Lundi 28 février 2005

Je suis déçu. Aujourd’hui, toutes les conditions idéales étaient réunies. Juline à la fac toute la journée. Maman chez mamie. Moi tout seul ! J’ai appelé Benoît hier, pour qu’il vienne cet après-midi.

J’allais lui dire. Vous commencez à me connaître, alors vous savez que j’avais tout préparé dans ma tête. Et, comme vous vous en doutez : je n’ai pas trouvé l’occasion. Ou : quand elle s’est présentée, je me suis dégonflé. Comme d’habitude-euh (air connu). Je suis déçu parce qu’on n’a pas parlé autant que je l’aurais voulu. À un moment, il voulait me montrer quelque chose sur Internet et on a passé pas mal de temps à regarder des trucs. Je trouve ça dommage, on se voit si peu. À part ça, c’était sympa : on a causé de BD, et un peu de nous. Je suis déçu, surtout, par mon manque de suite dans les idées. Je me suis dégonflé alors que le moment était idéal.

C’est aujourd’hui que B* revient de vacances ! Je ne pense qu’à ça, c’est fou. J’ai envie de le voir. Mais, comme je suis un gars compliqué, je le redoute en même temps. Est-ce qu’on va réussir à passer un bon moment tous les deux, comme ça ? Je me connais, je le connais, mais on ne s’est jamais vus en dehors du lycée, encore moins en tête-à-tête. Quand je pense à lui, je vais super bien !

Sinon, la routine. Ça va pas mal, sans plus. J’ai du mal à m’intéresser aux choses auxquelles je devrais m’intéresser. Le travail : j’ai dû bosser une heure au total depuis le début des vacances. Et même le reste : mes BD. Je suis instable. Je suis pris d’un enthousiasme dingue pour un nouveau projet, puis je le méprise. Je me dis : À quoi ça mène ?

J’ai dessiné la cinquième planche d’Anatole et les trois ours aujourd’hui. Et j’ai fini mon carnet bleu ! Un petit carnet de cinquante pages, commencé en août. Rien que sur cette période, on voit une évolution. Je dessine dans un style très différent de celui de mes BD : plus réaliste et plus grave. Non, pas forcément plus réaliste, mais sérieux. Même un peu déprimant parfois, j’avoue. Et puis, j’essaie des techniques différentes. Parfois c’est foiré, et même risible… D’autres fois c’est pas mal. J’utilise mon encre de Chine, mais c’est un vieux pot dont l’encre est toute gluante, voire solidifiée dans le fond. C’est un peu dégueu, mais on peut faire des trucs originaux avec. Au pinceau, ou avec un bâtonnet de bois. J’utilise aussi ma pseudo-aquarelle.

Je ne comprends pas comment font les gens qui ne créent rien. Si je n’avais pas ça, j’aurais l’impression d’être inutile. Déjà que je n’ai pas l’impression que ma vie soit d’une importance capitale pour l’humanité, si je ne créais pas je ne servirais vraiment à rien. Là, si je meurs demain, on pourra se souvenir de moi. Si on se demande « Mais qui était Antonin Crenn ? », on pourra chercher dans mes créations. Les BD d’Anatole, c’est moi : je suis ces histoires. Torink, c’est moi. Mes dessins tristes du carnet bleu, c’est moi. Ce journal, c’est moi. Je sais que ce journal n’a aucune qualité littéraire, et ça n’a jamais été son ambition. Il est seulement le reflet de ce que je suis ou de ce que je pense être. Il y a tellement de choses que je suis et que les gens ne savent pas. Si je meurs demain, ils trouveront ici une partie de ce que je suis.

Après le départ de Benoît, j’ai eu un coup de blues. Comme un con, j’ai été faire ce que je fais quand je suis seul et que je m’emmerde. J’ai été sur ce fameux forum. Je commence à connaître ces gens. J’aime bien ce forum, les participants sont intelligents (ce qui n’est pas le cas partout), pertinents, de bon conseil. Ça fait du bien. Peut-être que j’y participerai un jour. J’ai plein de questions, auxquelles seuls d’autres homos peuvent répondre. Mais j’ai peur, si je my mets, de devenir accro. L’idéal serait d’avoir de vrais copains. C’est décidé : à la rentrée j’irai chercher Florian, et on verra ce qu’on verra.

Sur ce forum, il y avait cette question : « Feriez-vous l’amour avec vous-mêmes ? » C’est amusant, parce que je pensais à cette question justement. Je me disais que c’était une chose que les hétéros ne connaissent pas : dans l’homosexualité, on désire nos semblables. Alors, pourquoi pas soi-même ? On pourrait se surprendre, en se regardant dans la glace, à penser : « Mhm, il est mignon lui ! » Mais ce n’est pas mon cas : je ne me plais pas. Mais ce serait possible dans l’absolu. Alors qu’un hétéro devant sa glace, il ne voit qu’un mec : « Oui, et alors ? »

Je ne me plais pas beaucoup. Remarquez, en ce moment j’aime bien ma tête. Je ne me trouve pas beau gosse, non plus, mais je me dis que j’ai une petite gueule sympa. Mon allure générale passe bien aussi : je suis mince, ma silhouette n’est pas mal. Mais c’est tout. Nu, je n’ai aucun intérêt. Mon corps n’est pas terrible. C’est ma faute : jamais de sport en dix-sept ans de vie ! Heureusement que je suis jeune ! Comment je serai à cinquante ans ! C’est dommage, parce que je suis plutôt bien foutu : j’ai une bonne base, je pourrais faire quelque chose de bien de mon corps si je voulais. Tant pis. C’est sûr que, quand on voit un mec comme B*… wahou ! Pas de comparaison possible. J’ai du mal à imaginer, d’ailleurs, qu’un super beau mec puisse s’intéresser à moi. Entre une fille et un mec, c’est différent ; mais entre deux mecs, la comparaison est tellement évidente que ça peut être gênant…

Moi, on m’aimera pour ma beauté intérieure, comme on dit. Je pense que je ne suis pas inintéressant comme gars, mais il faut bien me connaître. Sinon, je suis plutôt chiant. Je suis solitaire, je ne vais jamais vers les autres. Je suis souvent triste. Je suis torturé dans ma tête. Qui voudrait d’un type pareil ? Faudrait être maso. Remarquez : moi, les types mystérieux, un peu dérangés, je trouve ça attirant… B*, dans son genre, n’est pas évident non plus. Ils sont attirants, oui, mais pas faciles à approcher !

Et puis, devoir subir mes états d’âme, mes humeurs… Tu parles d’un cadeau. Quoique… Non. Si j’avais quelqu’un, je ne serais plus comme ça. C’est ce qu’il me faut : l’amour. C’est ce qu’on me souhaiter de mieux. Je suis un grand sentimental…

Autre chose. Je me demande souvent quel mot utiliser pour dire ce que je suis. Il y a « homo » : ce mot est bien parce qu’il est neutre, mais il n’est pas très joli. Et puis, ce n’est pas un mot simple : il existe seulement par son opposition à « hétéro ». De plus, il est la version courte d’« homosexuel » et c’est un mot que je n’aime pas. C’est le mot exact, mais il est technique, froid, médical, comme un nom de maladie. Et il y a « sexuel » dedans : c’est dommage parce que l’homosexualité c’est tout ce qui va avec l’amour. Je n’aime pas cette dimension immédiatement sexuelle. Alors, il y aurait « pédé ». C’est bien. C’est plus familier, moins coincé. Mais on ne peut pas l’utiliser avec tout le monde, parce que c’est connoté péjorativement. Et puis, « pédé » vient de « pédéraste », qui n’est pas tout à fait la même chose qu’« homosexuel ». Ne parlons pas de « tapette », « pédale », « tarlouze », « tante » et compagnie, qui sont exclusivement des insultes. Alors, le meilleur serait « gay ». C’est bien, parce que c’est un mot à part entière, il n’est pas formé en opposition à l’hétérosexualité et il n’est pas péjoratif. Et puis, c’est joli (alors que l’équivalent pour les filles, « lesbienne », je ne trouve pas ça joli). Le problème, c’est : « gay », ça fait communauté, ça fait Marais, ça fait Têtu, ça fait : le mec qui va dans les bars gays et qui écoute Mylène Farmer, ça fait Pink TV, etc. Je ne me reconnais pas dans cette communauté. D’une : parce que je ne connais aucun autre gay, alors je ne risque pas de faire « communauté » avec qui que ce soit. De deux : parce que je vis comme tout le monde, que je n’ai jamais été dans le Marais, etc. Un autre truc qui me gêne : « gay », c’est une sonorité anglo-saxonne, américaine sans doute, ça fait pseudo-branché et je n’aime pas ça. Mais bon… ça reste un joli mot. Alors tout de même. Après délibération, le mot « gay » est peut-être le meilleur, parce qu’il est joli.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

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