré qu’on sorte, qu’on aille manger quelque part. Mais, avec ce temps pourri… Il caille vraiment. Et cette neige ! Au début, j’aimais bien, mais on s’en lasse. Ça dure.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
Je suis déçu. Aujourd’hui, toutes les conditions idéales étaient réunies. Juline à la fac toute la journée. Maman chez mamie. Moi tout seul ! J’ai appelé Benoît hier, pour qu’il vienne cet après-midi.
J’allais lui dire. Vous commencez à me connaître, alors vous savez que j’avais tout préparé dans ma tête. Et, comme vous vous en doutez : je n’ai pas trouvé l’occasion. Ou : quand elle s’est présentée, je me suis dégonflé. Comme d’habitude-euh (air connu). Je suis déçu parce qu’on n’a pas parlé autant que je l’aurais voulu. À un moment, il voulait me montrer quelque chose sur Internet et on a passé pas mal de temps à regarder des trucs. Je trouve ça dommage, on se voit si peu. À part ça, c’était sympa : on a causé de BD, et un peu de nous. Je suis déçu, surtout, par mon manque de suite dans les idées. Je me suis dégonflé alors que le moment était idéal.
C’est aujourd’hui que B* revient de vacances ! Je ne pense qu’à ça, c’est fou. J’ai envie de le voir. Mais, comme je suis un gars compliqué, je le redoute en même temps. Est-ce qu’on va réussir à passer un bon moment tous les deux, comme ça ? Je me connais, je le connais, mais on ne s’est jamais vus en dehors du lycée, encore moins en tête-à-tête. Quand je pense à lui, je vais super bien !
Sinon, la routine. Ça va pas mal, sans plus. J’ai du mal à m’intéresser aux choses auxquelles je devrais m’intéresser. Le travail : j’ai dû bosser une heure au total depuis le début des vacances. Et même le reste : mes BD. Je suis instable. Je suis pris d’un enthousiasme dingue pour un nouveau projet, puis je le méprise. Je me dis : À quoi ça mène ?
J’ai dessiné la cinquième planche d’Anatole et les trois ours aujourd’hui. Et j’ai fini mon carnet bleu ! Un petit carnet de cinquante pages, commencé en août. Rien que sur cette période, on voit une évolution. Je dessine dans un style très différent de celui de mes BD : plus réaliste et plus grave. Non, pas forcément plus réaliste, mais sérieux. Même un peu déprimant parfois, j’avoue. Et puis, j’essaie des techniques différentes. Parfois c’est foiré, et même risible… D’autres fois c’est pas mal. J’utilise mon encre de Chine, mais c’est un vieux pot dont l’encre est toute gluante, voire solidifiée dans le fond. C’est un peu dégueu, mais on peut faire des trucs originaux avec. Au pinceau, ou avec un bâtonnet de bois. J’utilise aussi ma pseudo-aquarelle.
Je ne comprends pas comment font les gens qui ne créent rien. Si je n’avais pas ça, j’aurais l’impression d’être inutile. Déjà que je n’ai pas l’impression que ma vie soit d’une importance capitale pour l’humanité, si je ne créais pas je ne servirais vraiment à rien. Là, si je meurs demain, on pourra se souvenir de moi. Si on se demande « Mais qui était Antonin Crenn ? », on pourra chercher dans mes créations. Les BD d’Anatole, c’est moi : je suis ces histoires. Torink, c’est moi. Mes dessins tristes du carnet bleu, c’est moi. Ce journal, c’est moi. Je sais que ce journal n’a aucune qualité littéraire, et ça n’a jamais été son ambition. Il est seulement le reflet de ce que je suis ou de ce que je pense être. Il y a tellement de choses que je suis et que les gens ne savent pas. Si je meurs demain, ils trouveront ici une partie de ce que je suis.
Après le départ de Benoît, j’ai eu un coup de blues. Comme un con, j’ai été faire ce que je fais quand je suis seul et que je m’emmerde. J’ai été sur ce fameux forum. Je commence à connaître ces gens. J’aime bien ce forum, les participants sont intelligents (ce qui n’est pas le cas partout), pertinents, de bon conseil. Ça fait du bien. Peut-être que j’y participerai un jour. J’ai plein de questions, auxquelles seuls d’autres homos peuvent répondre. Mais j’ai peur, si je my mets, de devenir accro. L’idéal serait d’avoir de vrais copains. C’est décidé : à la rentrée j’irai chercher Florian, et on verra ce qu’on verra.
Sur ce forum, il y avait cette question : « Feriez-vous l’amour avec vous-mêmes ? » C’est amusant, parce que je pensais à cette question justement. Je me disais que c’était une chose que les hétéros ne connaissent pas : dans l’homosexualité, on désire nos semblables. Alors, pourquoi pas soi-même ? On pourrait se surprendre, en se regardant dans la glace, à penser : « Mhm, il est mignon lui ! » Mais ce n’est pas mon cas : je ne me plais pas. Mais ce serait possible dans l’absolu. Alors qu’un hétéro devant sa glace, il ne voit qu’un mec : « Oui, et alors ? »
Je ne me plais pas beaucoup. Remarquez, en ce moment j’aime bien ma tête. Je ne me trouve pas beau gosse, non plus, mais je me dis que j’ai une petite gueule sympa. Mon allure générale passe bien aussi : je suis mince, ma silhouette n’est pas mal. Mais c’est tout. Nu, je n’ai aucun intérêt. Mon corps n’est pas terrible. C’est ma faute : jamais de sport en dix-sept ans de vie ! Heureusement que je suis jeune ! Comment je serai à cinquante ans ! C’est dommage, parce que je suis plutôt bien foutu : j’ai une bonne base, je pourrais faire quelque chose de bien de mon corps si je voulais. Tant pis. C’est sûr que, quand on voit un mec comme B*… wahou ! Pas de comparaison possible. J’ai du mal à imaginer, d’ailleurs, qu’un super beau mec puisse s’intéresser à moi. Entre une fille et un mec, c’est différent ; mais entre deux mecs, la comparaison est tellement évidente que ça peut être gênant…
Moi, on m’aimera pour ma beauté intérieure, comme on dit. Je pense que je ne suis pas inintéressant comme gars, mais il faut bien me connaître. Sinon, je suis plutôt chiant. Je suis solitaire, je ne vais jamais vers les autres. Je suis souvent triste. Je suis torturé dans ma tête. Qui voudrait d’un type pareil ? Faudrait être maso. Remarquez : moi, les types mystérieux, un peu dérangés, je trouve ça attirant… B*, dans son genre, n’est pas évident non plus. Ils sont attirants, oui, mais pas faciles à approcher !
Et puis, devoir subir mes états d’âme, mes humeurs… Tu parles d’un cadeau. Quoique… Non. Si j’avais quelqu’un, je ne serais plus comme ça. C’est ce qu’il me faut : l’amour. C’est ce qu’on me souhaiter de mieux. Je suis un grand sentimental…
Autre chose. Je me demande souvent quel mot utiliser pour dire ce que je suis. Il y a « homo » : ce mot est bien parce qu’il est neutre, mais il n’est pas très joli. Et puis, ce n’est pas un mot simple : il existe seulement par son opposition à « hétéro ». De plus, il est la version courte d’« homosexuel » et c’est un mot que je n’aime pas. C’est le mot exact, mais il est technique, froid, médical, comme un nom de maladie. Et il y a « sexuel » dedans : c’est dommage parce que l’homosexualité c’est tout ce qui va avec l’amour. Je n’aime pas cette dimension immédiatement sexuelle. Alors, il y aurait « pédé ». C’est bien. C’est plus familier, moins coincé. Mais on ne peut pas l’utiliser avec tout le monde, parce que c’est connoté péjorativement. Et puis, « pédé » vient de « pédéraste », qui n’est pas tout à fait la même chose qu’« homosexuel ». Ne parlons pas de « tapette », « pédale », « tarlouze », « tante » et compagnie, qui sont exclusivement des insultes. Alors, le meilleur serait « gay ». C’est bien, parce que c’est un mot à part entière, il n’est pas formé en opposition à l’hétérosexualité et il n’est pas péjoratif. Et puis, c’est joli (alors que l’équivalent pour les filles, « lesbienne », je ne trouve pas ça joli). Le problème, c’est : « gay », ça fait communauté, ça fait Marais, ça fait Têtu, ça fait : le mec qui va dans les bars gays et qui écoute Mylène Farmer, ça fait Pink TV, etc. Je ne me reconnais pas dans cette communauté. D’une : parce que je ne connais aucun autre gay, alors je ne risque pas de faire « communauté » avec qui que ce soit. De deux : parce que je vis comme tout le monde, que je n’ai jamais été dans le Marais, etc. Un autre truc qui me gêne : « gay », c’est une sonorité anglo-saxonne, américaine sans doute, ça fait pseudo-branché et je n’aime pas ça. Mais bon… ça reste un joli mot. Alors tout de même. Après délibération, le mot « gay » est peut-être le meilleur, parce qu’il est joli.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
J’ai laissé tomber Le mystérieux poisson rouge. C’est trop long, trop compliqué, trop prétentieux. Je veux faire quelque chose de plus léger. Dans Le poisson rouge, j’ai peur qu’on s’imagine que j’essaie de faire passer un message, une critique, des symboles… alors que je veux juste faire une BD marrante. Aussi, j’ai commencé Anatole et les trois ours. Là, c’est du délire complet, aucune symbolique sous-jacente. C’est pour rigoler, comme les deux épisodes précédents. J’ai déjà dessiné une planche. Pour ne pas me prendre la tête, j’ai refait comme avant : page A4, quatre fois trois cases. Peut-être reprendrai-je Le poisson rouge plus tard, mais pour le moment je n’en ai plus envie.
Cet après-midi, à la bibliothèque du Vésinet avec maman : j’ai rendu La confusion des sentiments et j’ai pris Brûlant secret (un autre livre de Zweig : sur le même sujet, je crois ?) et Journal du voleur de Jean Genet (j’en connais le sujet). J’avais pensé que ce pourrait être le prétexte à une discussion sur moi… Tu parles ! J’ai parlé à maman de La confusion des sentiments, mais je n’ai pas franchi le pas pour parler de moi. J’ai pas osé. J’ai tendu quelques perches, et sans doute maman n’a-t-elle pas osé non plus.
J’aurais envie de voir B* la semaine prochaine. Mais je ne sais pas quand, où, comment. Ici ? Non… Je ne serai pas seul – et je préfèrerais qu’on le soit. J’aimerais bien qu’on aille manger ensemble quelque part.
J’ai encore rêvé de lui. C’est quasiment toutes les nuits. Oh, comme d’habitude : rien de tendancieux. Il est simplement un copain, c’est très anodin. Simplement, je pense à lui. Pense-t-on aussi souvent à un ami ? Dans un de mes rêves, c’était la rentrée. Je le retrouvais. Il m’engueulait parce que je ne l’avais pas appelé pendant les vacances ! Il m’en voulait.
Je crois que là, vraiment, c’est sûr. Pas de doute possible. Pourtant, j’hésite encore à nommer ce sentiment.
Hier soir, on a été à la crêperie tous les trois. Maman est en vacances pour six jours, à partir d’aujourd’hui. Cet après-midi j’ai vu Ray au cinéma avec elle.
À part ça, j’ai l’impression de n’avoir rien fait de mon temps depuis le début des vacances. Ce soir, je n’ai envie de rien. Bof… Un petit coup de blues passager. C’est rien.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
Ce matin au réveil, je monte mon volet et… oh ! Tout ce blanc ! C’était beau. Il a beaucoup neigé et, à présent, un beau soleil.
Ce midi, j’ai eu envie de regarder le journal télévisé pour voir des images de Paris sous la neige… Ces rabat-joies ne parlent que des problèmes de circulation que ça engendre. Ce que je m’en fous, alors !
Quand je suis sorti ce matin, c’était beau et il ne faisait même pas froid. J’ai été chez le coiffeur, ça faisait longtemps. Ma coupe « en brosse » n’en était plus vraiment une. Maintenant, c’est très court. Peut-être un peu trop, mais c’est voulu : ça repousse tellement vite, alors, quand je les fais couper, c’est pour de bon. Le problème, c’est la première semaine : ça fait vraiment court, limite militaire : une tignasse beatnik serait plus en accord avec moi-même, mais ce n’est pas mon style. Je suis très passe-partout.
Comme la coiffeuse avait du retard, j’ai dû patienter en feuilletant Paris Match et L’Express. Dans L’Express j’ai lu que le Canada allait être le troisième pays à autoriser le mariage homosexuel (après la Belgique et les Pays-Bas). Plus loin dans le magazine, ce chiffre (que j’avais déjà lu ailleurs) : le taux de suicide chez les jeunes homos est de sept à dix fois supérieur à celui des hétéros. Ça ne m’étonne pas. Moi aussi, j’y ai pensé. Quand je dis que « j’y ai pensé », ça ne veut pas dire que j’ai envisagé de le faire, mais que je me suis posé la question. C’est vrai, quoi : si je suis malheureux, pourquoi ne pas me supprimer ? Ça pourrait être une solution. Mais j’ai réfléchi une seconde et je me suis rendu compte que le suicide, très peu pour moi. J’ai trouvé quatre raisons.
Un. Je suis malheureux maintenant, mais peut-être ne le serais-je plus, plus tard. Je ne crois pas au bonheur, mais je me dis que rien n’est joué d’avance. Je peux avoir une vie formidable. Si ça se trouve, j’aurai toujours une vie merdique, mais rien n’est certain. Dans le doute, autant essayer. On n’a qu’une vie, alors autant aller jusqu’au bout, pour voir comment c’est.
Deux. Se suicider, c’est valable si je n’attends rien de la vie. Moi, il m’arrive d’être malheureux, mais je ne suis pas désespéré. J’ai même un projet passionnant et ambitieux pour ma vie : faire de la BD, devenir un artiste reconnu. Il se trouve, en plus, que je crois avoir les moyens d’y parvenir. Je pense que j’ai un certain talent. Ce serait dommage de le gâcher. Dans une autre vie, j’aurais pu avoir l’ambition, mais pas le talent ; je pense avoir les deux, je dois en profiter. Je pense pouvoir faire quelque chose de bien de ma vie, même si aujourd’hui elle n’est pas terrible.
Trois. Des gens m’aiment. Si je me supprime, ça leur fera de la peine. Pire : ils culpabiliseront. C’est toujours comme ça quand quelqu’un se suicide, surtout un jeune. Je ne veux pas infliger ça à ma mère, qui est franchement formidable avec moi. Ni à ma sœur. Ni à mes amis – car j’ai la chance d’en avoir.
Quatre. Si je me tue, pour quelle raison le ferai-je ? À cause d’un malaise profond et généralisé ? certes, mais surtout à cause de mon homosexualité. Et alors ? Il n’y a pas déjà assez d’homos suicidés comme ça ? Un homo ne pourrait pas vivre heureux, il devrait se supprimer ? Pourquoi donc ? Ça donnerait raison aux homophobes : si je suis malheureux, c’est parce que je ne suis pas normal ; si je me tue, c’est parce que c’était la meilleure chose à faire.
Vous voyez : j’ai de bons arguments. D’autant plus que, si je voulais me tuer, je ne sais pas comment je m’y prendrais, du point de vue technique. Me pendre ? C’est trop long, trop douloureux, on agonise pendant de longues secondes ou minutes, c’est affreux. Se noyer, c’est pareil. Se tailler les veines aussi, mais en plus c’est dégueulasse, on nage dans son sang – moi qui n’en supporte pas la vue… Et puis, il faut réussir à se taillader : j’ai trop peur de la douleur. Les médicaments, c’est trop risqué. On ne sait pas ce que ça peut faire. On peut se rater et garder des séquelles toute sa vie. Comme quand on se jette par la fenêtre : si on se rate, on est toujours aussi malheureux, mais en plus on est handicapé. Se jeter sous un train ? Et traumatiser le conducteur, le culpabiliser, lui faire faire des cauchemars ? Il faut se suicider sans emmerder personne. Le gaz, c’est dangereux, on peut faire sauter l’immeuble. Le mieux serait un coup de revolver, mais je n’en ai pas. Et même : c’est pas si terrible, en fait, parce qu’il faut penser à la personne qui me découvrira. Il faut rester présentable. Si j’ai le crâne explosé, c’est horrible.
Tout ça pour dire que je suis encore en vie pour un bon bout de temps, si tout se passe bien.
C’est dingue comme je me sens bien en ce moment (relativement à avant, je veux dire ; car je ne crois pas au bonheur dans l’absolu).
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
Ce matin, il neige. Je suis sorti (pour acheter du pain et prendre rendez-vous chez le coiffeur). J’étais comme un gamin ! C’est tellement rare, qu’il neige. Mon manteau noir était couvert de petits flocons… Sur les rebords des bacs à fleurs, dans la rue, il y avait une couche de neige de plusieurs centimètres. C’était tentant. J’ai fait une petite boule que j’ai gardée, le temps de quelques pas, puis je l’ai éclatée dans mes mains. Ce que je préfère, c’est quand il neige les jours où je vais au lycée. Parce que je traverse une grande pelouse, et j’aime cette impression, lorsque j’arrive sur cette grande étendue blanche à 8 heures du matin, d’être le premier à fouler cette neige. Je vous l’avais dit : je suis comme un gamin.
Hier soir, à la télé, j’ai vu l’adaptation du Père Goriot. Je n’ai pas lu le roman, mais j’ai aimé ce téléfilm. C’est par le même réalisateur que Les Thibault, que j’avais adoré. Et Rastignac, c’est Malik Zidi : il était Jacques Thibault. J’adore ce type. Je l’ai rarement vu, mais il me plaît. J’aime son sourire. Pas étonnant que Vautrin en tombe amoureux.
J’ai imprimé la couverture en couleurs du Dernier chocolat de la boîte. Je vais en envoyer un exemplaire à R*.
S* vient à la maison cet après-midi.
Plus tard
J’ai dessiné. Quand S* est arrivée, j’avais crayonné toute la première planche. Maintenant, elle est encrée, et j’ai quasiment fait les deux premières bandes de la seconde. Cette fois, j’ai utilisé un feutre. D’habitude, c’est mon stylo plume. Je suis content de moi, je trouve que le dessin de la première planche est bon. J’ai un peu galéré pour le portrait de Freud, mais ça va, c’est convenable. Je vais le dessiner encore trois fois, dans l’histoire. Demain, il faut que je trouve des photos de poisson rouge et de chat, pour continuer.
J’ai dessiné en écoutant la radio. À un moment, ils ont passé Comme ils disent d’Aznavour. Je ne l’avais jamais entendue. Mais j’avais lu les paroles. C’est une belle chanson. Le personnage est pathétique, mais émouvant. Cette chanson m’a ému, mais si ça se trouve, je suis seulement ému parce que j’avais décidé par avance de l’être ? Toujours est-il que, quand le personnage rentre chez lui, seul, et ne dort pas, pensant à ce garçon si beau qui ne s’intéresse qu’aux filles, eh bien, c’est bien dit. Je ne me suis pas identifié au personnage pour autant, hein : me travestir, c’est pas au programme.
J’ai papoté quelques heures avec S*. Elle a vu Rois et Reine et n’a pas du tout aimé. Comment est-ce possible ? J’ai tellement aimé ce film… ! Mais oui, S* est S*… On ne fonctionne pas vraiment pareil.
On a parlé de M*, de B*, etc. J’ai pas mal déblatéré sur M*. J’ai dit que je ne voyais vraiment pas ce qu’il pouvait lui trouver. Elle, la jolie fille qui n’a rien dans la tête, qui se jette sur tous les mecs venus. Lui, intelligent sensible, introverti, qui est si beau qu’il pourrait avoir qui il veut, mais qui ne fait rien pour ça.
Je ne sais pas si je vous l’ai dit mais, en ce moment, B* est en République dominicaine. Le pauvre ! Une semaine sous les palmiers : qu’est qu’il doit se faire chier… Avec sa mère et son beau-père.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.
J’ai commencé hier La confusion des sentiments de Stefan Zweig et je l’ai fini aujourd’hui. Je l’avoue : quand je l’ai emprunté à la bibliothèque, j’étais prêt à choisir n’importe quel bouquin qui parlerait d’homosexualité. Et je suis tombé sur un chef d’œuvre. Le livre est passionnant, outre le fait qu’il parle d’homosexualité. D’ailleurs, il n’en parle qu’à la toute fin. Moi, je savais que c’était le sujet du bouquin, alors je guettais. Cet étudiant va-t-il tomber amoureux de son prof ? Non, ce prof est un vieil homme… et lui aime trop les filles… Je me suis fait avoir : c’est le prof qui aime son élève. Si ça se trouve, c’était gros comme une maison, mais je suis nul pour ça, je ne devine jamais rien. Bon, blague à part, l’analyse psychologique est franchement bien fichue. Et ça se lit bien. Hier, j’ai eu du mal à en décrocher, après avoir lu les deux tiers d’une traite (c’est assez court, en fait). Jusque là, pas d’homosexualité, mais je n’étais pas déçu, j’avais découvert un super bouquin. Ça nous tombe dessus dans les dernières pages. Ce vieil homme est tellement pathétique ! C’est affreux, cette vie malheureuse. À la fin, on comprend toutes les remarques qu’il a dites, tous les gestes qu’il a eus, et les efforts qu’il a faits pour se freiner. C’est sordide. Je suis content de vivre en 2005 ! Quelle horreur, d’être pédé il y a cent ans.
À part ça, j’ai glandé. J’étais seul à la maison – Juline à la fac, maman au boulot. Le matin, j’ai traîné sur Internet. Je ne peux pas m’en empêcher : j’ai été lire quelques sujets du forum homo que j’ai déjà mentionné ici. Puis, je me suis fait à bouffer et j’ai écouté la radio. J’ai déjà vu mieux : manger ses nouilles en écoutant de Villiers ! Heureusement, le sujet d’après était plus intéressant. J’aime bien les émissions de France Inter. Il est rare que je les écoute à midi, puisque je ne suis jamais là. J’ai fait la vaisselle, puis j’ai lu Zweig. Puis, je me suis remis à Anatole : j’ai fini le découpage. Finalement, je n’ai pas pu tout caser en seize pages : j’en aurai dix-huit. Puis, je suis sorti faire un tour, acheter du pain, le programme télé, des timbres. Passionnant, ce que je raconte ! En tout cas, je vais très bien : c’est déjà ça de gagné.
Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.