Samedi 26 février 2005

J’ai laissé tomber Le mystérieux poisson rouge. C’est trop long, trop compliqué, trop prétentieux. Je veux faire quelque chose de plus léger. Dans Le poisson rouge, j’ai peur qu’on s’imagine que j’essaie de faire passer un message, une critique, des symboles… alors que je veux juste faire une BD marrante. Aussi, j’ai commencé Anatole et les trois ours. Là, c’est du délire complet, aucune symbolique sous-jacente. C’est pour rigoler, comme les deux épisodes précédents. J’ai déjà dessiné une planche. Pour ne pas me prendre la tête, j’ai refait comme avant : page A4, quatre fois trois cases. Peut-être reprendrai-je Le poisson rouge plus tard, mais pour le moment je n’en ai plus envie.

Cet après-midi, à la bibliothèque du Vésinet avec maman : j’ai rendu La confusion des sentiments et j’ai pris Brûlant secret (un autre livre de Zweig : sur le même sujet, je crois ?) et Journal du voleur de Jean Genet (j’en connais le sujet). J’avais pensé que ce pourrait être le prétexte à une discussion sur moi… Tu parles ! J’ai parlé à maman de La confusion des sentiments, mais je n’ai pas franchi le pas pour parler de moi. J’ai pas osé. J’ai tendu quelques perches, et sans doute maman n’a-t-elle pas osé non plus.

J’aurais envie de voir B* la semaine prochaine. Mais je ne sais pas quand, où, comment. Ici ? Non… Je ne serai pas seul – et je préfèrerais qu’on le soit. J’aimerais bien qu’on aille manger ensemble quelque part.

J’ai encore rêvé de lui. C’est quasiment toutes les nuits. Oh, comme d’habitude : rien de tendancieux. Il est simplement un copain, c’est très anodin. Simplement, je pense à lui. Pense-t-on aussi souvent à un ami ? Dans un de mes rêves, c’était la rentrée. Je le retrouvais. Il m’engueulait parce que je ne l’avais pas appelé pendant les vacances ! Il m’en voulait.

Je crois que là, vraiment, c’est sûr. Pas de doute possible. Pourtant, j’hésite encore à nommer ce sentiment.

Bien sûr, jamais je ne le lui dirai. Ça ne servirait à rien, car je sais qu’il n’y a aucune chance que quelque chose arrive. Je ne me fais pas d’illusions. Je le sais parfaitement. Alors, ça ne servirait qu’à le gêner – et à me gêner aussi – parce que je sais qu’il m’aime bien.

Hier, sur Internet, j’ai lu la théorie de Freud sur l’homosexualité masculine : le complexe d’Œdipe qui ne se passe pas normalement. C’est terrible, car j’entre exactement dans ce schéma. Et cette théorie ne me plaît pas du tout ! Selon moi, c’est inné. Ou, à la rigueur, un mélange d’inné et d’acquis : l’acquis étant ce qui permet à l’inné de s’exprimer.

Je suis un vrai cliché. Je n’aime rien de ce qu’aiment les mecs dans l’imaginaire collectif : sport, bagnoles, baston, etc. J’ai tendance à me faire facilement des copines. C’est-à-dire que je faisais des trucs avec des filles, à l’âge où les garçons préfèrent jouer au foot ensemble et disent « Oh non, pas des filles ! » J’ai le schéma familial adéquat. Et physiquement, sans être efféminé, je ne suis pas un concentré de virilité.

Quand j’ai découvert ce que j’étais, ça ne m’a pas surpris. Je me suis toujours senti différent. Alors, pourquoi pas cette différence-là ? Je me suis dit : « Après tout, c’est bien mon genre, d’être pédé… »

Souvent, ça me plaît. L’idée d’être différent me plaît. Mon problème, c’est que je suis très réservé, je n’aime pas me faire remarquer. Alors, j’aurais du mal à me forger une différence et à l’afficher. Il faut du courage, pour ça. Grâce à mon homosexualité, je n’ai même pas à me poser la question : j’ai une différence, sans avoir rien fait pour ça. Une belle différence toute prête, que j’avais déjà en moi.

Je me suis fait cette réflexion : dans l’imaginaire collectif et dans les images véhiculées par les médias, on trouve beaucoup plus d’homos chez les artistes qu’ailleurs. Alors, on peut dire que c’est un cliché. Mais moi, je pense que c’est vrai, et j’ai même l’impression de savoir pourquoi. Je vais peut-être énoncer une évidence, ou au contraire une grosse connerie, mais c’est ce que je pense : pour être un artiste, il faut une sensibilité exacerbée, il faut se poser des questions sur soi et sur les autres, il faut étudier la place qu’on occupe dans le monde. L’artiste exprime des choses personnelles par des moyens qui ne sont pas ceux de tout le monde. Or, ces qualités sont sûrement plus présentes chez les homos. Je n’en connais pas d’autres, mais je me permets d’extrapoler à partir de ma situation. Quand on est homo, on est différent. Dans l’adolescence, on ressent cette différence et, souvent, on cache ce qu’on est. On doit se remettre en question, réfléchir sur ce qu’on est, sur nos relations aux autres. Tout ceci exacerbe notre sensibilité. Par la solitude, plus ou moins contrainte ou recherchée, on réfléchit seul et on ressent le besoin de s’exprimer. Mais on a du mal à le faire directement. D’où ce besoin de s’exprimer par des moyens non conventionnels. Bien sûr, des tas d’hétéros ont exactement la même attitude. Seulement, chez les homos, la remise en question et le repli sont quasiment des étapes obligatoires. Or, c’est une démarche incontournable, à mon sens, pour devenir artiste.

Cette petite réflexion est assez simpliste, et on peut en débattre. Mais c’est mon opinion du moment. Et je ne vous cache pas que ça m’arrangerait d’avoir raison, parce que j’ai l’intention de fréquenter des milieux artistiques (l’école où j’espère aller) et ce serait bien si je pouvais y rencontrer des gens comme moi.

Faudrait voir les statistiques.

Je connais d’autres statistiques qui pourraient aller dans ce sens ; il y a très peu d’homos déclarés chez les ouvriers et les agriculteurs. On peut sans doute l’expliquer par le fait que, dans ces milieux, on a plus tendance à refouler, ou à se taire. Mais on peut aussi, peut-être, le rapprocher à ce que je viens de dire. Si les homos ont plus de sensibilité artistique et ressentent ce besoin de s’exprimer autrement, il est possible qu’ils se contentent moins facilement que d’autres de métiers moins créatifs… ? Je ne sais pas. Je dis peut-être d’énormes conneries.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

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