Jeudi 5 mai 2005

Hier, j’ai acheté Têtu. Vous vous rendez compte ? Vous savez, c’est le magazine gay. J’avais envie de voir à quoi ressemblait un magazine gay, mais je n’aurais pas été jusqu’à l’acheter. Mais là, c’est un numéro spécial (pour le centième, ou pour les dix ans, je ne sais plus) et il y a des portraits et interviews de tas de personnalités. J’avais repéré ce numéro depuis quelques jours (la couverture est affichée sur tous les kiosques), mais j’ai pensé que je n’oserais jamais l’acheter. Je suis donc allé dans une presse où je ne vais jamais. C’était lundi. J’avais un alibi : acheter le programme télé. Mais je me suis dégonflé au dernier moment. Je suis reparti avec mon TV Grandes Chaînes et c’est tout. Alors, hier, j’ai pris mon courage à deux mains (voire trois) et j’y suis retourné. Mon nouvel alibi : Studio. Il y avait du monde. J’ai pris Têtu, d’un geste sûr et furtif. J’ai été à la caisse et j’ai demandé s’ils avaient Studio. Le gars me dit qu’il ne l’a pas. Tout en discutant de Studio sur le ton le plus anodin possible, je tends mon magazine et je paie. Le gars ne sourcille pas (évidemment, il s’en fout). Et voilà : moi, j’étais en train d’acheter un canard sous-titré « le magazine des gays et des lesbiennes » avec un mec à poil sur la couverture, comme ça, l’air de rien ? Je n’en revenais pas. Le gars, très professionnel, me l’a glissé dans un sac Télérama (excellente idée), alors qu’il ne donne pas de sac d’habitude. Sur ce, je dis « Je reviendrai » (pour Studio) et voilà. Vous devez me trouver ridicule d’être fier d’un détail aussi anodin. Ce dont je suis fier, c’est d’avoir osé faire ce que j’avais prévu de faire, sans me dégonfler.

Alors, ce magazine. Ça a l’air pas mal. Il y a des photos, hum… je ne crois pas que j’afficherai le poster central dans ma chambre ! Les articles sont intéressants, mais ce sont les interviews qui m’intéressent le plus. Le reste, je ne m’y reconnais pas tellement. Je ne fais pas partie de leur « cible », comme on dit. Je ne suis pas un « gay » comme ceux-là. Je suis juste un jeune homo, qui ne me reconnais pas dans ce type de communauté. Ça ne m’empêche pas de trouver ça très intéressant.

L’après-midi, S* est venue. Deux heures seulement (son emploi du temps est toujours très, très serré). Je lui ai prêté Depuis que je sais ce que je suis. Elle m’a dit que ça l’intéressait. Je suis content ! Elle va apprendre des choses sur moi !

Puis, j’ai dessiné Anatole. Aujourd’hui aussi. J’ai terminé la planche 10 : c’est celle où j’arrive enfin dans le vif du sujet. Ensuite, la planche 11 part un peu en vrille. Enfin, à la planche 12, Anatole se réveille, car c’était un rêve.

À part dessiner, qu’ai-je fait aujourd’hui ? J’ai liquidé cette saloperie de devoir de maths.

Mon concours pour Duperré, c’est dans cinq jours ! Il faut que je me prépare encore. Je n’ai rien fait, depuis la fois où on a étudié les deux sujets avec maman.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 3 mai 2005

Un dimanche tranquille. Il faisait beau. J’ai glandouillé. J’ai vaguement dessiné Anatole. J’ai lu un peu : le Journal d’un inconnu de Cocteau. Comme ce n’est pas un roman, je me suis permis de commencer un autre bouquin en même temps : Moins que zéro de Bret Easton Ellis, l’auteur des Lois de l’attraction. C’est encore une histoire d’étudiants américains, fils à papa, qui se font chier, qui se traînent d’une soirée à l’autre, qui vont mal, qui se droguent. C’est décadent, c’est sexe, drogue et rock’n’roll. C’est passionnant et effrayant : la jeunesse qui se fout en l’air. Le style est tout simple, droit au but, souvent drôle.

Hier, lundi, maman travaillait. Avec Juline, on a fait du shopping, hu hu. On a été aux Halles. Elle m’a forcé à prendre des fringues que je n’aurais jamais choisies, et elle a eu raison. Je suis d’un classicisme terrible : ce n’est plus de la sobriété, c’est carrément insignifiant. Dès qu’il y a un truc, un motif, je me dis que ce n’est pas pour moi, que ça ne m’ira pas. Finalement, j’ai deux t-shirt sympas (mais pas trop fantaisistes non plus) et une chemise. Je n’ai pas trouvé le pantalon que je voulais.

Aujourd’hui, on était seuls aussi. J’ai regardé le film Orphée que j’avais enregistré. C’est fascinant. Tout ce que fait Cocteau est immédiatement reconnaissable. Il y a une atmosphère très étonnante dans ce film. Et les trucages, j’adore ! Les mouvements en marche arrière, par exemple, créent un rythme vraiment surprenant. Comme dans La belle et la bête : tout est dans cette ambiance si particulière. On est forcément piégé, on est obligé de le regarder jusqu’au bout.

Son livre que je lis en ce moment, ce sont des pensées, des réflexions. C’est souvent fondé sur des petites anecdotes et, à la fois, c’est très profond. Je ne l’ai pas fini, mais j’ai déjà lu la partie « D’une conduite », vers la fin : sur six pages, une succession de maximes, de préceptes, d’aphorismes pour définir une morale, une ligne de conduite. C’est génial. Tout me parle, me correspond parfaitement. J’aimerais les suivre. Il n’y a aucune de ces phrases que je rejèterais. Une seule me laisse perplexe : la première. « Le matin ne pas se raser les antennes. » Ça m’a fait rigoler. J’ai d’abord supposé que ce n’était qu’un bon mot, mais ce serait surprenant que ce ne soit que ça. Il y a forcément un sens. Je vais y réfléchir.

À l’Univers de livre, ils n’ont toujours pas reçu ma commande : le Journal de Fabrice Neaud. Ça a foiré, ils ont relancé la commande aujourd’hui. Je devrais l’avoir dans une semaine.

Juline est partie en fin d’après-midi pour rejoindre son copain. Ils vont passer deux jours ensemble. C’est super. Elle en a, de la chance. Il s’appelle ***. Oui, c’est vrai, au fait : je n’en parle jamais. Avant, elle était avec ***, ça a duré presque un an, je crois. Maintenant, elle est donc avec ***. C’est un mec qu’elle a rencontré cet été, avec ses copines, en vacances à Torreilles (c’est à côté de Perpignan). Il habite près de Créteil. C’est rare, de continuer à voir ses amis de vacances… Depuis peu, ils ne sont plus seulement amis. Il est venu ici, une fois. Il m’a l’air très bien. Le mec cool, à l’aise, sympa, plutôt beau gosse en plus. Le genre qui joue de la guitare sur la plage, vous voyez ?


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Samedi 30 avril 2005

Jeudi, je dessinais peinard Anatole. J’ai terminé la planche 7. Ça avance, mais pas vite, parce que je soigne le dessin. Tout à coup, j’ai eu une nouvelle envie ! Envie de me mettre en scène dans une BD, de dessiner des choses vécues, de mettre en images des anecdotes de ce journal par exemple. Ce n’est pas nouveau comme idée : je l’ai déjà fait, mais c’était trop prétentieux. C’était en grand format, à la plume, etc. Là, c’est dessiné très rapidement (vingt minutes par planche), au feutre, sans crayonné préalable, au format A4.

Et ça parle de quoi ? Devinez. Mon homosexualité, bien sûr. Il y a une introduction et une conclusion de deux pages chacune et, entre les deux, seize histoires d’une page. Soit vingt pages. La première a été dessinée jeudi soir, la dernière hier après-midi. Tout a été bouclé en moins de deux jours. Ça m’a pris subitement et ça a monopolisé mon esprit jusqu’à ce que j’ai fini. J’ai eu du mal à m’endormir, je ne pensais qu’à ça.

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Mercredi 27 avril 2005

Hier après-midi, chez S*, on a papoté de tout, de rien. Ce n’est que lorsque nous nous voyons comme ça, hors du lycée, que nous pouvons parler de choses plus intéressantes, plus personnelles.

Aujourd’hui, j’ai dessiné (pour changer). J’ai fini la planche 5 et crayonné la planche 6. Ça avance. Je suis content de mon travail. Ça va être plutôt bon. J’ai aussi travaillé un peu le concours, avec maman. On a étudié le problème ensemble, on a sorti quelques idées faisables. Ça se précise. Je n’ai pas travaillé, en revanche, sur tout ce qui concerne le lycée, le bac, ce genre de choses…

Je vais bien, en ce moment. J’ai la pêche. Je suis content de ce que je fais, et même – ce qui est plus rare – de ce que je suis. Je me supporte plutôt bien, et même je m’apprécie ! Je suis un type pas mal, en fait.

La vie est belle. Ne pas penser au futur proche désagréable, sans sombrer à l’inverse dans une insouciance exagérée. Vivre cool, quoi.

Plus tard

Je me suis replongé dans les bouquins de Craig Thompson. C’est vraiment beau. Je pourrais passer des heures à feuilleter ses livres, à regarder ses dessins magnifiques. Ça me bouleverse, ils sont si justes, si élégants, si pleins de sensibilité et d’émotion. Quand je vois les six cents pages de Blankets, je pense au boulot de fou que ce doit être. Chaque case est une merveille. C’est à pleurer.


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Mardi 26 avril 2005

Voilà, j’ai donc eu ma Journée d’Appel hier. J’avais apporté un carnet pour m’occuper. J’agrafe les pages à la suite de celles-ci. Ensuite, le soir, on a été tous les trois à la pizzeria de Saint-Germain et on a bien rigolé. J’aime les soirées comme ça.

pages agrafées

9 heures moins le quart… « Qu’est-ce que je fous là ? » : c’est la question qui transparaît sur le visage de tous les jeunes qui sont ici… Ambiance sinistre. On attend.

On nous propose gentiment un petit déjeuner : croissants et jus d’orange. Non, merci, ça ne me dit rien.

À 9 h 10 (dix minutes en retard), on entre. Chacun a une place attribuée. Les trois militaires qui s’occuperont de nous se présentent. Je n’ai pas retenu leur grade, j’avoue ne rien y connaître. Il y a un réserviste, qui a sorti le bel uniforme rien que pour nous. Il a l’air assez gradé. C’est un petit rigolo. Il y a une nana, de la marine, quelque chose comme lieutenant. Et il y a un sous-fifre, qui n’interviendra pas. Il n’est là que pour distribuer et ramasser les feuilles. Chacun à sa place ! C’est un jeune. Habillé autrement, il ne serait pas trop mal. Mais les militaires, c’est pas mon genre : le pantalon de treillis et les bottes, c’est pas seyant. Les gradés par contre, ils sont bien dans leur uniforme classieux, la belle veste et tout. Mais ça reste un uniforme.

Nous aussi, on doit se présenter. Nous sommes quarante-cinq et, chacun notre tour, nous déclinons notre nom, notre âge, et ce qu’on fait dans la vie. C’est pour faire connaissance, pour briser la glace. Peine perdue : l’ambiance reste assez sinistre. Et ce n’est pas moi qui engagerai la conversation, vous me connaissez.

Ah ! On entre dans le vif du sujet. On nous montre un DVD sur la citoyenneté. Les banalités habituelles. Remarquez, c’est toujours utile. C’est le rigolo qui fait les commentaires, puis qui pose les questions. Il aimerait bien qu’on participe un peu. Mais, à part un, on reste amorphes. Moi, j’ai fini par répondre à une question à un quiz : l’âge minimum pour se présenter à une élection municipale, c’est dix-huit ans. Super. Il m’offre un crayon avec le logo JAPD et « Ministère de la Défense ». Je l’avais déjà, puisqu’on en donne d’office un à chacun. Mais c’est pour motiver les troupes.

10 h 10. Pause. On sort, mais quasiment personne ne parle. C’est long, cinq minutes dans ces conditions.

On rentre. Ce sont les tests de français, d’une difficulté inouïe. Le premier consiste à indiquer si deux mots se prononcent de la même manière : « maison » et « mézon », oui ; « arbre » et « artre », non. Le deuxième, on doit dire si un mot existe ou non : « lapin », oui ; « pijjul », non. Au début, ils nous prennent pour des cons ; à la fin, j’admets qu’on puisse hésiter, par exemple sur « simiesque ». Certains des mots inventés sont rigolos, on se croirait chez Boris Vian. J’avoue, c’est bien trouvé. Ensuite, les tests de compréhension de base : lecture d’un programme de cinéma, et questions sur un extrait d’Un sac de billes.

On reprend le DVD. Cette fois, c’est la nana de la marine qui fait le speech. Les différentes missions de l’armée. On n’apprend pas grand chose, on s’ennuie pas mal. Deux fois, la nana nous lance un « On est contents d’être là » enthousiaste et ironique. Bon, ils se rendent compte qu’on se fait chier, c’est au moins une bonne chose : ils sont lucides.

Midi moins le quart. On va manger. La bouffe est pas mal, ça va. Je m’installe à côté de deux filles qui se connaissent et qui discutent, mais on n’échange pas un seul mot. Je mange vite et je sors. Il faut attendre jusqu’à 13 heures. Alors j’attends. Je vais à l’arrêt de bus pour voir les horaires du retour. À l’aller, maman m’a accompagné en voiture.

Puis je vais m’assoir seul dans un coin, à l’écart. Et j’écris.

À 13 heures, ce sera une initiation au secourisme avec la Croix-Rouge. Ça au moins, c’est utile. Puis, une présentation des différents métiers de l’armée. Peut-être que des pigeons se laisseront monter la tête et seront tentés par une carrière… Des paumés, sans diplôme, qui voient là la seule issue possible. C’est malheureux.

Dans mon groupe, il y a une fille qui a prévu d’intégrer l’armée. Sinon, les autres s’en foutent. Et quelques uns (les seuls qui parlent) critiquent et crachent sur l’armée. C’est amusant. Parmi eux, un type genre baba cool qui plane en permanence ; et une pseudo-racaille versaillaise (ça existe donc !)… Ceux-là se sont regroupés dès le début. Affinités électives. On y cause cannabis. D’ailleurs, on nous l’a rappelé : pas de pétard dans la base ! Ne pas provoquer le gendarme sur son territoire ! Bien sûr, il y a toujours des cons pour le faire. Juline m’avait raconté ça, pour sa propre Journée d’Appel.

17 h 30. Ça y est, c’est fini. Depuis plus d’une heure. Là, je suis à Versailles, devant la gare des Chantiers, j’attends mon bus pour Saint-Germain. L’après-midi a été plus sympa. Grâce au secourisme sans doute. Quand on doit manipuler un mec pour le mettre en « position latérale de sécurité », ça crée des liens (le bouche-à-bouche était sur des mannequins, par contre). J’étais avec un petit gros baraqué, genre à qui il faut pas chercher des emmerdes, mais l’air sympa en même temps. Et puis, le moniteur de la Croix-Rouge était très bien. C’est une initiation très basique, mais c’est déjà ça d’utile.

Présentation des métiers de l’armée. La nana a discuté avec celle qui veut entrer dans l’armée, pour partager ses expériences. Finalement, ils sont sympathiques ces militaires… Je n’aime pas leur uniforme, mais eux-mêmes sont des gens assez normaux.

On nous a remis nos diplômes. Je vais sûrement l’encadrer…

Puis, il a fallu attendre une demi-heure le bus qui nous amène à la gare des Chantiers. Là, enfin, un peu de contact s’est établi. Dans le bus aussi. J’ai échangé quelques phrases avec un mec. J’ai fait le trajet avec trois, quatre types. Le mec regrettait de ne pas avoir pris le numéro de téléphone de quelques « gazelles » (le mot est de lui), mais « une de perdue, dix de retrouvées ». Après quelques considérations sur la grande utilité de cette journée, notre bus est arrivé à destination. J’imagine qu’ils ont pris le train. Moi, j’attends mon bus. Je me suis acheté le Psikopat au kiosque de la gare, pour patienter. C’est l’armée qui me paie mon magazine, en fait : sur les huit euros de l’indemnité de transport, je n’ai dépensé que deux euros quatre-vingts pour le bus.


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Dimanche 24 avril 2005

Aujourd’hui, essentiellement, j’ai dessiné. J’ai fait deux planches d’Ours du soir, espoir et j’ai fini, à l’instant, la carte d’anniversaire pour I*, qui a huit ans. J’aime bien faire les cartes d’anniversaire.

Demain, c’est ma Journée d’Appel de préparation à la Défense. Vous savez, cette journée où on est convoqué à des tests, des réunions, des séances de propagande, etc., dans une base militaire. Je me connais : je suis buté, tellement bourré de préjugés antimilitaristes que je sais déjà, à l’avance, que ça va me faire chier. Tout ce qu’ils diront sera interprété contre eux, et ne servira qu’à me faire trouver les militaires encore plus antipathiques.

Heureusement que le service militaire n’existe plus. Je ne sais pas ce que j’aurais fait. Est-ce que c’était sévèrement puni, d’être objecteur de conscience ? S’il fallait choisir entre un an d’armée ou un an de taule, j’aurais hésité. J’aurais plutôt essayé de me faire réformer. Oui, mais comment ? J’ai lu quelque part que James Dean avait évité la guerre de Corée en se faisant réformer du service militaire pour homosexualité. Les pédés américains n’allaient donc pas à la guerre ? Et pour les Français, c’était comment ?


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Samedi 23 avril 2005

J’ai écrit un poème (en vers libres). Ma (très) modeste contribution à l’art poétique.

Mon premier printemps

Ça y est, le soleil est arrivé
Ciel lumineux, douce chaleur
Les manteaux ont disparu, les pulls ont suivi
Les garçons arborent leurs manches courtes
Laissent deviner leur corps
C’est plus fort que moi, comment m’en empêcher ?
(Pourquoi m’en empêcher ?)
Je me retourne, je regarde, je me régale
Toute cette beauté, juste sous mes yeux
À ma portée, mais inaccessible
Comment font les filles pour supporter la vue des jolis garçons ?
Sont-elles de glace ?
Simplement, elles ont l’habitude
Moi, c’est mon premier printemps
Mon premier printemps depuis que je sais ce que je suis
À dix-sept ans, je m’éveille enfin !
Avant, rien
Le printemps m’était indifférent
Pourquoi l’aurais-je aimé ?
Les jupes des filles m’importaient peu
Et je ne savais pas aimer les manches courtes des garçons
Enfin, je m’éveille
À présent je sais et je me rattrape
C’est plus fort que moi
Je me retourne, je regarde, je me régale
Tous ces beaux corps sous mes yeux
Mais aucun n’est pour moi

Voilà, c’est naïf, j’espère ne pas vous avoir paru trop prétentieux. J’avais envie de l’écrire comme ça.

Aujourd’hui, c’est les vacances. Marie-Noëlle est venue, c’est l’amie de maman qui habite en Ardèche (on est allés chez elle cet été). Elles se connaissent depuis le lycée. On a été se promener tous les trois (maman, Marie-Noëlle et moi ; Juline n’était pas là) à Saint-Germain. Il faisait beau. Et il n’y avait pas que le temps qui était beau, si vous avez bien compris mon texte de tout à l’heure.

À l’Univers du livre j’ai commandé le premier volume du Journal de Fabrice Neaud. Je ne le connaissais pas avant cette semaine. J’en ai entendu parler sur un site Internet d’infos sur la BD, qui disait qu’il s’était fait virer d’une manifestation de BD à Viroflay par le maire homophobe, qui a censuré ses livres… Je me suis renseigné sur son Journal. Les dessins sont magnifiques. Les quelques cases que j’ai trouvées m’ont donné à voir une sensibilité incroyable. Ça ne doit pas être très gai, mais je veux le lire.

Je sais ce que vous pensez : « Tu vas encore lire le bouquin d’un homosexuel qui raconte sa vie. En plus, c’est un étudiant des beaux-arts, malheureux en amour, etc. Tu vas encore vouloir t’identifier. » Ben oui, et alors ? Je sais que c’est obsessionnel : ce n’est peut-être pas bien, mais je n’ai pas envie de m’en empêcher. Après tout, rien de plus normal que de vouloir lire des récits de le vie de gens qui nous ressemblent. Des récits qui nous concernent.

Au fond, je ne sais presque rien de ce Journal. Ce n’est peut-être pas le sujet principal. J’en reparlerai quand je l’aurai lu. Mais, ce jeudi, au CDI : je feuilletais Beaux-Arts Magazine et je suis tombé sur quoi ? Un reportage dessiné de Fabrice Neaud, de trois pages, sur une exposition. Ça pour une coïncidence ! C’est toujours comme ça : on voit quelque chose pour la première fois, et on le revoit partout dans les jours qui suivent. Les dessins de se reportage étaient vraiment superbes. Alors, quel que soit le sujet de son Journal, je pourrai toujours me régaler de ses dessins.


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Vendredi 22 avril 2005

J’ai déjeuné avec les habituels, plus Florian. Ce type est très sympa et marrant. On a parlé de beaux mecs (d’acteurs) et de belles nanas (des actrices, des chanteuses) et des pubs qu’on voit dans la rue avec des mecs ou des nanas à poil. Vous voyez le genre de discussion. C’était rigolo de voir M* et Florian comparer leurs points de vue. Et Florian demander son avis à B* « en tant qu’hétéro »… J’ai participé. Si ça se trouve, M* et Amandine se sont posé des questions. Mais ça m’étonnerait, car je ne crois pas avoir laissé deviner quoi que ce soit.

Hier, on a eu nos photos de classe. Ça va, je suis pas mal dessus, j’ai une bonne tête. La photo est sympa, rigolote, un peu anarchique, ça fera un bon souvenir. S* m’a prêté la sienne et, cet après-midi, je l’ai scannée pour en garder un exemplaire. Comme ça, j’ai S*, Adeline, Lisa, Amandine. Et puis, j’avoue : j’ai tiré à part la photo de B*, recardée. C’est super, parce qu’il est au premier rang, donc on le voit en entier. Il n’est pas déguisé (le connaissant, ce n’est pas étonnant) et il porte son t-shirt rouge que j’aime bien.

L’après-midi, j’ai dessiné. J’ai crayonné la deuxième planche de Ours du soir, espoir et j’en ai encré la première bande. Le tout en écoutant la radio. Tiens : ils ont annoncé que la loi sur le mariage homosexuel (et même l’adoption ! c’est exceptionnel) avait été votée en Espagne. Ce pays qui était encore un des foyers cathos en Europe est donc devenu la pays le plus progressiste sur cette question. En Belgique, si les homos peuvent se marier, ils ne peuvent pas adopter. En Espagne, si. Vivement la France. Il y a eu un commentaire du député Romero, qui est la preuve vivante qu’on peut être homo et de droite. Bon, il est de droite, mais ça va : il a aussi des combats justes (le pacs, etc.)

Ce soir, je regarde la télé. Il y a les deux seules séries que je suis, parce que maman les regarde aussi. La première, c’est PJ, où l’une des personnages est lesbienne depuis peu (c’est à la mode, alors les scénaristes suivent le mouvement). Dans la deuxième (Avocats et associés), il y a un pédé. Mais lui, on le sait depuis le début. Il est pas mal. Et je ne dis pas ça seulement parce qu’il joue un pédé. Avant de connaître la série, je l’avais vu dans d’autres téléfilms.

Demain matin, bac blanc de maths (on en fait très souvent), puis c’est les vacances.

plus tard

Je repense à un truc. Dans mon rêve de cette nuit, j’ai serré la main de Manu Larcenet. J’étais dans une grande librairie, genre Fnac. Il y avait un stand avec tous ses albums, et lui derrière. Je lui ai fait dédicacer Le combat ordinaire. C’est bête d’avoir choisi cet album, parce que je l’ai déjà. Je ne m’en suis rendu compte qu’après. J’ai donc choisi cet album, je lui ai donné, on a causé un peu. J’étais intimidé. Puis il est parti en emportant l’album, pour le dédicacer à l’intérieur du stand qui était plutôt une pièce fermée. Moi, j’attendais. C’était long. Je ne l’ai pas vu reparaître. Je suis parti.


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Mercredi 20 avril 2005

Comme la semaine dernière, j’ai été voir Yao. Je lui ai apporté mes BD (dont un exemplaire d’Anatole et les trois ours que j’avais tiré pour lui) et le sujet du concours. On a causé de mes BD, mais je ne suis resté que vingt minutes, car il avait un rendez-vous. Du coup, je ne lui ai pas parlé du concours. Je suis nul.

Je me suis fait engueuler par maman. Enfin, « engueuler » n’est pas le mot. Simplement, elle ne me comprend pas. Ce concours me pose problème, et je connais les sujets d’annales depuis des mois. Pourtant, je n’y travaille pas. Je m’y suis mis il y a dix jours seulement, mais je n’ai rien fait de bon. Je n’y arrive pas, mais je ne demande pas d’aide. Ça la dépasse. Moi aussi. Pourquoi est-ce que je suis comme ça ? De toute façon, maintenant c’est trop tard. Ça va être les vacances et je ne pourrai plus voir Yao. Ni le prof d’arts plastiques du lycée, que j’aurais pu essayer de voir aussi. Je suis incompréhensible. Pourtant, je veux réussir ce concours ! Je veux aller dans cette école.

Enfin… J’avoue que même ça, c’est un peu par défaut. Parfois, je me dis que ce n’est pas ça qu’il me faut. Et tout ce travail ! Ça me fait peur. Mais, étant donné que c’est le seul endroit où j’arrive un peu à m’imaginer, il faut que j’y aille. Il n’y a vraiment rien d’autre qui m’intéresse. Si j’échoue au concours, je vais me retrouver à la fac de lettres ! Quelle horreur. Et pourtant, je l’ai choisi : c’est le moins pire de tout ce qui peut s’étudier à la fac.

Ça m’a cassé, cette discussion avec maman sur le concours. « Discussion », c’est vite dit : c’est surtout elle qui a parlé. Je ne savais pas quoi dire. Pourquoi je ne me bouge pas ? Je ne sais pas. Alors, que voulez-vous que je réponde ?

Ça m’a cassé, alors que juste avant j’étais sur un petit nuage. Yao m’a dit beaucoup de bien de mon travail, il a apprécié mes BD. Il considère que c’est tout à fait publiable et que je pourrais chercher un éditeur. Moi, il n’en faut pas plus pour que je démarre, au quart de tour ! Je suis dans mes rêves : je me vois déjà publié à mon âge, laissant tomber mes études pour me consacrer à mon travail… Mais ça, je le garde pour moi. Je n’en parle pas à maman. Elle veut que je fasse des études. Elle a raison. D’ailleurs, je ne conçois pas de ne pas en faire. Ce ne sont que des rêves. Ce même genre de fantasme qui me prend quand C* me parle : son enthousiasme est très communicatif. Je sais que les gens qui me font ces compliments sont sincères, mais est-ce que je peux me fier à leur jugement ? Est-ce c’est réellement bon, ce que je fais ? J’ai peur de me monter la tête pour rien.

Je suis rentré à la maison tout guilleret, à chantonner dans ma tête « Je m’voyais déjà »… et maintenant, ça y est, le coup de cafard. Encore une fois, cette impression d’être écrasé. Toutes les galères qui me tombent dessus, le travail, tout me paraît insurmontable : ce fichu concours, le bac, mes préoccupations socio-identito-sexuelles, mes projets de BD qui fourmillent… Les choses se bousculent et, dès que l’une s’empare de moi, elle prend toute la place. Et les autres disparaissent. J’ai ces angoisses insurmontables : le concours est devant moi depuis des mois, il se rapproche de plus en plus vite et, au lieu de faire ce que je devrais, je me décourage et reste amorphe.

Le pire, c’est que j’en ai conscience. J’analyse, je décortique. Je le formule, je l’écris. À quoi ça rime ? Mes défauts, mes problèmes, je les retourne et j’y pense, mais je ne fais rien pour les résoudre. Je me complais dedans. C’est nul. Et voilà : encore, je l’écris ! Mais arrête donc ! Tu consignes tous ces trucs dans le journal, mais tu ne changes rien ! Tu perds ton temps. C’est vain.

Je vais arrêter là. Je vais bosser un peu. J’ai un oral d’espagnol demain : c’est le cadet de mes soucis.

Une dernière chose : je colle sur cette page le Riri le Clown du 29 mars. Je replante le contexte : ce jour-là, B* tirait une tronche terrible, qui m’a fichu le cafard toute la journée. Il n’a pas dit un mot pendant l’heure du déjeuner. Je ne pouvais pas le regarder, tellement ça me rendait triste. Je lui ai envoyé ce Riri, accompagné d’un mail qui disait que, s’il allait mal, il fallait qu’il en parle ; à moi ou à qui il voulait, mais il fallait faire quelque chose. Et j’ai reçu une réponse. Pour la première fois ! Une vraie ! De quatre lignes. Un exploit. Il me disait qu’il n’était pas déprimé, qu’il faisait seulement la gueule parce qu’il avait un mal de crâne terrible. Je m’étais trompé : ça m’a rassuré. Mal à la tête, à cause d’un ballon de basket reçu dans la gueule. Ah, bon ! À vrai dire, j’avais remarqué une marque rouge sur son visage : sous l’œil. Ça m’avait fait un drôle d’effet, cette tronche qu’il arborait, ces yeux tristes, ce visage sombre, et cette marque. Il est très beau quand il est triste. Et mystérieux, ce qui le rend plus séduisant encore.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 19 avril 2005

Ce matin, B* m’a parlé ! à moi ! seul ! C’est rare. Il m’a dit : « Ben alors, j’ai plus de nouvelles de toi ? Je reçois plus rien. J’en déduis que tu vas bien. »

Il m’a dit qu’il aimait bien mes Riri le Clown et la prose fantaisiste qui les accompagne. Alors je lui ai envoyé un long, long, long mail, pour déconner. Parce que ça me plaît d’écrire. B* m’avait dit que mes mails avaient ça de bien qu’ils lui donnaient de la lecture… d’où cette tartine de texte.

J’ai signé Toto. C’est lui qui m’appelle comme ça. Allez savoir pourquoi. Il est le seul à m’appeler Toto, et pas Antonin ou Anto. Tant mieux. J’aime bien ça.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.