Se souvenir du poisson-banane

Au cinéma, près de la caisse, ils ont installé une bibliothèque où l’on peut prendre un livre, l’emporter, le remettre à sa place, ou pas, et en déposer d’autres. J’ai pris celui-ci. Je l’ai déjà, pourtant, ce livre (en poche), mais cette édition-ci est plus belle (à droite sur la photo ; et, franchement, y a pas photo).

Le format poche, je me rappelle l’avoir trouvé par terre quand j’étais adolescent : le lieu et la date de la trouvaille sont inscrits en première page, j’avais cette habitude à l’époque. C’était le bon âge pour lire Salinger (quelques années plus tôt, ç’aurait été presque mieux).

Sur les neuf nouvelles du recueil, allez savoir pourquoi, c’est toujours de la même que je me rappelle en premier. Celle du poisson-banane. Des autres nouvelles, je peux seulement dire que je les ai aimées ; mais les raconter, impossible. De celle-ci, je me rappelle tout.

Je n’avais pourtant pas tellement de raison conscientes de l’aimer, cette histoire de poisson-banane. Et c’est là que je veux en venir : en ce temps-là, je ne savais pas que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là m’intéressaient.

Seymour Glass est au bord de la mer. En vacances. Personne ne sait – personne ne veut savoir – qu’à ce moment précis, il pense à la mort. Il n’y a que les enfants, peut-être, qui pourraient comprendre (parce qu’il leur ressemble beaucoup, aux enfants). Mais, aux enfants, il raconte plutôt des histoires. Drôles, bizarres, un peu inquiétantes. Celle du poisson-banane. L’enfant, ici, ce n’est pas l’insouciance, c’est le pouvoir de croire à la fiction et d’éprouver des joies pures et des peurs simples.

À la fin, quand ça arrive, on ne comprend toujours pas ce qu’il y avait dans la tête de Seymour Glass – on ne le saura jamais – mais on comprend que c’est arrivé. On n’en saura pas plus, et on reste seul avec ça.

Et moi, aujourd’hui, je me dis que ce n’est un hasard si cette histoire était restée dans ma tête depuis tout ce temps. Parce que maintenant, je sais que ce sujet-là, cette langue-là, cette littérature-là, c’est exactement ce qui me touche. Peu importent les raisons, elles sont là, elles existent ; qu’on les connaisse ou pas, ça ne change pas grand chose. Il ne s’agit pas d’expliquer pourquoi, mais de dire que ça a été. Et c’est déjà beaucoup.

C’est peut-être un peu obscur quand je le dis comme ça, mais dans ma tête c’est de plus en plus clair.

Je ne suis pas flou

Ces photos sont étranges. Peut-être pas pour vous, mais pour moi, oui.

Elles sont étranges, peut-être, parce que je ne souris pas. Habituellement, on fait des photos dans les moments joyeux, et on sourit ; ou bien, si on n’est pas gai, on veut se faire beau et on sourit quand même, parce qu’on est plus beau avec un sourire. Mais là, c’est différent : ce sont des photos d’identité et il ne faut pas avoir l’air gai.

Elles sont étranges, surtout, parce que je ne porte pas de lunettes. Ça aussi, c’est interdit.

Or, dans la vraie vie, je porte tout le temps des lunettes.

Et, les fois où je n’en porte pas, je ne porte pas non plus de vêtements. Par exemple : quand je dors (et alors, mes yeux sont carrément fermés, et c’est encore un autre sujet) ; ou bien, quand je suis sous ma douche, ou à la piscine (le premier cas étant, de loin, plus fréquent que le second) ; ou encore, quand je viens tout juste de me lever et que je prends mon petit déjeuner – et là, je suis certes habillé, mais je ne porte jamais de chemise à carreaux. Je cherche dans ma mémoire, et je suis formel : à chaque fois que je porte une chemise à carreaux, je porte aussi mes lunettes.

Si ces photos ne sont pas si étranges pour vous, elles le sont terriblement pour moi – parce que je ne me vois jamais moi-même dans cet état. Les seuls moments où je suis face à un miroir sans lunettes (tout nu, donc, ou bien en t-shirt-de-petit-déjeuner), je me vois comme je vois tout le reste quand je ne porte pas de lunettes : flou. Or, sur cette photo, je ne suis pas flou.

C’est cela qui me trouble.

Noms des choses

Je suis retourné à Marly-le-Roi.

Pendant la première République, on a appelé ce village Marly-la-Machine : c’était drôlement chic. La machine en question n’existe plus. Et la machine que je prends, moi, d’habitude, pour aller là-bas (que je prenais), n’existe pas souvent : le train est interrompu. Il ne circule plus. C’est parce qu’ils remplacent le viaduc : le vieux pont de chemin de fer est escamoté et remplacé par un nouveau. C’est difficile à croire, mais c’est vrai, et c’est expliqué ici.

Cette photo là, je l’avais prise l’année dernière, quand je venais toutes les semaines et que je la fréquentais assidûment, la gare. Aujourd’hui, j’ai pris un bus en provenance de Saint-Germain-en-Laye ; il m’a déposé à la gare de Marly, mais à l’extérieur, donc de l’autre côté par rapport à cette photo. Tout est différent. C’est un voyage à l’envers.

Devant la gare, j’ai passé cinq minutes, peut-être dix, à regarder toutes les plantes en pot à l’étal du fleuriste. À toutes les toucher. Je me suis presque décidé pour ma préférée, avec des fleurs blanches, qui avait l’air de bien tenir le coup sous la chaleur, et puis j’ai regardé la vitrine et j’ai lu « Réouverture à 14h30 ». Il n’était pas 14h30. Je n’allais tout de même pas voler une petite plante en pot. Alors je suis monté les mains vides.

Là-haut, c’est la forêt. Je ne l’avais pas revue depuis l’hiver. Je ne l’avais pas même vue au printemps. J’étais intimidé. J’avais peur. Ou bien, je n’en avais pas envie. Ou pas besoin. Ou tout ça à la fois.

La forêt, c’est doux et frais. Ce n’est pas le silence, c’est un bruit différent. C’est bon à écouter, à parcourir.

Les arbres coupés sont toujours là, empilés. Ils ont dû passer l’hiver dehors, parce que je me rappelle les avoir déjà vus. De quels arbres s’agit-il (quelles essences, je veux dire), je n’en sais rien. Comme on appelle cet endroit « la Genêtrière », j’ai pensé que, peut-être, il avait été planté de genêts, autrefois — à l’époque de Marly-la-Machine — ; mais j’ai vérifié, les genêts ne sont franchement pas des arbres, mais alors pas du tout. Je me disais bien, aussi, que je n’étais pas si nul en botanique. Le nom des choses, parfois, ne nous aide pas.

Je suis redescendu par un autre chemin : celui qui passe à droite et qui descend vers l’Auberderie — ce nom-là, je ne sais pas du tout ce qu’il veut dire. Et il ne m’inspire même pas. Mais le chemin est doux et plein d’ombre, et j’ai croisé une troupe d’enfants à cheval (six ou sept enfants et autant de chevaux) précédés par un jeune homme, genre moniteur de colo, à cheval aussi et au téléphone (quand on dit qu’il ne faut pas téléphoner en conduisant, est-ce valable aussi quand on conduit un cheval ?)

En bas, les murs qui longent la route sont vieux, en pierre grise, un peu croulants par endroits et moussus à d’autres. C’est la campagne. Un immeuble orthogonal des années cinquante s’appelle, contre toute attente, le Champ des Oiseaux. Puis j’emprunte le chemin de la Pommeraie (les pommiers, je sais les reconnaître : c’est facile, parce qu’ils portent des pommes) — et le chemin de la Mare Thibaut. Ce nom-là me plaît, parce que c’est à la fois un nom de lieu et un nom de personne : j’aime bien quand les deux se mélangent. Face au vieux lavoir (est-ce lui, qu’on appelle la « mare » ?), il y a trente ans, mes parents ont rêvé devant cette maison abandonnée, diablement romantique et envahie par une sorte de jungle. C’était l’atelier d’Aristide Maillol, il paraît, mais c’est surtout une belle maison. La jungle est toujours aussi dense.

Au passage à niveau, j’ai beau être averti qu’un train peut en cacher un autre, je traverse sans crainte. Pas de Machine en vue, si ce n’est mon bus (le numéro 10), qui est déjà là.

Le fleuriste a rouvert, entretemps, mais c’est trop tard. Je crois que la fleur que j’avais choisie s’appelait Dipladénia. J’ai bien fait de ne pas la prendre, parce que le nom est trop bizarre. C’est un nom de dinosaure, ça, pas de fleur.

Contre l’oubli

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

Continuer la lecture

Les jeunes lecteurs

Des jeunes gens ont lu des livres : quelques dizaines (de jeunes gens) et une dizaine (de livres). Quel âge a-t-on, en classe de seconde ? Quinze ans, je crois. Ils ont aimé certains de ces livres (peut-être même tous) et ils en ont parlé ensemble (avec passion ? peut-être — avec enthousiasme, au moins, j’en suis sûr) et ils en ont choisi un.

Comme je suis fier ! Parce que c’est mon premier prix, pour mon premier livre. Et parce qu’ils sont jeunes, ces lecteurs. Je crois que ces jeunes lecteurs ont lu par goût, et seulement par goût ; que ce prix n’a aucun enjeu, pour eux, parce qu’ils ne me connaissent pas ; et que leur choix, alors, a la beauté d’un élan sincère, gratuit, généreux.

Une chose qui m’émeut. Les personnages de Passerage des décombres ont, eux aussi, quinze ans, ou peu s’en faut ; je leur prête des sentiments puissants, naïfs, que je crois très purs. Que ces jeunes lecteurs aient été touchés par l’histoire que j’ai racontée, cela me laisse croire que je ne suis pas tombé trop loin d’une sorte de vérité — mais la vérité, je n’y crois pas, alors disons seulement : que ma sincérité d’auteur a touché leur sincérité de lecteurs, et inversement.

Une chose qui m’épate. Ils m’ont écrit ceci : « Cette nouvelle nous a beaucoup touchés en ce qu’elle est l’histoire d’un amour secret entre deux garçons de notre âge […] » (je ne transcris pas la suite, je la garde jalousement). Je repense à l’époque où j’avais quinze ans. Dans mon lycée, à supposer qu’on eût fait lire ce texte-ci à mes camarades et à moi, rien que de parler de ce sentiment aurait fait ricaner tout le monde ; aussi, que l’un ou l’une d’entre nous ait pu dire tout haut « j’ai aimé cette histoire » ou, pire, « j’ai été ému par cette histoire », ç’aurait été d’un courage inouï. Quant aux jeunes lecteurs de Royan, alors, de deux choses l’une : soit ils sont plus sensibles, plus intelligents, plus dégourdis que mes camarades de lycée (ils n’ont pas l’idée, l’envie ou l’intention de ricaner), soit ils sont plus courageux (ils se moquent pas mal de ce que pensent les idiots). Dans tous les cas, leur choix m’a beaucoup touché, pour reprendre leur mot.

Merci ! Merci à vous, mes jeunes lecteurs, parce que je suis vachement touché. Vraiment. Moi qui suis un jeune auteur, et qui ai deux fois (!) votre âge.

Quand j’avais la moitié de mon âge.

Où il est question de pavés de bois

D’abord, il y a Georges Perec. On m’a fait lire W quand j’avais quinze ans, puis j’ai lu d’autres livres, comme un grand, et je les relis ; ensuite il y a la rue Vilin, qui n’existe plus et que j’ai parcourue dans tous les sens (par les plans, par les textes) quand j’avais, disons, vingt-et-un, vingt-deux ans — c’était pour ce mémoire de fin d’études, cette histoire de mémoire dans les deux sens du terme, j’avais appelé ça Mémoire de la rue Vilin. Dans W, il y a la rue Vilin et, « peut-être même », dans cette rue, de gros pavés de bois « joliment cubiques » (mais on n’en est pas sûr, à cause de la mémoire, justement). Des pavés de bois comme dans L’Île rose de Charles Vildrac.

Alors je lis L’Île rose de Charles Vildrac, pour voir — je l’ai commencé ce matin. Dès le début, on est en plein dans les pavés de bois. Ils sont empilés dans une rue « qui existe peut-être encore », qu’il appelle la rue des Ébénos et qui devrait se trouver (si elle existait) là où je vis, vers la rue de Charonne. Dans la rue, les gosses jouent avec les pavés, ils se font des maisons, des châteaux, des autos. Il y en a qui les empilent de manière à créer des tours fragiles et chancelantes, mais si excitantes ; et ça me rappelle drôlement des passages de ce que j’écris en ce moment, un chapitre ou deux que j’ai repris la semaine dernière, pour L’Épaisseur du trait, réécris ou corrigés, je ne sais pas comment dire. Il y a mon personnage, Ulisse, qui fait presque pareil, mais en différent — parce que lui, c’est avec des pierres, pas des pavés de bois.

Souvent, je me promène dans des rues qui ont changé de nom, ou changé tout-court, je me promène dans mes plans dans des endroits « qui peut-être existent encore ». Sur mon plan Hachette 1924 (la même année que L’Île rose, tiens), je visite l’usine des pavés de bois, rue des Cévennes. Marrant. Je suis passé par là il y a quelques jours, moi qui ne vais pourtant pas souvent dans ce coin-là.

Pour fêter ça (les coïncidences, j’aime), je vais voir les pavés de bois du passage Saint-Maur. Qui ne sont pas « joliment cubiques ». Il faudrait les imaginer cubiques, pour voir. Ce serait joli, donc.

Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau

Dans Papier Machine, je narre les aventures d’un caillou qu’on appelle la Roche-Éponge et qui existe vraiment (je vous ai mis un bout de la carte des Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau, pour preuve). Voilà : je vous montre ici ces quelques extraits parce que je suis très fier d’être dans cette revue magnifique, mais je ne vous en donne pas plus, pour vous garder la surprise quand vous l’achèterez comme des fous, en cliquant sur le site par exemple.

Les draps de la SNCF

Dans Les Bandits, il est question des draps du train-couchette, volés par les bandits qui dormiront dedans pendant leurs vacances. Un ami m’a fait ce cadeau : d’authentiques draps SNCF 100% coton, avec le logo des années 90 ! Ça pour une madeleine, c’est une belle madeleine. Mais je ne peux pas dire qui m’a fait ce cadeau, parce que bon, tout de même, c’est très mal de voler les draps de la SNCF.