Mercredi 23 février 2005

Ce matin au réveil, je monte mon volet et… oh ! Tout ce blanc ! C’était beau. Il a beaucoup neigé et, à présent, un beau soleil.

Ce midi, j’ai eu envie de regarder le journal télévisé pour voir des images de Paris sous la neige… Ces rabat-joies ne parlent que des problèmes de circulation que ça engendre. Ce que je m’en fous, alors !

Quand je suis sorti ce matin, c’était beau et il ne faisait même pas froid. J’ai été chez le coiffeur, ça faisait longtemps. Ma coupe « en brosse » n’en était plus vraiment une. Maintenant, c’est très court. Peut-être un peu trop, mais c’est voulu : ça repousse tellement vite, alors, quand je les fais couper, c’est pour de bon. Le problème, c’est la première semaine : ça fait vraiment court, limite militaire : une tignasse beatnik serait plus en accord avec moi-même, mais ce n’est pas mon style. Je suis très passe-partout.

Comme la coiffeuse avait du retard, j’ai dû patienter en feuilletant Paris Match et L’Express. Dans L’Express j’ai lu que le Canada allait être le troisième pays à autoriser le mariage homosexuel (après la Belgique et les Pays-Bas). Plus loin dans le magazine, ce chiffre (que j’avais déjà lu ailleurs) : le taux de suicide chez les jeunes homos est de sept à dix fois supérieur à celui des hétéros. Ça ne m’étonne pas. Moi aussi, j’y ai pensé. Quand je dis que « j’y ai pensé », ça ne veut pas dire que j’ai envisagé de le faire, mais que je me suis posé la question. C’est vrai, quoi : si je suis malheureux, pourquoi ne pas me supprimer ? Ça pourrait être une solution. Mais j’ai réfléchi une seconde et je me suis rendu compte que le suicide, très peu pour moi. J’ai trouvé quatre raisons.

Un. Je suis malheureux maintenant, mais peut-être ne le serais-je plus, plus tard. Je ne crois pas au bonheur, mais je me dis que rien n’est joué d’avance. Je peux avoir une vie formidable. Si ça se trouve, j’aurai toujours une vie merdique, mais rien n’est certain. Dans le doute, autant essayer. On n’a qu’une vie, alors autant aller jusqu’au bout, pour voir comment c’est.

Deux. Se suicider, c’est valable si je n’attends rien de la vie. Moi, il m’arrive d’être malheureux, mais je ne suis pas désespéré. J’ai même un projet passionnant et ambitieux pour ma vie : faire de la BD, devenir un artiste reconnu. Il se trouve, en plus, que je crois avoir les moyens d’y parvenir. Je pense que j’ai un certain talent. Ce serait dommage de le gâcher. Dans une autre vie, j’aurais pu avoir l’ambition, mais pas le talent ; je pense avoir les deux, je dois en profiter. Je pense pouvoir faire quelque chose de bien de ma vie, même si aujourd’hui elle n’est pas terrible.

Trois. Des gens m’aiment. Si je me supprime, ça leur fera de la peine. Pire : ils culpabiliseront. C’est toujours comme ça quand quelqu’un se suicide, surtout un jeune. Je ne veux pas infliger ça à ma mère, qui est franchement formidable avec moi. Ni à ma sœur. Ni à mes amis – car j’ai la chance d’en avoir.

Quatre. Si je me tue, pour quelle raison le ferai-je ? À cause d’un malaise profond et généralisé ? certes, mais surtout à cause de mon homosexualité. Et alors ? Il n’y a pas déjà assez d’homos suicidés comme ça ? Un homo ne pourrait pas vivre heureux, il devrait se supprimer ? Pourquoi donc ? Ça donnerait raison aux homophobes : si je suis malheureux, c’est parce que je ne suis pas normal ; si je me tue, c’est parce que c’était la meilleure chose à faire.

Vous voyez : j’ai de bons arguments. D’autant plus que, si je voulais me tuer, je ne sais pas comment je m’y prendrais, du point de vue technique. Me pendre ? C’est trop long, trop douloureux, on agonise pendant de longues secondes ou minutes, c’est affreux. Se noyer, c’est pareil. Se tailler les veines aussi, mais en plus c’est dégueulasse, on nage dans son sang – moi qui n’en supporte pas la vue… Et puis, il faut réussir à se taillader : j’ai trop peur de la douleur. Les médicaments, c’est trop risqué. On ne sait pas ce que ça peut faire. On peut se rater et garder des séquelles toute sa vie. Comme quand on se jette par la fenêtre : si on se rate, on est toujours aussi malheureux, mais en plus on est handicapé. Se jeter sous un train ? Et traumatiser le conducteur, le culpabiliser, lui faire faire des cauchemars ? Il faut se suicider sans emmerder personne. Le gaz, c’est dangereux, on peut faire sauter l’immeuble. Le mieux serait un coup de revolver, mais je n’en ai pas. Et même : c’est pas si terrible, en fait, parce qu’il faut penser à la personne qui me découvrira. Il faut rester présentable. Si j’ai le crâne explosé, c’est horrible.

Tout ça pour dire que je suis encore en vie pour un bon bout de temps, si tout se passe bien.

C’est dingue comme je me sens bien en ce moment (relativement à avant, je veux dire ; car je ne crois pas au bonheur dans l’absolu).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

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