Mercredi 20 avril 2005

Comme la semaine dernière, j’ai été voir Yao. Je lui ai apporté mes BD (dont un exemplaire d’Anatole et les trois ours que j’avais tiré pour lui) et le sujet du concours. On a causé de mes BD, mais je ne suis resté que vingt minutes, car il avait un rendez-vous. Du coup, je ne lui ai pas parlé du concours. Je suis nul.

Je me suis fait engueuler par maman. Enfin, « engueuler » n’est pas le mot. Simplement, elle ne me comprend pas. Ce concours me pose problème, et je connais les sujets d’annales depuis des mois. Pourtant, je n’y travaille pas. Je m’y suis mis il y a dix jours seulement, mais je n’ai rien fait de bon. Je n’y arrive pas, mais je ne demande pas d’aide. Ça la dépasse. Moi aussi. Pourquoi est-ce que je suis comme ça ? De toute façon, maintenant c’est trop tard. Ça va être les vacances et je ne pourrai plus voir Yao. Ni le prof d’arts plastiques du lycée, que j’aurais pu essayer de voir aussi. Je suis incompréhensible. Pourtant, je veux réussir ce concours ! Je veux aller dans cette école.

Enfin… J’avoue que même ça, c’est un peu par défaut. Parfois, je me dis que ce n’est pas ça qu’il me faut. Et tout ce travail ! Ça me fait peur. Mais, étant donné que c’est le seul endroit où j’arrive un peu à m’imaginer, il faut que j’y aille. Il n’y a vraiment rien d’autre qui m’intéresse. Si j’échoue au concours, je vais me retrouver à la fac de lettres ! Quelle horreur. Et pourtant, je l’ai choisi : c’est le moins pire de tout ce qui peut s’étudier à la fac.

Ça m’a cassé, cette discussion avec maman sur le concours. « Discussion », c’est vite dit : c’est surtout elle qui a parlé. Je ne savais pas quoi dire. Pourquoi je ne me bouge pas ? Je ne sais pas. Alors, que voulez-vous que je réponde ?

Ça m’a cassé, alors que juste avant j’étais sur un petit nuage. Yao m’a dit beaucoup de bien de mon travail, il a apprécié mes BD. Il considère que c’est tout à fait publiable et que je pourrais chercher un éditeur. Moi, il n’en faut pas plus pour que je démarre, au quart de tour ! Je suis dans mes rêves : je me vois déjà publié à mon âge, laissant tomber mes études pour me consacrer à mon travail… Mais ça, je le garde pour moi. Je n’en parle pas à maman. Elle veut que je fasse des études. Elle a raison. D’ailleurs, je ne conçois pas de ne pas en faire. Ce ne sont que des rêves. Ce même genre de fantasme qui me prend quand C* me parle : son enthousiasme est très communicatif. Je sais que les gens qui me font ces compliments sont sincères, mais est-ce que je peux me fier à leur jugement ? Est-ce c’est réellement bon, ce que je fais ? J’ai peur de me monter la tête pour rien.

Je suis rentré à la maison tout guilleret, à chantonner dans ma tête « Je m’voyais déjà »… et maintenant, ça y est, le coup de cafard. Encore une fois, cette impression d’être écrasé. Toutes les galères qui me tombent dessus, le travail, tout me paraît insurmontable : ce fichu concours, le bac, mes préoccupations socio-identito-sexuelles, mes projets de BD qui fourmillent… Les choses se bousculent et, dès que l’une s’empare de moi, elle prend toute la place. Et les autres disparaissent. J’ai ces angoisses insurmontables : le concours est devant moi depuis des mois, il se rapproche de plus en plus vite et, au lieu de faire ce que je devrais, je me décourage et reste amorphe.

Le pire, c’est que j’en ai conscience. J’analyse, je décortique. Je le formule, je l’écris. À quoi ça rime ? Mes défauts, mes problèmes, je les retourne et j’y pense, mais je ne fais rien pour les résoudre. Je me complais dedans. C’est nul. Et voilà : encore, je l’écris ! Mais arrête donc ! Tu consignes tous ces trucs dans le journal, mais tu ne changes rien ! Tu perds ton temps. C’est vain.

Je vais arrêter là. Je vais bosser un peu. J’ai un oral d’espagnol demain : c’est le cadet de mes soucis.

Une dernière chose : je colle sur cette page le Riri le Clown du 29 mars. Je replante le contexte : ce jour-là, B* tirait une tronche terrible, qui m’a fichu le cafard toute la journée. Il n’a pas dit un mot pendant l’heure du déjeuner. Je ne pouvais pas le regarder, tellement ça me rendait triste. Je lui ai envoyé ce Riri, accompagné d’un mail qui disait que, s’il allait mal, il fallait qu’il en parle ; à moi ou à qui il voulait, mais il fallait faire quelque chose. Et j’ai reçu une réponse. Pour la première fois ! Une vraie ! De quatre lignes. Un exploit. Il me disait qu’il n’était pas déprimé, qu’il faisait seulement la gueule parce qu’il avait un mal de crâne terrible. Je m’étais trompé : ça m’a rassuré. Mal à la tête, à cause d’un ballon de basket reçu dans la gueule. Ah, bon ! À vrai dire, j’avais remarqué une marque rouge sur son visage : sous l’œil. Ça m’avait fait un drôle d’effet, cette tronche qu’il arborait, ces yeux tristes, ce visage sombre, et cette marque. Il est très beau quand il est triste. Et mystérieux, ce qui le rend plus séduisant encore.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 19 avril 2005

Ce matin, B* m’a parlé ! à moi ! seul ! C’est rare. Il m’a dit : « Ben alors, j’ai plus de nouvelles de toi ? Je reçois plus rien. J’en déduis que tu vas bien. »

Il m’a dit qu’il aimait bien mes Riri le Clown et la prose fantaisiste qui les accompagne. Alors je lui ai envoyé un long, long, long mail, pour déconner. Parce que ça me plaît d’écrire. B* m’avait dit que mes mails avaient ça de bien qu’ils lui donnaient de la lecture… d’où cette tartine de texte.

J’ai signé Toto. C’est lui qui m’appelle comme ça. Allez savoir pourquoi. Il est le seul à m’appeler Toto, et pas Antonin ou Anto. Tant mieux. J’aime bien ça.


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Lundi 18 avril 2005

Une journée plutôt satisfaisante, d’un point de vue social. Avant les cours, je suis passé à la poste pour affranchir ma lettre à R* et, en sortant, je suis tombé sur Pierre et Ruth, qui sont dans ma classe. J’ai fait le trajet avec eux. Ils sont tous les deux fort sympathiques, ma foi.

J’avais cours d’éco. J’avais prêté mes BD au prof, M. A*, pour qu’il sache ce que je fais. Il m’avait vu les prêter à Arthur et ça l’avait intéressé. Il a un cousin qui fait de la BD, qui s’appelle ***. J’ai vu une photo de lui dans un numéro de Bandes Dessinées Magazine. M. A* m’a rendu mes BD aujourd’hui et on a causé deux minutes. Avec deux minutes par-ci, deux minutes par-là, on arrive à un total de relations sociales, bout à bout.

Puis, une heure de perm : j’ai travaillé. Puis, déjeuner avec S*, Amandine, B*. B* est en forme en ce moment. Ça fait plaisir. On a discuté dehors, lui, S* et moi. S* a parlé de ses problèmes avec W*, de ses parents, etc. W* est toujours accro à elle, après des mois qu’ils ne sont plus ensemble. Le pauvre… et c’est dur pour elle aussi. Quant au problème avec ses parents, c’est qu’elle n’arrive pas à communiquer avec eux. Ça se limite à parler boulot. Les vraies discussions lui manquent. Moi, c’est un peu le contraire avec maman : je lui parle très peu de boulot, parce que je ne trouve pas ça intéressant. Par contre, j’arrive à parler de choses vachement personnelles. Il n’y a pas beaucoup d’adolescents qui ont des rapports aussi proches avec leurs parents. Le problème de S*, c’est qu’elle encaisse, elle encaisse. Elle prend sur elle, et ne se soulage pas en parlant. Alors, c’était bien qu’elle cause un peu, là, avec nous. Je lui ai dit : « Je peux tout entendre. » J’adore que les gens se confient à moi, parce que ça veut dire qu’ils me font confiance.

À un moment, elle dit : « Je ne fais que parler de mes problèmes, je vous ennuie. » Je réponds que, de toute façon, ce n’est pas B* qui animera la conversation. Et lui dit : « Moi, j’écoute… Il paraît que je suis un bon psy. » Oui, il a été un bon psy pour moi, mais maintenant je ne peux plus me confier à lui, puisque ce qui me tracasse désormais, c’est lui.

Encore une heure d’éco. Deuxième et dernière heure de cours de la journée, à cause d’absences de profs. Après, fini. Pour S* aussi. Mais elle a son oral d’espagnol à 15 heures, alors j’attends avec elle. J’ai dû insister et j’ai réussi : je ne voulais pas qu’elle reste seule. Soit elle aurait stressé pour son oral, soit elle aurait déprimé. Je me suis imposé ; à vrai dire, c’est aussi parce que je n’avais pas envie de rentrer chez moi. On a été chez elle.

Une fois chez moi, j’ai rédigé ma disserte de philo. Elle est plutôt bien.

J’ai dessiné la première planche de Ours du soir, espoir. Cette fois, c’est dessiné en A3. J’ai bouclé le découpage hier. Au dernier moment, j’ai inventé la planche 10 et je trouve que c’est la meilleure ! C’est celle où Anatole amène subtilement le sujet de son homosexualité. Je trouve que j’ai réussi à le faire intelligemment, dans la continuité du récit, avec des mots tout simples.

Ça me travaille de plus en plus, de faire un coming out général et définitif. Je dois avouer que, ce qui me plaît là-dedans, c’est de surprendre les gens. Finalement, les gens savent peu de choses sur moi. L’idée qu’on puisse parler de moi me plaît… Hum ! C’est bien prétentieux. Comme si j’allais devenir un sujet de conversation central… J’imagine plutôt ça :

Un type dit à un autre : « Tu sais quoi ? Antonin il est pédé. » L’autre répond : « Et alors, ça change quoi ? » Le premier : « Ben, rien. »

Les gens s’en foutent. Alors je ne veux pas annoncer ça comme ça, et que ça tombe comme un cheveu sur la soupe. Je veux que ça arrive naturellement, dès que j’ai une occasion. Comme ça s’est passé avec Adeline.

Et puis, je m’en fous, des homophobes. Toutes les personnes qui comptent pour moi sont déjà au courant. Si l’une d’elle avait mal réagi, j’aurais fait l’effort d’être patient, pour qu’elle comprenne et accepte. Mais les autres gens, s’ils réagissent mal, eh bien qu’ils aillent se faire voir (chez les Grecs, tiens, c’est le cas de la dire). C’est des cons, point.

Au pire, si je ne trouve pas d’occasion, j’essaierai de la provoquer. Avec Ours du soir, espoir, je vois ça d’ici : si je la fais lire aux copains, ils seront surpris (d’autant plus que je leur ai dit que mon personnage me ressemblait de plus en plus). Ils me demanderont peut-être : « Mais pourquoi l’avoir fait homo, ton Anatole ? » Bien sûr, cette histoire d’Anatole restera plus confidentielle que les précédentes. Je ne l’enverrai pas à R*.

Juline n’a pas été à la fac aujourd’hui. Elle est fermée depuis jeudi dernier, jusqu’aux vacances (à la fin de cette semaine). Parce que, mercredi, des CRS ont évacué un amphi qui était occupé depuis un mois, par des étudiants en anthropologie qui protestent contre la fermeture de leur département. Ça a dû être un joyeux bordel. Enfin, pas si joyeux que ça : il paraît que ça a dégénéré et qu’il y a des dégâts.

La vie est plutôt agréable en ce moment. Il est 21 h 30, j’écris à mon bureau. J’ai ma chemise Levi’s blanche, douce et confortable, celle que je porte sur la photo de classe (mais je ne me suis pas encore vu dessus). Vivement qu’on nous les donne : j’aime les photos de classe. Je les ai toutes depuis la maternelle. Il faudra que je demande la sienne à S*, j’en ferai une copie : je veux garder cette photo aussi, car je fréquente des gens de sa classe : elle, Adeline, Amandine, Lisa. Et surtout B*. J’avoue : c’est sa photo à lui qui m’intéresse. Je vous rassure, je ne suis pas fétichiste, mais j’aimerais avoir sa photo. Je n’ai que celle de l’année dernière, ça ne me suffit pas.

Pour finir, je vais vous chanter une petite chanson : « Je me couche mais ne dors pas / Je pense à mes amours sans joie, si dérisoires / À ce garçon beau comme un dieu / Qui sans rien faire a mis le feu à ma mémoire / Ma bouche n’osera jamais / Lui avouer mon doux secret / Mon tendre drame / Car l’objet de tous mes tourments / Passe le plus clair de son temps au lit des femmes. » J’ai appris ce passage par cœur, après l’avoir entendu à la radio. Mon « tendre drame » à moi ne passe pas son temps au lit des femmes, mais le principe est le même. Et je ne pense pas à mes amours sans joie, puisque je n’ai jamais rien vécu. Mais je pense à « ce garçon beau comme un dieu », oui, alors ça marche quand même.


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Dimanche 17 avril 2005

C’est le matin, j’ai déjà un peu travaillé. J’ai fait, d’une traite, le plan de ma dissertation de philo pour jeudi, dont le sujet était : « Liberté, égalité, ces deux exigences sont-elles opposées ? » C’est intéressant, ma foi. Et ça ne m’incite pas à me torturer l’esprit, à me poser des questions sur moi-même : c’est une réflexion objective, théorique. Pas de contre-indication, donc : je peux y aller tranquillement.

Mercredi, j’ai été à la Maison pour tous pour trouver Yao : vous savez, mon ancien prof de dessin. Pour lui montrer ce que je dessine maintenant. Ça lui a fait plaisir, et à moi aussi. Il est super, toujours très enthousiaste, prêt à donner des conseils. Je pense que je retournerai le voir mercredi prochain, pour voir s’il peut m’aider à réfléchir sur les sujets du concours d’arts appliqués.

Je suis content de ma fin de semaine, socialement. J’ai passé les heures de déjeuner et de perm avec des gens sympas, vers qui je ne vais pas souvent. Je me socialise, c’est bien. Par exemple, jeudi midi. Souvent, le jeudi, à cause de contingences horaires, je galère pour savoir avec qui manger, car l’autre classe (celle de S* et B*) ne sort pas à la même heure. Parfois, je cède à une faiblesse qui me pousse à manger seul. Ça, ça va encore. Mais le pire, c’est après : quand je sors de la cantine et qu’il faut passer le restant de l’heure à ne savoir que faire, ni où aller… Je galère sérieusement et me laisse aller à la déprime. Eh bien, ce jeudi, j’ai osé m’incruster avec Camille et sa copine Bénédicte et on a causé une heure. De nos lectures, surtout. Elles sont toutes les deux de bonnes lectrices. Puis, l’après-midi, j’ai causé avec d’autres de ma classe, qui s’avèrent très sympathiques. Je sympathise aussi avec Arnaud, l’agitateur gauchiste de la classe.

En ce moment, il y a ce débat en France sur la Constitution européenne, à cause du futur référendum. On a eu droit, il y a quelques semaines, à une « conférence d’information » présentée par le député UMP local. Autrement dit, c’était plutôt une séance de propagande pro-oui. Moi, je serais plutôt pour le « non ». Alors, pendant cette conférence, Arnaud, moi et quelques autres, on a posé des questions à ce député, du genre qui dérangent. Mais on a été frustrés, parce que c’est un politicard bien rodé à la langue de bois, très habile pour détourner toutes nos questions. Enfin, non : pas si habile. C’était même assez grossier. Il répondait complètement à côté, sans état d’âme, sans se préoccuper de savoir si on avait saisi son petit jeu.

On a parlé de cette constitution hier, avec S*. Elle est pour le « oui ». On ne devrait pas causer politique tous les deux, parce qu’on n’est jamais d’accord. Hier, elle a été très contrariée que je la contredise comme ça. Je n’ai pas envie de refaire le débat ici, mais, en gros, je résume. Nous sommes tous les deux pour l’Europe. Elle est plutôt pour « aller de l’avant, continuer la construction européenne », et contre « l’immobilisme » qui me commanderait de voter « non ». Moi, je lui dis que je préfère ne pas avancer, plutôt qu’avancer dans le mauvais sens. Je préfère une construction européenne qui irait « lentement mais sûrement » à cette attitude qui consiste à dire : « Allons-y vite, on réparera les dégâts après coup. » Bon, de toute façon je ne voterai pas, je ne suis pas majeur.

Dans la nuit de vendredi à samedi, a débarqué C*, le Marseillais… Comme d’habitude, c’était improvisé et désordonné… Il est reparti dans l’après-midi, je l’ai à peine vu.

Hier, une lettre de R*, à laquelle il joint un conte qu’il a écrit et illustré : Le petit ver ridicule. J’ai aimé, c’est poétique sans être gnangnan du tout. Et les dessins sont rigolos. Comme j’ai fini, hier, de mettre en couleurs sur Photoshop la couverture d’Anatole et les trois ours, je vais lui en envoyer un exemplaire. Je lui envoie toujours toutes mes BD.

Je vais rebosser un peu : réviser mes textes d’espagnol. J’ai un bac blanc oral cette semaine.


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Mercredi 13 avril 2005

Je suis de retour. J’ai terminé mon carnet précédent le 15 mars, un mardi je crois. Soit : il y a un mois. Je n’avais pas prévu d’arrêter d’écrire. J’ai eu cette idée d’un seul coup : une fois ce carnet terminé, pof ! je me suis arrêté du jour au lendemain.

Pourquoi ? Parce qu’écrire me prenait trop de temps. J’ai eu peur que ce soit néfaste pour moi, d’écrire autant. Quand j’ai commencé ce journal aux vacances de Noël, j’en avais besoin. Ça m’a fait du bien. Mais il m’a semblé, quand j’ai arrêté, que ce n’était désormais plus utile. Je n’avais plus besoin de mettre mes idées à plat ; je n’étais plus aussi perdu. J’ai même pensé que c’était mauvais, car j’écrivais plusieurs pages tous les soirs, je me torturais l’esprit, je retournais mes sentiments et mes idées dans tous les sens. J’ai eu peur de deux choses. La première, c’est de ne plus pouvoir m’empêcher de me prendre la tête sur tous mes problèmes. La deuxième, c’était de ne plus être vrai, naturel, spontané : si tous mes sentiments sont analysés, décortiqués, ils deviennent artificiels. Je ne laisse plus de place à l’authentique.

Vous vous rappelez mon sujet de philo au bac blanc ? « Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ? » J’ai eu une très bonne note ; j’ai fait lire ma copie à maman. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression de lire les réflexions d’un mec de cinquante ans. Que c’était étrange (anormal ?) de penser ça à mon âge. À dix-sept ans, on doit être insouciant !

Elle a raison. Du coup, j’ai arrêté d’écrire. Au début, ça a été un peu difficile (je parle comme un drogué qui se désintoxique !) parce que j’avais pris cette manie, pendant ma journée, de me dire : « Ça, il faudra que je l’écrive », ou de bien formuler mes pensées pour être capable les écrire ensuite… J’ai tenu le coup. Et j’ai fini par oublier. Je peux vivre sans écrire.

Pourquoi est-ce que je recommence, alors ? Eh bien, parce que. C’est comme ça. Ne cherchez pas à comprendre. Moi-même, je refuse de chercher, puisque j’ai décidé d’arrêter de toujours m’auto-analyser. Alors je constate, et c’est tout.

Où en suis-je ? Je vais tenter un raccord rapide avec le précédent carnet.

Bien sûr, le sujet essentiel : mon homosexualité. Je sais que vous l’attendiez : vous adorez les détails croustillants. Bon. Soyons un peu méthodique. Je commence par ceci : je suis sûr d’être homosexuel, et pour de bon. Voilà une bonne chose de faite.

Ensuite : la déprime. Elle se fait plus rare. Être homo me déprime moins. Ce qui me déprime maintenant, c’est surtout : un, B* ; deux, me rendre compte que je deviens un type bizarre, incompréhensible, renfermé, solitaire. J’y reviendrai. Je commence par B*. Je suis toujours aussi accro. Avant, ça me plaisait : c’est ce que j’ai écrit ici. Je me disais : « Chouette, je suis normal, je sais ce que c’est que d’être amoureux. » Maintenant, je pense plutôt : « Ça y est, je sais ce que c’est, et si on arrêtait ? » Ça commence à bien faire. Pourquoi souffrir pour rien ? Je n’arrive plus à avoir une attitude normale avec lui. J’évite absolument de me retrouver seul avec lui : c’est ma hantise. Je suis très mal à l’aise, je ne trouve rien à lui dire. Et lui, vous le savez, il n’est pas bavard. Une autre chose terrible, c’est de le voir seul avec M*. Ou pire : me trouver, moi, avec eux deux. Même s’il n’y a rien entre eux, je suis affreusement jaloux de les voir si complices… Avec elle, il se marre ! Vous vous rendez compte ? Encore une chose difficile, liée au retour du beau temps : B* porte un simple t-shirt, manches bien courtes, qui me met dans un état terrible. Ou alors, comme hier, sa chemise noire à manches longues, mais retroussées pour que je voie ses avant-bras musclés. Et le col ouvert… Je ne peux pas le regarder. J’en suis incapable. Quand je suis face à lui, à table, je m’arrange pour regarder les autres. Et en cours d’anglais (le seul où je suis avec lui), il est assis à la table derrière moi, et je n’arrive pas à me concentrer.

Ce qui est très gênant, c’est qu’il est un ami pour moi ; je lui ai manifesté cette amitié : je lui ai fait des confidences, je lui ai envoyé des mails, des Riri le Clown, etc. Et lorsque je suis suis en face de lui, je suis distant, voire fuyant. Je ne lui cause presque pas. Tout juste si j’ose lui serrer la main le matin.

L’autre sujet : je me reprochais mon attitude bizarre. Je suis solitaire. Certes, me direz-vous : ce n’est pas une tare. Mais je deviens véritablement handicapé en société. Je ne vais pas vers les gens, je ne sais pas quoi leur dire. Comment font les gens normaux ? Le matin, j’arrive dans le couloir devant la salle de cours… et je ne salue même pas les autres ! c’est dingue ! parce que je ne sais pas comment faire. À la récré, je retrouve S* et, éventuellement, celles et ceux qui l’accompagnent… Sinon, je reste seul. Seul ! C’est dingue. Je ne cherche même pas la compagnie des gens. « Les gens »… J’en parle comme si c’était un monde à part, duquel je ne fais pas partie.

Faisons le point sur mes amis. Il y a S*, bien sûr. Toujours. Il y a B*, mais peut-on encore appeler cette relation de l’amitié, quand je me montre si distant ? Il y a Mathieu : un « ami », non, pas encore, mais ça se pourrait quand je le connaîtrai mieux. J’aime bien ce type. La seule personne de ma classe qui vaille le coup. C’est avec lui que je passe quasiment toutes mes heures de perm, et souvent en tête-à-tête. Il n’y a qu’avec lui, outre S* (et peut-être Adeline) que je n’appréhende pas les tête-à-tête. Et Benoît ? Je ne sais pas. On ne se voit plus. Peut-être est-on en train de se perdre ? Ensuite, il y aurait Adeline. J’en reparlerai. Et dans ma classe : Camille, Arthur, j’aime bien causer avec eux. J* ? Ouais, il est sympa, même s’il est soûlant (c’est le « facho » dont j’ai déjà parlé, qui n’est pas facho, mais très branché armée et tout). Sinon, j’oubliais M* : une vague copine par habitude, dirons-nous.

Mon coming out : ce projet d’officialité dont je parlais la dernière fois, je ne l’ai pas mené à bien. J’ai été refroidi. J’explique.

Le mercredi de ces Portes ouvertes à Nanterre, où j’ai été avec maman, on a bien discuté tous les deux. Pour la première fois, je lui ai reparlé de mon homosexualité. Je lui ai dit que j’étais sûr. Elle m’a dit que ce n’était pas une bonne idée de le faire savoir. Elle a peur que les gens me mettent dans une case. J’ai tenté de lui expliquer que j’étais déjà dans une case, mais pas dans la bonne. Que les gens, sans savoir, classent tout le monde dans la case hétéro ; et si on ne l’est pas, il faut faire un gros effort pour sortir de cette case pour entrer dans l’autre. C’est dommage, mais c’est comme ça : puisqu’on est obligé d’être dans une case, autant être dans la bonne. Mais je comprends ce qu’elle veut dire : ma sexualité ne concerne pas les autres, ils n’ont pas à savoir.

Une autre chose, c’est Mathieu qui me l’a dite. Il pense que les gens du lycée ne sont pas assez mûrs pour accepter ça. C’est vrai que les insultes à base de « sale pédé » sont courantes, et les plaisanteries douteuses… Il imagine même que, si on savait que j’étais homo, on ne me laisserait pas me déshabiller dans les vestiaires des mecs, au cours de sport ! C’est peut-être vrai. Il me dit : « Par contre, l’an prochain, fais-toi plaisir ! Dans le supérieur, c’est bon. Surtout dans une école d’artistes ! » Il a raison.

Pourtant, je suis toujours tenté de faire mon coming out. Mais si je n’y arrive pas, je n’en ferai pas une maladie : je m’y refuse.

Aujourd’hui, je l’ai dit à Adeline. J’y pensais depuis un moment, mais là, je n’avais rien préparé. C’est elle qui m’a pris au dépourvu. Ça a eu du mal à sortir, mais j’y suis arrivé. Bon, je raconte. Hier, déjà, elle m’avait pris à part, pour me parler de S* qui n’avait pas l’air d’aller bien. À la récré de ce matin, à nouveau, elle me prend à part : « Je peux te parler ? » Elle m’entraîne plus loin :

« Et toi ? Qu’est-ce qui ne va pas en ce moment ? Pourquoi t’es comme ça ?
— C’est compliqué… Et ce n’est pas qu’en ce moment, d’ailleurs…
— Tu veux pas en parler ?
— Euh… Si ! au contraire. Mais c’est difficile. Je suis pas sûr d’y arriver.
— Ah, je sais ! Tu es amoureux !
— Il y a de ça… mais c’est plus compliqué.
— Ah ? et… de qui ?
— Justement, c’est là que c’est compliqué.
— De S* ? Non ?
— Non.
— Ah, bon (sur le ton d’un « ouf » de soulagement).
— Encore pire !
— Ah ? euh… (amusée) alors c’est B* ! »
Silence. Trois ou quatre secondes. Elle me regarde. Je fais un léger « ouais ». Elle est surprise. Je reprends :
« Mais attends : amoureux, c’est un grand mot. Disons qu’il ne me laisse pas indifférent.
— Ah ?… parce que… ?
— Oui. C’est ça qui me déprime, souvent. Depuis que je me suis rendu compte que j’étais plus tourné vers les mecs que vers les filles… »
Voilà, on a causé encore deux minutes et c’était la fin de la récré.

Je crois avoir fait le point sur la question de mon homosexualité. Les autres sujets, maintenant.

Les études. Le lycée marche toujours bien. Ce qui m’inquiète, c’est que je travaille très peu et que le bac approche à grands pas… Pour mon avenir proche, je compte toujours sur ma réussite au concours pour entrer à Duperré. Sinon, au pire, j’ai choisi d’aller à la fac : en Lettres modernes, voire (au pire du pire) en sociologie. C’est pas très réjouissant. J’ai vraiment envie d’être pris à Duperré. Mon dossier a été accepté sans problème. J’ai reçu ma convocation pour le concours, qui a lieu le 10 mai (dans moins d’un mois !), mais ce concours est affreux ! Ça me fait peur. Et ils ne prennent que 30 % de ceux qui le passent. J’ai essayé de travailler sur des sujets d’annales, mais je ne trouve rien de brillant à faire. Alors je compte sur le miracle, sur l’éclair d’inspiration géniale qui me traversera le jour J. On peut rêver.

Le dessin. J’ai terminé Anatole et les trois ours. C’est photocopié et tout. Et j’ai écrit le scénario du suivant : Ours du soir, espoir. J’ai commencé le découpage. Ça fera douze pages. Et j’abandonne le gaufrier de quatre fois trois cases. Cet épisode sera un peu spécial. Anatole me ressemble de plus en plus. Déjà, par ses réflexions. Mais là, je vais aborder deux choses : son « blocage » social (en quelque sorte) et surtout son homosexualité. Il va rencontrer un type. À la fin de l’épisode, ils repartent ensemble… mais c’est un rêve.

Outre la BD, je dessine dans mon carnet bleu. J’ai retenté des portraits. Un Rimbaud à l’aquarelle, copié depuis la couverture de mon Bateau ivre. C’est pas très fidèle, mais plutôt pas mal, il y a une expression. Et puis un Brando, à l’aquarelle aussi, mais en noir et blanc.

Mes lectures. J’ai fini le Journal du voleur de Genet. C’est assez bizarre. Le type a une drôle de moralité et il le sait : c’est le sujet du bouquin. J’ai commencé La métamorphose de Kafka. En BD, j’ai lu Comme des lapins. Je me suis bien marré. Il y a une histoire de ce König dans le Fluide glacial spécial « gay friendly ».

Voilà, j’ai écrit tout ce que j’avais à écrire. Je ne sais pas quand sera la prochaine fois. J’espère ne pas redevenir accro. Écrire juste une fois de temps en temps…


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 15 mars 2005

Ça y est, le soleil est arrivé. C’est agréable. J’ai passé une heure dehors après le déjeuner, c’était bien.

Ce midi, j’ai mangé avec S*, Adeline, Amandine, Lisa… et Florian. Oui, « le » Florian. Il est très sympa, et marrant en plus. On a parlé d’homosexualité, puisque les autres ne le connaissaient pas et qu’ils ont appris qu’il était gay. C’était marrant quand Adeline a raconté qu’elle l’avait déjà fait avec une fille (sa meilleure amie) pour essayer. Pour moi, ç’aurait été une super occasion de faire mon coming out (même si j’ai horreur de ce mot), d’autant plus que je prévoyais déjà d’en parler à Adeline. Mais je ne l’ai pas fait. Dommage. Comme j’en ai envie, pourtant ! J’adorerais que ce soit enfin officiel. Avant, je pensais que je le dirais plutôt à chaque copain un par un, parce que c’est tellement génial de faire son coming out : à chaque fois, j’ai adoré. Mais c’est difficile, je n’ose pas. Il y aurait peut-être un autre moyen, alors : je vais dire aux quelques uns qui sont déjà au courant que, désormais, ce n’est plus un secret. S’ils ont une bonne occasion de le dire, eh bien, qu’ils le disent ! Petit à petit, tout le monde le saura.

C’est peut-être prétentieux de penser qu’il existe de « bonnes occasions de le dire » : ça sous-entend que les gens parlent de moi… Ça m’étonnerait. En tout cas, sûrement pas pour parler de ma vie sexuelle.

Dans ma classe, il n’y en a qu’un qui sait : Mathieu. En ce moment, en cours de SES, on étudie les nouveaux mouvements sociaux et, parmi eux, les mouvements gays. Aujourd’hui le prof a demandé à la classe : « Qui est homophobe ici ? » Bien sûr, personne n’a répondu. Puis : « Qui est homophile ? » J’ai trouvé ça complètement con. Il y en a un qui a levé la main. « Homophile » ? La question n’est pas d’aimer ou non les homos ! Ça n’a aucun sens de dire : « J’aime les homos. » Il y a des cons que les homos autant que chez les hétéros. Je ne vais pas aimer quelqu’un juste parce qu’il est homo. Quelle drôle d’idée.

Maintenant, Florian et moi on se connaît officiellement. Je pourrai donc le saluer quand je le verrai et, pourquoi pas, essayer de le connaître plus et de m’en faire un pote ? C’était déjà possible avant, mais maintenant ça devient plus simple.

J’envie ce type. Il est complètement assumé, il a l’air épanoui. Je me doute qu’il ne laisse pas voir les choses qui ne vont pas bien, c’est évident. Mais clairement, il n’a pas l’air d’un type malheureux ou torturé. Il dit aimer évoluer dans le milieu gay. Il fait des rencontres. Sans aller forcément très loin, mais tout de même. Et puis, il est resté neuf mois avec le même type. Avant, il a eu des copines, mais ça ne lui a pas plu. Il est gay et il le dit à qui veut l’entendre. J’aimerais faire ça, moi aussi. Un peu de courage, allez ! Je suis sûr que ce serait une bonne part de la solution miracle à la déprime.

Je déprime peu en ce moment. Je vais assez bien. Une petite baisse passagère, parfois, c’est tout.

Dimanche, j’ai dessiné. Je me suis lancé dans quelque chose de nouveau : des portraits au crayon d’après photo. Toujours dans mon carnet bleu. J’ai feuilleté mon Almanach Libération, qui est bourré de photos, et j’en ai reproduit deux. Un Soljenitsyne et un Clint Eastwood. C’est pas tellement ces types qui m’intéressent, c’est leur tronche. Puis j’ai fait Tardi (la photo de mon bouquin d’entretiens). Hier soir, j’ai voulu faire un Marlon Brando : j’ai regardé les photos du Studio hommage, sorti après sa mort. Le mien est moins beau que sur la photo, dommage… mais ces dessins sont plutôt réussis dans l’ensemble, pour des premières fois.

Demain, je vais à la fac de Nanterre pour les Portes Ouvertes. Je ne sais toujours pas ce que je vais choisir comme études. Peut-être que ça m’aidera ?

Dans trois quarts d’heure, j’ai rendez-vous chez le kiné pour cette saloperie d’entorse.

Ce carnet est terminé. Il m’aura fait deux mois.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.