Lundi 30 mai 2005

Le « non » l’a emporté à 55 % : victoire incontestable. Je ne sais pas si j’ai raison de l’être, mais je suis content. Maintenant, on attend de voir ce qui se passera… Bon. Je file au lycée.

Plus tard

Aujourd’hui, S* a fait la gueule. Vraiment. Elle tirait une tronche de trois kilomètres de long. Elle en voulait à tout le monde. Elle était triste et déçue. Elle a même pleuré (sur l’épaule consolatrice de Florian). Elle n’a pas supporté la victoire du « non ». C’est bête de se mettre dans cet état pour ça. Je comprends qu’elle soit déçue, puisque ça lui tenait très à cœur, mais une déception électorale mérite-t-elle qu’on fasse la gueule au monde entier, et en particulier à ses amis ? Pendant le déjeuner, elle n’a pas dit un mot. Tant pis : on a discuté et rigolé sans elle (Lisa, Amandine, M* et B*). À 17 heures, on est rentrés ensemble du lycée, et on a pu avoir un échange normal (sans parler d’hier soir, donc).

Raffarin va être viré. Ça fait déjà un an qu’il devrait être parti (après les régionales), mais là, ça y est, il est plus que grillé : il doit dégager. Je comprends qu’on n’exige pas la démission de Chirac (même si ça ne serait pas une mauvaise chose) ; mais celle du gouvernement, c’est vraiment le minimum.

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Dimanche 29 mai 2005

J’ai regardé un documentaire d’une heure sur Franquin. On voyait Gotlib, Delporte, Jannin. C’est rare qu’on parle de bande dessinée à la télévision. Je sais que c’est d’une banalité consternante de le dire, mais Franquin était génial. Ce que je préfère (même si j’adore Gaston), ce sont les Idées noires. Et puis, j’ai la chance de posséder tous les numéros du Trombone illustré (sauf le dernier) dont il dessinait les titres, qui sont chacun une petite merveille.

J’ai profité d’Internet, qui remarche après trois semaines de panne. Internet, c’est censé simplifier la vie, pas la compliquer. C’est fou comme ça peut être chiant quand ça marche pas, ce machin.

J’ai sélectionné les vingt-six mots de mon abécédaire. Vous savez, ma BD : un mot par lettre. J’ai été implacable. D’une rigueur scientifique. Je n’ai pas choisi les mots dans le Larousse, mais dans un dictionnaire pour enfants. Il y a moins de mots, et je ne risque pas de tomber sur « polychlorobiphényle » ou « xanthrophycée », qui seraient galère pour trouver un scénario. Et puis, dans ce dictionnaire pour enfants, ils ont retiré les mots sexuels : ce n’est pas que je sois puritain, mais je ne me sens pas capable de faire une page de BD sur « orgasme » ou « cunnilingus ».

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Samedi 28 mai 2005

Je viens de lire cinquante pages du Protocole compassionnel. Toujours aussi difficile de s’en détacher.

J’écrivais hier que je ne rêvais plus de B*. Eh bien, cette nuit, si. Je me souviens de trois morceaux de rêves.

Le premier est assez peu intéressant. Il était tard le soir, il faisait nuit. J’étais dehors, devant l’immeuble, rentrant de je-ne-sais-où. Dans l’entrée (où sont les boîtes aux lettres et le digicode), je me sers un verre d’eau à une fontaine (?), puis je fais le code. J’entre. J’ouvre la porte de l’appartement sans éviter de faire du bruit. Je salue avec enthousiasme, du genre : « Je suis rentré ! » et je me fais engueuler par maman qui était déjà couchée (à 22h30 pourtant) et qui me dit : « Tu ne sors pas souvent le soir, c’est vrai, mais fais attention à ne pas faire de bruit en rentrant, ta sœur dort. » Je suis surpris et confus.

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Vendredi 27 mai 2005

Canicule. Vraiment. Insupportable. J’ai horreur de la chaleur. Et pas question que je me ramène au lycée en short ! Alors j’endure, stoïque.

J’ai déjeuné seul avec Adeline. Cette fille est super. D’un côté, elle me parle beaucoup d’elle, de ses problèmes, etc., mais d’un autre côté elle est très réceptive à ce que je lui dis. Par exemple, après m’avoir parlé de problèmes avec son copain, elle m’a demandé : « Et toi, ça va ? » C’est rare. C’est un vrai « ça va », qui attend une réponse. Pas un « ça va » machinal. J’ai l’impression d’être compris. C’est rare. Tous les autres, malgré leur bonne volonté, j’ai l’impression qu’ils ne me comprennent pas. Avec elle, quelque chose de plus se produit. Je ne sais pas pourquoi, ça ne s’explique pas.

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Jeudi 26 mai 2005

Hier, j’ai pris à la bibliothèque À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert. C’est autobiographique. L’auteur raconte sa vie avec le sida, au début de la maladie dans les années 80. Le bouquin a été écrit en 88 et 89, et Guibert est mort en 91. Je sais que ce n’est pas gai comme lecture, mais c’est passionnant. Comment vit-on en se sachant condamné ? Atteint d’une maladie encore méconnue ? Et d’une maladie scandaleuse : c’était l’époque où le sida était la maladie des pédés et des drogués. Je ne vous cache pas que mon choix était guidé, encore une fois : je voulais lire l’autobiographie d’un écrivain pédé. J’ai déjà lu quatre-vingts pages. Je l’ai commencé immédiatement, sur le trajet du retour, en marchant vers la maison. C’est très prenant.

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Mardi 24 mai 2005

Tout va bien. Et presque : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. C’est ce que je dirais si j’étais Candide.

Avec Adeline maintenant, on est copains comme cochons. Allez savoir pourquoi. Elle me sollicite pas mal, et ça me plaît.

Avec Florian, peut-être est-ce en bonne voie ? Hier, on a causé deux minutes en attendant un cours. Aujourd’hui, il m’a juste salué. C’est limité, je sais, mais on peut y croire !

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Lundi 23 mai 2005

Je viens de finir Quinze ans de Philippe Labro. C’est vachement bien. C’est Camille qui me l’avait conseillé : je ne savais pas qu’il écrivait des romans, je connaissais seulement le journaliste qu’on voit à la télé. C’est bien écrit. Je ne peux pas m’empêcher d’être un peu jaloux : les sentiments sont bien exprimés. C’est le plus difficile, les sentiments.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Dimanche 22 mai 2005

Hier, on a donc été au mariage. On est arrivés dix minutes en retard à la mairie, mais on a pu y assister en restant debout, derrière la porte ouverte… Puis on a été à l’église : baptême de N*, puis mariage. Ensuite, on a été dans un domaine pour la réception, où on a mangé, etc. Au total, ça fait douze heures.

On a revu des personnes qu’on n’avait pas vues depuis perpète, et d’autres que je n’avais jamais vues. Je suis surtout resté avec G* et C*. G* est un cousin que je n’avais pas vu depuis peut-être dix ans. C* est une cousine (pas germaine, mais cousine quand même) que je ne connaissais pas. Ils ont vingt-trois et vingt-et-un ans. Avec Juline, on était tous les quatre à la même table, avec d’autres jeunes qu’on ne connaissait pas. Mais j’avoue ne pas avoir beaucoup causé. Heureusement, G* est très bavard. Et très beau. J’avoue que j’étais sous le charme.

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Vendredi 20 mai 2005

Encore une bonne journée ! Décidément. Je ne commençais qu’à 10h30, mais je suis arrivé à 10 heures car les autres étaient en perm : je les ai rejoint. Il faisait beau. J’ai passé un moment dehors avec S*, Lisa, Amandine. Et Florian. Pourquoi était-il là, lui ? Je ne sais plus. Petit à petit, ça avance, avec Florian. Mais j’ai du mal. Je ne sais pas trop quoi lui dire, sur le ton de la conversation anodine ; j’aurais seulement des choses plus sérieuses à lui dire. C’est mon défaut. Je suis nul en conversation légère et agréable entre copains. Avec lui, j’y arrive un peu tout de même, parce qu’il est bavard et de bonne volonté. À la pause de 13h30, nous avions cours dans des salles situées l’une en face de l’autre. Du coup, on a causé dix-quinze minutes tous les deux. Vous voyez, ça avance !

J’ai donné son cadeau à B*. Ça lui a fait plaisir. À moi aussi.

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Jeudi 19 mai 2005

Je suis admis à Duperré ! Youpi ! C’est génial ! Je suis heureux à un point, c’est dingue.

On pourrait dire que la journée d’aujourd’hui commence désagréablement, puis finit très bien. J’ai commencé par le bac de sport. J’ai été mauvais. Je veux dire : plus encore que d’habitude. Bon. C’était fini à 9h30. Je suis rentré à la maison, puis revenu au lycée pour la récré de 10h30, parce que je voulais voir Florian et lui proposer qu’on mange ensemble ce midi, tous les deux. Mais quand je l’ai vu, je ne le lui ai pas demandé, parce qu’il avait fini les cours, il rentrait chez lui pour reprendre à 16 heures. Je m’en suis voulu. Je me suis déçu. Tout était si bien rôdé dans ma tête ! Il me restait donc une heure à tuer avant de déjeuner avec S*, Adeline, etc. J’ai été en perm, j’ai expliqué un cours d’éco à Laure, une fille de première. D’où : lien social. Pas seul. Et donc : pas déprime. Puis, on a bien rigolé à midi. Puis, encore une heure à tuer. Je l’ai passée avec Mathieu, puis Mathieu encore mais avec B* (qui venait de passer un oral pour une école de commerce). Mathieu n’a fait que causer de sexe. De ses expériences, et de ce que ses copines lui racontent. Il est intarissable sur le sujet. Et ça m’a causé une impression désagréable de le voir parler de ça avec B* : je n’arrive pas à réaliser que B* est un mec comme les autres. Mais on a bien rigolé. Vous voyez : ma journée s’améliore. Et ce n’est pas fini. Une heure de philo. C’est toujours super avec ce prof, un type formidable. Ai-je déjà cité son nom ? Si je ne l’ai pas fait, je répare l’oubli : il s’appelle M. Lanthaume.

Puis, deux heures de perm (décidément). La première en tête-à-tête avec Adeline. Avec elle, je peux causer de tout. Souvent, j’ai l’impression que personne ne peut me comprendre, mais pas avec elle. Je suis en totale confiance, je sais que je ne l’ennuierai pas en parlant. Ça m’a fait plaisir qu’elle me dise la même chose : « Tu es la seule personne au lycée à qui j’ai envie de parler de choses personnelles (à part ***). » Ça m’a surpris, car je n’avais pas l’impression qu’on était si proches. La deuxième heure, je l’ai passée avec Mathieu, et d’autres par intermittences. Pour finir, une heure d’éco. En bref : une journée très satisfaisante, sur le plan de ma vie sociale.

Quand je suis rentré à la maison (il n’y avait personne), j’ai trouvé une lettre à mon nom. Un cachet de l’école Duperré… Argh ! Le flip. Mon destin est dans cette enveloppe. Je l’ouvre ? Je l’ouvre pas ? Je retire mes pompes, mon blouson, je m’installe dans ma chambre, bien calé dans mon fauteuil, je prends mon courage à deux mains, j’ouvre. Je vois quoi ? « J’ai le plaisir de vous faire savoir que le jury a retenu votre candidature et vous autorise à vous inscrire à l’ÉSAA Duperré à la rentrée de septembre 2005 en section de Mise à niveau. » Ouah ! Le soulagement. La joie. Y a pas à dire : ça fait plaisir. Je prends le téléphone, j’appelle maman à son boulot. Après, j’ai appelé S*. Puis Juline est rentrée. À midi, elle avait vu la lettre au courrier, alors elle me pose la question. Je suis pris !

Ils ont été rapides pour donner les résultats. La lettre est datée du 16 mai (j’ai passé le concours le 10). Voilà une bonne chose de faite. Je suis rassuré de savoir que je n’irai pas moisir à la fac, à me morfondre et à rater ma vie.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.