Lundi 9 mai 2005

C’était donc la rentrée. Une petite rentrée sympatoche. L’événement du jour, s’il en fallait un, ce pourrait être : j’ai dit à M* que j’étais homo. Une bonne chose de faite. Bon, je raconte.

Ce midi, j’ai mangé avec les habituels, et Florian en plus. Ça arrive de plus en plus souvent. Après, on rentre en cours. Et Marine me dit : « Je ne savais pas qu’il était homo, le copain de S*. Ça m’a surpris. » À la fin de la journée, à 17 heures, je l’ai attendue à la sortie du cours d’espagnol. Alors que d’habitude, je me barre. Au moment où elle va vers le garage à vélos, elle me dit : « À demain » et je lui dis : « Non, attends, je t’accompagne. » Elle : « Ah bon ? » Moi : « Oui, j’ai envie de te cause de quelque chose d’un peu sérieux. » Alors, je lui ai dit : « Tout à l’heure, tu m’as dit que tu avais été étonnée de savoir que Florian était homo. Alors ça te surprendrait encore plus, peut-être, de savoir que je le suis aussi. » Effectivement : elle est surprise. Et voilà. On a blablaté cinq minutes et zou, à demain, au revoir.

Je disais donc : on a mangé avec Florian. Après la cantine, j’ai causé avec S* et lui. On a parlé cinéma. Il a demandé si c’était vrai que dans le dernier Almodóvar (La mauvaise éducation) les scènes de sexe étaient si crues et montrées. Je lui ai confirmé qu’il y avait une scène de sodomie plus que suggérée, et que sur grand écran ça faisait bizarre. Il a dit qu’il avait beaucoup aimé Crustacés et coquillages, que c’était très drôle. J’aurais voulu voir ce film, mais il ne passait nulle part autour de chez moi : ni à Saint-Germain, ni à Marly, ni au Vésinet, ni à Chatou. C’est une comédie de Ducastel et Martineau, un couple gay. Des trucs qui partent dans tous les sens : tout le monde trompe tout le monde, les homos ne sont pas ceux qu’on croit, ça couche avec n’importe qui. La bande-annonce m’avait fait rigoler. Surtout, Florian a dit qu’il connaissait le jeune acteur qui joue un gay dans le film ; et qu’il avait couché avec lui. Hum ? Vraiment ?

S* m’a rendu Depuis que je sais ce que je suis. Elle a trouvé ça « émouvant » (je cite). Elle s’est reconnue, à un moment : la fille qui dit : « Oh, ce mec trop mignon, il est homo, quel gâchis ! » Elle avait dit ça à propos de Florian. J’avais trouvé ça bête. J’ai fait une page là-dessus.

Je l’ai prêté à B*.

Demain matin : mon concours ! Argh ! Ce soir avec maman, on a réfléchi à celui des quatre sujets qui me posait problème et, finalement, on a trouvé de bonnes idées. Maintenant, stop : je n’y pense plus. J’ai préparé mon matériel.

Demain, j’irai aux deux premières heures de cours, parce que c’est histoire : je n’ai pas intérêt à rater. Puis je rentre à la maison à 10h30, et je pars à midi pour arriver là-bas à 13h30. C’est au métro République.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Dimanche 8 mai 2005

Vendredi, j’ai été à la bibliothèque du Vésinet pour me promener. Aérer mes neurones. Les pauvres, ils n’étaient pas sortis depuis deux jours.

Arf. J’écris mal, ce matin. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la main qui tremble.

À la bibliothèque, j’ai rencontré Camille. Puis Arthur. Alors on a traîné un peu, on a passé du temps ensemble. On a parlé bouquins, avec Camille. Je n’ai rien emprunté. Ça m’a sorti, c’est tout.

J’ai dessiné. La onzième et dernière planche d’Ours du soir, espoir.

J’ai fini Moins que zéro. C’est terrible. De plus en plus sordide. Et toujours raconté sur le même ton neutre, dérangeant. Le narrateur est assez malsain, et on entre dans sa peau. Ils sont tous complètement décadents et d’une lucidité effrayante. C’est impressionnant : un petit roman qui n’a l’air de rien, mais très puissant. Et l’auteur l’a écrit à vingt ans.

J’ai commencé Retombées de sombrero de Richard Brautigan, terminé hier soir. De lui, j’avais lu Un privé à Babylone qui m’avait fait bien rire. Dans Retombées de sombrero, il ne se passe pas grand chose, mais pourtant ça tient éveillé. Deux récits sont menés en parallèle : l’histoire de l’auteur qui se retrouve seul chez lui, un soir, après que sa femme l’a quitté ; et l’histoire d’un début de roman déchiré dans sa corbeille à papier, qui choisit de poursuivre sa vie seul. Ça donne un récit complètement loufoque qui tourne au massacre. Alterné avec la tristesse de l’auteur, seul chez lui.

Ça m’a donné envie d’écrire ! Les phrases courtes, simples, et d’une puissance implacable de Bret Easton Ellis. Et les digressions loufoques, alliées à ce principe d’alternance des deux récits, chez Brautigan. Tout ceci est très réjouissant. Alors, j’ai commencé un roman, ou une nouvelle, je ne sais pas. Ça fera sans doute une cinquantaine de pages.

C’est un récit qui alterne, dans ses chapitres, trois histoires : on suit trois personnages différents. Lucien, un type normal qui va acheter son pain à la boulangerie. John, le maître du monde, désespéré car sa femme l’a largué. Et Vladimir, un cosmonaute en mission sur ISS. Tout se passe simultanément, en une heure. Et à la fin de l’histoire, paf : la fin du monde. Le lecteur le sait dès le début. D’où : suspense. On pense que c’est John, le maître du monde, qui va déclencher sa fin, parce qu’il l’a décidé et qu’il a tout préparé. Mais au dernier moment, surprise ! Ça n’arrive pas comme il l’avait prévu.

Attention, je ne me prends pas au sérieux quand j’écris ça. Je sais que c’est bourré de maladresses. Je m’en fous : je l’écris juste pour rigoler. Ça fera vingt-huit chapitres, normalement. J’ai écrit le huitième ce matin (ce sont des chapitres très courts).

Dans deux jours, c’est ce fichu concours. Ça me fait peur. J’hésite entre deux attitudes. Soit j’évite d’y penser, j’essaie d’être cool, zen. Le risque, c’est de me préparer au dernier moment et d’aller à la catastrophe. Soit j’y pense : et donc, je me prépare. Et j’angoisse. Et je culpabilise de ne pas m’être assez préparé (c’est très vrai et très con). Et donc, je risque de passer deux jours infernaux de stress, et de ne pas en dormir la nuit.

Au fait, j’ai été à la boulangerie hier : elle a rouvert. La boulangère habituelle était là. Ce n’est donc pas elle qui est morte.

Qu’ai-je fait d’autre ces derniers jours ? En vrac. J’ai appelé Club Internet parce que je ne pouvais plus me connecter depuis deux jours. J’ai vu Les triplettes de Belleville, j’ai trouvé ça très drôle et les dessins superbes. J’ai trié mes cours de maths parce que ça s’accumulait dans mon classeur et c’était bordélique. J’ai zappé un ou deux chapitres du Journal d’un inconnu de Cocteau parce que ça m’ennuyait (mais le reste, j’ai aimé). J’ai vu aussi le film Brodeuses. J’ai cassé le tuyau de l’aspirateur et l’ai réparé avec du gros scotch. J’ai lavé les carreaux de ma chambre qui en avaient bien besoin. J’ai fait des tas de trucs insignifiants, pensé à des tas de choses sans importance, et cette liste en est un bon résumé.

Au fait : « Ne pas se raser les antennes », ça doit vouloir dire : ne pas abolir son sens critique, sa perception, sa faculté de juger. Parce que les antennes sont des organes sensitifs, sensoriels. Indispensables pour se repérer, se diriger, comprendre. Il ne faut pas les raser, pour ne pas être un légume passif.

Je ne me sens pas très bien aujourd’hui. Ces derniers jours, j’avais un bon moral, mais là je suis bizarre. Pas à l’aise. Un peu inquiet. Pas la conscience tranquille. Je ne me sens pas prêt. C’est la rentrée demain, et ça me semble irréel. Je ne veux pas être déprimé ou angoissé. J’ai peur.

Je ne veux pas être trop insouciant, parce que j’ai ce concours. Et le bac. Je n’ai presque pas travaillé pendant les vacances. Je n’ai pas envie de travailler. Je n’ai pas envie de grand chose.

Si : j’ai des tas d’envies. De dessin. D’écriture. De BD. Je suis comme un fou quand je me lance dans une idée. Et ensuite, quand je me pose, je trouve ça tellement dérisoire… voire pathétique. Le pauvre type, seul, qui s’emmerde, qui n’a pas d’amis à voir, qui est triste, et qui se réfugie dans ses BD. Pour s’occuper. Pour rêver. Pour ne plus penser aux choses désagréables. Pour se couper du monde.

Encore un truc. Je pensais intituler mon roman / nouvelle / récit (choisissez le meilleur terme) : Une heure avant la fin du monde. Je vois que ce titre est déjà pris. Il y a un mec qui a appelé son bouquin comme ça. À chaque fois (pour mes BD aussi), je vérifie en tapant le titre dans Google. Là, ce bouquin existe. Ça me gêne. Mais je ne me laisse pas démonter : je vais l’intituler Dans une heure la fin du monde ou Dans moins d’une heure la fin du monde, et ce sera même mieux. Mon titre sera meilleur que celui de l’autre mec (qui est sûrement très talentueux par ailleurs).

Plus tard

Ça y est, Ours du soir, espoir est terminé. J’ai dessiné la dernière planche et la couverture. C’est bête, mais je ne suis pas pressé de le montrer à maman. Au contraire. J’appréhende un peu. C’est bête, hein. À cause des trois dernières planches. Celles où Anatole dit qu’il est pédé.


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Jeudi 5 mai 2005

Hier, j’ai acheté Têtu. Vous vous rendez compte ? Vous savez, c’est le magazine gay. J’avais envie de voir à quoi ressemblait un magazine gay, mais je n’aurais pas été jusqu’à l’acheter. Mais là, c’est un numéro spécial (pour le centième, ou pour les dix ans, je ne sais plus) et il y a des portraits et interviews de tas de personnalités. J’avais repéré ce numéro depuis quelques jours (la couverture est affichée sur tous les kiosques), mais j’ai pensé que je n’oserais jamais l’acheter. Je suis donc allé dans une presse où je ne vais jamais. C’était lundi. J’avais un alibi : acheter le programme télé. Mais je me suis dégonflé au dernier moment. Je suis reparti avec mon TV Grandes Chaînes et c’est tout. Alors, hier, j’ai pris mon courage à deux mains (voire trois) et j’y suis retourné. Mon nouvel alibi : Studio. Il y avait du monde. J’ai pris Têtu, d’un geste sûr et furtif. J’ai été à la caisse et j’ai demandé s’ils avaient Studio. Le gars me dit qu’il ne l’a pas. Tout en discutant de Studio sur le ton le plus anodin possible, je tends mon magazine et je paie. Le gars ne sourcille pas (évidemment, il s’en fout). Et voilà : moi, j’étais en train d’acheter un canard sous-titré « le magazine des gays et des lesbiennes » avec un mec à poil sur la couverture, comme ça, l’air de rien ? Je n’en revenais pas. Le gars, très professionnel, me l’a glissé dans un sac Télérama (excellente idée), alors qu’il ne donne pas de sac d’habitude. Sur ce, je dis « Je reviendrai » (pour Studio) et voilà. Vous devez me trouver ridicule d’être fier d’un détail aussi anodin. Ce dont je suis fier, c’est d’avoir osé faire ce que j’avais prévu de faire, sans me dégonfler.

Alors, ce magazine. Ça a l’air pas mal. Il y a des photos, hum… je ne crois pas que j’afficherai le poster central dans ma chambre ! Les articles sont intéressants, mais ce sont les interviews qui m’intéressent le plus. Le reste, je ne m’y reconnais pas tellement. Je ne fais pas partie de leur « cible », comme on dit. Je ne suis pas un « gay » comme ceux-là. Je suis juste un jeune homo, qui ne me reconnais pas dans ce type de communauté. Ça ne m’empêche pas de trouver ça très intéressant.

L’après-midi, S* est venue. Deux heures seulement (son emploi du temps est toujours très, très serré). Je lui ai prêté Depuis que je sais ce que je suis. Elle m’a dit que ça l’intéressait. Je suis content ! Elle va apprendre des choses sur moi !

Puis, j’ai dessiné Anatole. Aujourd’hui aussi. J’ai terminé la planche 10 : c’est celle où j’arrive enfin dans le vif du sujet. Ensuite, la planche 11 part un peu en vrille. Enfin, à la planche 12, Anatole se réveille, car c’était un rêve.

À part dessiner, qu’ai-je fait aujourd’hui ? J’ai liquidé cette saloperie de devoir de maths.

Mon concours pour Duperré, c’est dans cinq jours ! Il faut que je me prépare encore. Je n’ai rien fait, depuis la fois où on a étudié les deux sujets avec maman.


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Mardi 3 mai 2005

Un dimanche tranquille. Il faisait beau. J’ai glandouillé. J’ai vaguement dessiné Anatole. J’ai lu un peu : le Journal d’un inconnu de Cocteau. Comme ce n’est pas un roman, je me suis permis de commencer un autre bouquin en même temps : Moins que zéro de Bret Easton Ellis, l’auteur des Lois de l’attraction. C’est encore une histoire d’étudiants américains, fils à papa, qui se font chier, qui se traînent d’une soirée à l’autre, qui vont mal, qui se droguent. C’est décadent, c’est sexe, drogue et rock’n’roll. C’est passionnant et effrayant : la jeunesse qui se fout en l’air. Le style est tout simple, droit au but, souvent drôle.

Hier, lundi, maman travaillait. Avec Juline, on a fait du shopping, hu hu. On a été aux Halles. Elle m’a forcé à prendre des fringues que je n’aurais jamais choisies, et elle a eu raison. Je suis d’un classicisme terrible : ce n’est plus de la sobriété, c’est carrément insignifiant. Dès qu’il y a un truc, un motif, je me dis que ce n’est pas pour moi, que ça ne m’ira pas. Finalement, j’ai deux t-shirt sympas (mais pas trop fantaisistes non plus) et une chemise. Je n’ai pas trouvé le pantalon que je voulais.

Aujourd’hui, on était seuls aussi. J’ai regardé le film Orphée que j’avais enregistré. C’est fascinant. Tout ce que fait Cocteau est immédiatement reconnaissable. Il y a une atmosphère très étonnante dans ce film. Et les trucages, j’adore ! Les mouvements en marche arrière, par exemple, créent un rythme vraiment surprenant. Comme dans La belle et la bête : tout est dans cette ambiance si particulière. On est forcément piégé, on est obligé de le regarder jusqu’au bout.

Son livre que je lis en ce moment, ce sont des pensées, des réflexions. C’est souvent fondé sur des petites anecdotes et, à la fois, c’est très profond. Je ne l’ai pas fini, mais j’ai déjà lu la partie « D’une conduite », vers la fin : sur six pages, une succession de maximes, de préceptes, d’aphorismes pour définir une morale, une ligne de conduite. C’est génial. Tout me parle, me correspond parfaitement. J’aimerais les suivre. Il n’y a aucune de ces phrases que je rejèterais. Une seule me laisse perplexe : la première. « Le matin ne pas se raser les antennes. » Ça m’a fait rigoler. J’ai d’abord supposé que ce n’était qu’un bon mot, mais ce serait surprenant que ce ne soit que ça. Il y a forcément un sens. Je vais y réfléchir.

À l’Univers de livre, ils n’ont toujours pas reçu ma commande : le Journal de Fabrice Neaud. Ça a foiré, ils ont relancé la commande aujourd’hui. Je devrais l’avoir dans une semaine.

Juline est partie en fin d’après-midi pour rejoindre son copain. Ils vont passer deux jours ensemble. C’est super. Elle en a, de la chance. Il s’appelle ***. Oui, c’est vrai, au fait : je n’en parle jamais. Avant, elle était avec ***, ça a duré presque un an, je crois. Maintenant, elle est donc avec ***. C’est un mec qu’elle a rencontré cet été, avec ses copines, en vacances à Torreilles (c’est à côté de Perpignan). Il habite près de Créteil. C’est rare, de continuer à voir ses amis de vacances… Depuis peu, ils ne sont plus seulement amis. Il est venu ici, une fois. Il m’a l’air très bien. Le mec cool, à l’aise, sympa, plutôt beau gosse en plus. Le genre qui joue de la guitare sur la plage, vous voyez ?


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Samedi 30 avril 2005

Jeudi, je dessinais peinard Anatole. J’ai terminé la planche 7. Ça avance, mais pas vite, parce que je soigne le dessin. Tout à coup, j’ai eu une nouvelle envie ! Envie de me mettre en scène dans une BD, de dessiner des choses vécues, de mettre en images des anecdotes de ce journal par exemple. Ce n’est pas nouveau comme idée : je l’ai déjà fait, mais c’était trop prétentieux. C’était en grand format, à la plume, etc. Là, c’est dessiné très rapidement (vingt minutes par planche), au feutre, sans crayonné préalable, au format A4.

Et ça parle de quoi ? Devinez. Mon homosexualité, bien sûr. Il y a une introduction et une conclusion de deux pages chacune et, entre les deux, seize histoires d’une page. Soit vingt pages. La première a été dessinée jeudi soir, la dernière hier après-midi. Tout a été bouclé en moins de deux jours. Ça m’a pris subitement et ça a monopolisé mon esprit jusqu’à ce que j’ai fini. J’ai eu du mal à m’endormir, je ne pensais qu’à ça.

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Mercredi 27 avril 2005

Hier après-midi, chez S*, on a papoté de tout, de rien. Ce n’est que lorsque nous nous voyons comme ça, hors du lycée, que nous pouvons parler de choses plus intéressantes, plus personnelles.

Aujourd’hui, j’ai dessiné (pour changer). J’ai fini la planche 5 et crayonné la planche 6. Ça avance. Je suis content de mon travail. Ça va être plutôt bon. J’ai aussi travaillé un peu le concours, avec maman. On a étudié le problème ensemble, on a sorti quelques idées faisables. Ça se précise. Je n’ai pas travaillé, en revanche, sur tout ce qui concerne le lycée, le bac, ce genre de choses…

Je vais bien, en ce moment. J’ai la pêche. Je suis content de ce que je fais, et même – ce qui est plus rare – de ce que je suis. Je me supporte plutôt bien, et même je m’apprécie ! Je suis un type pas mal, en fait.

La vie est belle. Ne pas penser au futur proche désagréable, sans sombrer à l’inverse dans une insouciance exagérée. Vivre cool, quoi.

Plus tard

Je me suis replongé dans les bouquins de Craig Thompson. C’est vraiment beau. Je pourrais passer des heures à feuilleter ses livres, à regarder ses dessins magnifiques. Ça me bouleverse, ils sont si justes, si élégants, si pleins de sensibilité et d’émotion. Quand je vois les six cents pages de Blankets, je pense au boulot de fou que ce doit être. Chaque case est une merveille. C’est à pleurer.


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Mardi 26 avril 2005

Voilà, j’ai donc eu ma Journée d’Appel hier. J’avais apporté un carnet pour m’occuper. J’agrafe les pages à la suite de celles-ci. Ensuite, le soir, on a été tous les trois à la pizzeria de Saint-Germain et on a bien rigolé. J’aime les soirées comme ça.

pages agrafées

9 heures moins le quart… « Qu’est-ce que je fous là ? » : c’est la question qui transparaît sur le visage de tous les jeunes qui sont ici… Ambiance sinistre. On attend.

On nous propose gentiment un petit déjeuner : croissants et jus d’orange. Non, merci, ça ne me dit rien.

À 9 h 10 (dix minutes en retard), on entre. Chacun a une place attribuée. Les trois militaires qui s’occuperont de nous se présentent. Je n’ai pas retenu leur grade, j’avoue ne rien y connaître. Il y a un réserviste, qui a sorti le bel uniforme rien que pour nous. Il a l’air assez gradé. C’est un petit rigolo. Il y a une nana, de la marine, quelque chose comme lieutenant. Et il y a un sous-fifre, qui n’interviendra pas. Il n’est là que pour distribuer et ramasser les feuilles. Chacun à sa place ! C’est un jeune. Habillé autrement, il ne serait pas trop mal. Mais les militaires, c’est pas mon genre : le pantalon de treillis et les bottes, c’est pas seyant. Les gradés par contre, ils sont bien dans leur uniforme classieux, la belle veste et tout. Mais ça reste un uniforme.

Nous aussi, on doit se présenter. Nous sommes quarante-cinq et, chacun notre tour, nous déclinons notre nom, notre âge, et ce qu’on fait dans la vie. C’est pour faire connaissance, pour briser la glace. Peine perdue : l’ambiance reste assez sinistre. Et ce n’est pas moi qui engagerai la conversation, vous me connaissez.

Ah ! On entre dans le vif du sujet. On nous montre un DVD sur la citoyenneté. Les banalités habituelles. Remarquez, c’est toujours utile. C’est le rigolo qui fait les commentaires, puis qui pose les questions. Il aimerait bien qu’on participe un peu. Mais, à part un, on reste amorphes. Moi, j’ai fini par répondre à une question à un quiz : l’âge minimum pour se présenter à une élection municipale, c’est dix-huit ans. Super. Il m’offre un crayon avec le logo JAPD et « Ministère de la Défense ». Je l’avais déjà, puisqu’on en donne d’office un à chacun. Mais c’est pour motiver les troupes.

10 h 10. Pause. On sort, mais quasiment personne ne parle. C’est long, cinq minutes dans ces conditions.

On rentre. Ce sont les tests de français, d’une difficulté inouïe. Le premier consiste à indiquer si deux mots se prononcent de la même manière : « maison » et « mézon », oui ; « arbre » et « artre », non. Le deuxième, on doit dire si un mot existe ou non : « lapin », oui ; « pijjul », non. Au début, ils nous prennent pour des cons ; à la fin, j’admets qu’on puisse hésiter, par exemple sur « simiesque ». Certains des mots inventés sont rigolos, on se croirait chez Boris Vian. J’avoue, c’est bien trouvé. Ensuite, les tests de compréhension de base : lecture d’un programme de cinéma, et questions sur un extrait d’Un sac de billes.

On reprend le DVD. Cette fois, c’est la nana de la marine qui fait le speech. Les différentes missions de l’armée. On n’apprend pas grand chose, on s’ennuie pas mal. Deux fois, la nana nous lance un « On est contents d’être là » enthousiaste et ironique. Bon, ils se rendent compte qu’on se fait chier, c’est au moins une bonne chose : ils sont lucides.

Midi moins le quart. On va manger. La bouffe est pas mal, ça va. Je m’installe à côté de deux filles qui se connaissent et qui discutent, mais on n’échange pas un seul mot. Je mange vite et je sors. Il faut attendre jusqu’à 13 heures. Alors j’attends. Je vais à l’arrêt de bus pour voir les horaires du retour. À l’aller, maman m’a accompagné en voiture.

Puis je vais m’assoir seul dans un coin, à l’écart. Et j’écris.

À 13 heures, ce sera une initiation au secourisme avec la Croix-Rouge. Ça au moins, c’est utile. Puis, une présentation des différents métiers de l’armée. Peut-être que des pigeons se laisseront monter la tête et seront tentés par une carrière… Des paumés, sans diplôme, qui voient là la seule issue possible. C’est malheureux.

Dans mon groupe, il y a une fille qui a prévu d’intégrer l’armée. Sinon, les autres s’en foutent. Et quelques uns (les seuls qui parlent) critiquent et crachent sur l’armée. C’est amusant. Parmi eux, un type genre baba cool qui plane en permanence ; et une pseudo-racaille versaillaise (ça existe donc !)… Ceux-là se sont regroupés dès le début. Affinités électives. On y cause cannabis. D’ailleurs, on nous l’a rappelé : pas de pétard dans la base ! Ne pas provoquer le gendarme sur son territoire ! Bien sûr, il y a toujours des cons pour le faire. Juline m’avait raconté ça, pour sa propre Journée d’Appel.

17 h 30. Ça y est, c’est fini. Depuis plus d’une heure. Là, je suis à Versailles, devant la gare des Chantiers, j’attends mon bus pour Saint-Germain. L’après-midi a été plus sympa. Grâce au secourisme sans doute. Quand on doit manipuler un mec pour le mettre en « position latérale de sécurité », ça crée des liens (le bouche-à-bouche était sur des mannequins, par contre). J’étais avec un petit gros baraqué, genre à qui il faut pas chercher des emmerdes, mais l’air sympa en même temps. Et puis, le moniteur de la Croix-Rouge était très bien. C’est une initiation très basique, mais c’est déjà ça d’utile.

Présentation des métiers de l’armée. La nana a discuté avec celle qui veut entrer dans l’armée, pour partager ses expériences. Finalement, ils sont sympathiques ces militaires… Je n’aime pas leur uniforme, mais eux-mêmes sont des gens assez normaux.

On nous a remis nos diplômes. Je vais sûrement l’encadrer…

Puis, il a fallu attendre une demi-heure le bus qui nous amène à la gare des Chantiers. Là, enfin, un peu de contact s’est établi. Dans le bus aussi. J’ai échangé quelques phrases avec un mec. J’ai fait le trajet avec trois, quatre types. Le mec regrettait de ne pas avoir pris le numéro de téléphone de quelques « gazelles » (le mot est de lui), mais « une de perdue, dix de retrouvées ». Après quelques considérations sur la grande utilité de cette journée, notre bus est arrivé à destination. J’imagine qu’ils ont pris le train. Moi, j’attends mon bus. Je me suis acheté le Psikopat au kiosque de la gare, pour patienter. C’est l’armée qui me paie mon magazine, en fait : sur les huit euros de l’indemnité de transport, je n’ai dépensé que deux euros quatre-vingts pour le bus.


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Dimanche 24 avril 2005

Aujourd’hui, essentiellement, j’ai dessiné. J’ai fait deux planches d’Ours du soir, espoir et j’ai fini, à l’instant, la carte d’anniversaire pour I*, qui a huit ans. J’aime bien faire les cartes d’anniversaire.

Demain, c’est ma Journée d’Appel de préparation à la Défense. Vous savez, cette journée où on est convoqué à des tests, des réunions, des séances de propagande, etc., dans une base militaire. Je me connais : je suis buté, tellement bourré de préjugés antimilitaristes que je sais déjà, à l’avance, que ça va me faire chier. Tout ce qu’ils diront sera interprété contre eux, et ne servira qu’à me faire trouver les militaires encore plus antipathiques.

Heureusement que le service militaire n’existe plus. Je ne sais pas ce que j’aurais fait. Est-ce que c’était sévèrement puni, d’être objecteur de conscience ? S’il fallait choisir entre un an d’armée ou un an de taule, j’aurais hésité. J’aurais plutôt essayé de me faire réformer. Oui, mais comment ? J’ai lu quelque part que James Dean avait évité la guerre de Corée en se faisant réformer du service militaire pour homosexualité. Les pédés américains n’allaient donc pas à la guerre ? Et pour les Français, c’était comment ?


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Samedi 23 avril 2005

J’ai écrit un poème (en vers libres). Ma (très) modeste contribution à l’art poétique.

Mon premier printemps

Ça y est, le soleil est arrivé
Ciel lumineux, douce chaleur
Les manteaux ont disparu, les pulls ont suivi
Les garçons arborent leurs manches courtes
Laissent deviner leur corps
C’est plus fort que moi, comment m’en empêcher ?
(Pourquoi m’en empêcher ?)
Je me retourne, je regarde, je me régale
Toute cette beauté, juste sous mes yeux
À ma portée, mais inaccessible
Comment font les filles pour supporter la vue des jolis garçons ?
Sont-elles de glace ?
Simplement, elles ont l’habitude
Moi, c’est mon premier printemps
Mon premier printemps depuis que je sais ce que je suis
À dix-sept ans, je m’éveille enfin !
Avant, rien
Le printemps m’était indifférent
Pourquoi l’aurais-je aimé ?
Les jupes des filles m’importaient peu
Et je ne savais pas aimer les manches courtes des garçons
Enfin, je m’éveille
À présent je sais et je me rattrape
C’est plus fort que moi
Je me retourne, je regarde, je me régale
Tous ces beaux corps sous mes yeux
Mais aucun n’est pour moi

Voilà, c’est naïf, j’espère ne pas vous avoir paru trop prétentieux. J’avais envie de l’écrire comme ça.

Aujourd’hui, c’est les vacances. Marie-Noëlle est venue, c’est l’amie de maman qui habite en Ardèche (on est allés chez elle cet été). Elles se connaissent depuis le lycée. On a été se promener tous les trois (maman, Marie-Noëlle et moi ; Juline n’était pas là) à Saint-Germain. Il faisait beau. Et il n’y avait pas que le temps qui était beau, si vous avez bien compris mon texte de tout à l’heure.

À l’Univers du livre j’ai commandé le premier volume du Journal de Fabrice Neaud. Je ne le connaissais pas avant cette semaine. J’en ai entendu parler sur un site Internet d’infos sur la BD, qui disait qu’il s’était fait virer d’une manifestation de BD à Viroflay par le maire homophobe, qui a censuré ses livres… Je me suis renseigné sur son Journal. Les dessins sont magnifiques. Les quelques cases que j’ai trouvées m’ont donné à voir une sensibilité incroyable. Ça ne doit pas être très gai, mais je veux le lire.

Je sais ce que vous pensez : « Tu vas encore lire le bouquin d’un homosexuel qui raconte sa vie. En plus, c’est un étudiant des beaux-arts, malheureux en amour, etc. Tu vas encore vouloir t’identifier. » Ben oui, et alors ? Je sais que c’est obsessionnel : ce n’est peut-être pas bien, mais je n’ai pas envie de m’en empêcher. Après tout, rien de plus normal que de vouloir lire des récits de le vie de gens qui nous ressemblent. Des récits qui nous concernent.

Au fond, je ne sais presque rien de ce Journal. Ce n’est peut-être pas le sujet principal. J’en reparlerai quand je l’aurai lu. Mais, ce jeudi, au CDI : je feuilletais Beaux-Arts Magazine et je suis tombé sur quoi ? Un reportage dessiné de Fabrice Neaud, de trois pages, sur une exposition. Ça pour une coïncidence ! C’est toujours comme ça : on voit quelque chose pour la première fois, et on le revoit partout dans les jours qui suivent. Les dessins de se reportage étaient vraiment superbes. Alors, quel que soit le sujet de son Journal, je pourrai toujours me régaler de ses dessins.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.