Dimanche 16 janvier 2005

J’ai des doutes. C’est très désagréable. Et si… ? Non ! Je ne peux pas m’être trompé, quand même. Ce genre d’erreur n’est pas possible. Je me fais encore des films. Voilà, je sais : c’est parce que j’ai décidé d’en parler, alors, confronté au problème, je me dégonfle. Je me dis : « J’ai encore des doutes », une très bonne excuse pour ne pas en parler. Oh, mais non ! Comment font les autres ? Il y en a qui parviennent à garder le secret pendant des années. Comment peuvent-ils le supporter ? Ce qu’ils doivent souffrir… Moi, six mois, et je ne tiens plus.

J’ai fini Blankets, une bande dessinée de Craig Thompson, un Américain, un roman graphique de six cents pages. Maman me l’a offert vendredi soir et je l’ai dévoré en deux jours. C’est passionnant. Très, très fort. C’est d’une beauté, d’une émotion… et les dessins, quelle élégance ! Je suis toujours aussi nul pour dire du bien d’un bouquin, mais vous comprendrez comme j’ai été ravi par celui-ci.

Hier, j’ai acheté Le petit Nicolas, le nouveau, avec quatre-vingts histoires inédites. C’est déjà une réédition, parce qu’il est sorti il y a deux-trois mois et que tout a été épuisé en une semaine. Je commence à prêter attention à ce détail, l’édition originale.

Comme j’ai eu plein de nouveaux livres, j’ai dû tout ranger différemment dans mes étagères. Là-dessus, je suis extrêmement maniaque. Dès que j’ai une nouvelle BD, je lui trouve immédiatement une place avec les autres de la même série, c’est très précis. Mais ils sont rangés pile-poil, ni trop serrés (pour ne pas les abîmer), ni trop espacés (pour qu’ils restent droits), alors chaque nouvel album nécessite le retrait d’un autre, auquel je dois trouver une place ailleurs. Sur une autre étagère, où je vais devoir tout décaler. Et, au bout de la chaîne, je me retrouve avec un bouquin inrangeable, auquel j’attribue une place dans un endroit nouveau : tel étage de mon armoire, ou cette étagère murale où il n’y avait encore rien. D’acquisition en acquisition, je colonise toute ma chambre. J’ai aussi d’autres livres que mes BD, mais moins. Ça me pose moins de problèmes.

Pourquoi raconté-je tout ça ? On s’en fout. Je m’en fous, qu’on s’en foute. J’écris pour écrire, et c’est agréable. Ce carnet est déjà bientôt fini. Il avait moins de pages que le premier. Et puis, en ce moment, j’ai des tas de trucs à raconter. Des questions métaphysiques, des angoisses existentielles. Des états d’âme présentant plus ou moins d’intérêt, des inepties n’en présentant aucun. Hier, à l’Univers du livre, j’ai acheté deux autres carnets. Deux ? Oui, parce que je suis très difficile : c’est dur de trouver le carnet qui me convient. Alors, ce sera fait. Ce sera bien la première fois que je serai prévoyant.

On est dimanche après-midi. Le dimanche après-midi, c’est très variable. Souvent, je m’ennuie. Mais ce n’est pas l’ennui atroce, insurmontable, terrassant (ou rarement). C’est souvent un ennui agréable, assez léger. C’est le dimanche après-midi que je dessine. Ou bien, je lis (mais je lis les autres jours aussi, alors ça ne compte pas). Parfois, je fais un tour. Du genre : acheter du pain, et je m’attarde sur le trajet. Et puis, il y a bien des fois où je travaille… Ah, c’est dur, la vie. Ce weekend, je n’aurai quasiment rien fichu. Quelle fainéant. Juste ma philo (toujours ce devoir sur Kant). J’ai fait un brouillon satisfaisant, maintenant il faut rédiger. Je ne sais pas si j’aurai le courage aujourd’hui. Ça vaudrait mieux, pourtant, car je suis plutôt en forme aujourd’hui. Si jamais une tuile me tombe dessus mercredi après-midi, du genre : une chute brutale de moral, je suis foutu. Je serai incapable de me remettre à bosser.

Cet après-midi, je vais peut-être dessiner une ou deux planches pour Alainculte (c’est le nom à la con du journal du lycée). Ai-je dit que je leur faisais des BD ? L’an dernier, dans le numéro 1, ce n’était pas moi et c’était franchement mauvais. En plus (je m’en suis aperçu plus tard), c’était un plagiat éhonté du Grand Duduche de Cabu. Le même gag en moins drôle, et mal dessiné. Pouah. Du coup, je leur avais fait une planche, assez médiocre, mais originale au moins. Il paraît qu’ils l’ont publiée, mais je n’ai jamais vu le numéro. Cette année, le mec du journal est venu me voir pour me demander des BD. Je me suis lancé dans une petite série de demi-planches sur le thème du lycée, qui me plaisent assez. J’en avais dessiné quatre, il n’en a publié que deux, sur la dernière page du canard. Je pensais qu’il gardait les autres pour plus tard, mais non, puisqu’il vient de me relancer pour le prochain numéro. Je lui en ai dessiné une cinquième.

Je devrais m’investir plus dans ce journal. J’en suis incapable, allez savoir pourquoi. À chaque fois qu’il y a eu une réunion, je ne suis pas venu. Même quand le mec m’avait lui-même demandé de venir… Et quand il a fallu les vendre, ces numéros, il m’en a donné un paquet de dix. J’en ai acheté un pour moi, et j’en ai fourgué un seul autre. Je lui ai rendu le paquet par la boîte aux lettres du journal. Lâchement. Quel tire-au-flanc ! Je me la joue dilettante, ou je ne sais quoi. Le grand artiste qui se fait prier, qui daigne fournir quelques planches à ce modeste journal. Je dois être insupportable. Pourtant, ça n’est qu’une sorte de timidité déplacée.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Samedi 15 janvier 2005

Hier, maman était à la maison (elle a pris des congés). Quand je suis rentré du lycée, on a filé à Parly 2 pour « faire » les soldes – bien que je trouve cette expression stupide. J’en avais envie. En général, c’est une plaie d’acheter des fringues, pour moi, mais pas cette fois. J’ai trouvé un jean et des caleçons, puis un pyjama et un pull. Et une folie : une belle chemise blanche Levi’s, pas soldée. Je tenais à en avoir une. En fait, c’est maman qui a insisté pour l’acheter. Moi, je disais « Elle est trop chère, j’en trouverai une autre ailleurs. »

Ça nous a donné une occasion de discuter, maman et moi. J’ai parlé de mes copains. On est arrivés à l’idée que nous sommes tous, plus ou moins, des solitaires, dans la famille. C’est vrai que j’ai du mal à aller vers les gens. Je ne trouve rien à leur dire. Maman m’a dit qu’elle était pire, à mon âge. Qu’elle pouvait rester complètement muette. Et même plus tard. Elle m’a raconté que, quand elle a rencontré papa, c’est lui qui a dû s’accrocher, parce qu’elle restait tellement muette qu’elle en devenait insupportable. J’aime beaucoup quand elle raconte sa jeunesse et quand elle parle de papa. À ce propos, je lui ai montré le Charlie Hebdo que j’ai acheté, parce qu’elle m’en a parlé. D’habitude, je ne lui montre pas, elle ne sait pas qu’il m’arrive de l’acheter, j’ai même tendance à le cacher. En voyant les choses qui m’intéressent, elle m’a dit que je lui faisais penser à papa. Ça, ça me fait toujours terriblement plaisir. C’est bête, mais ça me plaît, cette idée de lui ressembler. Pourtant, je ne suis pas sûr qu’il aurait été mon modèle, sur certains trucs, mais je m’en fous. J’adore tout ce qu’on me raconte sur lui. Un type hors du commun, assez fascinant. Alors, vraiment, ça m’épate quand on me dit que je fais certaines choses comme lui, sans le savoir. Je ne l’ai pas vraiment connu, puisqu’à neuf ans on ne connaît pas ses parents.

À propos de lui, j’ai fait un rêve qui m’a troublé. C’était étrange, ça me met un peu mal à l’aise. Dans mon rêve, il était encore vivant. Et ça m’intriguait, parce que je me souvenais bien de sa mort, et même de son enterrement. Alors, ça me surprenait d’apprendre que tout ça n’avait pas été vrai. Comme si ç’avait été une sorte de mise en scène, et qu’il avait disparu dans la nature. Je savais quand même, vaguement et confusément, qu’il était toujours là, quelque part. Pour mon anniversaire, j’ai reçu une lettre de lui – une lettre tout à fait dans le style de ce que j’aurais pu recevoir, je crois, de sa part. J’allais donc le revoir. J’étais fou de joie. Finalement, je ne me souviens plus si j’ai fini par le voir, ou non. Étrange. Oui, il m’arrive quelquefois de rêver de lui, mais, dans ces rêves, il s’agit d’habitude d’une vie normale avec lui, comme si rien ne s’était passé. Là, ce qui m’a dérangé, c’est que j’ai rêvé de lui en le sachant mort.

J’aime me souvenir de mes rêves. Parfois, ce sont des histoires ineptes ; parfois, ils se prêtent à une interprétation trop facile à mon goût. Parfois, ils me dérangent un peu, mais seulement après coup : je ne fais pas de cauchemars. Et puis, des fois, je rêve de B*. Et ça craint. Attention, il n’y a rien de sexuel, ni même de tendancieux, c’est tout à fait anodin. Mais ça me gêne parce que je pense trop souvent à lui, et pas d’une manière normale. Je veux dire : ce n’est pas comme cela qu’on doit penser à un ami. Déjà, on ne pense pas à un ami n’importe quand. Lui, parfois, il s’insinue dans mes pensées. Là encore, rien de tendancieux : en tout bien tout honneur ! C’est pour ça que ça me gêne. Au moins, si c’était le cas, ce serait clair : ce mec me plaît. Mais là, c’est ambigu. Et puis, je me surprends souvent, le matin, à guetter son arrivée. À le chercher. Je me rends compte, aussi, que je suis comme intimidé, face à lui. J’ai du mal à lui parler. Alors, puisqu’il est muet comme c’est pas permis… J’aurais pourtant des tas de choses à lui dire ! C’est un vrai ami, pour moi. J’ai une confiance absolue en lui. Et je pense aussi qu’il m’aime bien. Mais j’ai du mal à lui parler, je ne suis pas à l’aise. Comme il ne parle pas, c’est déroutant. Ou alors, sur MSN : là, ça marche mieux. Il n’y est pas spécialement bavard, mais moi je suis plus à l’aise.

J’ai pris une décision. Je ne sais pas si je m’y tiendrai, mais pourquoi pas ? J’ai décidé que je ne détournerai plus la question quant à ma sexualité et que, si j’ai une occasion d’en parler, je le ferai. Je pense que ça me fera du bien. Jeudi après-midi, par exemple, je causais avec Mathieu. Il m’a parlé des filles de la classe qu’il trouvait bien fichues. Il voulait mon avis : « Tu n’es pas de marbre, quand même ! Tu as bien un type de fille préféré ! Allez, dis-moi. » Et il voulait des noms. J’ai refusé. J’ai dû être ridicule en refusant de parler de ce sujet, mais je ne me voyais pas inventer quelque chose. Ce serait encore plus nul. Il a fini par arrêter. Maintenant, je regrette : je me dis qu’il m’a tendu une perche et que je n’ai pas su la saisir. Je n’attends plus qu’une chose : qu’il me repose la question. D’autant plus qu’il m’a dit : « Je vais finir par croire que tu es pédé ! » Pourquoi n’ai-je rien dit ?

Il y a ces moments où j’ai envie que tout le monde sache. Et d’autres où je n’ose pas. Je me dis que c’est trop tôt. Je ne le sais pas depuis longtemps. J’ai encore peur de me tromper. Après, une fois que c’est dit, je ne peux plus faire marche arrière. Il y a un avant et un après : « ils savent » ou « ils ne savent pas », mais le « ils ne savent plus » n’existe pas ! Et puis – je viens juste de m’en rendre compte – peut-être que la nouvelle pourrait être mal accueillie ? Et si on se mettait à me regarder bizarrement ? Non ? Tout de même, au XXIe siècle… Mais on ne sait jamais…

La sœur de S* a un copain homo, au lycée. Il est aussi plus ou moins pote avec W*. Je crois savoir qui c’est. Il a dix-sept ans et il a déjà eu quelqu’un, pendant assez longtemps paraît-il. Mais comment a-t-il fait, à son âge ? Si tôt ? Ça fait donc longtemps que son entourage est au courant. Quel courage. Ou bien, non : il l’a su probablement lui-même bien avant moi. Moi, je suis un peu attardé sur ce plan-là. Seize ans et demi, pour s’intéresser enfin à la sexualité, c’est pas trop tôt ! Ouais, ça doit être ça. Il a dû s’en apercevoir à quinze ans, peut-être. Ou peut-être le sait-il depuis toujours ? Il y en a à qui ça arrive.

C’est pour ça que je me mets dans un état impossible dès que je vois un beau mec. Parce que je suis sorti il y a si peu de temps de mon coma. Ne pas s’intéresser du tout à ces choses, ni envers les filles ni envers les garçons, pendant seize ans… et paf, ça me tombe dessus d’un coup. Les hétéros, par exemple, ils ont eu le temps de s’habituer. Ça leur est venu progressivement, depuis tout petit. Moi, non. Paf ! d’un coup, sur le coin de la gueule. Le choc.

Je me demande parfois, s’il était possible de choisir, quelle orientation sexuelle j’aurais choisi. Je crois que j’aurais choisi la facilité, comme tout le monde : hétéro. Mais ç’aurait été dommage. Finalement, c’est passionnant d’être homo. Ça remet les idées en place, ça ouvre l’esprit, ça force à se remettre en question. Ça fait mal sur le moment, mais je suis sûr que toutes ces questions que je me pose me font du bien. Ce sont des questions que les autres ne se posent pas toujours. Et, à mon sens, il est important de se poser des questions sur soi.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Jeudi 13 janvier 2005

Une bonne journée, ma foi. J’ai eu trois heures de philo et j’adore ça. J’ai eu une heure d’éco, c’était chiant mais vite passé. Et quatre heures de perm. Deux grâce à ma dispense de sport : j’ai passé la première à faire mon devoir de philo pour la semaine prochaine, et la seconde à manger avec S* et B*. Mais j’ai dû faire vite, parce que j’avais rendez-vous chez le kiné pour ma cheville. C’est M. K*, le kiné que j’ai vu pendant des années quand j’étais petit. C’est marrant, il se souvient très bien de moi. Il faut dire qu’on s’est beaucoup vus. Pour mon asthme, pour mes pieds plats. Il m’a manipulé la cheville pour décoincer tout ça. Il a aussi fait passer un courant électrique dedans… Ce n’est pas vraiment désagréable. Puis, je suis revenu au lycée, il restait une demi-heure à tuer. J’ai regardé au CDI quelques documents sur l’orientation, puisqu’il faut bien que je trouve autre chose que cette fichue école Estienne. Je veux trouver quelque chose d’intéressant à faire à la fac. J’ai pensé au journalisme, ou à ces trucs fourre-tout qu’on appelle « communication », ou bien information, édition… vous voyez le genre. Puis, encore deux heures de perm dans l’après-midi. La première à papoter dehors avec Mathieu, S* et B*. La deuxième, seulement avec Mathieu. Je passe de plus en plus de temps avec ce mec. Il est très sympa, très intéressant. On peut causer de tout avec lui. Au début de l’année, pourtant, je le trouvais insupportable. Tout le temps à parler de lui, à monopoliser l’attention. Ses airs prétentieux. Le genre de type infernal à fréquenter. Finalement, quand on le connaît, c’est un type très bien. Son côté énervant, c’est qu’il aime bien parler de lui (mais ce n’est pas forcément un mal), et puis son côté fils à papa (il a pas mal de thune et sa passion, c’est le golf).

Aujourd’hui, je vais plutôt bien. Hier aussi, c’était pas mal. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au sujet obsédant par excellence, qui ne me lâche pas, mais c’est normal. Sur Internet, au gré de ma navigation, je me retrouve toujours sur des sites qui parlent d’homosexualité (pas des sites de cul, des sites très bien). Par exemple : j’ai su aux infos qu’il y avait un manifeste pour l’homoparentalité dans le Nouvel Obs, alors j’ai été sur leur site pour lire la liste des signataires (j’ai appris des trucs marrants, par exemple que l’ex-ministre Aillagon était pédé, et puis d’autres aussi) et une liste de liens était proposée, donc j’ai été voir. J’ai lu des statistiques sur la proportion d’homos : personne ne la connaît précisément, elle oscille entre 3 et 8 % selon les sources (10 % selon les magazines gays). J’ai appris que l’OMS n’avait retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales qu’en 1993. Quelle aberration ! Je savais déjà, par contre, que la loi française la condamnait encore jusque dans les années 80 (à des degrés différents selon les époques et les couleurs politiques).

J’ai dépassé aujourd’hui la centième page de ce carnet. Comme le temps passe vite en votre compagnie (là, je me laisse prendre à mon délire mégalomaniaque qui me fait croire que ce journal aura un jour des lecteurs…)

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Mardi 11 janvier 2005

Hier, je pétais la forme. Aujourd’hui, j’ai fait une rechute brutale. C’était terrible, j’avais envie de pleurer. Je ne sais pas pourquoi. À quoi est-ce dû ? Hier je vais bien, aujourd’hui je vais mal ? Je ne comprends pas.

« Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine ! »

Je ne sais pas si c’est très à propos, mais ça me parle. C’est Verlaine.

Plus tard

Je reviens de chez le médecin, car mon entorse me fait encore mal. Vous savez quoi ? Je suis dispensé de sport pour trois semaines de plus ! Voilà qui fait du bien au moral.

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Lundi 10 janvier 2005

J’ai dix-sept ans, depuis 5 h 12 ce matin.

On a fêté mon anniversaire hier, puisque C* était là. On causait tous les deux de mes planches de Torink, quand maman a apporté le gâteau par surprise. J’ai eu tous mes cadeaux. C* avait apporté un bouquin pour moi : Homo Sapiens. Et j’ai eu les BD de ma liste : deux Lapinot (ça y est, je les ai tous), Lazarr (le premier des Entremondes), Revoir Corfou (un recueil de dessins de Ferri, à mourir de rire) et, de Juline, Mister President (j’en étais sûr parce qu’elle m’avait offert Le miracle de la vie à Noël en disant qu’elle aimait bien Clarke). Maman m’a aussi offert une montre Gromit, ou plutôt une sorte de petite horloge à poser sur mon bureau. Et elle a eu une super idée : l’almanach Libération, 30 ans de révolutions culturelles. C’est un grand et gros bouquin, bourré de photos et d’articles des trente dernières années, qui parlent cinéma, musique, bouquins.

Comme j’ai eu ce petit Gromit et que C* ne connaissait pas Wallace et Gromit, on a regardé Un mauvais pantalon. À mon avis, c’est le meilleur épisode. J’adore.

Ce matin, M* et Flore ont pensé à mon anniversaire. À la récré, j’ai vu S* : elle avait un cadeau pour moi. Un bouquin qu’elle a acheté en Espagne pendant ses vacances : Otra Vez, le récit du second voyage en Amérique latine du Che. J’ai vu au cinéma Carnets de voyage, le film adapté du récit de son premier voyage, c’est un des plus beaux films que j’aie vu (en plus, le Che est joué par le beau Gael García Bernal). Si beau que j’y suis retourné ensuite avec S*, qui a beaucoup aimé aussi. C’est pour ça qu’elle m’offre ce bouquin. C’est en espagnol… mais ça a l’air de se lire assez facilement quand même.

Le reste de ma journée : j’avais deux heures de perm. Pendant la première, je suis resté au soleil avec Mathieu et Flore, principalement. La deuxième heure, il y avait B*, car sa prof de chinois n’était pas là. À propos, grâce à ce cours, B* devait partir en Chine, mais il ne pourra pas parce que ça tombe au même moment qu’un concours ultra important pour son école de l’année prochaine. Il a lu mes planches des Vacances de Torink que j’avais apportées pour les photocopier au CDI. Il me faut ce deuxième jeu de photocopies pour les plier, découper et monter en livret, pour montrer à C* à quoi ça ressemblera.

Aujourd’hui, j’avais un moral d’enfer. J’avais la pêche. Parce que je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer ce weekend, et encore moins de déprimer.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Dimanche 9 janvier 2005

Hier, c’était l’anniversaire de maman. On a mangé une galette des rois (c’est la saison) avec une bougie « 48 »… Maman était contente de ses cadeaux.

J’ai aussi été chercher le livre que j’avais commandé : Oubapo. Bon, il y a beaucoup de texte, je pensais qu’il y aurait plus de bandes dessinées, mais c’est intéressant. Et les BD sont terribles ! Par contre, Le retour à la terre tome 3 n’était pas sorti. Désœuvré de Trondheim non plus. Et puis, j’aurais voulu voir à quoi ressemble l’album Comme des lapins de Ralph König. J’en ai lu du bien, il était même sélectionné à Angoulême. Surtout, ne nous le cachons pas, c’est son sujet qui m’intéresse. Dans le même état d’esprit, j’ai cherché Corydon d’André Gide, mais ça n’est pas son bouquin le plus connu et ils ne l’avaient pas. J’ai aussi été à la Marque jaune, je n’y avais pas été depuis longtemps, J’aime bien cette librairie, son côté fouillis. Il faut être assez déterminé pour trouver la merveille, mais quand on la trouve on est content. Mais, hier, je n’étais pas à l’aise, car la grande majorité des albums d’occasion me sont inconnus, ce sont des trucs de collectionneurs. Et il y avait un gamin avec son père, ils s’enthousiasmaient sur de vieilles éditions originales. Moi, à côté, avec mon petit budget, je cherchais un album à ma portée. C’est comme ça, les librairies d’occasion : il y a ceux, comme moi, qui viennent pour faire des économies en achetant du vieux plutôt que du neuf ; et il y a ceux qui, au contraire, dépensent des fortunes pour des raretés. J’ai acheté le tome 3 de Kador.

Vendredi soir, C* a appelé pour prévenir qu’il arriverait chez nous samedi (hier). Il fallait que je le voie, pour mes BD. Mais il a raté son train. Quand il arrive finalement, en soirée, il décide qu’on va au resto. Il nous emmène à la Trattoria de Croissy. À un moment, il s’est absenté mystérieusement pendant deux minutes : il a été dire au serveur que c’était l’anniversaire de maman. Du coup, elle a eu droit au gâteau, aux bougies, aux lumières éteintes… et on a chanté « Bon anniversaire ». Bon, c’était un faux gâteau : il a resservi ensuite pour la table d’à côté, pour un autre anniversaire. C’était marrant.

Quand on est rentrés, C* s’est endormi quasiment tout de suite… à peine s’il a vu mes planches de Torink. Il faut qu’on en reparle aujourd’hui, mais il est en Normandie. Il est parti tôt ce matin. Il devrait rentrer cet après-midi (normalement)…

Je vais raconter mes rêves. Ces dernières nuits, ils sont assez intéressants et je m’en souviens facilement. Malheureusement, ils sont très explicites et je n’aurai pas besoin de chercher à les interpréter. D’après la psychanalyse, des rêves simples et peu cryptés sont révélateurs d’un esprit semblable… J’ai donc un esprit simple ? Moi qui croyais être compliqué et perturbé (je préférais).

Cette nuit, deux rêves dont je me souviens (je me suis réveillé vers 6 heures, puis rendormi). Le premier. Je n’allais pas fort, je déprimais. Je marchais dans la rue. Je me suis dit : « Tiens, je vais entrer dans ce café. » Je crois que j’y avais déjà été quelques instants plus tôt mais, parce que je déprimais, j’ai eu envie d’y retourner. C’était minuscule à l’intérieur, mais ce détail incongru ne m’a pas perturbé le moins du monde, c’est après coup que je le remarque. J’étais au comptoir et je touchais quasiment la vitre du fond : on aurait dit une cabine plutôt qu’un café. J’ai demandé une limonade (noyer ses soucis dans la limonade ? hum !) et le barman, juste devant moi, a commencé à me faire causer. Je me suis confié, j’ai parlé de mon cafard. Le type avait la tête du libraire de la Marque jaune, il était très sympa. Imperceptiblement, comme toujours dans les rêves, le décor a changé : finalement, j’étais dans une chambre. La mienne. Et c’est avec Benoît que je causais. J’ai fait : « Bon, je vais te le dire, maintenant, pourquoi je déprime » et lui ai dit que j’étais homo. Je ne me rappelle pas la suite. Quand je vous dis que ce truc m’obsède.

L’autre rêve. C’est plus délicat. Je ne m’en souviens plus très bien. Je ne sais plus où c’était, et le décor a dû évoluer. J’étais avec quelqu’un, mais qui ? On discutait, la copine d’Étienne et moi (une copine imaginaire, car il est avec ***, en réalité, et que ce n’était pas elle dans mon rêve). On parle de lui. Je ne sais plus par quel stratagème elle en arrive, en parlant de lui, à le déshabiller. Et voilà : il est là, à poil. Et je ne suis pas mécontent de moi. Je mate tranquillement. Mais je ne me souviens pas pourquoi elle l’a déshabillé, ce qu’elle lui voulait. Ça n’avait rien de sexuel. On aurait dit qu’il était devenu un petit gamin, qui se met à poil sans difficulté, comme les gamins. Étrange rêve, confus, mais pas dérangeant.

Un autre. C’était la nuit précédente. D’abord, le contexte. Au lycée, on assiste à un élan de générosité pour l’Asie du Sud-Est dévastée par le tsunami. Les haut-parleurs (qui ne servent jamais, d’habitude) diffusent même des messages du genre : « Les élèves intéressés pour organiser une collecte de dons doivent se présenter au bureau des surveillants. » Dans mon rêve, on était en classe. En gros, ma classe habituelle, sauf qu’il y avait aussi S*. Le cours se passe normalement, je lance de temps en temps des regards furtifs vers Étienne : rien de plus normal, quoi. Là-dessus, Carine (une surveillante) entre pour demander quels élèves seraient intéressés pour faire une grève de la faim pour aider l’Asie de Sud-Est (ne cherchez pas de rapport, j’avoue que je n’en trouve pas non plus). Plein de volontaires lèvent la main : « Moi ! Moi ! » Je me dis, moi, que je ne veux pas, non. Je trouve ça excessif, tout de même, une grève de la faim. Voyant l’enthousiasme de ces volontaires, je culpabilise de mon égoïsme. Dans la réalité, il est vrai que je n’ai pas fait de don. Ce n’est pas un choix délibéré, c’est juste que je n’en ai pas eu l’occasion, ou alors que j’ai eu la flemme. Une forme d’égoïsme, donc. C’est ce que je disais tout à l’heure : mes rêves sont très explicites.

J’ai pris une bonne résolution. Pas une de ces résolutions de nouvel an, non, rien à voir. Disons plutôt que j’ai pris une décision (le mot est plus juste) : j’ai pris la décision d’aller bien. Je sais que c’est difficile, mais je vais essayer de m’y tenir. Depuis mercredi, je n’ai quasiment pas déprimé. Je crois que le fait de parler, réellement, me fait un bien fou.

Il est 12h13, il faudrait que je bosse. J’hésite. Soit je ne fais que le travail de la semaine (en fait, jusqu’à mercredi) comme d’habitude, soit je m’avance un peu… J’ai un devoir balèse en philo pour dans dix jours, j’étais déjà au courant avant les vacances. Ce n’est pas sérieux, mais ça m’emmerde. C’est chiant : ce n’est pas une disserte (j’aime plutôt ça) mais une étude de document. Un texte de Kant… sur les vertus du travail ! Tu parles.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Vendredi 7 janvier 2005

C’était une journée plutôt sympa. À 8 h 30, la prof d’histoire n’a pas pu nous faire cours, elle s’est réveillée en retard. Alors on a passé une heure à glander, c’était bien. Je suis resté dehors avec Mathieu à faire les mots fléchés du 20 Minutes, j’ai même appris un mot : « sénescent », ma journée n’est donc pas perdue. L’après-midi, la prof d’histoire a fait son cours et, pour s’excuser de nous avoir fait se lever tôt pour rien, elle a acheté deux boîtes de chocolats Pyrénéens de Lindt, il sont trop bons. Je veux bien qu’elle soit en retard plus souvent.

Comme je le disais hier, je me suis remis Étienne en tête et ce n’est pas désagréable. En cours d’espagnol, je suis bien placé, j’ai une bonne vue…

Demain, c’est l’anniversaire de maman. Je n’ai pas trouvé de cadeau, mais Juline en a trouvé, et on a partagé, pour faire comme si c’étaient des cadeaux communs. Il y a une boîte en bois de crayons de couleurs aquarellables : j’en avais cherché pour Noël, mais tout ce que je trouvais était hors de prix. Cette boîte est très bien. Et puis, une coccinelle qui donne l’heure, mais je ne l’ai pas vue. Et un carnet, beau ! On a mis dedans une photo de nous deux, avec écrit : « Bon anniversaire »…

J’ai oublié de l’écrire hier : mercredi après-midi, quand j’ai causé avec B*, je lui ai demandé s’il n’avais pas été gêné d’être le seul à savoir. Il m’a répondu : « Gêné ? Non, au contraire, plutôt fier ! » Ça m’a fait fichtrement plaisir. C’est un type bien, ce B*.

J’ai déjà parlé ici de l’école Estienne, d’arts appliqués. Il y a un concours pour y entrer, un concours d’un genre inconnu pour moi ! Il faut « produire du sens » en combinant des images, enfin, ce genre de trucs… c’est infernal. Il va falloir que j’y travaille sérieusement. Je vais peut-être demander de l’aide à Yao. Yao est le prof de dessin que j’ai eu pendant trois ans, à la Maison pour tous du Pecq (j’étais au collège). C’est un type super. J’adorais ses cours. J’y ai appris un tas de trucs. Là où c’était un bon prof, c’était qu’il nous laissait chacun trouver notre style, nos techniques préférées, pour évoluer vers ce qu’on aime vraiment faire. Depuis, je ne l’ai revu qu’une fois. Je lui avais montré mes dessins… J’étais très content de les lui montrer, et je crois qu’il l’était aussi. Hier, Juline l’a croisé par hasard (elle a été à son cours pendant deux ans), il a pris de nos nouvelles et, apparemment, surtout des miennes… Il serait content de me voir ! Ça tombe bien, car je m’étais dit que je passerais un de ces jours, justement.

Autre chose. En cours de philo, on parle beaucoup de Freud. Ça me passionne. Il n’y a qu’un truc qui me gêne, c’est quand il considère l’homosexualité non pas comme innée, mais acquise pendant l’enfance, et qui résulterait donc des relations de l’enfant avec ses parents. Je ne veux pas être d’accord. Personne ne sait expliquer l’homosexualité, mais, moi, je préfère croire que c’est inné. J’aime beaucoup, aussi, quand on parle des troubles mentaux. C’est fascinant et ça fait un peu peur. Les troubles légers, je veux dire : nous sommes tous plus ou moins névrosés. J’ai tendance à me reconnaître dans certains trucs, il faut que je fasse gaffe. Quelques réflexions sur la vie sociale, surtout, ont trouvé un écho en moi. Comme quoi les rapports avec les autres seraient douloureux et, du coup, on s’isolerait pour se protéger ; mais la solitude aussi est source de souffrance. (J’aime beaucoup la fable des porcs-épics de Schopenhauer : seul, le porc-épic souffre du froid ; quand il se rapproche des autres, il se blesse à leurs piquants.) Et puis, le prof a cité une réflexion de Proust qui m’a amusé : il faut de temps en temps participer aux soirées entre amis, rien que pour s’apercevoir qu’elles sont ennuyeuses à mourir et ne plus regretter, les prochaines fois, de ne pas y aller.

Moi, une fois, j’ai été à une soirée chez Étienne, qui était assez caractéristique des soirées entre potes qui se font autour de moi. Eh bien, ça y est, je sais ce que c’est. Et je sais que ce n’est pas mon truc. Enfin… là-dessus, il y aurait à débattre… Pourquoi n’est-ce pas mon truc ? Est-ce vraiment parce que je n’aime pas ça ? Ou plutôt parce que je ne m’y sens pas à mon aise, que je n’ose pas faire comme les autres, me lâcher un peu ? À mon avis, c’est plutôt ça, mais je n’arrive pas à me forcer. Bon. À la tienne, Étienne. Ah. Ah. Ah.

Plus tard

Comme j’ai envie de m’en souvenir, je retranscris le dialogue que j’ai eu avec S*, mercredi midi, pendant qu’il est encore frais dans ma mémoire. Je plante le décor : on est tous les deux à la cantine, elle me parle de trucs qui se sont passés dans sa classe.

Elle. – Il y a un mec que je trouve bizarre, il est vraiment collant. Je ne sais pas ce qu’il me veut, mais il est toujours après moi.
Moi. – Si ça se trouve, tu lui plais ! Il te mate tout le temps, alors. C’est pour ça.
Elle. – Mais non… ! Euh… Tu crois ?
Moi. – Ah, tu sais, c’est facile de savoir par qui un mec est intéressé… Il suffit de suivre son regard.
Elle. – Ah oui ? Ha ha… J’aimerais bien savoir qui tu regardes, toi…
Moi. – Oh, tu aurais des surprises !
Elle (sur le ton de la plaisanterie). – Pourquoi ? Ce serait un mec ?
Moi. – Ah, qui sait…
Elle (toujours en rigolant). – Oh, mais tu m’énerves, j’aimerais bien savoir ! Tu essaies de me faire croire des trucs et, après, tu ne veux plus causer.
Moi (je me marre). — …
Elle. – Et B*, lui, il en sait plus ?
Moi (l’air de la narguer). – Ouais.
Elle. – Bon, qu’est-ce que tu as pu lui dire, pour que ça paraisse si important ? Tu lui as donné un nom ?
Moi. – Non, je suis resté très général…
Elle. – Ah bon ? Mais alors, c’est quoi ? Tu lui as dit quel est ton type de nana ? Ça ne mérite pas ces airs de grand secret, un truc pareil. Alors ?
Moi. – Eh bien, tu as deviné, déjà…
Elle. – Non ? C’est ça ? Ah ouais ?
Moi. – Ben oui.
Elle. – Alors ça.

Finalement, le sujet s’y prêtait, alors j’ai subtilement amené la conversation vers la direction que je voulais. Et je le lui ai dit. Sans vraiment le dire, d’ailleurs. Je lui ai laissé deviner.

Si elle était au courant, pour mes confidences à B*, c’est parce qu’elle était présente ce fameux samedi matin où j’avais guetté sa réaction, et où je lui avais demandé s’il n’était « pas trop gêné »… Elle avait donc vu qu’il y avait de la cachotterie dans l’air. Ça l’intriguait.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Jeudi 6 janvier 2005

Je vais bien, très bien.

Ça y est, elle sait ! Hier midi, je l’ai dit à S*. J’avais plutôt le moral, donc le matin j’ai pris la décision de le lui dire. Ça m’a mis de bonne humeur. J’ai imaginé que, ce midi-là, comme tous les mercredis, on mangerait tous les deux. Des fois, il y a aussi B*. Alors je l’ai convaincu de rester, j’ai pensé que ça me donnerait du courage. Je me suis assuré que M* ne restait pas ; je ne veux pas qu’elle sache, je ne suis pas intime avec elle. Je me suis fait un petit scénario. Finalement, B* m’a lâché (il ne savait pas que je comptais sur lui). Du coup, je me suis dégonflé.

Tout compte fait, on a mangé tous les deux et, dans la discussion, ça s’est fait tout seul, naturellement. J’ai trouvé une bonne occasion pour le dire. Elle a très bien réagi. Un peu surprise, quand même ! Mais pas tant que ça, en fait… Depuis quelque temps, je lui avais quand même tendu des perches, j’ai laissé planer le doute pour m’amuser… sur un ton qui pouvait laisser croire, aussi bien, qu’elle avait de bonnes raisons de douter, ou de croire que je déconnais. Toujours est-il qu’elle sait, et que ça m’a fait du bien ! Je redoutais un peu, quand même, parce qu’elle a encore des préjugés sur certains sujets. Par exemple, elle pensait que, quand on est homo, ça se voit. Mais elle a fait d’énormes progrès. Il y a encore un an, c’est tout juste si elle ne considérait pas les homos comme des dépravés ou, du moins, comme des anormaux. On s’était engueulés à ce sujet, d’ailleurs, par exemple dans le cadre du débat qui a eu lieu à propos du mariage homosexuel – notez que je ne savais pas encore que je l’étais.

L’après-midi, sur MSN, j’ai dit à B* qu’ils étaient deux à savoir maintenant. Du coup, on a discuté un peu. J’ai beaucoup aimé. Ce type est très secret et, moi-même, je parle peu de moi. Cette fois, on a bien causé, c’était sympa. Un truc m’a surpris : il m’a dit que, lui aussi, il s’était déjà demandé s’il était homo – manière de « se démontrer par l’absurde qu’il était hétéro » (je cite). Ça m’a étonné. C’est original comme démarche. J’ai trouvé ça très bien. Mais il semble que ce ne soit pas si marginal que ça, puisque S* aussi (même elle !) m’a dit, aujourd’hui, qu’elle s’était posé la même question pour elle.

Voilà, je suis content. Ça fait du bien. Et puis, ça me rapproche d’eux. Pour se rapprocher de ses amis, rien de tel que de leur confier un « secret ».

Autre chose : je me suis remis en tête qu’Étienne me plaisait. Je ne sais pas si c’est vrai, ou si c’est plutôt cette idée qui me plaît ; toujours est-il que je me suis remis à y penser. Et ce n’est pas désagréable ! Ah, s’il savait que je le matais… D’ailleurs, j’ai été déçu : lui qui est toujours en short pour les cours de sport, eh bien, pas aujourd’hui.

Oui, j’ai repris le sport. Il faut que j’explique. Il y a un peu plus d’un mois, je me suis fait une entorse à la cheville en jouant au volley, pendant le cours d’EPS. Sur le moment, ça ne m’a pas fait très mal, je pensais m’être tordu la cheville, comme ça arrive parfois. Je me suis assis au bord du terrain en attendant que ça passe. Finalement, ça n’a pas passé. J’avais toujours mal, le reste de la journée. Et, quand j’ai dû rentrer chez moi : argh ! J’ai mis une demi-heure, alors qu’il me faut normalement dix minutes pour faire le trajet. J’ai sévèrement dérouillé. J’ai appelé maman en rentrant, et quand elle est revenue du boulot elle m’a accompagné chez le médecin. J’ai été dispensé de sport jusqu’aux vacances. Aujourd’hui, j’ai encore un peu mal. Alors j’ai hésité, ce matin, à reprendre le sport : j’ai eu peur de faire une bêtise, parce qu’une entorse mal soignée, et tu restes fragile toute ta vie ! Finalement, ça a été. Du côté de la cheville en tout cas. Pour le reste, le sport, c’est vraiment un calvaire. Je ne connais rien de pire. J’y vais à reculons, et c’est peu de le dire. La veille au soir, je commence à avoir une sorte d’angoisse et, le matin, c’est terrible pour aller au lycée. Heureusement, la journée commence par deux heures de philo – j’adore ça et mon prof est génial – et je pense à autre chose. Mais, juste après, il faut y passer. C’est horrible. Et c’est pire quand c’est un sport d’équipe, comme en ce moment avec le volley.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Mercredi 4 janvier 2005

Aujourd’hui, ça va plutôt bien, alors qu’hier c’était la déprime profonde, allez savoir pourquoi.

Finalement, ça s’est plutôt bien passé. Définitivement, Étienne m’est bien sorti de la tête, c’est une bonne chose de faite. B*, lui, en revanche, c’est pareil. Il me fait toujours une drôle d’impression. C’est bête, mais il me touche. Lundi matin, à la récré, j’étais tout seul à errer, à me demander si je n’allais pas me taper la tête contre un mur pour aller mieux. Ça m’arrive parfois (pas de me taper la tête contre un mur, mais d’être mal, comme ça), des moments où je me sens terriblement seul et que je ne veux qu’une chose : m’isoler. Je fuis les gens que je connais (pas tellement parce que je ne veux pas les voir, plutôt parce que je n’ai rien à leur dire, que je ne sais pas ce que je ferais avec eux ; je sais que c’est confus, mais ça l’est pour moi aussi). Eh bien, B* est venu me chercher. Du coup, j’ai passé la récré avec lui et ses potes. C’est con, hein. Mais je le trouve sympa. Remarquez que n’importe quel copain aurait fait la même chose, mais j’ai vraiment l’impression qu’il m’aime bien.

Aujourd’hui, il tirait une tronche pas possible et, de le voir comme ça, moi qui étais plutôt gai pour une fois, ça m’a presque fichu le cafard. Quand je le vois avec cet air triste, à ne pas dire un mot de la journée, je ne peux pas m’empêcher de m’identifier et/ou de me faire des films. J’ai l’impression de le comprendre, alors que je suis probablement à côté de la plaque.

Une anecdote amusante. Pendant les vacances, beaucoup de monde a été chez le coiffeur. Eh bien, je n’ai pas remarqué que M* avait changé de coupe, alors que c’est flagrant, il paraît. Je ne fais pas attention à ça, c’est dingue. Par contre, je peux vous dire exactement comment tel ou tel type était habillé aujourd’hui… Non, pas de doute possible !

Depuis quelque temps, j’ai découvert sur Internet un forum sur l’homosexualité, sur Doctissimo (c’est un site médical, mais avec plein de dossiers sur des problèmes qui peuvent toucher les jeunes, notamment). Je visite régulièrement ce forum (sans y participer), c’est très intéressant d’assister aux discussions entre de jeunes homos. Il y en a de mon âge, qui confient leurs doutes ou leur mal-être, qui posent des questions très précises que je me pose aussi, et des plus âgés qui font part de leur expérience.

Il y a des témoignages déprimants : certains mecs sont bien plus atteints que moi, et on se demande s’ils ne vont pas se foutre en l’air ! Il y en a même qui ont vingt ou vingt-et-un ans et qui disent que personne n’est au courant de leur homosexualité… Mais comment est-ce possible ? Moi, ça ne fait que six mois que je suis au courant, et ça me fait tellement souffrir ! Comment peuvent-ils ne pas partager cela, le garder pour eux pendant tant d’années ? C’est dingue.

Il y a aussi des témoignages amusants. Parfois je me reconnais dans une remarque, quand certains évoquent le regard qu’ils ont sur les autres mecs, et tout. Et puis, il y en a qui sont vraiment gonflés, qui parlent de leurs expériences, de leurs fantasmes sur leur meilleur ami, et toutes ces sortes de choses…

Ça me fait du bien de lire tout ça. Parce que je ne connais pas d’homos personnellement, je n’ai personne avec qui partager tout ça et, sans ce forum, je ne saurais pas comment vivent les autres.

Demain, je pensais aller à l’Univers du livre pour acheter le bouquin que j’ai commandé : Oubapo, opus no1, mais ils ne l’ont pas reçu. J’irai quand même, peut-être, et j’achèterai le tome 3 du Retour à la terre, qui vient de sortir…

Lundi prochain, j’aurai dix-sept ans.

Entendu la semaine dernière, dans la rue, à Saint-Germain. Un SDF dit à un autre : « Oh, moi, tu sais, le foie gras, je ne cours pas après… » Ça m’a fait rigoler. Je ne sais pas dans quel contexte il disait ça. Moi non plus, je ne cours pas après le foie gras.

Et si je parlais un peu d’autre chose que de moi ? Je vais parler du contexte historique, pour que le lecteur du siècle prochain puisse situer. Non, je déconne. Mais, sérieusement, la semaine dernière un raz-de-marée effroyable dans l’océan Indien a fait au moins (« au moins », car ils en comptent de plus en plus chaque jour) cent cinquante mille morts. On ne parle que de ça à la radio. Cent cinquante mille… On a du mal à se rendre compte… Ça fait froid dans le dos.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

Dimanche 2 janvier 2005

Aujourd’hui, ça va plutôt bien. Hier, par contre, ça allait plutôt pas terrible. J’ai passé ma journée à ne rien faire. Déjà, je me suis levé tard, puisque la veille on avait attendu minuit, comme c’était le réveillon. Enfin, « réveillon », c’est vite dit. Allez, si : réveillon quand même. Donc, je me suis levé tard. Donc : quasiment pas de matinée. Puis, l’après-midi : motivé pour rien. Je me suis traîné. Je suis resté un bon moment avachi devant la télé (maman regardait un concert de Pagny en repassant). Il fallait que je travaille. J’avais une synthèse d’éco à faire. À 17h30, enfin, j’en ai trouvé le courage. Aujourd’hui, j’ai bossé l’histoire : j’ai tapé mes cours sur la décolonisation, ça aide bien pour réviser. On a une disserte mardi matin. Là, maman est chez mamie pour l’aider à faire du rangement ou du ménage. Juline travaille – c’est-à-dire qu’elle dessine, en l’occurence.

Moi aussi, je me suis remis à dessiner, hier, dans mon carnet bleu, auquel je n’avais pas touché depuis un mois. J’ai dessiné un personnage dont je suis content. Je l’ai fait avec un trait que je ne me connaissais pas encore, que je trouve plutôt élégant, un peu à la Pratt, dirais-je pour me vanter. Je trouve ça important, l’élégance, dans un dessin. C’est un qualificatif qui me plaît. J’ai fait un autre personnage, en couleurs uniquement, avec ma pseudo-aquarelle (des pastilles de peinture à l’eau que je traîne depuis toujours : la peinture qu’on donne aux gamins pour ne pas qu’ils salissent, vous voyez ?)

C* m’a appelé, il veut me brancher sur un nouveau super projet, une nouvelle idée parmi les cent cinquante mille qui lui viennent en une seconde. C’est une BD qui raconterait l’histoire de l’asso, ce serait présenté avec un CD. Ouais, on verra, mais ce serait bien.

Plus tard

Tiens, maman vient de rentrer. Elle dit que mamie a continué à dessiner avec les crayons aquarellables qu’elle lui avait donnés. Eh oui, mamie s’essaie au dessin. Apparemment, ce serait réussi, pour quelqu’un qui n’a jamais dessiné. Je suis sûr que ça l’intéresse. À chaque fois qu’elle vient ici, et que Juline et moi lui montrons nos dessins, ça lui plaît. C’est bien qu’elle essaie. Et puis, ça l’occupe. Ça ne doit pas être drôle d’être si souvent seule.

Hier soir, j’ai fini de lire Bandini de John Fante. C’est un très bon livre, et on a tous ses romans à la maison. Je pense que je lirai la suite un de ces jours, mais d’abord je vais lire le bouquin que j’ai pris à la bibliothèque : Gros-câlin d’Émile Ajar. Je l’ai emprunté parce que maman m’a parlé de l’affaire Romain Gary–Émile Ajar, ça m’a intéressé. J’ai lu aussi Souvenirs d’un pas grand-chose de Bukowski.

Vendredi, j’étais au Vésinet avec maman, et qui a-t-on croisé dans la rue ? La mère de William ! William était mon ami-pour-la-vie pendant toute l’école primaire, et jusqu’en cinquième ou quatrième, puis on s’est perdus de vue. Maintenant, je ne le connais plus. Sa mère m’a dit (je ne retranscris pas son accent américain) : « Ce serait bien que tu l’appelles, vous pourriez vous revoir ! » Maman est du même avis. Mais, moi, je n’oserai jamais. Je ne saurais pas quoi lui dire. S’il appelle, tant mieux, sinon tant pis.

Demain c’est la rentrée. Ça repart pour sept semaines. D’un côté, je suis plutôt impatient de revoir les copains. La routine va repartir, ce n’est pas plus mal. Ça m’occupera. Je vais recommencer à manger avec S*, B*, M* et compagnie. Je vais passer mes nombreuses heures de perm à glander au CDI – à m’ennuyer ou à refaire le monde, selon les cas. Les habitudes, quoi. D’un autre côté, j’appréhende tout ça. Je sais : je suis un mec compliqué, mais ce n’est pas nouveau. Je vais revoir du monde : du monde ! Et je sais que, quand mon moral ne va pas fort, il a tendance à aller encore moins fort quand je vois du monde. Plus il y a de gens, plus je me sens seul (non, ce n’est pas paradoxal : au contraire, c’est logique). Et puis, je vais revoir B*. Comment ça va se passer, avec ce qu’il sait maintenant, et avec ce que j’ai cru comprendre moi-même ? Et puis, Étienne. Mais lui, ça y est, je crois que je suis immunisé (remarquez, je préférais encore quand c’était lui). Et puis, revoir les profs. Le pire, c’est ***, le prof d’éco. Qu’est-ce qu’on se fait chier, dans ses cours ! Je n’avais encore jamais vu ça. À ce point, c’est incroyable.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.