Péages

Chapitres : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10.

 

1.

 

Je ferme la porte derrière moi, et depuis la cour, je lève la tête vers les fenêtres. Il n’y a que la mienne de noire : les appartements du premier et du deuxième ont encore leur lumière allumée ; au quatrième, je vois la silhouette de mon voisin du dessus à travers les persiennes. Je sors de l’immeuble sans avoir aperçu Rosa, la gardienne – comme à chaque fois que je suis en avance. La deuxième porte, plus lourde, claque dans un grand bruit, et à chaque fois j’ai l’impression que je vais réveiller toute la rue de Picpus.

Je commence à remonter la rue sur son côté impair. Au-delà de la Coulée verte, je passe sur le côté pair, pour éviter de longer le mur de l’hôpital Rothschild, où le trottoir se resserre tellement que vous ne pouvez y croiser personne. Le soleil se lève doucement, et sur ma droite, dans l’avenue de Saint-Mandé, les arbres s’apprêtent à jouer leur rôle de parasol.

Au carrefour Picpus-Dorian, je fouille mes poches pour trouver mon passe, parce que je n’ai pas encore pris le réflexe de le laisser toujours au même endroit – le plus pratique serait que je le range avec ma carte de métro. Quand j’ai mis la main dessus, je le présente au capteur. Il fait son petit bip habituel et je passe le portique.

L’avenue Dorian est calme. À mesure que je progresse, la rumeur des voitures se fait plus forte ; je passe le portique Dorian-Nation, et là, sur la place, je n’entends plus rien d’autre que moteurs et klaxons. Je franchis les embouteillages et m’engouffre dans le métro.

 

2.

 

Avant de fermer la porte derrière moi, je jette un œil dans l’escalier pour voir si M. Bonnet n’est pas sur mes talons. M. Bonnet est mon voisin du dessus ; il ne s’appelle pas vraiment M. Bonnet, mais c’est Rosa qui me parle de lui sous ce nom, à cause de ce qu’il porte toujours vissé sur son crâne, et, depuis, j’en ai oublié son nom véritable. Je regarderai tout à l’heure l’étiquette sur sa boîte aux lettres.

Des pas dévalent l’escalier : c’est bien lui qui descend. Je l’attends dans la cour, nous ferons un bout de chemin ensemble puisqu’il prend aussi son métro à Nation.

Un bonnet sur sa tête, une casquette sur la mienne, nous remontons la rue de Picpus, trottoir impair puis trottoir pair. Il a les mêmes tics que moi, d’autant plus que lorsque nous marchons à deux de front, il devient presque impossible de longer l’hôpital Rothschild.

Il me parle de ses projets de voyage à Bali avec sa femme ; je lui parle des arbres de l’avenue de Saint-Mandé et des dimanches au Bois de Vincennes.

Au péage Picpus-Dorian, des éclats de voix nous sortent de notre bavardage. Il y a deux policiers devant Le Blanc-Cassis qui fait l’angle, qui ont une conversation animée avec le cafetier. L’établissement a deux portes, l’une ouvrant sur l’avenue Dorian, l’autre sur la rue de Picpus, et le patron profiterait de cette configuration pour faire passer ses clients d’une rue à l’autre en contournant le portique.

Nous n’entendons pas ce que les trois hommes se disent, mais c’est M. Bonnet qui m’explique la situation, parce qu’il a déjà vu des incidents similaires.

Entrés dans l’avenue Dorian, je remarque que M. Bonnet ne range pas son passe, il le garde à la main pour le portique de la Nation cent mètres plus loin. Il a pris le réflexe, M. Bonnet – alors que, de mon côté, j’avais déjà enfoui le mien au fond d’une poche.

 

3.

 

Je claque la porte derrière moi, et tant pis si je réveille toute la rue de Picpus. Il fait un froid sec, c’est un de ces matins où vous sentez que les rayons du soleil ont fait un long voyage pour vous atteindre, et que vous les appréciez d’autant plus pour cet effort. J’ai envie de marcher. Je suis sorti un peu plus tôt exprès : j’ai avalé mon café plus vite, et je prévois de finir mon petit déjeuner en route, dans une boulangerie à mi-parcours.

J’enfonce ma casquette plus profondément sur ma tête, ma tête dans mon col et mes mains dans mes poches. Mon haleine fait un nuage blanc, je souffle quelques ronds de fumée devant l’hôpital Rothschild. Je laisse passer l’avenue Dorian à ma droite, et je continue tout droit sur la rue de Picpus.

Le péage du faubourg Saint-Antoine est assez cher, parce qu’on change d’arrondissement. Mon passe fait son bip habituel, et au-delà du portique, ma rue change de nom pour devenir la rue des Boulets. Mais je ne la prends pas. Ce matin, je m’offre un détour, tant pis si ça me coûte un peu plus. Je prends le faubourg Saint-Antoine pour quelques mètres seulement, et je change à nouveau, je passe le péage de la rue des Immeubles-Industriels, et au bout de celle-ci, au niveau du péage du boulevard Voltaire, j’entre dans la boulangerie qui fait l’angle.

On m’a dit que la boulangère s’appelait Carole – je n’oserai pas lui demander si c’est vrai. Elle ne sait pas mon nom, mais je pense qu’elle me reconnaît : je crois qu’elle s’est aperçue que je viens souvent ici, lorsqu’il fait beau et que je pars travailler à pieds, et alors j’ai droit à un sourire particulier quand je commande mon pain au chocolat.

Je prends le boulevard Voltaire. Ici, je peux ranger mon passe pour de bon. Je vais tout droit jusqu’à la République, en gardant un œil sur ma montre, et si l’heure tourne trop vite, je descends dans le métro 9 qui suit le même parcours que moi sous mes pieds, et que je peux prendre à Charonne ou à Oberkampf pour rattraper le temps perdu.

J’aime ma ville le matin, parce qu’elle n’est qu’à moi. À moi et à ceux qui prennent le temps de la voir, à l’heure ou chacun se presse dans son métro, que les veinards sont encore au chaud chez eux, et les matinaux déjà au bureau. Sur le boulevard les fourgonnettes se garent en double file le temps d’une livraison ; les commerçants lèvent leur rideau de fer ; sur les cent mètres qui précèdent l’école, les mamans courent, un enfant accroché à chaque main.

Je surveille les numéros des immeubles, qui vont décroissant jusqu’à la République, et je suis presque au bout du boulevard quand j’arrive à mon bureau, juste avant le péage des Trois-Arrondissements.

 

4.

 

Ce matin, je ne risque pas de réveiller la rue de Picpus en claquant la porte, il est déjà tard et tous les voisins sont partis. Je n’ai même pas pris le temps d’avaler mon café, je cours dans la rue pour attraper mon métro, et je reste sur le côté impair : tant pis pour le trottoir étroit devant l’hôpital, je vais au plus vite sans traverser la rue. Je ne ralentis qu’en arrivant au péage de l’avenue Dorian. Je remarque qu’une des deux portes du Blanc-Cassis est condamnée : celle de la rue de Picpus. Je commence par déplorer cet événement, mais, après réflexion, je pense que le cafetier a fait le bon choix : cela vaut mieux que d’installer un portique devant le comptoir. Au moins, une fois à l’intérieur, on ne sent pas la différence.

Je passe le péage, cours jusqu’au suivant, range mon passe dans ma poche et sors ma carte de métro, plonge dans la première bouche venue, suis le dédale de couloirs jusqu’à la ligne 9 et saute dans la rame.

Cela fait plusieurs semaines que M. Bonnet ne prends plus cette ligne. Il m’a dit qu’il économisait pour s’offrir son voyage à Bali, et qu’il rognait sur son abonnement piéton.

À présent, il prend la ligne 8 à la station Daumesnil, qui est plus près de chez nous. Moi, je ne la prends jamais, car la 9 va tout droit tandis que la 8 fait un détour par Bastille avant d’atteindre République, et que je préfère marcher plus longtemps dehors et passer moins de temps dans le métro. Mais M. Bonnet m’a expliqué que le prix d’un abonnement métro reste le même quelle que soit la ligne empruntée – et il a raison. En revanche, à pieds, on passe deux péages pour aller à Nation, tandis que le trajet jusqu’à Daumesnil est gratuit puisqu’il est direct.

Tous les matins, M. Bonnet va donc à Daumesnil par la rue du Docteur-Goujon, pour laquelle il n’y a pas de péage puisqu’elle débouche sur la rue de Picpus par le côté pair, juste en face de notre immeuble, et que les correspondances de ce type sont tolérées.

Je pourrais peut-être croiser M. Bonnet dans le labyrinthe de la station République, entre les quais de nos deux lignes respectives, mais dans cette foule, voir une tête connue tient du miracle.

 

5.

 

Je ferme la porte de l’immeuble doucement, sans la faire claquer, et pose lentement chaque pied l’un devant l’autre sur le trottoir de la rue de Picpus. Je tente d’évaluer mentalement ce que me coûteraient ces pas si le droit de passage n’était pas directement inclus dans les charges de mon loyer.

J’ai appris que les droits du boulevard Voltaire avaient augmenté du fait de la baisse du trafic. Depuis l’installation des barrières inter-arrondissements à la Nation et à la République, les formalités de passage sont devenues très contraignantes, et les gens cessent de l’emprunter. Par un mécanisme d’auto-alimentation, la hausse des tarifs a entraîné la baisse de la fréquentation, et ainsi de suite.

Le soleil de ce matin m’interdit d’aller m’enfermer dans un métro à vingt mètres sous terre. Mais je n’ai plus assez de crédit sur mon passe piéton pour prendre le boulevard Voltaire à pieds… Je me résous donc à affronter la foule du bus.

Après l’hôpital Rothschild, je tourne à droite au péage de l’avenue de Saint-Mandé : ses contre-allées arborées restent un plaisir abordable, grâce à l’important trafic enregistré le dimanche vers le bois de Vincennes. À l’angle de l’avenue du Bel-Air, j’attends quelques minutes au poteau de bus, puis le 56 passe, je grimpe dedans et vais m’asseoir à l’arrière. À la station d’après, c’est la cohue, les gens se pressent dans le bus juste avant la place de la Nation, et la moitié d’entre eux redescend immédiatement dès qu’on l’a dépassée, après qu’ils ont franchi gratuitement la barrière de l’arrondissement.

Je reste sur mon siège, le nez collé à la vitre, et regarde défiler le boulevard Voltaire. Les fourgonnettes garées en double-file ne gênent plus grand-monde ; les commerçants ne se pressent pas pour lever leur rideau de fer ; les enfants laissent leur maman au carrefour et vont seuls à l’école, profitant du demi-tarif qui leur est accordé au péage.

Derrière la vitre où les rayons du jour me chauffent doucement, je ne retrouve pourtant pas mon plaisir à parcourir le boulevard. Certes, les immeubles sont les mêmes, certes, j’ai la lumière du soleil, mais je regrette un peu de ne pas pouvoir m’arrêter chez Carole acheter un pain au chocolat. Mais enfin, au moins le bus est gratuit avec mon abonnement métro, et il est confortable. Depuis peu, on a même des écrans de télévision pour nous distraire pendant les trajets.

Droit devant, la statue de la République se dessine de plus en plus nettement. Je descends du bus juste avant de l’atteindre.

 

6.

 

Avant de fermer la porte derrière moi, j’entends les pas de M. Bonnet dans l’escalier. Je l’attends, prêt à le quitter ensuite devant l’immeuble comme d’habitude.

Mais il me dit que nos chemins ne se séparent pas tout de suite, parce que depuis hier, il ne prend plus la rue du Docteur-Goujon. On a installé un péage à l’entrée, et maintenant on ne peut plus y passer gratuitement depuis la rue de Picpus. M. Bonnet m’explique qu’il a donc dû reprendre l’abonnement qu’il avait pourtant résilié il y a quelques semaines. Je lui demande pourquoi il ne continue pas à prendre quand même la rue du Docteur-Goujon, parce que ça ne fait qu’un seul péage à passer, au lieu de deux pour aller à la Nation. Il me répond que le prix de la rue du Docteur-Goujon est inabordable, parce que c’est une rue courte et peu passagère, et que les copropriétaires ont décidé d’en restreindre l’accès pour éviter qu’elle devienne une voie de circulation importante pour gagner le métro Daumesnil.

Il me dit ensuite qu’il a envisagé de prendre un forfait pour la rue du Docteur-Goujon, qui lui reviendrait moins cher que de payer le péage tous les jours. Mais quand il a voulu souscrire au forfait sur le site de la compagnie, le simulateur de prix le lui a déconseillé, à cause des trajets occasionnels qu’il fait parfois jusqu’au métro Bel-Air et qui lui reviendraient très cher, puisqu’ils seraient désormais facturés en hors-forfait. Du coup, il a opté pour un forfait vers le métro Nation, qui présente l’avantage d’avoir à la fois la ligne 9 pour aller à son bureau, et la ligne 2, qu’il prenait auparavant à Bel-Air et qui lui permettait d’aller voir sa mère à Ménilmontant une fois par semaine.

Pendant qu’il me détaille toutes ces options, j’oublie de changer de trottoir après la coulée verte, nous marchons tous les deux de front le long de l’hôpital et bousculons par mégarde une dame qui essayait de nous dépasser. Je ne savais pas que ces forfaits existaient, et j’écoute M. Bonnet avec intérêt pendant que les arbres de l’avenue de Saint-Mandé passent à ma droite.

Dans le métro, M. Bonnet me parle de ses rêves de Bali.

 

7.

 

La porte claque derrière moi, et je ne crains pas de réveiller qui que ce soit, car il est plus d’onze heures du matin.

Comme chaque jour, je prends la rue de Picpus par le trottoir impair, traverse après la Coulée Verte, jette un œil vers l’hôpital Rothschild, m’arrête au carrefour Picpus-Dorian. Je ne prends pas à droite sur l’avenue, mais sur la gauche ; c’est dimanche et je n’ai rien d’autre à faire que de profiter de Paris. Je passe donc le portique de la rue Dorian, excité à l’idée de repasser dans cette rue que je n’ai plus parcourue depuis des mois.
Immédiatement à gauche, une impasse se faufile entre les immeubles des numéros 1 et 3. Je sais que j’y suis déjà entré, mais je ne parviens pas à me souvenir de son allure. Sans hésiter, je franchis le péage et pénètre dans ce cul-de-sac pour satisfaire ma curiosité. Cela fait longtemps que plus personne n’entre dans les impasses, hormis les riverains… Mais aujourd’hui c’est spécial, je ne crains pas de payer un péage de plus ou de moins, parce que je me suis offert un forfait illimité pour la journée dans tout le quartier Picpus. Je fais quelques pas dans l’impasse, constate l’étendue de sa banalité, et repasse le portique en sens inverse, satisfait de mon incursion.
Je garde mon passe en main pour le prochain péage à l’entrée de la rue Pierre-Bourdan. Arrivé à l’entrée du square Saint-Charles, je me rappelle combien j’aimais venir ici étant enfant, dans ce passage qui débouche sur la rue de Reuilly. Le square Saint-Charles n’est rien d’autre qu’une ruelle, une longue cour qui longe l’école Boulle et le groupe scolaire Reuilly, à gauche, et le jardin d’un ensemble résidentiel, à droite, et qui ne mène véritablement nulle part. Il ne sert que de raccourci pour traverser le bloc, en évitant de le contourner par le boulevard Diderot. N’étant indispensable à personne, le raccourci a vu son succès décliner, les abonnés préférant faire une boucle par les voies plus fréquentées et moins chères.

Je longe les murs de briques de l’école puis passe le péage de la rue de Reuilly que je prends sur ma droite. Je m’autorise à nouveau une incursion dans le bloc : j’entre dans la cour Saint-Éloi, un autre de ces passages laissés à l’abandon. La cour Saint-Éloi ne sert à rien, elle n’a même pas l’avantage de raccourcir le trajet vers le boulevard Diderot, ou bien peut-être de quelques mètres. J’en suis presque aussitôt sorti, et une fois sur le boulevard, je présente mon passe, il fait bip, et je traverse la chaussée à toute allure.

Arrivé sur le trottoir impair, je fais face au passage du Génie. J’ai souvent vu l’entrée du passage depuis le boulevard Diderot : vu de l’extérieur, et malgré son nom, il ressemble à une impasse. Mais je suis persuadé que ce n’en est pas une, qu’il s’agit en fait d’une rue coudée, et qu’elle s’ouvre sur le faubourg Saint-Antoine, mais je n’ai jamais osé prendre le risque de me tromper et de payer le péage deux fois pour rien. Cette fois, c’est sans hésitation que je franchis le portique.

Le passage du Génie est en effet un passage, il tourne sur la droite, et s’avère même plus long que prévu. Après cent cinquante mètres, je passe sous un porche qui me fait sortir au niveau du numéro 248 du faubourg Saint-Antoine. Une fois ici, je suis tenté de traverser la rue pour voir si Carole est dans sa boulangerie, mais à partir du trottoir impair du faubourg Saint-Antoine, on quitte le quartier Picpus pour le quartier Sainte-Marguerite, et ma journée m’a déjà coûté assez cher comme ça. Je reste donc sur le trottoir pair, et je tourne à droite après la fondation Eugène-Napoléon pour reprendre la rue de Picpus.

 

8.

 

La porte de l’immeuble s’ouvre sur la rue de Picpus, et c’est M. Bonnet qui la claque avec fracas dans un grand éclat de rire. Les voisins ont l’habitude.

Son bonnet sur la tête, ma casquette sur la mienne, il me raconte Bali et il me promet de m’en montrer des photos. Juste après la Coulée Verte, nous traversons la rue en évocant la mer transparente, puis nous cheminons sur le trottoir pair tandis que M. Bonnet me décrit la barrière de corail. Au carrefour, il me rappelle que je change à Dorian, tandis qu’il continue jusqu’à Diderot puisque c’est compris dans son forfait – le boulevard Diderot est moins cher, puisqu’il dessert aussi la gare de Lyon – ; il me donne donc une grande tape dans le dos, il me souhaite une bonne journée, et il poursuit sa route.

Au péage Dorian, je passe le portique, et j’entre au Blanc-Cassis. J’y suis entré pour la première fois il y a trois semaines, et j’y viens de plus en plus souvent. Je n’ai jamais proposé à M. Bonnet de m’accompagner, car la porte du café qui ouvrait sur la rue de Picpus est condamnée, et je sais qu’il n’accepterait pas de passer le péage juste pour entrer par la porte d’à-côté.

Le patron s’appelle Yvon – c’est moi qui lui ai demandé son nom. Je lui commande un café et je vais m’asseoir près de la vitre. Personne ne passe plus sur l’avenue Dorian.

Je fais une croix sur ma main pour ne pas oublier ce soir les quelques courses que j’ai promis à Rosa de faire pour elle. Comme ils travaillent à domicile, les gardiens d’immeuble n’ont pas d’abonnement piéton. Mais ce n’est pas grave, m’a-t-elle dit, parce que de toute façon elle sortait peu, et qu’elle aime bien regarder la télévision.

 

9.

 

Je claque la porte avec un entrain particulier ce matin, parce que le temps est froid et sec, un de ces temps où l’on aime les rayons timides du soleil.

J’ai reçu hier un mail de la part du service qui analyse les déplacements piétons. Étant donné que j’avais l’habitude autrefois d’emprunter le boulevard Voltaire, ils m’ont abonné à la lettre d’information, pour me proposer des offres de remplacement. Dans la lettre d’hier, ils annonçaient que le boulevard était redevenu gratuit à titre expérimental, et que si l’opération était concluante, elle pourrait être étendue à d’autres rues.
J’ai donc pris la rue de Picpus, j’ai dépassé le péage Dorian et j’ai continué jusqu’au faubourg Saint-Antoine. Je n’ai pas fait de détour par la rue des Immeubles-Industriels, parce que je suis un peu fauché, et aussi parce que des collègues m’ont dit que la boulangerie où travaillait Carole avait fermé. J’ai poursuivi tout droit, dans la rue des Boulets, qui se termine sur le boulevard Voltaire. Au carrefour, pas de péage. Mais des affiches, des écrans, de la musique. À l’entrée, une hôtesse me présente un tract, que je prends machinalement, et qui promeut la réouverture à la gratuité du boulevard.

Je prends à gauche, en direction de la République. Des fourgonnettes aux couleurs de grandes marques de prêt-à-porter parcourent lentement la rue en s’assurant d’être vues de tous ; les commerçants ont déjà ouvert leur boutique, et proposent au passant de découvrir la nouvelle galerie marchande du boulevard Voltaire, « les Champs-Élysées de l’Est parisien » ; les enfants ne passent plus ici, ils vont à l’école de l’avenue Parmentier. Au niveau de Saint-Ambroise, un écran de télévision géant surplombe le square, et diffuse des spots pour une nouvelle marque de cosmétiques que je ne connaissais pas.

Au bureau, les collègues se réjouissent de la gratuité du boulevard. Maintenant qu’il est financé par la publicité et non plus par les usagers, on a une plus grande liberté de mouvement. À la pause déjeuner, on peut descendre sur le boulevard sans passer de péage, et s’acheter facilement un sandwich, ou faire tranquillement les boutiques.

 

10.

 

Je laisse claquer la porte derrière moi, toute la rue de Picpus l’entend, et ils savent tous que c’est moi qui fait ce raffut, à croire que je suis le seul à encore sortir de chez moi. M. Bonnet ne m’accompagne plus au métro.
Après la Coulée verte, je reste sur le côté impair, je ne crains plus de croiser quelqu’un sur le trottoir qui longe l’hôpital : cela ne m’est plus arrivé depuis longtemps.

En passant devant le péage de l’avenue de Saint-Mandé, je regarde au loin s’il y a du monde à l’autre bout, à l’angle de l’avenue du Bel-Air, et je vois une foule compacte autour du poteau de bus, qui attend le 56 dont la fréquence de passage a encore diminué.

Je garde mon passe dans ma poche devant le péage Dorian, puisque de toute façon il ne pourrait plus ouvrir le portique. L’avenue Dorian est maintenant une voie privée, les copropriétaires ont racheté le domaine public et fermé l’accès aux non-résidents. Yvon est parti, il a fermé Le Blanc-Cassis, qui a été transformé en loge pour les vigiles.

Je poursuis ma route jusqu’au boulevard Diderot, qui est devenu gratuit après que l’expérience Voltaire a été jugée concluante. Les murs du lycée Arago ont été loués comme espaces publicitaires pour financer l’opération.
Dans le métro, je me plonge dans un livre, puisque je n’ai plus M. Bonnet pour me tenir compagnie. Quand je lui confie que maintenant je m’ennuie pendant mes trajets, il me conseille de faire comme lui et d’essayer le télétravail à domicile.

 

Antonin Crenn
décembre 2009

 

I’d like to see the buffalos again

1.2.3.4.5.6.7.8.

1.

 

Un, deux, trois, quatre, cinq, six. En quelques enjambées je m’approprie l’espace et lui donne une réalité géométrique : c’est une plateforme de béton de six mètres sur six. La route qui y mène est sinueuse ; j’explique à A. que, en français, on dit : une route « en lacets », à cause de l’analogie des formes ; mais, de toute façon, nous ne l’avons pas prise puisque nous avons coupé par le maquis. Au premier trou que mon pied à évité, c’est A. qui m’a expliqué qu’en anglais, un serpent à sonnette s’appelle « rattlesnake ».

Cette colline qui surplombe Santa Clarita nous montre la ville comme elle a été conçue : pour être vue de haut. Les rues sont courbes sans que rien ne l’exige, sinon l’esthétique d’alignement des maisons et des piscines.

Je pivote de cent quatre-vingts degrés pour tourner le dos à cette composition de toits rouges. Les montagnes s’étalent, brûlées par le soleil des derniers mois et par les incendies de l’an passé ; les plans se succèdent, et se détachent chacun du précédent en s’effaçant plus loin dans le flou, comme dans un tableau de la Renaissance. Les couleurs, elles, sont lunaires.

La beauté de l’endroit ne m’inspire pas, elle m’invite plutôt à la contemplation. Je me fais petit — je suis petit — et j’observe de loin un spectacle déjà achevé, sur lequel je n’ai pas de prise. Mais il y a cette dalle de béton, posée ici.

« Ce qui est beau, ce n’est pas la dalle, c’est le fait qu’elle soit là. »

Une présence humaine et inachevée : les fondations d’un ouvrage jamais construit, une page blanche dont la blancheur me retient ; sur cette scène il manque les acteurs ; c’est ici que quelque chose est possible.

 

2.

 

« How do you like L.A. ? — Je n’ai pas encore été à L.A., je suis resté ici, dans le quartier. — On n’était pas là le premier jour. — Et sans voiture on ne va pas loin ! — Je me demande pourquoi il n’y a pas de bus ici ? — Join the club ! »

« Here we are.Nice ! — Alors, toi, tu ne vis pas dans une grosse baraque à piscine ? — Qu’est-ce que vous buvez ? — Chocolat ? — Deux. — Trois ! — Quatre. — It’s my Mum’s recipe. — La galère pour venir ici ! Pas de bus, pas de train, rien. On a fini dans un taxi. — Nous on a tous une voiture. — “L.A. killed my car.” — Il y a un livre que j’aime bien qui commence par cette phrase : “Les gens ont peur de se retrouver sur les autoroutes à Los Angeles”. »

« Ce qui m’intéresse finalement, c’est de créer des situations. Un décor, des personnages, un accessoire : arrivera ce qui doit arriver. — Peut-être rien ? — Rien, ça n’existe pas, le fait d’être là c’est déjà une histoire. — Chocolat. — Thanks.Thanks ! — Merci. — Tu t’imprègnes du lieu, tu le rencontres comme on rencontre une personne, et tu te laisses faire. — La dalle en béton. — C’est toi qui as fait ça ? — C’était pour un décor de théâtre. — J’ai cru que c’était un vrai. — Si j’avais un vrai Van Gogh je le laisserais pas derrière le canapé. — Une situation, ça peut être un objet qui n’est pas à sa place. — Un bus à Los Angeles. — À Hollywood. — Révolutionnaire ! — A new American dream. — En carton ! — En carton ? — Le bus, pas le rêve américain. »

 

3.

 

Sa Jeep n’a rien à faire dans les rues de cette banlieue ; mais elle est immatriculée dans l’Utah, où vivent ses parents, et on comprend alors mieux son allure, bâtie pour la montagne. Au-delà du toit ouvrant, il n’y a rien d’autre que du bleu.

Par les fenêtres, je vois défiler ces maisons, dont il est faux de dire qu’elles sont toutes pareilles ; chacune compose différemment de sa voisine le peu d’éléments contenus dans le vocabulaire architectural du quartier. Sur toutes, la porte se découpe sur une avancée qui vient grignoter la surface de pelouse, mais tantôt à gauche, tantôt à droite. Le couple de fenêtres, en retrait, est ici ou là remplacé par une large baie. On devine le nombre d’habitants de chacune en comptant les voitures garées devant, en ajoutant celle qui est soustraite à nos regards par la porte du garage.

Sur la pelouse de celui-ci, un Teddy Bear végétal qui a dû demander une patience et une minutie exemplaires. Sur la pelouse de celui-là, rien. Sur celle du troisième, deux arbres effilés et élancés, qui dressent haut leur pointe comme pour narguer le quartier : « Il doit être frustré sexuellement », me dit C.

La Jeep se gare entre, à gauche, une voiture qui arbore un autocollant Obama, et, à droite, une autre qui affiche un ruban jaune Support our troops.

 

4.

 

« Tu fais une cure de burgers, toi. — Hé, on est en Amérique, mec ! — On se met là ? — Hi.Hi. — Salut. — L’accueil est royal. — La bouffe est pas mal. — Vous avez parlé à S. et C., vous ? — Non. — Moi oui, ce matin. — Tu leur as dit quoi ? — Ben, globalement, ça : que ce programme, c’est vraiment royal. — Moi je trouve que ça pourrait être quand même mieux. — Oui mais c’est déjà cool, après, évidemment, on peut l’améliorer… — Je te prends une frite. — Pourquoi ici quand tu demandes un verre d’eau tu as plus de glaçons que d’eau ? — C’est l’Amérique, mec ! — On le saura. — Et toi, tu leur diras quoi alors ? — Qu’on devrait être plus encadrés artistiquement, je veux dire avoir au moins un artiste dans l’équipe. — Tu rigoles, les deux directeurs, ils sont danseur et metteur en scène ! — C’est ce que je dis : c’est pas des artistes. — Un metteur en scène c’est pas un artiste ? — Non. — Et c’est quoi alors ? — Un interprète. — Et un interprète c’est pas un artiste ? — Ben non. Un artiste, il répond à une nécessité intérieure, c’est la différence entre les arts plastiques et les arts appliqués. — Ouah l’autre, hé. — Parce qu’on n’est forcément que l’un ou l’autre ? — On ne se suicide pas pour les arts appliqués. — Alors, forcément, c’est moins noble. — Non, c’est pas une question de hiérarchie, c’est juste différent. — Ah si, pour moi il y a une hiérarchie, et heureusement ! — Carrément… — Pour moi, on peut être artiste dans n’importe quoi, si on agit en tant qu’artiste, peu importe le moyen d’expression. — On peut aussi faire de la peinture sans être un artiste. — Peinture décorative… — Un designer, il fait de l’utile. — Et l’on est forcément que dans l’une de ces options ? — Un interprète ne crée pas, il interprète… — Il crée, mais à partir d’une création donnée, comme tout artiste est nourri d’influences… — Je suis fier lorsque, en interprétant la création d’un autre, je fais moi-même acte de création. Quand mon expression personnelle prend prétexte celle d’un autre pour mieux la servir et s’en servir à la fois. — Je te reprends une frite. »

 

5.

 

En quittant la salle de réunion pour l’atelier de peinture, j’ai demandé deux fois mon chemin ; je me suis perdu dans un couloir, mes cartons vides sous le bras, au deuxième étage par lequel je n’étais pas censé passer. Dans la galerie principale, un garçon montre à une autre comment il s’élance : en fléchissant une jambe qu’il retend aussitôt, il envoie l’autre loin devant lui, quitte le sol et le regagne sans un bruit. Je les observe de loin ; puis je prend le couloir le plus engageant, celui dont les murs sont couverts d’affiches sérigraphiées que, respectueusement, personne ne détache tant que la pièce annoncée n’est pas jouée. Je sors par la première porte.

Sur la terrasse, un musicien répète, avec un instrument que je ne connais pas ; je descends l’escalier, et, d’en bas, sur la pelouse, je l’entends encore, mais ses notes se mêlent à celles d’un autre. Je pousse la porte qui se présente et je reconnais ce couloir : l’atelier de peinture est le suivant à gauche ; j’entre sans frapper, m’y sentant déjà un peu chez moi.

Je pose mes cartons sur les autres, les grands, pas encore découpés. Ceux d’hier sont déjà en morceaux, mis à plat et recollés bord à bord, en deux grandes planches qui, avec de l’imagination, commencent à prendre la forme d’un bus. Il étale ses trois mètres sur le sol moucheté de peinture par plusieurs générations d’étudiants.

« Hi ! », me fait cette fille que je n’avais pas vue d’abord. Dans le coin où elle s’est trouvé une place, elle tricote ; elle me demande d’où je viens, ce qu’est ce bus, de quelle couleur on le peindra. Je m’asseois par terre parmi mes cartons, tache mon jean mais n’y prête pas attention, et me remets à découper mon adhésif dont j’ai déjà déroulé cinquante mètres ce matin.

 

6.

 

« Il n’y a plus personne à l’intérieur ? — Quand il fait nuit, toutes les vitres deviennent des miroirs depuis la terrasse. — So you’re never alone outside. — Tu entends ce bruit ? — Lequel ? — Gri, gri… — C’est quoi ? — I don’t know. Mais il y a beaucoup d’animaux ici. — Quelle sorte… ? — Hum… On a deux canards qui, tous les ans, reviennent, sur la piscine du campus. — Sauvages ? — Oui. — Cool. — Je cherche des gens que je pourrais emmener voir les buffalos. I’d like to see the buffalos again. — Les buffalos ? — Oui. — Ici ? — Pas loin, juste à côté. C’est Walt Disney qui les avait emmenés ici pour un film, je ne sais plus lequel ; il avait beaucoup de terres ici, il y a laissé les bisons et ils se sont reproduits. — C’est fou. Et tu y vas demain ? — Why not ? Je le propose à qui veut. — Et il y aura qui alors ? — Pour l’instant, eh bien, personne. So it could be just like… you and me. »

Il sourit, décroise les bras, et prend une gorgée de son café, qu’il boit à la paille. On m’a dit hier : « Quand tu parles avec un danseur, tu as toujours l’impression de te faire draguer. »

« J’ai souvenir d’une promenade en forêt avec mon père lorsque j’étais enfant. Au détour d’un chemin, on est arrivés à un endroit où, au sol, on pouvait voir des tas de traces d’animaux, de pattes d’oiseaux, de lapins, de renards, de je ne sais quoi. Et je me suis dit que j’avais une chance folle d’avoir trouvé cet endroit, qui est celui où tous les animaux se rencontrent, où de temps en temps ils font de grandes réunions tous ensemble. — Comme chez Walt Disney. — Why not ? Nous nous réunissons bien, nous. — Oui, mais entre êtres humains, pas avec les autres espèces. — You’re right. Mais peut-être qu’à cet endroit ils ne se retrouvaient jamais tous en même temps, mais qu’ils partageaient le lieu : les renards le lundi… — Les lapins le mardi. — It’s nice, anyway… Maybe even much nicer… J’aime bien l’idée d’une, oui, pourquoi pas… d’une communication qui nous échappe. Mais je ne veux pas avoir l’air mystique. »

Il sourit et remet sa paille à la bouche. « Quand tu parles avec un danseur, tu as toujours l’impression de te faire draguer. »

 

7.

 

De Los Angeles, je n’aurai vu qu’une portion d’Hollywood Boulevard, et ce, à travers la fente découpée dans le carton au niveau de mes yeux. Je suis le deuxième des quatre porteurs du bus ; nos quatre paires de pieds avancent au rythme des airs joués au basson par D., qui nous suit dans sa voiture-costume sur-mesure.

Guidé par N., l’absurde convoi se fraye un chemin dans la masse des touristes, tandis que la musique se fait une petite place parmi le chœur des voitures. Lorsque nous traversons la rue, c’est bien sur le passage piéton que nous sommes ; les automobilistes sont blasés : ici, c’est Hollywood, tout est possible.

Les badauds, eux, sont à l’affut de n’importe quoi pour se distraire, et notre défilé fait leur affaire. « What’s that ?It’s a bus, ma’am, just a bus.What is it for ?Want to take a ride ? »

Devant le Chinese Theater, l’un des deux Elvis Presley se prend d’affection pour nous et nous accompagne au ukulélé ; Marilyn Monroe et Mickael Jackson, d’un air pincé, attendent qu’on veuille bien faire place nette devant leur podium ; Superman menace d’appeler la police ; Bart Simpson, curieux, jette un œil à l’intérieur.

« In the name of the pirats, I steal that bus ! », lance Jack Sparrow, qui a déjà pris les commandes, et part en courant, le bus en carton sur ses épaules.

Nous reprenons le contrôle de notre véhicule, et regagnons la rue adjacente dont nous étions partis, lentement, en prenant soin d’accorder nos pas à la valse que nous joue D.

 

8.

 

Les tables de billard s’alignent sous une lumière blafarde, et la musique pop crachée par les haut-parleurs, enjouée, a du mal à sortir le lieu de sa torpeur. Le Shooters, puisque c’est son nom, est loin d’être vide : en témoignent les voitures rangées sur son parking, derrière la station Shell. Le monumental coquillage jaune s’élève haut dans la nuit, monté sur son mât, et dispute son rôle de phare à un célèbre M de la même couleur et à la cloche du Taco Bell… Au-delà du freeway, l’enseigne de notre hôtel clignote ; on devine, même à cette distance, que son néon grésille.

L’allure des clients juste arrivés, figures silencieuses sorties d’un tableau de Hopper, finit de m’effrayer. Je traverse à nouveau le parking jusqu’à être hors de portée de la musique ; je croise J. qui revient du distributeur automatique de la station-service ; je cours ; je fuis ; après le Shell, l’embranchement de l’autoroute et son fragile passage pour piétons. Je surplombe le freeway ; sous la route qui me porte, le flux des voitures n’a pas cessé malgré la nuit ; à grandes enjambées, j’essaye de réduire les distances, comme si traverser une autoroute en courant lui redonnait des proportions humaines. Mon horizon immédiat, ce sont les néons des fast-food ; au-delà, la ligne des montagnes qui se découpe sur le ciel clair ; les étoiles se laissent voir au bout des quelques instants pendant lesquels je parviens à fixer mon regard.

Par la fenêtre du Denny’s dinner, j’aperçois N., son sourire et son boyfriend. J’entre.

« Can I join you ?Sure. — Je reviens de ce bar, c’est un endroit affreux, je l’ai fuit en me disant que je vous trouverai ou que, au pire, je préférais autant rentrer seul à l’hôtel. — Oh, no, pas ce soir ; please take a seat.Thank you. — Mais, de toute façon, nous allions partir nous aussi, et à vrai dire nous avons l’intention d’aller là-bas. »

Sur le parking du Shooters, je recroise J. « Finalement, tu changes d’avis… ? — J’ai rencontré un argument sur la route. » À l’intérieur, les enceintes envoient un tube des années quatre-vingts ; D. et V. entament une partie de billard. Dans ce décor improbable, c’est notre dernière soirée, et je pense : « Feldstärke, c’était bien. »

 

Antonin Crenn
Composé au Shooters, Santa Clarita, Californie, le 17 octobre 2009,
écrit pendant le vol Los Angeles – Paris le lendemain.

 

Dlaczego Warszawa

(Pourquoi Varsovie)

 

Entre ces deux immeubles, un grand espace.

Un parc;

une place ;

un parking ;

une aire de jeux ;

un jardin en friche ;

une avenue trop large pour porter ce nom ;

un lieu de passage ;

un lieu de rendez-vous ;

un lieu de stationnement ;

un lieu vide ;

un lieu de vie,

ou un lieu mort ?

 

Tout cela et rien à la fois ;
je ne crois pas qu’une fonction lui ait été affectée un jour.

Entre ces deux immeubles, un terrain vague.

Une herbe rare,

quelques pierres ;

des trous, çà et là ;

des arbres, nulle part.

 

Des bouteilles ;

des paquets de cigarettes ;

une paire de chaussures abandonnées ;

des papiers qui ont dû être des journaux ;

dehors depuis trop longtemps pour être encore identifiables.

 

Gris sur gris, ton sur ton :
un homme appuyé contre le mur.

Il part ;
plus personne.

 

L’un de ces immeubles est le mien.

Je pousse la porte d’entrée ; se présente un couloir, repeint en blanc pour la dernière fois dans les années quatre-vingts ; à l’issue de celui-ci, trois portes sont proposées, vitrées, à la propreté clinique ; la lumière est jaune, crue. La porte d’en face est la vitrine d’une boutique ; d’un kiosque fourre-tout ; ici, jour et nuit, cigarettes, presse, épicerie ; rassemblé dans dix mètres carrés, tout ce dont a besoin l’habitant type de cet immeuble ; le sourire est en supplément. La deuxième porte est à gauche ; au-delà, trois ascenseurs ; entre les ascenseurs et moi, une serrure électronique ; entre cette serrure et moi, le badge que ne m’a jamais donné ma propriétaire. La troisième porte est à droite, c’est celle à laquelle je frappe, le gardien est derrière ; devoir le déranger pour rentrer chez moi… « Dzień dobry », « przepraszam » ; assis derrière la vitre, inamovible sur le fauteuil fatigué, la télévision comme compagne, il remue sa moustache dans un « dzień dobry » qui répond au mien ; il saisit une canne à pêche ; à son bout, le badge qui me manque ; d’un geste assuré, son bras se tend, le badge frôle la serrure, le bip se fait entendre, la porte se déverrouille. « Dziękuję », lui fais-je ; il pose la canne ; je me dirige vers la deuxième triplette d’ascenseurs.
Premier étage.
Deuxième étage.
Troisième étage.
Quatrième étage.
Cinquième étage.
Sixième étage.
Septième étage.
Huitième étage.
Neuvième étage.
Dixième étage.
Onzième étage.
Douzième étage.
Treizième étage.
Au treizième étage, les murs sont verts amande ; la lumière, toujours jaune ; après les ascenseurs, deux couloirs ; chacun gardé par une porte vitrée et grillagée ; à droite, le mien ; la porte grillagée, fermée ; la voisine de l’appartement quatre veille au grain, elle tend l’oreille et surveille le déclic ; un verrou qui ne claque pas est un verrou mal fermé ; un verrou mal fermé, c’est la voisine du quatre qui ouvre sa porte. Sur la porte de l’appartement un, une inscription à la craie ; « K + M + B », et une date, « 2007 ». J’ai vu ces trois lettres sur d’autres portes ; dans des vieilles cours d’immeuble en briques rue Emilii Plater ; dans l’immeuble quasi-neuf où vivent Paweł et Ewa ; sur le restaurant tchèque de la Plac Konstitucji. On m’a dit que c’était une marque religieuse ; pour célébrer un événement, ou pour protéger la maison ; je ne sais plus. Derrière la porte de l’appartement deux, deux vieilles filles ; l’une d’entre elles ne parle jamais ; sa sœur parle pour elle, et m’a dit que l’autre était muette ; lorsque je me suis trouvé seul dans l’ascenseur avec la muette, elle m’a dit « dziękuję ». À Varsovie, on vous dit « dziękuję » dans l’ascenseur ; les étrangers surpris répondent « proszę » ; ceux qui savent répètent « dziękuję ». Sur la porte de l’appartement trois, un inscription, « sonnez fort ». Derrière la porte de l’appartement quatre, la voisine monte la garde par le judas. À gauche de la porte de l’appartement cinq, mon nom sur la sonnette, parmi cinq autres. Je pousse cette dernière porte. Deux petits appartements identiques rassemblés dans les années quatre-vingt-dix ; une porte d’entrée est condamnée ; la cuisine, mise en commun ; une pièce gagnée. Pas de salon, tout est fonctionnel : ce qui n’est ni cuisine ni salle de bains est loué comme chambre. Dans la première, Łukasz partage son espace avec Bogus ; Łukasz collectionne les cannettes de Żywiec et de Tyskie ; Bogus ne prend plus le métro depuis qu’il a vu des pigeons sur les quais. De la deuxième chambre, Kamil occupe seul les huit mètres carrés ; il y dort la fenêtre ouverte quelque soit la saison ; depuis quelques mois il est réveillé le matin par les travaux treize étages plus bas, où l’an prochain s’élèvera une tour comme la nôtre. C’est de la troisième chambre que la vue est imprenable ; Sylwia et Agnieszka y ont la plus grande fenêtre ; tant que le vis-à-vis n’est pas construit, leur regard porte jusqu’à la Vistule. La quatrième chambre est celle où je prends rapidement quelques affaires, et dont je ressors aussi vite : pour occuper, tant qu’elle est libre, celle des deux salles de bains où l’eau est chaude. Il me reste une heure à surveiller ma montre avant de ressortir ; je m’étends sur mon lit ; je pense au film de Kieślowski vu pendant le cours de M. Jelonkiewicz, et au « hasard aveugle » ; je rejoue, avec cette idée en tête, le récit de mon arrivée. Depuis sa chambre, Agnieszka écoute l’épouvantable Radio Wa-wa, je n’ose pas lui faire baisser le son ; alors j’écoute aussi.

Dehors, la nuit est tombée.

La température aussi.

D’en bas, je lève la tête vers ma fenêtre, noire ;
et vers celles de mes voisins, carrés de lumière.

Les prochains carrés de lumière sont loin ;
au-delà du terrain vague.

 

Dix-huit heures qui en paraissent vingt-deux,

les rues désertées,

silencieuses ;

larges ;

sur mon trottoir, face à moi, un homme marche,

je le croise sans voir son visage.

 

Je marche vers le poteau de bus.

Un bus passe, qui n’est pas le mien ;
rapide

Le banc, libre ;
l’attente, courte ;
mon bus, ponctuel.

Je monte,
par l’arrière.

Je me faufile entre les portes ; rouges et jaunes ; jamais ouvertes bien longtemps ; je me faufile entre les deux hommes assis sur les marches ; je trouve une barre ; je l’attrape ; le bus démarre ; je manque de donner un coup de coude à mon voisin. « Przepraszam. » Deux hommes en costume parlent politique ; une fille embrasse un garçon qui porte un tee-shirt Krtek ; une femme de quarante ans regardent défiler les blocs. « Przystanek : Ząbkowska. » Monte un homme ; son pantalon est en treillis ; son pied, sur le mien ; son « przepraszam », absent. Monte une vieille femme ; celle de quarante ans se lève ; la première s’assoit ; le couple n’a pas bougé. Je me raccroche à la barre. « Następny przystanek : rondo Waszyngtona. ». Une secousse ; je m’appuie contre un siège ; à mon tour, je me plante devant la vitre, et regarde défiler les blocs. Praga est calme ; sur l’aleja Zielenicka, on double une Maluch.

Avant le rondo, une étendue noire :
le parc Skaryszewski ;
les arbres, noirs ; le lac, noir ;
quelques lueurs, peut-être des fêtards.

La route s’élève ;
ou le sol s’abaisse ;

sous le pont que l’on emprunte, plus rien ;

friches,

arbres emmêlés,

un chemin, impraticable.

La rive est de la Vistule :

sauvage.

En quittant cette berge pour l’autre, sur ce pont long d’un kilomètre on croit quitter une ville

pour en gagner une autre, distincte, distante.

Sur la rive ouest, une autoroute ;

au-delà, Śródmieście ;

le Palais de la Culture,

sinistre phare.

Un arrêt, deux arrêts ;

je descends.

Immeuble numéro cinquante-deux ; code sept-clé-quatre-vingt-dix-soixante-treize ; deuxième escalier ; troisième étage ; porte sept.

« Cześć Andrzej !
— Cześć Anton, entre, Krzysztof a fait du żurek, trouve-toi une place. Tiens, là, un bol, pousse-toi Julia — Cześć Julia ! — Cześć Anton ! — C’est à cette heure-ci que tu te pointes ? — Je vois que vous ne m’avez pas attendu… — Manquerait plus que ça. — Tiens. Fais gaffe c’est chaud ! — Hey, dzięki Krzysztof ! Et cześć, au fait. — Cześć Anton, et je te mets une saucisse avec ? — Tant qu’à faire. — Smacznego. — Merci. Je suis le seul à manger ? — Je t’accompagne. — Tu bois quoi, Julia ? — La vodka du père de Tomasz. — Celle à la cerise. — La traître ! — Elle descend bien… — C’est ce que je dis. — Tu sens pas les cinquante degrés. — Cinquante ? — Tomasz ? — Oh, cinquante, je sais pas, mon père ne sait pas compter. — Remets-en moi un, on va compter ensemble ! — Et Paulina, elle n’est pas là ? — Sur le balcon, avec Roman. — Sur le balcon ? — Avec Roman ? — À fumer. — On dit ça. — Je t’en ressers ? — Quoi ? Du żurek, de la vodka ? — Ce que tu veux. — Les deux ! — Na zdrowie. — Na zdrowie ! — Cześć Paulina ! — Cześć Anton ! — Et Roman ? — Quoi Roman ? — Toujours dehors. — Il regarde la voisine d’en face. — Il peut rêver ! — S’il lui parle français… — Elle aime les Français ? — Elle veut partir à Paris. — Elle dit que les Français sont plus beaux que les Polonais. — Qui dit ça ? — La voisine. — En même temps quand je regarde autour de moi… — Julia ! — Vous, ça va, mais les autres… — Ceux qui s’habillent en treillis. — Qui sait pourquoi le treillis est à la mode ? — Le treillis est à la mode ? — Ouvre tes yeux, hé ! — Andrzej en a un. — Non ! — Quelle horreur. — Dans la rue, deux mecs sur trois… — Dans le métro, un sur deux. — Dramatique. — J’ai un copain tout doux tout gentil, Paweł, qui en porte. Je lui ai dit que ça ne lui allait pas du tout, il me dit que ça lui donne confiance en lui. — Confiance pour quoi ? — Quand il est seul dans la rue. — Hé Roman, cześć ! — Cześć Anton ! — Et la voisine ? — Et ta sœur ? — Dobrze, merci pour elle. » La soupière est vide, la bouteille descend. Roman se trouve une chaise et d’assoit à ma droite, Julia se pousse à nouveau pour lui faire de la place, et à peine rassise, se pousse encore un peu plus quand Andrzej lance un « Uwaga ! », pris par l’idée soudaine de descendre le samovar qui était en haut de l’armoire et de l’installer sur la table devant elle. « C’est un samovar que j’ai ramené de Riga. — On sait ! — Moi je savais pas. — Tu fais souvent les poussières là-haut ? — Il est beau. — J’en ai un autre plus petit, celui-là est du dix-neuvième. — Et ça, c’est pour quoi ? — Tu mets le charbon là, dans le truc, théoriquement c’est un charbon spécial qui dure longtemps… — Du charbon ? — Et l’eau est en dessous, tu te sers à volonté, la théière est là. — Malin. — T’en avais jamais vu ? — Si, mais dans les musées. — Andrzej, c’est un peu un musée. — Hé, ça commence ! — Quoi, qu’est-ce qui commence ? — Le match. — Ils en sont aux hymnes. — « Marsz, marsz, Dąbrowski… » — Moi je reste là. — J’arrive ! — Et les bières ? — Żywiec, Lech, Żubr ? — Żywiec. — Pareil. — Lech. — Ça marche. » Je reste un instant à la cuisine avec Tomasz, nous nous partageons ce qui reste de sa vodka maison ; tous les autres passent la porte de la cuisine et se retrouvent dans la chambre-salon, où le téléviseur d’Andrzej a réussi à se trouver une place parmi les livres, sur la plus grande étagère de sa bibliothèque ; sur le lit replié en canapé sont affalés Andrzej et Julia, avec à leurs pieds Krzysztof et Paulina ; Roman s’est rué le premier sur le fauteuil, et, bien calé, me fait des grands signes parce que je n’entends pas ce qu’il me dit ; je n’entends que les commentaires du match, mêlés à la musique que personne n’a baissée. « Na zdrowie Tomasz. — Na zdrowie Anton. — Et Poznań, c’était comment ? Tu es revenu hier ? — Cette nuit. Je suis arrivé à six heures, j’ai voyagé debout. — Je le vois à ta tête ! — Mais j’ai dormi en arrivant. — Przepraszam. Et donc ? — C’était juste incroyable, le week-end parfait, Karol m’a présenté toute sa bande, c’était l’anniversaire de Kamila… — « Sto lat, sto lat… » — … j’ai qu’une envie, c’est de repartir. Faut que tu viennes la prochaine fois ! Deux jours parfaits. — Perfect days ? — Comme la chanson. — Mais c’est une chanson triste ! — Pas pour moi. C’est une chanson gaie. — Une chanson gay ? — Optimiste. — Nostalgique. — Ils en sont où, à côté ? — Kurrrrrrrwa ! — Oh, ça c’est Roman. — Ils ont pris un but. — Putain de goal, vous avez vu ? — Vu quoi, Roman ? — Venez, ça repasse ! — Tu vois ? — J’y crois pas. — Quel con, quel con. — Il se l’est mis tout seul. — « C’est le terrain qui est mauvais… » — C’est ça, Andrzej, et le soleil dans l’œil aussi ! — Et le vent, le vent ! — Regardez Andrzej ! — Allez, allez, on la refait ! — J’ai le ballon. — Envoie ! — J’y vais ! — J’suis prêt. — Ooooh… — Hé ! — Manqué ! — Presque aussi mauvais que le vrai. — Ils reprennent. »

Le match se termine, la Pologne a perdu, et les bouteilles sont vides. Andrzej réveille Julia, qui s’est endormie a la mi-temps et n’a pas vu le but le plus ridicule ; il tente de lui expliquer ce qu’elle a manqué, visiblement elle se moque bien du résultat, mais elle écoute en riant, ou plutôt elle regarde, parce que les grands gestes d’Andrzej sont plus parlants que son récit, et tout le monde se tourne pour en profiter. Krzysztof s’impatiente. « Et maintenant, on va où ? — On sort. — Où ? — Paulina décide. — Euh… pourquoi pas Pawilonia… ? — Encore Pawilonia ! — Il y a vingt bars différents là-bas… — Tous les mêmes ! — Bon, Paulina ne décide plus. — La porte ! — Tu as les clés, Jędrek ? — Oui. — Je ferme la porte, tout le monde est là ? — Tak. — Bon, qui décide alors ?
— Je décide ! — On va où, Tomasz ? — Au Plan B. — Lequel ?
— Il y en a plusieurs ? — Oui, il y a le nouveau sur Nowy Świat.
— Connais pas.
— Moi je connais, mais j’aime pas. — Si Julia n’aime pas…
— Mais j’aime bien l’autre, le premier.
— Plan B…
— Sur la Plac Zbawiciela…

— C’est loin…
— Tu parles, on suit Marszałkowska et on y est dans un quart d’heure.

— Hé, hé, Krzysztof, attrape !
— La passe !
— Manqué.

— À la polonaise…

— Il y en a qui font carrière quand même.

— Mais j’avais le soleil dans l’œil ! »

 

Sur Marszałkowska, le silence.

 

À part nous, personne.

 

Un taxi passe ; un deuxième.

Deux hommes attendent devant un kebab ;
je crois que celui-ci reste ouvert toute la nuit.

Sur la Plac Defilad, il fait noir ;
seul le dernier étage du Pałac Kulturi est éclairé ;
comme suspendu ;

en dessous, rien, une tour noire sur un ciel noir.

Dans les galeries qui passent sous Jerozolimskie, rien non plus ;
exceptées deux silhouettes, entre les boutiques :
deux agents qui patrouillent, dans leurs gilets jaunes ;
et ne se parlent pas.

Un tram passe, vide ;

sûrement le dernier de la journée, qui rentre au dépôt.

Andrzej et Krzysztof trottent ;
Paulina traîne la patte ;
elle dit que Pawilonia aurait été plus prêt.

Wspólna.

Hoża.

Wilcza.

Piękna.

Sur la Plac Konstitucji, du monde devant U Szwejka ;
le restaurant tchèque est toujours complet ;
dehors, on attend ;
on tape du pied, on tape dans ses mains ;
d’impatience, mais aussi surtout de froid.

Hôtel MDM.

Koszykowa.

Mokotowska.

Wyzwolenia.

Nowowiejska.

Plac Zbawiciela.

Devant nous : une église ancienne ;
la seule du quartier.
Dressée comme le palmier d’une oasis,
elle parvient à hisser bien haut son clocher bleu,
au dessus des blocs réalistes-socialistes,
seule, fière, rescapée.

À notre gauche : rien — à première vue ;
car, de l’extérieur, rien n’est visible.

Au dessus des arcades, pourtant, il y a un nom :
une enseigne signale le bar,
discrètement.

Nous traversons la place.

Paulina râle ; Krzysztof chante ; les autres rient.

Comme les habitués que nous sommes, nous poussons la porte, immédiatement la musique se fait entendre et l’on croise deux étudiants qui descendent l’escalier, ils parlent anglais, mais avec des accents différents, ce sont probablement des Erasmus, on les laisse passer, et l’on monte l’escalier, sombre, mais très coloré parce que peint, et tagué, et couvert d’affiches ; et étroit aussi ; Kamila est tombée, ici, la semaine dernière, il faisait noir, elle n’avait bu qu’une bière pourtant ; là-haut, le bar est plein comme d’habitude, on ne s’entend plus parler, Tomasz me dit à l’oreille « Je vais voir s’il y a des places au fond », il se fraie un chemin dans la foule, je le perds de vue, puis quand il reparaît il fait de grands gestes qu’on interprète tout de suite, on les connaît par cœur ; Roman prend tout de même la peine de traduire, il me dit « C’est plein, ici, on commande au bar et sort boire dehors, ça marche ? » ; je ne réponds pas, il sait que ça marche toujours pour moi, en guise de réponse je m’approche du bar, je glisse quelques « przepraszam » aux gens que je bouscule, pour la forme, même si je sais qu’on ne m’entend pas, et quand j’atteins le comptoir je m’y accroche bien, et je commande pour tout le monde, sept piwa, dont deux z sokiem pour les filles ; j’appelle Andrzej à l’aide pour tout transporter, les autres sont déjà dehors.

Je les rejoins.

Un taxi s’est arrêté pour nous proposer une course, pensant que nous avions fini la soirée.

« Les bières !
— Dzięki ! »

Un autre groupe est descendu en même temps que nous, et la place n’est plus aussi vide. Andrzej et Roman sont allés demander des cigarettes à nos compagnons de trottoir, et s’éternisent avec eux ; je ne cherche pas à me mêler à la conversation ; je reste à part, à les écouter. Très vite, je perds le fil, je n’écoute plus rien, je crois que ces types viennent de Łódź, l’un d’eux a dit qu’il était étudiant en cinéma, mais à vrai dire je m’en fiche pas mal, je décroche et les regarde parler, Andrzej s’agite, quand il s’agite comme ça c’est qu’il cherche à être convaincant ; l’autre a l’air attentif ; sa bière est vide, et j’ai vu Roman remonter dans le bar, je crois qu’il est partir lui en chercher une autre.

Le taxi avait raison d’attendre sur la place, trois filles sortent du bar et lui font signe.

Quand il démarre, je les suis des yeux.

Ils prennent à gauche ;
ils descendent Marszałowska ;
peut-être vont-elles à Mokotów ;
ou à Ursynów.

Andrzej parle fort.

Roman est revenu, avec deux bières.
Le type de Łódź en prend une.
Son copain ne boit rien,
je lui en paierais bien une aussi.

J’entends, par bribes, ce que dit Andrzej.
« Je n’ai jamais été à Łódź. »
Moi non plus.
Le type de Łódź s’appelle Michał.

Il demande :
« Tu es à Varsovie depuis longtemps ?
— Quelques années.

— Et… pourquoi, Varsovie ? »

« Dlaczego, Warszawa ?

Antonin Crenn
Écrit à Varsovie et Paris, mai 2009