Aux quatre coins

Chroniques du 4e arrondissement :
1, rue de Turenne
Place du Bourg-Tibourg
10, rue Poulletier
28, quai de Béthune
Le chien de la femme du Suisse

1, rue de Turenne

 

Il y avait un grand mur aveugle et nu, avec quelques pierres saillantes qui figuraient un autre pan disparu et qui faisaient l’angle de la rue Saint-Antoine.

Puis l’on y fit un immeuble. On accrocha des balcons au mur, et on les habilla d’une fine carapace métallique aux écailles brunes, percée de mille points de trame, comme autant de taches de soleil. On y a ouvert une poissonnerie, « menu huîtres à volonté les mercredis et dimanches ».

Dans la file d’attente, le garçon contemple un merlan qui le nargue de ses yeux obstinément ronds, et qui ne daigne pas répondre à son clin d’œil pourtant amical. Le garçon, vexé, se tourne alors vers ses congénères humains, et il reconnaît devant lui la vieille dame. Alors il lui dit : « Bonjour madame ! » Et la dame lui dit bonjour.

« Vous êtes le jeune homme de la librairie ! C’est vous, hier, qui m’avez sauvée. Avec ma patte folle, j’étais bien embêtée. Qu’est-ce qu’on a rigolé dans le monte-charge !

— Ben oui, comme vous ne pouviez pas prendre l’escalier, il fallait bien que je vous accompagne… Tant que tous les clients ne me réclament pas la même chose, ça va.

— Tu m’as largement ravitaillé en nourritures de l’esprit, et ce matin il est temps que je m’occupe de mon estomac. Je vois là-bas une sardine qui me fait les yeux doux… Tu sais, autrefois, cette boutique n’existait pas. Alors j’allais au Rouget-de-l’île, rue Saint-Louis, parce que le samedi, c’était sardines grillées. J’y étais connue, je savais qu’on m’attendait.

— Le Rouget-de-Lisle ? Et vous êtes dans le quartier depuis longtemps ?

— Tu me dis « tu », et tu m’appelles Simone.

— Et vous… tu es dans le quartier depuis longtemps, Simone ? »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

Place du Bourg-Tibourg

 

Officiellement, ce n’est même pas une place : c’est juste la rue du Bourg-Tibourg qui commence, en prenant ses aises, drôlement large pour une petite rue. Elle débouche sur la rue de Rivoli, qui fait comme un miroir par lequel cette place qui ne dit pas son nom serait le reflet de la place Baudoyer. La place Baudoyer : en voilà une vraie place ! Bien encadrée, sérieuse, administrative… et, parfois, troublée par l’activité désordonnée du marché, qu’on installe et qu’on démonte, où l’on s’agite, comme ce matin.

Il y a deux gros arbres sur la place du Bourg-Tibourg, et huit autres tout autour, mais on n’en connaît pas le nom, parce qu’on est ignorant en botanique. En revanche, on reconnaît sans peine les bancs doubles qui se tournent le dos, qui nous sont bien familiers. Il y a un homme assis, au col de chemise ouvert mais cravaté tout de même, qui consulte frénétiquement son téléphone portable : il attend un rendez-vous, il ne supporte pas le retard. Une femme s’assoit à son tour, mais elle n’attend personne : elle regarde les feuilles tomber.

Il y a une ronde de cafés qui déploient leurs terrasses tout autour de la place. Un jeune homme blond et un jeune homme brun sont attablés. On croirait qu’ils sont habillés pareil. Ils se sont rencontrés au rayon bricolage du BHV, où l’un cherchait un bloc de plexiglas de douze centimètres par quinze, et l’autre du ruban adhésif crêpé, et où tous les deux ont trouvé à la place un vieux copain de lycée.

« C’est fou ! Ce chien qui vient de passer… J’ai cru que c’était le mien.

— Tu viens de me dire que ton chien était noir. Celui-ci est blanc.

— Oui, oui… Mais à part la couleur, ils sont tout pareils. C’est fou. »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

10, rue Poulletier

 

Les siècles ont criblé le mur de minuscules cicatrices qui lui font une peau granuleuse. Ils ont noirci sa peau, et l’ombre reste accrochée à sa surface à toute heure, nuit et jour. Par endroits, la peau noire est écorchée : alors, tout à coup, elle se dévoile, blanche. Mais cette blancheur n’est pas une blancheur pure, nette et intacte ; c’est une blancheur qui fuit, qui dégouline, qui fait de grandes coulures claires sur le mur noir.

C’est dur et c’est beau : c’est l’église Saint-Louis-en-l’Île et c’est de la pierre. Il y a bien des vitraux, là-haut, pour rassurer l’œil, comme des brèches dans la muraille… Mais, depuis l’extérieur, et en reculant tant que possible, jusqu’à se plaquer contre le mur opposé de l’étroite rue Poulletier, qui serait capable d’en discerner le motif ?

L’homme va et vient dans la rue, entre l’église et la laverie qui lui fait face : « Azur self-clean, machines 6 kilos, 10 kilos et 16 kilos ». L’enseigne se détache sur le mur blanc, et ici c’est un blanc propre, un blanc lessive.

À l’intérieur, la femme s’emmêle devant les consignes d’utilisation qui, par bonheur, ne sont pas traduites en anglais : voilà pour elle une belle occasion de demander un coup de main au charmant autochtone qui fait les cent pas dehors ! Elle l’aborde dans un français maladroit et une conversation se crée dans un anglais à peine plus habile.

« Vous allez me trouver terriblement touriste, mais j’aime tellement Paris, j’aime tellement l’Île-Saint-Louis… Ces découvertes magiques, quand vous pouvez jeter un œil à ces cours fabuleuses qu’on aperçoit par les portes entrouvertes…

— Saviez-vous que dans cet immeuble, juste derrière, au numéro 18, il y avait un jardin à la française ? Vous devez absolument le visiter ! Il faut un code pour entrer, mais je le connais, je peux… »

L’homme s’interrompt. Il hésite. Un sentiment inconnu de possessivité vient de le surprendre, qui lui fait dire, jalousement :

« J’ai une très mauvaise mémoire des chiffres. J’ai noté le code quelque part… Mais je ne l’ai pas sur moi. »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

28, quai de Béthune

 

Il me dit bonjour avec un accent charmant, je lui réponds le même bonjour d’un ton enjoué, il enchaîne sur un « Comment-allez-vous ? » plus que correct, je le félicite pour son français, et je lui demande depuis combien de temps il est ici, parce que je ne l’ai pas vu arriver, et que c’est la première fois que je le croise dans la cour. – Il est arrivé samedi dernier, avec sa femme, ils louent l’appartement du premier côté Seine, et en effet nous ne nous sommes jamais croisés – forcément, les horaires d’un touriste sont peu compatibles avec les miens, quoique je prenne parfois quelques libertés avec eux… J’en prends d’ailleurs ce matin, et je reste un peu avec lui, à bavarder, je veux tout savoir, comment trouve-t-il l’immeuble ? Le quartier ? Paris ? – L’immeuble est a-do-rable, bien sûr ; le quartier est ab-so-lu-ment charmant, évidemment ; Paris est une ville ma-gni-fique, je m’en doutais. – Mais encore ? Depuis samedi dernier, qu’avez-vous vu, qu’avez-vous connu ? Que voulez-vous savoir ? Il prend un air concentré, il rassemble le vocabulaire acquis lors de ses dernières leçons de français, et les impressions collectées lors de ses dernières visites dans la capitale, oui, hum, c’est-à-dire, l’Île-Saint-Louis n’est-ce pas, quelle histoire incroyable, « bâtie au dix-septième siècle » dit le bateau-mouche, et le quai de Béthune, oui, une merveille, j’ai lu dans mon guide, et sur les murs des immeubles, sur les plaques de marbre n’est-ce pas, ici, à côté, que Baudelaire a vécu tout près, je crois, et Marie Curie aussi ? Son air se fait inspiré à présent, il veut savoir ; mais est-ce que je sais, moi ? Je n’étais pas ici, moi, au dix-neuvième, au vingtième siècle ; je ne les connais pas ces gens ; oui, certes, mais l’histoire de France tout de même, la culture française, la mémoire des pierres n’est-ce pas ? Certes, mais je ne crois pas que Baudelaire ait déjà mis les pieds chez moi, au 28 – la gardienne m’en aurait parlé ; la dernière fois qu’on a vu dans cette cour des gens un peu connus, ils y tournaient un film, mais elle a oublié son titre. Non, ce n’était pas Amélie Poulain. Les acteurs étaient là, au balcon sur Seine, cette actrice, là, assez connue pourtant… Non, non, ce n’était pas Brigitte Bardot, monsieur, j’en suis désolé, je ne l’ai jamais vue ici. Catherine Deneuve ? Non plus. – Sur son visage, je peux lire une succession rapide de très courts moments de curiosité avide et de très courtes déceptions, et il me demande à nouveau si je connais Catherine Deneuve, car enfin, n’y a-t-il pas tant de gens célèbres sur l’Île-Saint-Louis ?… – Est-ce que je sais, moi ? En tout cas, si elle vit ici, une chose est sûre : on ne fréquente pas la même boulangerie, car je ne l’ai jamais vue à celle de la rue des Deux-Ponts. – Cette fois, sa déception est immense, qui bute contre mon manque manifeste de coopération. Je veux le rassurer, et tant pis pour Catherine Deneuve : je lui parle alors de Conception, la gardienne, qui arrose amoureusement les mille plantes de la cour, alors même « qu’elle n’est pas payée pour ça », et qui chaque matin dispose le courrier sur la grande table de l’entrée, en autant de petits tas qu’il y a d’appartements, un tas pour Jean-Eudes et moi, un tas pour Gaspard, un pour Jean-Paul, un pour Dominique et Didier. Je lui parle de Gaspard, justement, célèbre pour sa discrétion, qui retient le loquet de la lourde porte de la cour pour ne pas la laisser claquer lorsqu’il rentre tard, et que je ne rencontre pour ainsi dire jamais, sauf aux dîners de voisins. Je lui parle de Dominique, qui était sortie catastrophée de chez elle lorsque les peintres ont commencé à refaire l’escalier en vert pomme, qui s’est empressée de fouiller dans ses couleurs pour leur préparer un nuancier, et qui, palette à l’appui, les a convaincu d’infléchir leurs plans avant qu’ils ne s’attaquent aux portes, qui sont aujourd’hui d’un vert bien plus acceptable. Puis je leur parle du mur du fond de l’immeuble sur cour, mitoyen de l’église et de l’école de la rue Saint-Louis, je lui parle de l’orgue que j’entends le dimanche matin dans mon lit, et des pas des enfants qui dévalent l’escalier à chaque récréation. Je lui parle des caves de l’immeuble, où je ne suis jamais descendu mais qui, paraît-il, communiquent avec le réseau souterrain de l’île, dont une porte ouvre directement sur les berges de la Seine, à pic, par où l’on faisait disparaître les indésirables au dix-septième siècle, et je lui parle du casse du siècle que l’on pourrait faire si ces caves communiquaient avec la chambre des coffres de la Société Générale, ou, plus excitant encore, avec la chambre froide du glacier Berthillon. – J’observe les yeux de mon touriste, presque éteints il y a quelques instants, pleins d’étoiles à présent ; les cloches de Saint-Louis sonnent neuf heures, je me presse, prends congé de lui, et je le laisse là, planté dans la cour. Je sors sur le quai, et, en repoussant la porte derrière moi, je jette un œil sur cette plaque de marbre que je connais par cœur, scellée au mur de l’immeuble : « 1640 : maison à M. Aubert, contrôleur des rentes de l’Hôtel-de-Ville » – je ne sais pas qui est ce monsieur, et je n’ai pas souvenir de l’avoir déjà su.

 

Antonin Crenn
avril 2010

 

Le chien de la Femme du Suisse

 

C’est un joli coin de verdure sur la rive sud de l’île Saint-Louis : une petite courette fleurie où il fait bon saluer son voisin, et lui tenir la porte avec un sourire affable et un « Comment allez-vous ? » enjoué, tandis que lui-même presse son allure pour ne pas vous faire attendre trop longtemps, le bras tendu vers le lourd battant…

Le Suisse est l’un des heureux habitants de mon immeuble. Je l’appelle « le Suisse », mais c’est par pure commodité, parce que c’est le nom que lui a trouvé mon autre voisin de palier — cet autre voisin que, pour ma part, j’appelle « le Normand ».

Le Suisse promène avec bonhomie son accent de Lausanne et ses pantalons orange sur le quai de Béthune. Ses habitudes sont toutes celles que l’on aime trouver chez un voisin : il achète son journal le matin dans la rue des Deux-Ponts et le lit ligne par ligne, du début à la fin, au bistrot de « l’Escale » ; il s’adresse à vous d’un air affolé dès que se brouille la réception de sa télévision ; enfin, et surtout, il veille avec un soin maniaque à la bonne santé des plantes vertes de l’escalier.

Un jour de mars, la joyeuse famille du quai de Béthune s’est agrandie : une femme et un chien sont arrivés. La Femme du Suisse est grande, bien plus grande que lui ; et elle est blonde, bien plus blonde que lui. Elle est le type de femme qu’on appelle parfois : « fatale ». Elle parle peu, et elle semble glisser au-dessus de nous autres, enveloppée dans son manteau de fourrure, perchée tout en haut de son style, de son chic — et de ses talons vertigineux. De ma fenêtre, je reconnais souvent son pas ; je l’entends frapper le sol de la cour : « tac, tac, tac », avec régularité, mais aussi avec une lenteur prudente, car ses talons cherchent leur chemin entre les gros pavés ronds et disjoints.

Le Chien de la Femme du Suisse était un dalmatien : quel autre chien aurait pu mieux coller à sa ligne ? Le Dalmatien de la Femme du Suisse était grand, svelte, élancé, chic, et d’un standing parfait.

La Femme et son Dalmatien furent comme deux rayons de soleil pour le Suisse : on le vit redoubler de gaieté, et distribuer ses sourires dans tout le quartier. La promenade matinale sur le quai devint pour le nouveau Maître et pour son Chien le moment de complicité privilégié que tout l’immeuble observait avec ravissement.

La Femme du Suisse aimait porter à sa bouche un mince fume-cigarettes. Mon autre voisin, le Normand, me disait que ce fume-cigarettes lui faisait penser à Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s — « Mais Audrey Hepburn n’est pas blonde », lui répondais-je.

La Femme du Suisse portait encore, en ce mois de mars, un manteau de fourrure. Le Normand me disait alors qu’elle lui faisait penser à cette femme… — Comment s’appelait-elle ? « Tu sais bien, cette femme de dessins animés, avec son fume-cigarettes… Dans ce film de Walt Disney, celle qui aime tant les fourrures… N’aime-t-elle pas les dalmatiens, elle aussi ? » — « Si, mais la Cruella des Cent un dalmatiens n’est pas blonde non plus », lui répondais-je alors.

À présent, nous sommes en avril, et le Dalmatien a disparu. Depuis une semaine déjà, nous ne voyons plus le Maître et le Chien batifoler ensemble sur le quai de Béthune. Le Suisse semble avoir perdu sa joie de vivre.

Les beaux jours sont arrivés, et la Femme ne porte plus de fourrures.
« Attends un peu le retour de l’hiver, me dit le Normand… Et ne sois pas surpris si le nouveau manteau de Madame est blanc à taches noires. »

 

Antonin Crenn
avril 2011

 

Le voyage en Amérique de Léopold Milan

pour J.-E.

 

Chapitres : 1.2.3.4.5.6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17.18.19.20.

 

1.

 

Lorsque ce matin-là Léopold Milan se présenta au guichet d’enregistrement de l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle pour le vol 3678 à destination de San Francisco via Helsinki et New York, il ne fit que répondre à une combinaison de raisons impérieuses étroitement conjuguées. Tout d’abord, le jeune Léopold Milan n’était sorti de l’enfance que depuis quelques brèves années, et ses représentations mentales quant aux États-Unis d’Amérique restaient fortement imprégnées des valeurs qui lui furent communiquées tout au long de sa courte vie, notamment du fait de l’intérêt qu’il avait assidûment porté au feuilleton télévisé de dessins animés adapté des aventures de Tom Sawyer par Mark Twain, et dont le générique proclamait en chansons que, si le personnage principal de la série n’avait « peur de rien », c’était parce qu’il était « un Américain ».

Dans l’esprit encore confus de Léopold Milan, cette première motivation symbolique s’articulait inextricablement avec la seconde qui, pour sa part, avait été nourrie par des sources culturelles beaucoup plus variées, embrassant un large éventail qui fut ouvert quinze ans auparavant par l’enseignement scolaire, puis enrichi jusqu’à ce jour par l’imaginaire collectif de nos civilisations, qui érigent la curiosité au sommet de toutes les qualités, en tant que force motrice du progrès. Ainsi, Léopold Milan, mû par sa précieuse curiosité, se demandait quelles sensations l’on pouvait éprouver lorsqu’on quittait le Vieux Monde pour le Nouveau ; et, dans sa quête pour connaître à son tour le grand frisson du conquérant, il mettait de grands espoirs dans son entreprise de reconstitution du voyage initial de Christophe Colomb — tout en gardant, au fond de lui, la conscience du fait que sa traversée de l’Océan serait plus rapide que celle de son prédécesseur, et qu’une arrivée à San Francisco par les airs ne devait partager que peu de points communs avec un débarquement sur une plage des Antilles. Mais peu lui importait, car la curiosité de Léopold Milan était admirablement mêlée à une autre de ses qualités : sa force d’auto-persuasion.

Ce fut donc de bon matin et en tenue légère que Léopold Milan enregistra sa valise au comptoir prévu à cet effet, en gardant avec lui son sac à dos — qui, dans un contexte aéroportuaire, était plus volontiers qualifié de « bagage à main » — ainsi que sa veste, son chapeau, et son optimisme.

 

2.

 

Tandis que Léopold Milan s’interrogeait sur la pertinence d’un parcours de deux mille kilomètres vers l’est comme préalable à une correspondance pour un vol qui, à son tour, effectuerait neuf mille kilomètres dans l’autre sens — tandis qu’il élaborait mentalement de virulentes critiques sur la désinvolture avec laquelle nos avions, pauvres avions, irresponsables avions, candides créatures de fer et de feu, parcouraient des distances que Léopold Milan lui-même n’aurait pas su envisager raisonnablement — tandis qu’il adressait une pensée émue à Christophe Colomb et à son éloge involontaire de la lenteur — tandis que Léopold Milan fendait la foule, les mains enfoncées dans ses poches et les yeux tournés vers l’intérieur de son crâne, des gens s’affairaient dans les couloirs de l’aéroport d’Helsinki-Vantaa. Si, dans un premier temps, ce mot vague et mou de « gens » parut à Léopold Milan le plus confortable pour désigner la masse pressée dont il avait soudain pris conscience — une masse qui ne serait non pas informe, mais plutôt d’une forme qu’il avait bien des difficultés à qualifier — si ce mot de « gens » lui parut au premier abord séduisant, il s’aperçut après quelques regards obliques qu’il recouvrait en fait d’un voile d’uniformité des réalités pourtant bien distinctes, comme par exemple une grosse femme triste avec des boucles d’oreilles en étoiles, ou un vieil homme dont le côté droit du visage était animé d’un tic nerveux, et qui portait à la main une revue de bandes dessinées soigneusement roulée, ou un homme grave avec des lunettes cerclées d’écailles qui véhiculait dans une poussette une petite fille hilare. Et, dans cette collection d’individus regroupés sous le vocable générique de « gens », il y avait aussi Erkki Haarahaukka, qui reconnut Léopold Milan, s’approcha subrepticement de lui, lui tapa sur la tête et lui enfonça son panama jusqu’aux yeux. « Erkki Haarahaukka, vieux chameau ! », lança la voix sous le chapeau, en-dessous duquel tout un corps se débattait ; puis de ce corps deux mains se dressèrent, qui soulevèrent le couvre-chef, le reposèrent plus adéquatement sur son support, puis s’élancèrent dans deux directions opposées pour ouvrir en grand le vide créé par l’écartement des deux bras. Erkki Haarahaukka se rua dans cet espace et abandonna aussitôt la taquinerie potache pour la joie sans retenue d’une embrassade amicale. Les deux garçons se libérèrent vite l’un de l’autre, car, si la fougue de l’étreinte était à la hauteur de la surprise des retrouvailles, elle en était d’autant plus inconfortable du fait de la compression violente de la cage thoracique causée par l’enthousiasme viril de deux amis restés trop longtemps séparés. À brûle-pourpoint, Léopold Milan demanda à son alter ego finlandais « ce qu’il faisait ici » ; tout de go, Erkki Haarahaukka lui retourna sa question, car enfin, il était chez lui, à Helsinki ; sans échanger plus de mots, tous deux tombèrent d’accord sur l’extravagance sauvage des coïncidences, sur l’harmonie sublime de la concordance du lieu et de l’instant, enfin et surtout, sur la terrassante beauté du hasard aveugle.

 

3.

 

Léopold Milan observait le visage pâle d’Erkki Haarahaukka — non pas un visage pâle comme celui des colons blancs d’Amérique, dont il allait faire connaissance avec les descendants une grosse poignée d’heures plus tard, et dont les habitants autochtones de ce territoire nouvellement conquis, déjà bientôt minoritaires, s’étaient plus à railler la blancheur de la peau — une peau qui devait pourtant être brûlée par les rayons sans merci du soleil dans ces contrées hostiles pour d’innocentes peaux anglaises ou hollandaises — parmi lesquelles la bien-nommée vallée de la Mort.

Non : la pâleur d’Erkki Haarahaukka ne semblait avoir pour seule intention que de permettre à deux orbites sombres de marquer la profondeur de grands yeux noirs bien enfoncés dans leur écrin sur-mesure. Ce visage presque transparent était couronné en bataille d’une masse étonnamment dense de cheveux coupés courts — noirs — ; et souligné d’une insolente barbe de deux jours et quelques heures, dont Léopold ne pouvait que jalouser malgré lui l’uniformité et la régularité. S’il fut frappé au premier regard par la blancheur de ce visage ami en face du sien, de part et d’autre d’une table ronde et froide de la cafétéria de l’aéroport d’Helsinki-Vantaa, c’était parce que cette physionomie le projetait quatorze mois en arrière ; elle le renvoyait au jour de leur première rencontre dans les jardins du campus de Palavas-les-Flots ; elle fit prendre conscience à Léopold Milan de la réalité physique d’un semestre passé ensemble, pendant lequel une peau même nordique finit par adopter une teinte dorée de circonstance, la seul teinte dont le souvenir de cet été était encore coloré dans les circonvolutions mémorielles de Léopold Milan ; elle lui fit prendre conscience, par la même occasion, de l’implacable processus temporel mis à l’œuvre depuis six mois pour rendre au visage d’Erkki Haarahaukka son apparence originelle.

Ils étaient apparus chacun sur la route de l’autre, et ce carrefour avait existé à Palavas-les-Flots, où ils avaient été réunis par le hasard et par le thème de travail du séminaire qui s’y était tenu, à savoir : la stabilisation graphique des langues vernaculaires tardivement transcrites, dont l’étude générale s’échafaudait sur l’analyse plus approfondie du cas de l’occitan, et de l’intervention à vocation universaliste de Frédéric Mistral. Ce thème conjuguait à merveille les passions de Léopold Milan et d’Erkki Haarahaukka, respectivement pour les systèmes typographiques complexes et pour la survivance des langues rares. Cette conjugaison de passions en contexte scolaire s’opéra rapidement à deux personnes, et déborda dès les premiers instants le champ universitaire pour chercher à tâtons son domaine d’application idéal ; Léopold Milan et Erkki Haarahaukka furent d’abord amants d’un soir, puis finalement amis d’un semestre — un semestre trop court et trop studieux.

Alors que la conversation suivait son cours avec les cahots et les élans dont elle avait l’habitude, elle se dirigeait peu à peu vers une direction insoupçonnée : elle allait donner au voyage de Léopold Milan le supplément de sens qui lui manquait encore.

 

4.

 

« Tu le sais, Léo, je nourris un goût irraisonné pour les aéroports, et ce depuis mes plus tendres années, à supposer que l’un des âges de ma vie fût tendre, mais soit, admettons ; et c’est pourquoi tu as la joie ineffable de tomber sur moi ici, Léo, ce matin, tandis que j’étais venu tenir compagnie à un voyageur en partance : un cousin obscur mais néanmoins germain, que je ne connaissais pas voici encore une semaine, et qui est apparu de Dieu sait où — enfin, je dis : Dieu, mais disons plutôt : mon père, car c’est lui qui savait d’où sortait cet invité mystère : de Californie, figure-toi, oui, Léo, c’est un cousin américain ! issu d’une branche moins racornie que la mienne de notre bonsaï généalogique, et ce bourgeon inattendu était venu retrouver ses racines chez moi sans crier gare, Léo, il sonne à la porte, et vlan ! me voilà avec un cousin de plus ; mon père, lui, fait celui qui sait, il plonge dans ses albums photos et brandit la preuve victorieuse du chaînon manquant ; puis, de cet événement inopiné s’ensuit une semaine de tourisme effréné sur les traces des ancêtres : les siens, qui sont les miens aussi du même coup ; mais alors, Léo, tu me diras : au niveau de quel ancêtre s’opéra la divergence des continents ? Eh bien figure-toi qu’Aarto, parce que c’est comme ça qu’il s’appelle mon cousin, a un père qui s’appelle Aarto aussi, il y a des parents pour qui transmission ne rime pas avec imagination ; et cet Aarto-là, le premier, le vieux, avait quitté sa terre natale pour le Nouveau Monde à un âge où ses cheveux étaient non seulement encore présents mais même carrément longs, car c’étaient les années soixante-dix en Finlande aussi, vois-tu, Léo ; et donc cet oncle Aarto a mis les bouts avec un projet un peu bancal derrière la cafetière, parce qu’il ne savait absolument rien faire de ses dix doigts vois-tu, il ne savait rien faire, il ne faisait rien — il ne savait qu’être — oui : il était, c’était tout — mais alors qu’était-il, Léo ? Aarto Haarahaukka était finlandais, tout simplement, et la Finlande, c’est la patrie du Père Noël, tu le sais Léo, toi qui comme moi a cru à son existence bienveillante jusqu’à un âge déraisonnable, aveuglé par une naïveté à toute épreuve dont il te reste bien plus que des vestiges — ne nie pas, Léo, je vis avec les mêmes — ; ce Père Noël finlandais, donc, qui autrefois était vert, et qui troqua sa couleur pour le rouge à la faveur d’un enrôlement forcé dans les publicités Coca-Cola — et ce n’est pas anodin ce que je te dis là, Léo, car c’est exactement par cette nébuleuse qu’ont transité les idées de l’oncle Aarto, et le voici donc en route pour Atlanta, cité berceau du Coca-Cola, pour y vendre son expertise ès Père Noël à la firme gigantique, tout bien placé qu’il était, en tant que Finlandais, pour en connaître un rayon sur l’animal ; tu ne me croiras pas Léo, mais le métier de conseiller artistique paie bien, et l’oncle Aarto amassa une quantité scandaleuse de billets verts à faire le zouave, jusqu’au jour — ou plutôt jusqu’à la nuit, car tu sais, Léo, dans ce milieu-là, ils vivent la nuit — jusqu’à la nuit où il comprit que ses poches débordant de dollars trahissaient l’engagement moral qu’il avait passé avec lui-même lorsqu’il avait cessé de se couper les cheveux ; ainsi l’oncle Aarto prit congé de son poste de travail sans sommation, il se posta au bord d’une route et gagna San Francisco à la force du pouce, dans le projet de faire son trou là-bas, où les cheveux longs pouvaient alors s’épanouir bien plus à leur aise que dans le Vieux Sud. San Francisco, Léo, te rends-tu compte ? C’est pour là-bas que tu t’envoles ! N’est-ce pas encore une fois une manifestation concrète de la fascinante coïncidence des êtres et des lieux ? Tout à l’heure, j’aurais voulu partir avec mon cousin, Léo ; mais plus encore maintenant j’aimerais te suivre, toi, là-bas, et trouver ce vieux barbu, car on m’a dit qu’il était barbu l’oncle Aarto, parce que depuis que ses cheveux se sont fait la malle, c’est sa barbe qu’il laisse proliférer ; je piaffe d’envie de l’écouter dérouler son récit à la manière d’une chanson de gestes, de l’interroger sur le sens de l’engagement dans les sociétés post-modernes, sur le prix du labeur et sur celui de la jouissance, sur la mode capillaire et sur le Père Noël, oui, sur le Père Noël, surtout sur le Père Noël. Va voir l’oncle Aarto, Léo, tu l’aimeras, c’est garanti, va le voir, il vit à San Francisco, dans la Vingt-cinquième rue, ou dans la Treizième je ne sais plus — enfin, un nombre à deux chiffres — tu le trouveras, j’en suis sûr, tu pisteras mon oncle d’Amérique pour moi, je place une confiance immense en ta petite personne, Léo ; fais-le pour moi — va, cours, vole, et me rends compte de tout. »

 

5.

 

La petite fabrique à rêves qui occupait le lobe occipital du cerveau gauche de Léopold Milan tournait à plein régime. Elle prenait progressivement de la vitesse jusqu’à risquer l’emballement ; dès les premiers mots qu’avait prononcés Erkki Haarahaukka, les rouages de la machinerie s’étaient mis en route, d’abord dans un cliquetis charmant, berçant le cheminement serein des pensées de Léopold Milan, qui contemplait les paroles de son ami dans une passivité délibérée ; puis les entrechoquements sonores cédèrent leur place à un ronronnement fluide, grâce au soin maniaque que son pilote accordait au mécanisme, amoureusement nourri et huilé aussi régulièrement que possible. Tandis que la voix amie avait déjà offert la moitié de son discours, la fabrique atteignit la surchauffe ; dès lors, Léopold Milan ne fut plus bercé par aucun rythme encore discernable, mais plutôt envahi d’une chaleur rayonnante qu’il sentit éclore au fond de son occiput et se diffuser tout autour de son crâne, puis, parcourant les réseaux réguliers du système nerveux, descendre sa colonne vertébrale et investir chaque recoin de son corps, à la manière d’une vague, ou plutôt d’une succession de vagues, qui progresserait à la vitesse d’un cheval au galop, comme le fait, dit-on, la marée montante dans la baie du Mont-Saint-Michel. Baigné d’une enivrante chaleur, animé d’une excitation qui faisait clignoter tous ses organes alternativement, Léopold Milan se trouvait à la fois débordé par la multitude des projets qui naissaient en lui, et désarmé par l’évidence de la seule réponse possible au cadeau que lui faisait Erkki Haarahaukka : un sourire immense qui se déploya sur son visage.

La fabrique à rêves ne tournait pas seule : l’horloge de l’aéroport s’emballait à son tour ; les deux garçons se levèrent dans un même élan et déroulèrent leurs pas vers le terminal d’embarquement ; là, le tableau d’affichage numérique annonçait déjà l’ultimatum de la séparation ; à cette occasion, Léopold Milan constata avec ravissement que son double balte avait conservé à son égard l’usage d’une des coutumes latines qu’il avait eu le plus à cœur de lui transmettre : Erkki Haarahaukka l’embrassa sur les deux joues, effleurant de sa barbe dure la sienne encore trop rare.

Inconfortablement coincé sur son siège dans l’avion qui le portait jusqu’à New York, Léopold Milan ne cessa à aucun moment d’arborer le large sourire qui barrait son visage.

Il était investi d’une mission.

 

***

 

6.

 

Le moment de l’atterrissage à New York coïncida pour Léopold Milan avec son entrée dans un stade avancé du processus d’épuisement de ses batteries internes ; à mesure que s’éloignait derrière lui l’heure de son dernier réveil, son visage s’assombrissait ; le sourire radieux qui l’avait illuminé s’estompait sous les assauts de la fatigue. De l’arrivée à New York, il ne vit rien, étant trop éloigné du hublot ; il fut privé de l’accueil bienveillant de la statue de la Liberté, ce même accueil qu’elle avait déjà réservé à ses millions d’hôtes qui, bien avant lui, avaient franchi l’océan.

Son premier contact linguistique avec l’autochtone fut une sorte de déception molle : ce fut un face-à-face bêtement cordial entre un Léopold Milan trop engourdi et un douanier trop fonctionnel. Il dépassa les portiques de contrôle, et, aussitôt après, c’était l’Amérique qui commençait. Ce fut finalement sur les brochures touristiques qui se déployaient devant les échoppes de la zone de transit qu’il fit connaissance avec la grande Dame brandissant sa torche, froidement incarnées par leur reproduction sur papier glacé.

Il n’éprouva nul frisson en foulant le sol de l’aéroport John-Fitzgerald-Kennedy, nul vertige, nulle excitation ; la pensée de Christophe Colomb n’atteignit même pas sa cervelle brumeuse ; elle survola, sans l’effleurer, sa lourde tête, qui perdait peu à peu de l’altitude, ployant sous le poids des heures, s’éloignant de plus en plus des hautes sphères où était resté le rêve de liberté chanté par le Tom Sawyer de son enfance.

Il traîna son sac à dos dans les couloirs de correspondance, feuilleta la presse mais ne regarda même pas les pages qu’il faisait défiler machinalement entre ses doigts ; il acheta quelques timbres, écrivit une carte à sa mère, une autre à Erkki Haarahaukka ; il attendit sagement que s’allumât sur le tableau indicateur le signal d’embarquement pour le vol American Airlines 177. Calé dans son fauteuil, appuyé contre le hublot, son panama baissé sur les yeux, il s’abandonna au sommeil ; il ne vit rien de sa traversée éclair des États-Unis, rien de son équipée nocturne qui, pourtant, retraçait la Route empruntée jadis par un Kerouac, revue et corrigée en formule expresse, dix mille mètres plus haut.

C’est au petit matin que Léopold Milan connut San Francisco pour la première fois.

 

***

 

7.

 

Envisageant l’heure matinale, Léopold Milan s’autorisa à considérer que la recherche d’un toit sous lequel passer la nuit ne figurait pas au titre de ses urgences. Aussitôt qu’il eut débarqué en ville par le premier bus qu’il avait jugé digne de confiance au départ de l’aéroport, il s’attela sans attendre à la tâche prioritaire qu’il s’était assignée : arpenter San Francisco en long, en large et, dans la mesure du possible, en travers — mais les rues qui échappaient au tracé orthogonal se comptaient sur les doigts d’une main. Il ignorait parfaitement où l’autobus l’avait déposé, mais la précision cartographique lui importait peu ; il décida, comme à son habitude, de laisser sa raison déléguer tous pouvoirs décisionnels à son intuition ; son intuition, pour sa part, ne manifesta pas de grandes exigences quant à l’élaboration d’un programme touristique. Elle l’emmena voir les grosses maisons cossues de Russian Hill et les effrayants échangeurs autoroutiers de la highway 101 ; elle lui fit rencontrer les serveurs bavards des bars du Castro et les junkies apathiques du Tenderloin.

Les yeux de Léopold Milan se posèrent partout où cela leur était permis ; ils s’émerveillèrent de l’étendue de la palette colorée qui s’offrait à eux ; jamais ils n’avaient soupçonné qu’une façade rouge et verte put en côtoyer une autre bleue et jaune ; ils s’accoutumèrent vite à la fréquentation de l’anglais, qui après quelques heures leur sembla déjà familier ; dans Mission Street, il leur parut que tout était plus simple à comprendre — que, tout compte fait, ces mots qu’il avait cru étrangers avaient un drôle d’air de famille avec nos bonnes vieilles langues latines — puis ils s’aperçurent que tout était en fait composé en espagnol. Dans Chinatown, ils furent désorientés comme nulle part ailleurs, et ils aimèrent cette abstraction dans laquelle on les plongeait ; les écritures suspendues à chaque fenêtre n’étaient plus porteuses d’aucun sens, elles n’étaient que de pures combinaisons graphiques qui venaient structurer un espace mille fois clignotant. Là, Léopold Milan oublia ses complexes quant à sa maîtrise approximative de l’anglais : sur le point de dépenser ses premiers dollars dans un bazar chinois, il fut contraint de s’exprimer par gestes et de compter sur ses doigts : là, sa pratique de la langue de Shakespeare, si hésitante fût-elle, restait une coquetterie superflue.

Sur Columbus Avenue, Léopold Milan se rappela le voyage du Christopher du même nom ; il entra dans la librairie City Lights, et il eut une brève pensée pour Tom Sawyer, mais il préféra consommer local et il s’offrit un livre de Richard Brautigan. En fouillant parmi les comics, il tomba sur un Batman, sur un Spiderman, sur un Superman ; mais il ne trouva pas trace du Père Noël ; puis, parcourant distraitement le rayon international, il buta sur des titres en allemand, en japonais, en coréen ; mais aucun d’eux n’était en finnois.

Il alla voir le Golden Gate Bridge dans la brume, pour s’assurer qu’il fût bien conforme à son image sur les cartes postales ; il alla saluer les otaries de Fisherman’s Wharf et les ferries quittant l’Embarcadero ; il descendit Powell Street en cable-car ; il voulut voir Twin Peaks et il vit Twin Peaks ; il voulut voir Alcatraz et il vit Alcatraz.

Le soir commençait doucement à grignoter le jour ; Léopold Milan parcourait Haight Street avec une perplexité un peu sceptique, se demandant si les devantures multicolores et les lettrages psychédéliques qui se succédaient sur chaque côté ne servaient pas qu’à entretenir le souvenir folklorique d’un esprit hippie déjà mort depuis longtemps. À l’angle de Ashbury Street, il s’assit sur le trottoir quelques instants, histoire de poser son sac à dos ; il y avait là deux garçons, deux filles, un chien et une guitare : ils élargirent leur cercle pour que Léopold Milan prenne place — ils ne lui demandèrent pas son nom — il ne chanta pas avec eux, parce qu’il ne connaissait aucun morceau de leur répertoire — il accepta une bière, mais il ne sut pas comment la décapsuler à mains nues — alors il demanda de l’aide à la fille aux cheveux rouges qui était à son côté gauche — et, malgré lui, il remarqua qu’il la trouvait jolie, et il se demanda quelle était sa couleur originelle. Lorsque la nuit tomba, le cercle se leva et se dirigea vers le Golden Gate Park ; d’autres groupes firent de même, tout au long de la rue, et une drôle de caravane se mit en branle ; Léopold Milan, qui luttait contre le sommeil depuis trop longtemps, se sentait sur le point de perdre la bataille ; il se demanda si ces gens comptaient dormir dans le parc, et s’il allait faire comme eux. Il pensa soudain qu’une nuit à la belle étoile n’était peut-être pas ce dont il avait le plus besoin ; puis il jugea que ce guitariste chantait faux, et que cette fille aux cheveux rouges n’était pas si jolie ; ensuite, il eut peur de se laisser trahir par la candeur du débutant et de tirer trop fort sur le joint quand viendrait son tour d’y goûter ; enfin, il se rappela qu’il n’aimait pas les chiens, et que, de toute façon, il y était allergique.

Personne ne s’aperçut de son départ ; sur Divisadero Street, le poids de son propre corps lui parut à chaque pas plus pénible à déplacer. Machinalement, il descendit dans une bouche de métro, obéissant à un réflexe quasi pavlovien qu’il avait développé à Paris, où — de même que tous les chemins prétendaient mener à Rome — le métro semblait toujours le moyen le plus fiable de regagner son nid lorsque la fatigue s’était abattue. En bas, il resta ahuri plusieurs longues minutes devant le portique qui barrait l’entrée, incapable d’en activer l’ouverture avec le passe Muni qu’il avait pourtant pris soin d’acheter le matin même.

« Having trouble with the gate ? » — On vint à son secours ; on lui fit franchir l’obstacle ; c’était un garçon blond ébouriffé, avec une mèche rebelle dressée sur le front — à moins que ce fut une houppette savamment travaillée ; Léopold Milan suivit ses larges épaules qui se balançaient quelques pas devant lui dans les couloirs de la station ; il tendit l’oreille pour capter sa voix, et pour en distinguer le fond de la forme, les paroles plutôt amicales de l’accent tout à fait déconcertant. Il dit qu’il s’appelait Jim ; Léopold Milan comprit que c’était un diminutif pour James ; alors, par mimétisme, il répondit qu’il s’appelait Léo.

Il monta dans la même rame que Jim, qui en valait bien une autre. Un arrêt passa, puis un deuxième ; au troisième arrêt, le sommeil avait déjà gagné la bataille.

 

8.

 

Les millions de capteurs régulièrement répartis sur la surface de la peau de Léopold Milan sortaient de leur torpeur les uns après les autres et recommençaient à envoyer leurs informations au poste central où elles devaient être traitées ; ce n’étaient encore que des informations élémentaires, autosignifiantes, porteuses d’aucun autre message que celui de leur propre existence ; ne disant rien d’autre que ceci : « il y a quelque chose plutôt que rien ». Peu à peu, les deux hémisphères cérébraux s’encouragèrent mutuellement à prendre en compte les signaux ; ils les injectèrent par petites doses dans le mélange un peu brouillon qu’ils se faisaient tourner en boucle de l’un à l’autre, et qui n’était constitué jusqu’alors que de rêves ; puis vint le moment où les signaux sensitifs devinrent majoritaires : le rêve se dissipa.

Des messages plus complets se formèrent. Les capteurs sentirent, ressentirent, éprouvèrent. Ils dirent : la peau est nue, mais il ne fait pas froid ; ils rendirent compte du lent mouvement du drap, fluide, bruissant, et du souffle pourtant presque imperceptible de l’air qui s’infiltrait sous l’étoffe. Un groupe de capteurs localisés sur le mollet droit signala la proximité d’une autre source de chaleur ; la proximité, puis le contact ; c’était une autre peau. Dès lors, la nouvelle se répandit comme une vague, elle remonta toute la jambe, puis recommença le même parcours ; on signala un phénomène comparable au niveau de l’épaule ; à leur tour, même les capteurs crâniens sentirent du mouvement au-dessus d’eux : quelque chose passait et repassait dans les cheveux ; pas de doute possible : c’était une caresse.

Les yeux s’ouvrirent ; ils rencontrèrent ceux de Jim ; au-dessous, ils virent une bouche un peu pincée, peut-être un sourire ; puis ils passèrent en revue toute la suite logique qui venait s’y articuler, un cou, des épaules, et tout ce qui constituait un garçon étendu dans un lit, qui se redressait sur un coude et qui, lentement, pivotait sur son côté.

Puis tous les capteurs s’activèrent ensemble : la peau toute entière goûta le contact de celle de Jim, qui avait habilement placé son corps de manière à en faire coïncider chaque partie avec sa semblable sur le corps de Léopold Milan, répartissant son poids avec adresse, et trouvant un délicieux compromis entre l’effleurement et l’écrasement.

La peau recommença à s’affoler ; les caresses se multipliaient, plus nombreuses et plus ciblées, dirigées vers ces zones où précisément les capteurs étaient les plus nombreux ; une nouvelle variété de caresse apparut, encore plus chaude, et légèrement humide.

Le système central invita les mains à intervenir ; elles glissèrent de chaque côté du corps qui les surplombait, remontèrent au long du dos et marquèrent une pause sur la nuque, avant de s’aventurer entre les mèches blondes ; là, les doigts fouillèrent, s’enroulèrent, s’agrippèrent ; les deux mains se réunirent et entourèrent la tête, doucement, fermement ; elles la guidèrent et elle n’opposa pas de résistance, anticipant même les mouvements qui lui furent suggérés ; elles l’attirèrent en haut pour que la bouche rencontrât la bouche ; elles l’emmenèrent en bas comme pour dire : « vas-y », ou : « allons-y. »

À cet instant ce n’étaient plus la peau, ni la tête, ni les mains qui s’exprimèrent ; ce fut Léo qui s’éveilla ; ce fut Léo — oui : Léo, puisqu’il avait déclaré s’appeler ainsi — ; ce fut lui qui agit, lui qui décida, lui qui sut ce qui était bon pour lui.

Quand la main de Jim glissa sous Léo, c’est Léo qui se retourna, Léo qui ouvrit son corps, Léo qui guida la jouissance de Jim et qui s’abandonna à la sienne.

Et c’est Léo qui, doublement assommé par la volupté et par le décalage horaire, replongea dans le sommeil.

 

***

 

9.

 

Léo s’étira de tout son long dans le lit où il était seul, posa ses deux pieds à terre et se leva pour se diriger vers la fenêtre qu’il ouvrit en grand. Peu lui importait qu’il fût nu : il se pencha au dehors pour tenter de deviner où il était — comme s’il pouvait être capable de reconnaître un quartier d’un autre, dans cette ville dont il ne savait rien… Bredouille, il se retourna pour explorer la pièce et trouver où ce Jim avait jugé bon de laisser ses vêtements et son sac à dos ; il découvrit les premiers bien pliés sur une chaise, et il les fourra en boule dans le second qui attendait sagement au pied du lit.

Ce n’était qu’une fois douché et fraîchement vêtu que Léo vit un billet posé sur le bureau : à son attention, se dit-il, selon toute évidence. Jusqu’alors, il ne s’était pas particulièrement inquiété de savoir où Jim était parti. Sur le billet était un dessin, un personnage naïvement représenté avec des jambes immenses. Les trois traits qui lui surgissaient du crâne devaient figurer une mèche : vraisemblablement pour symboliser Jim ; à son cou il y avait une cravate, et au bout de son bras un cartable. « Bon, se dit Léo, Jim est parti travailler, je ne vois rien d’étonnant à cela. Mais a-t-il besoin de me parler comme à un gosse ? Je comprends l’anglais tout de même. » Puis il se rappela que les échanges qu’ils avaient eus ensemble avaient été jusque là plutôt pauvres en dialogues, et qu’ils n’avaient pas eu spécialement l’occasion d’évaluer leurs compétences linguistiques respectives ; enfin, il voulut bien admettre que, dans une certaine mesure, il trouvait cet affreux gribouillis plutôt attendrissant.

Sur le billet il y avait aussi une adresse : « 50 3rd St. », et une heure : « 12 pm. » C’était un rendez-vous. Une clé avait été laissée sur la serrure.

Léo comprit qu’on attendait de lui une décision. Il était confronté au choix suivant : soit il partait avec son sac sur le dos et claquait la porte derrière lui, soit il partait sans rien sur le dos et la clé dans sa poche.

Léo aurait pu éviter d’opérer ce choix, et opter à la place pour une réaction un peu bâtarde, du type : prendre avec lui son sac et la clé, et faire ainsi en sorte que rien ne l’obligeât à revenir ; ou bien encore : ne pas partir du tout et rester au lit, faire semblant d’être endormi lorsque Jim rentrerait, et prendre un air ahuri quand il lui ferait : « Tu es encore ici ? »

Mais Léo fit le choix de choisir, et ce choix l’emplit d’une indicible fierté. Il descendit dans la rue avec l’esprit et le dos légers ; dans la poche étroite de son short, il gardait la main serrée sur son précieux sésame.

 

10.

 

La rue s’appelait Irving Street ; Léo tâcherait de s’en souvenir. Un homme, une femme et un bébé attendaient plantés au bord du trottoir, tranquillement installés dans leurs baskets et leur poussette. Passa un tramway nommé Judah, ligne N. L’homme, la femme et le bébé montèrent, alors Léo les suivit, car enfin, il fallait bien aller quelque part.

« Please exit to the rear doors », disait le tramway ; il grimpait une côte, dévalait une pente. « We remind you that front seats must be vacated for seniors and persons with disabilities », répétait le tramway ; il grimpait une côte, dévalait une pente.

On passa sous terre. À la station suivante, tous les voyageurs furent invités à descendre. Léo accepta l’invitation, car enfin, il fallait bien faire comme tout le monde.

Léo, un peu désorienté, détaillait le plan du réseau judicieusement affiché sur un poteau de bus, et là, un homme l’aborda par quelques mots grossièrement mâchés. Il portait un bonnet et une barbe blanche, mais, indubitablement, ce n’était pas le Père Noël : il était noir. Léo tenta sa chance : il répondit avec courtoisie qu’il n’était pas du coin et « qu’il ne savait pas ». Son coup de bluff échoua, car manifestement il était tombé à côté de la question : le clochard — car enfin, il fallait bien appeler un chat un chat — lui lança un « Pâwlez-vous fwançais ? » hilare.

C’était lui, le clochard, qui lui proposait de le renseigner. Léo trouva l’offre terriblement sympathique, alors, enchanté, il exposa ses projets au monsieur : il devait aller à l’aéroport récupérer une valise. Le vieux indiqua avec force gestes la marche à suivre, et reçut humblement le bouquet de remerciements qu’on lui tendit en échange. Léo s’étranglait d’enthousiasme : c’était fou comme les gens là-bas étaient sympas ! D’abord, Jim dans le métro, et à présent, le barbu, là, devant le bus ! Et toujours avec le sourire !

Puis l’aimable guide baissa la voix, il prit Léo par le bras et lui murmura quelques confidences quant à l’état préoccupant de ses finances. Léo trouva que dans son portefeuille tous les billets se ressemblaient drôlement, et, quand il s’aperçut qu’il avait glissé au vieil homme vingt dollars au lieu d’un, il n’eut pas le cœur à le décevoir en réparant sa confusion — et puis, de toute façon, il avait déjà détalé.

Oui, bon, ce clochard lui avait donné un coup de main, c’était appréciable… Mais sa bienveillance n’avait pas été du tout désintéressée, tandis que Jim, lui, l’avait aidé pour rien. Pour rien, vraiment ? Pour rien, c’était vite dit, pensa Léo, entre deux cahots de l’autobus, car enfin, il se souvenait qu’il lui avait quand même donné sa vertu, ce qui était quelque chose ; en quelque sorte, il y avait eu le plaisir d’offrir idéalement mêlé à la joie de recevoir… Léo fouilla dans sa cervelle pour dégotter le mot qui décrirait le mieux le jeu auquel Jim et lui avaient joué la nuit passée. Non, ils n’avaient pas couché ensemble, pour sûr ; cela était vulgaire. Non, ils n’avaient pas fait l’amour non plus, parce que tout de même, le grand mot serait bien exagéré pour qualifier ce modeste élan de tendresse. C’était donc à contre-cœur qu’il convint que l’expression anglaise : ils avaient eu du sexe, malgré sa trivialité, avait le mérite de l’exactitude.

Le bus s’engagea sur la highway 101 ; la route était encore longue, alors Léo sorti de sa poche le Dreaming of Babylon acheté la veille et en ouvrit une page au hasard. Il la lut, et il l’apprit par cœur, en prévention, prêt à la réciter comme un remède, dans le cas où, perdu dans San Francisco ou dans sa tête, il aurait besoin de rêver d’ailleurs.

À l’aéroport, Léo peina à faire comprendre aux employés compétents qu’il était parti la veille en oubliant de récupérer sa valise ; la lutte fut sportive mais il fut le plus fort : ils acceptèrent de le croire, ou du moins de faire semblant.

Il descendit du bus dans Downtown. Il était midi moins dix. Le numéro cinquante de la Troisième rue était un restaurant italien au pied d’une tour de bureaux — ou d’un hôtel peut-être. Seul à sa table, un garçon blond était assis, le col de chemise ouvert, la cravate desserrée, la houppette rebelle.

Jim leur fit un signe de la main quand Léo et sa valise apparurent au coin de Market Street.

 

11.

 

L’endroit était relativement ordinaire. Il ressemblait en tous points à l’image idéelle qu’on pouvait se figurer d’un restaurant — un restaurant par défaut, en somme. C’était cette banalité, vulgaire dans le sens noble du terme, qui retenait Jim dans ce lieu. Là, chaque midi ou presque, il fuyait l’original, le jamais vu, le tout nouveau. Ces tables et ces chaises n’étaient ni de style ni d’époque, ni « empreintes d’un charme vintage » ni « de la fonction procède la forme » — elles étaient tables et chaises, rien d’autre.

Jim était secrétaire, standardiste, ou assistant de direction, peu importait le titre qu’on lui donnait : il était ce qu’on n’appelle plus : un garçon de bureau ; il était un employé de rédaction, convenable mais non pas remarquable, parmi les quelques douzaines de jeunes gens bien mis qui contribuaient chaque mois à maintenir le magazine W dans sa position reconnue et enviée de titre le plus branché du marché.

Le monde de W était un rêve éveillé : là, tout n’était qu’ordre et beauté. Rien n’échappait à la vigilance des designers, qui savaient avec talent rendre la vie plus belle que l’art. Ils avaient épuisé le design graphique, le design d’objet et le design de mode, alors ils s’étaient engouffrés dans le design culinaire ou le design capillaire.

Chacun à son tour, ils demandaient à Jim de leur designer un courrier en cinq exemplaires ou un café avec deux sucres.

Mais Jim nourrissait une passion secrète pour le bancal, pour l’à-peu-près, pour tous les lieux et les choses dont on ne pouvait jamais dire : c’est bien pensé, parce qu’ils n’avaient jamais été pensés par personne.

Il avait déclaré ce restaurant son havre, son oasis. Là, nonobstant la cuisine proclamée italienne qui lui était servie, il aimait pratiquer son espagnol avec Carlos — dans cet établissement où, comme partout ailleurs, les membres du personnel qui n’étaient pas chinois étaient latinos.

La valise de Léo avait quelque chose de cette précieuse bancalité — si l’on admettait que le substantif existât. La roulette du côté droit chantait à tue-tête un air strident, et semblait tourner considérablement plus vite que sa collègue de gauche. Jim observa la démarche du Léo qui s’approchait : son corps paraissait être fait pour l’apesanteur. À chaque pas, le pied sur lequel on comptait pour se reposer au sol semblait n’avoir pas de poids propre ; il portait haut tout le corps jusqu’au dernier instant, et, avant de se résigner à se poser, s’accordait un ultime rebond qui faisait s’envoler Léo.

Léo tira sa valise entre deux tables et la cala contre un pot de fleurs qui vacilla de surprise, puis il tira une chaise et y cala ses deux fesses. Les coudes sur la table, le mollet droit posé sur le genou gauche, il rendit à Jim un sourire qu’il voulut aussi lumineux que le sien.

C’est Jim qui parla le premier. Le discours qu’il lui tint, en substance et en anglais — et, si Léo peina à apprécier les subtilités du second, il saisit l’essentiel de la première — prit à peu-près la tournure suivante :

 

12.

 

« J’ai des tiroirs à ne savoir qu’en faire. Ceux qui ne sont pas vides sont à moitié pleins. Tu combleras tous les espaces, tu ne laisseras rien dans ta valise. Tu pendras ta veste derrière la porte chaque fois que tu seras à la maison ; tu rangeras ton chapeau une fois pour toutes si tu ne veux pas que le vent l’emporte. Tu passeras tes journées dehors à user tes semelles. Tu trouveras sur ton chemin des personnages extravagants qui disperseront tes certitudes en un inextricable puzzle, et d’autres d’une banalité effarante que tu auras déjà rencontrés cent fois dans ta vie, et qui te réconforteront dans ton errance. Ton chemin sera bordé de part et d’autre par des paysages inédits qui seront, comme une toile peinte, le décor de ton théâtre intime, qui te porteront dans les scènes que tu joueras pour toi-même ; ils seront les palais où se noueront tes intrigues, et les déserts où tu traîneras ta carcasse. Parfois tu partiras en quête de l’inconnu, tu courras les yeux fermés dans les sentiers qui bifurquent, et quand tu les ouvriras la lumière te brûlera ou la nuit te perdra. Parfois tu suivras mes traces ; tu te rappelleras l’heure et le lieu, tu solliciteras à nouveau cette merveilleuse coïncidence du temps et de l’espace, et tu me trouveras ici et maintenant ; tu partageras mon repas et un peu de mon temps ; tu me confieras tes rêves et tes désirs, ou bien tu ne diras rien et tu m’écouteras, tes yeux plongés dans les miens. Chaque soir tu seras déchiré, car tu ne sauras choisir entre l’excitation de la découverte et la douceur grandissante d’une joie recommencée ; tu voudras toucher, sentir et goûter ce dont la vue seule aura su émouvoir ton corps, et laisser ta peau se presser contre celles qui l’attirent ; ou bien tu viendras éprouver à nouveau la bouleversante évidence de faire frissonner le corps qui reconnaît le tien ; tu te glisseras entre mes draps, entre mes bras, entre mes lèvres ; et tu t’endormiras, ta peau contre la mienne. »

 

13.

 

Les nuages sombres qui menaçaient Downtown s’étaient dissipés, et les quelques blancs qui restaient étaient bien trop couards pour barrer sa route au soleil. Léo tint à manifester aux éléments qu’il appréciait leur initiative : il refusa de s’enterrer dans le métro, et s’engagea dans une traversée pédestre de San Francisco, faisant fi du poids de sa valise.

Cette dernière était de toute façon plus vide que pleine — ce qui était heureux, puisque Léo commença sur le champ à faire son marché. Il avait pensé naïvement que l’été était un phénomène climatique universel qui touchait aussi San Francisco ; il avait en conséquence bourré son bagage de shorts et se caillait sévèrement les mollets. Il poussa la porte du grand
Levi’s Store de Union Square, essaya une paire de jeans et s’assura avec satisfaction que tous les boutons de sa braguette portaient la mention magique : « Levi Strauss and company, San Francisco, California », puis il l’inspecta sous toutes les coutures, et il tomba sur l’étiquette « made in Haiti ». Les yeux bleus ravageurs du caissier le consolèrent de sa déception et lui firent aligner ses billets verts. Il glissa l’une des deux paires acquises dans sa valise et glissa ses deux jambes dans la seconde.

La valise reprit son irritante mélopée le long de Market Street. Au niveau de la station Civic Center, une brochette de San-Franciscains désœuvrés se livrait à un tournoi d’échecs sans merci. Léo observa une partie sans en troubler le silence ; il remarqua qu’à l’une des tables jouaient deux Noirs, à une deuxième deux Blancs, à une troisième deux Chinois.

Devant l’entrée du métro, un homme était posté, avec à ses pieds tout un fourbi qu’il avait étalé au sol, et dont il espérait a priori tirer quelques dollars. Il y avait là une casquette des San Francisco Giants, sale, une tasse en plastique, fendue, et une édition de poche de Tom Sawyer, bien racornie. Léo s’amusa de la coïncidence, mais, à présent, il avait tant d’autres choses à découvrir que de persister dans ses vieilles manies…

Léo grimpa une colline et la valise crissa gentiment derrière lui ; il la redescendit et la valise suivit son cours en roue libre. Il entrait alors dans le Mission District ; le quartier jouissait d’un climat favorable, c’était connu ; là, même les derniers nuages rabougris ne s’aventuraient plus.

« J’ai toujours su que j’étais un petit veinard, mais cette fois j’ai tiré le gros lot. C’est un sacré bel Amerlo que je me suis mis dans la poche… Ce type est dingue de moi, c’est une évidence. »

Léo poursuivait sa dégringolade de la colline de Sanchez Street et le couinement de la roulette commençait à attaquer sa sérénité. Il saisit sa valise par la poignée et fit quelques pas ; cette brillante idée soulagea instantanément ses tympans, mais au même instant fatigua tous ses muscles ; une nouvelle côte à gravir se présenta, et Léo déclara forfait : les roulettes, c’était quand même bien pratique.

Il profita du soleil sur la terrasse qui faisait le coin de Castro Street, de Market et de la Dix-septième. Attablé devant un coca, il se posta en observateur devant le spectacle de la rue. Il balaya du regard le champ panoramique qui s’offrait à lui ; il s’arrêta brusquement, à quelques tables de la sienne ; là, un homme entièrement nu, plutôt gros et très bronzé, lisait son journal ; Léo le vit, il rougit, il pâlit à sa vue ; il détourna ses yeux, baissa la tête, et s’absorba dans la rédaction de ses cartes postales.

 

14.

 

« Salut. Ça ne t’ennuie pas si je m’assois là ?

­— Non, non, pas de problème.

— Ça ne t’ennuie pas si je te pose une question ?

— Une question ? Hé, non, allez-y donc.

— Est-ce que tu aimes les animaux ?

— Oui… enfin, non. Mais pourquoi ? C’est une sacrée question que vous me posez là, c’est compliqué, comme ça, du tac au tac. Vous me prenez au dépourvu.

— Justement : au dépourvu. Si comme ça, pan ! je te tombe dessus, et je te dis : animal ?

— Alors, ça dépendrait de quel animal. Parce qu’il y a les mammifères, certes, et là je dirais plutôt oui… Mais il y a aussi les reptiles ? Et alors là, pas sûr… Et les oiseaux ? Et les poissons ? Et les insectes, alors, non, certainement pas—

— Tu vois, je te regardais arriver par là, par la Dix-septième, tes petits pas sautillants, qui promenais ta valise comme un caniche—

— Ah, je comprends—

— et le caniche, bonne fifille, un peu boiteuse quand même, qui traîne la patte, qui se couche gentiment sous la table, au pied de son maître qui boit un… Un quoi ?

— Un coca. C’est américain.

— Ah, oui, un coca. Vous aimez ça aussi, vous, les Français ?

— Comment savez-vous que je suis français ?

— Tu as entendu ton accent ?

— Vous avez entendu le vôtre ? Et alors, qu’est-ce que vous lui voulez à mon caniche ?

— Les caniches, tu vois petit gars, c’est mon gagne-pain. Tu ne peux pas imaginer le nombre de caniches qu’il y a dans cette ville.

— Il paraît qu’il y a plus de chiens que d’enfants.

— Et les chats ! Les chats ! Mais ceux-là, Dieu merci, on ne les voit pas, parce qu’ils restent pantoufler à la maison.

— Et vous leur faites quoi, aux chiens ?

— Je les promène. Une demie heure et je fais le tour du bloc, une heure et je les fais courir dans le Golden Gate Park. Promenade collective pour le tout venant, et promenade individuelle pour les bêtes de luxe, celles qui paient bien. Il y a Rocky, il y a Daisy, il y a Lola… Tiens, regarde, celui-là, c’est Fritz. Je l’ai shooté sur mon iPhone. Tu as vu la dégaine ? Il est vachement mimi, là, comme ça, mais en réalité, c’est une vraie peste avec les écureuils, et il va finir par en choper un, un de ces jours. C’est un teigneux.

— Les écureuils ?

— Dans le Park, petit gars !

— Ah, oui. Les écureuils.

— Et les ratons-laveurs ! Hein ! Les ratons-laveurs ! C’est Rocky qui s’est pris un méchant coup de griffe l’autre fois, vlan ! sur le museau. Et qui est-ce qui s’est fait engueuler par Madame ? C’est Bobby, comme toujours.

— Bobby, c’est un autre de vos chiens ?

— Non, Bobby, c’est moi.

— Moi, c’est Léo.

— Enchanté, Léo. Alors, Léo, comme ça, tu aimes les animaux, tu m’as dit, hein, Léo ?

— Oui. Mais les mammifères seulement.

— Bon. Et les chiens, c’est des mammifères ?

— Oui.

— Alors, Léo, ça te dirait de gagner un petit billet ?

— Si c’est honnête.

— Rien de plus honnête. Tu vas chercher Fritz au poteau, là-bas, au coin de la Dix-huitième. Tu le détaches, il doit avoir terminé son caprice. Et s’il couine encore, tant pis, prends-le quand même, il est temps de le rendre, et les heures supplémentaires ne sont pas comptées. Et tu le ramènes à ses parents, sur la Vingt-deuxième, à Noe. Moi je reste là, je vais me siffler une binouze au soleil. Ça marche ?

— Ça marche. »

 

Le type allongea ses jambes sous la table et se renversa sur le dossier de sa chaise, tout entier offert au soleil. Léo empocha le billet, alla retrouver l’affreux fox qui hurlait à la mort, et le traîna jusqu’à la Vingt-deuxième rue. Là, il se dit qu’il croiserait peut-être, sans le reconnaître, Aarto Haarahaukka, l’oncle d’Amérique ? Car enfin, n’habitait-il pas lui aussi dans la Vingt-deuxième rue, ou dans la Trente-troisième ? En tout cas, une chose était sûre : il s’agissait bien d’un nombre à deux chiffres.

Libéré de Fritz, Léo alla retrouver sa valise. L’homme dormait. Peut-être craindrait-il les coups de soleil si on ne le réveillait pas ? Mais Léo n’osa pas interrompre la régularité remarquable de ses ronflements, et il s’éclipsa, sa valise à sa suite. Il continua sur la Dix-septième. Au niveau de Parnassus, le brouillard réapparut. Tout droit, c’était l’océan ; mais encore fallait-il le savoir : Léo ne distinguait plus le bout de la rue. Il eut soudainement froid. Passa le tramway nommé Judah : il sauta à son bord, il descendit à Irving, il reconnut l’immeuble, l’étage, l’appartement. Il ouvrit la porte comme s’il répétait une vieille habitude.

 

15.

 

Être deux plutôt qu’un seul n’était nullement un confort, c’était plutôt un défi, pensa Léo en regardant derrière lui.

Si le brouillard avait été un brin moins monolithique, peut-être aurait-il pu voir l’infatigable bande de plage qui se déroulait le long de l’océan, jusqu’à atteindre, au loin, le point où elle échapperait à sa vue, non pas cette fois à cause de l’épais voile d’eau qui la dissimulait ce matin-là, mais à cause de la courbure naturelle de la surface terrestre, déjà mise en valeur il y a belle lurette par des Copernic, Galilée et consorts. Car cette plage était longue, c’était indiscutable ; et les pas de Léo se marquaient avec une précision exemplaire dans le sable compact et humide, à un intervalle respectant scrupuleusement celui de l’écartement des empreintes de semelles laissées par Jim.

« Cette plage est plutôt jolie, mais elle est un peu longue à mon goût ; si j’étais seul, je me poserais bien là cinq minutes à méditer, histoire de faire une pause, et quand j’en aurais eu assez de ces infiltrations glacées dans tout mon corps, j’irais me sécher tranquillou dans un Starbuck’s… Mais Jim allonge la jambe, parce qu’il aime ça ; et moi, j’aime bien être avec Jim. Au diable les vêtements secs : même glacé, je suis mieux avec lui que sans. »

Sur cette plage, Jim était souvent venu trouver la quiétude qui avait cruellement manqué à quelques unes de ses plus jeunes années, pendant lesquelles il avait traversé le douloureux paradoxe d’une activité physique au calme plat qui ne répondait qu’avec désarroi à une imagination quant à elle terriblement agitée ; en tant qu’homme libre, toujours il avait chéri la mer, et, suivant les conseils du poète, il avait contemplé son âme dans le déroulement infini de sa lame.

Là, il avait observé les bateaux, qui partaient de quelque part pour arriver il ne savait où. Il avait observé les chiens qu’on emmenait salir la plage tôt le matin à l’abri des regards indiscrets de la police, lorsque le soleil tout juste tombé ne parvenait pas à réchauffer la petite carcasse poilue qui grelottait, et que l’on habillait alors, qui d’un simple manteau, qui d’un pull-over complexe, avec manches bouffantes et culotte boutonnée. Il avait observé le mouvement des mouettes, qui se rassemblaient en troupeau comme celles de la plage de Bodega Bay dans le film d’Alfred Hitchcock, puis qui se dispersaient en un éclair, et qui recomposaient leur formation, mais qui jamais ne dessinaient dans le ciel aucune figure poétique, alors que les nuages, eux, savaient si joliment le faire, sans être pourtant animés d’aucune volonté propre…

Surtout, Jim avait observé toutes les sortes d’êtres humains qui, face à lui, avaient fréquenté la plage et avaient tenu un rôle dans la pièce pour laquelle ce décor avait été créé. Bien entendu, il avait porté une attention toute particulière à une moitié approximative du groupe qui défilait chaque jour sous ses yeux : celle des deux moitiés qui, parfois fièrement, parfois maladroitement, presque toujours innocemment, affichait la masculinité que lui-même cherchait encore à définir. Jim avait déjà constaté que certains d’entre ces individus lui étaient attirants, et ceci n’était pas une surprise ; mais il avait aussi appris à voir que d’autres, quant à eux, lui ressemblaient, et cela était un soulagement. Enfin, la découverte tardive d’un troisième groupe qui cumulait admirablement les qualités des deux précédents avait plongé Jim dans un trouble très fugace, qui avait laissé sa place quasi immédiatement à une sorte d’euphorie un peu niaise, dont il était heureusement sorti récemment, après une série de confrontations à la réalité plus mouvementées que l’avaient été ses rêves.

C’est ce que, en substance et en anglais, Jim expliquait à Léo alors qu’ils poursuivaient leur périple sur la plage, pas après pas. La falaise depuis laquelle le Lincoln Park surplombait l’océan était en vue. Jim n’attendit pas d’être à son pied ; parvenu à la distance idéale qui conjuguait, à la fois, la proximité palliant l’écran de brouillard et le recul permettant la contemplation, il proposa à Léo de s’asseoir quelques instants. Côte à côte sur la pierre, leurs genoux se frôlèrent, leurs pieds se touchèrent, et leurs mains se caressèrent — mais de loin seulement, du bout des doigts — car, si ce trait n’avait pas encore frappé Léo dans l’intimité de la chambre d’Irving Street, Jim était, en public — même sur la plage, même dans la brume — pudique.

Jim avait un peu froid. Il monta le col de son blouson jusqu’en haut, et dit qu’il prendrait bien un café, très grand et très chaud ; et, s’excusant auprès de Léo pour la banalité du lieu, il l’entraîna dans le Starbuck’s de Geary Boulevard.

Là, attablé face à lui, il lui fit remarquer avec un enthousiasme enfantin que ce n’était plus leur haleine dans la froideur matinale mais leur café brûlant qui diffusait ce charmant nuage de vapeur, qui s’élevait gentiment au-dessus de leur tasse, et s’épanouissait entre leurs visages avant de s’évanouir à la hauteur de leurs quatre yeux.

Léo avoua à Jim que, de l’océan Atlantique, il n’avait jamais vu que l’aperçu qui lui en avait été donné par le hublot de l’avion, et que le Pacifique était le premier océan qu’il voyait d’aussi près ; que ses vacances en famille avaient toujours été en Normandie et que, quand un voisin lui avait dit : « tu verras, la météo à San Francisco, c’est comme en Bretagne », les deux termes de la comparaison lui avaient semblé également exotiques.

Jim lui répondit qu’il n’avait pas à s’en faire, car Christophe Colomb lui-même n’avait pas su distinguer un océan de l’autre, et qu’il avait cru, en traversant l’Atlantique, court-circuiter le Pacifique pour gagner les Indes. Léo observa que l’histoire était un poil plus complexe que cet adroit raccourci, mais il admit que l’erreur de Colomb avait été grossière : car enfin, quand il avait hissé les voiles en 1492, il y avait un bail que des types comme Copernic ou Galilée avaient démontré que le globe terrestre était globe ; Jim protesta que pas du tout : Léo pataugeait complaisamment dans un anachronisme éhonté, et, avec un peu plus de clairvoyance, il se rappellerait bien que Colomb était déjà passé et trépassé lorsque Galilée avait vu le jour.

Quelques secondes de silence s’ensuivirent, pendant lesquelles le nuage de vapeur en profita pour occuper l’espace que la parole avait libéré entre les deux garçons. Les mots de Jim le dissipèrent, qui exprimèrent en substance et en anglais que, selon lui, être deux plutôt qu’un seul n’était nullement un confort, mais plutôt un défi.

 

16.

 

Après dix jours passés à ce deuxième étage sur Irving Street, au coin de la Huitième avenue, Léo prit conscience du peu d’espoir qu’il avait de rencontrer Aarto Haarahaukka — parce que, s’il ne savait toujours pas où le vieil oncle habitait, une chose au moins était sûre : le numéro de sa rue portait deux chiffres. Ainsi, si Léo restait cantonné entre la Huitième et la Neuvième avenues, il se tenait à l’écart de la zone de rencontre potentielle qui, suivant l’implacable logique des suites numériques, commençait à étendre son emprise à un bloc au-delà duquel Jim habitait : c’est-à-dire, après la Dixième avenue.

Ce fut un mercredi matin que Léo choisit pour amorcer ses recherches méthodiques ; il quitta l’appartement à la suite de Jim, aussitôt que celui-ci fut parti pour gagner l’argent du ménage. Chaussé de ses meilleures baskets, celles qu’il portait non pas pour frimer mais pour marcher avec, Léo suivit Irving Street jusqu’à la Dixième avenue, puis descendit cette dernière jusqu’à son extrémité, à toute vitesse. Là commença la traque systématique : les deux yeux grands ouverts, Léo remonta doucement l’avenue avec une vigilance de Sioux, bien décidé à ne laisser s’échapper aucun barbu ; dès qu’un barbu serait identifié, Léo l’aborderait, et il entamerait une conversation avec lui, sous un prétexte aussi fallacieux que par exemple celui de l’interroger sur la migration des goélands sur la côte pacifique, et sur la probabilité que l’un d’eux s’appelât Jonathan Livingston, ou bien encore de solliciter son opinion sur la postérité symbolique que l’Empereur Norton avait laissée à San Francisco après son règne contesté, ou bien, enfin, de l’interpeller sur n’importe quel sujet brûlant de l’actualité politico-financière, car après tout, une problématique en valait bien n’importe quelle autre, pourvu que Léo fît parler le barbu, pourvu qu’il lui fît pratiquer la langue anglaise dans un climat de confiance sereine, pourvu que pût s’épanouir dans la quiétude la plus débridée le doux accent finnois de l’oncle Aarto, cet accent finnois indissimulable, indélébile, qui ne manquerait pas de révéler l’identité de son locuteur, et qui, pour sûr, ne tromperait pas l’oreille experte de Léo.

Léo, les yeux furetant sans répit, avait déjà parcouru un kilomètre et demi lorsqu’il atteignit le Golden Gate Park ; il observa la numérotation des maisons et comprit que l’avenue se prolongeait au-delà ; il traversa donc Lincoln Way, et de l’autre côté débutait le jardin ; trop absorbé par l’importance de sa mission, il passa en flèche devant l’Arboretum et le Shakespeare Garden, il n’accorda pas un regard à l’Académie des Sciences ni au musée De Young, il courut à travers la dernière pelouse, il quitta le parc et retrouva la Dixième avenue, où il put reprendre consciencieusement son activité.

La Dixième avenue suivait son cours sans faire de vagues, et Léo se laissa glisser sur son courant. Il en arriva au bout sans avoir rencontré aucun barbu. Il poursuivit donc sa quête le long de l’avenue suivante, parallèle, qui s’appelait, sans surprise : Onzième avenue. La Onzième avenue défila sous ses baskets, interrompue elle aussi par le Golden Gate Park puis reprenant sa route au-delà. Parvenu à son extrémité, Léo, déjà cruellement travaillé par l’ennui, mais néanmoins imperturbable, quitta la Onzième, et s’engagea sur la Douzième, mobilisant plus que jamais sa vigilance, n’osant même plus cligner des yeux. Il traversa le Park, prolongea sa course sur la Douzième finissante, et, nourrissant avec une ferveur inouïe le vœu qu’un barbu se plaçât sur son chemin, il termina bêtement l’avenue jusqu’à son bout.

Avec dix kilomètres dans les jambes, Léo commença à remettre en cause sa méthode, qu’il avait pourtant élaborée de la manière la plus scientifique qui fût ; il s’inquiéta du faible taux de représentativité des barbus dans l’échantillon démographique que constituaient les Dixième, Onzième et Douzième avenues, un taux qui — parce qu’il fallait bien accepter la réalité du terrain — était tout bonnement égal à zéro. Léo admit être en proie à l’inquiétude, certes… mais à l’abattement, jamais ! Il se rassura en déduisant statistiquement que, la prochaine fois qu’un barbu surgirait, il y aurait d’autant plus de probabilité que celui-ci parlât finnois. Par ailleurs, pour aussi précis que le souvenir des paroles d’Erkki Haarahaukka fût encore dans sa mémoire, l’oncle tant désiré ne devait-il pas, parmi les options les plus volontiers envisagées, habiter très vraisemblablement dans la Treizième ? N’était-ce pas l’une des alternatives privilégiées par l’ami balte ? Si tel était le cas, alors la chance souriait à Léo : la Treizième avenue, suivant une monotonie à toute épreuve, devait a priori suivre la Douzième.

Léo s’engagea donc sur l’avenue suivante et leva la tête vers le panneau : Funston Avenue. Incrédule, il ferma les yeux, les rouvrit, et interrogea à nouveau le panneau : celui-ci répéta, inflexible : Funston Avenue. Léo courut jusqu’au carrefour le plus proche : là, il apprit qu’il était déjà sur la Quatorzième. Il sentit une fatalité inconnue l’accabler soudainement. Tout penaud, il revint lentement sur ses pas, s’arrêta à l’angle de Funston Avenue, s’adossa au poteau qui portait la décevante inscription, et se laissa glisser à son pied. Assis sur le trottoir, les jambes étendues devant lui, il s’abandonna à la mélancolie.

L’étude approfondie d’un plan de San Francisco nous apprend qu’il existe deux types de voies numérotées : les avenues et les rues. Les avenues sont toutes orientées du nord au sud ; les rues, plus capricieuses, commencent leur parcours suivant une oblique du nord-ouest au sud-est, puis, sagement, s’alignent sur un axe est-ouest plus conventionnel. L’observateur de la carte, qui est resté un grand enfant, se plaît alors à envisager la ville comme une gigantesque grille sur laquelle il se déplacerait de case en case comme dans un jeu de bataille navale, et où chaque carrefour posséderait ses coordonnées idéales sous la forme d’une combinaison chiffrée. Il rêve alors de l’intersection parfaite de la Première rue et de la Première avenue ; il rêve d’ériger un monument commémorant la bataille de Marignan à l’intersection 15-15 ; il poursuit ainsi des chimères cartographiques, qui partent rapidement en fumée dès qu’il s’aperçoit que les avenues sont localisées dans la moitié ouest de la ville, et les rues dans la moitié est, et que jamais, non, jamais ! une rue numérotée ne croisera une avenue numérotée. Puis, à son tour, sa conception idéelle de la beauté du système quadrillé vole en éclats, lorsqu’il réalise que dans cette grille il n’y a que trente rues pour quarante-huit avenues ; qu’il existe une Première rue mais pas de Première avenue ; qu’entre la Douzième rue et la Quatorzième, il y a la Treizième, mais qu’entre la Douzième avenue et la Quatorzième, il y a Funston Avenue ; qu’entre la Vingtième rue et la Vingt-et-unième, il y a Liberty Street, mais qu’entre la Vingtième avenue et la Vingt-et-unième, il n’y a rien ; enfin, tous ses espoirs de constance géométrique sont définitivement balayés quand il apprend que la Troisième rue, qui, certes, commence sa course tranquillement parallèle à ses voisines Deuxième et Quatrième, gentiment orientée du nord-ouest au sud-est, prend ensuite soudainement une courbure audacieuse, puis poursuit pendant trois kilomètres une direction nord-sud — mimant sans scrupules le comportement d’une avenue — avant de se courber à nouveau selon une inclinaison contre-nature, du nord-est au sud-ouest.

Ces découvertes troublèrent Léo au plus profond de ses certitudes : lui qui avait élevé dans la plus pure tradition parisienne, qui commandait de ne numéroter que les arrondissements ; puis les paroles d’Erkki Haarahaukka se firent moins floues dans sa mémoire ; il les mobilisa à nouveau, et il les interrogea avec un soin consciencieux ; tout à coup l’évidence s’imposa à lui, incontestable : dans son récit, jamais son ami n’avait évoqué une avenue, mais plutôt une rue.

Une rue. Léo éclata en sanglots.

 

17.

 

« Cette époque était une autre époque, vois-tu, Erkki, mais je ne te dirai pas exactement laquelle, parce que je ne le sais pas moi-même — et, de toute façon, quelle importance cela aurait-il ? L’imprécision historique qui les entoure n’entrave en rien la beauté des faits dont je vais te rendre compte. Tu sais, Erkki, à cette époque, la Chine n’était pas encore éveillée, et l’on disait “quand la Chine s’éveillera” comme on aurait dit “quand les cochons voleront” — car, oui, figure-toi, Erkki, que si, en Amérique, l’on sait pertinemment que les poules n’auront jamais de dents, on met en revanche des espoirs insensés dans l’avenir de l’aviation porcine — et à cette époque, donc, Kai-chun Chiang était l’un des tous premiers Chinois de San Francisco, et alors il était drôlement exotique pour le voisinage, et les honnêtes gens pensaient : “ce doit être une blague” — parce qu’enfin, soyons sérieux, les Chinois, ça n’existait pas dans la vie réelle, c’était une farfeluterie inventée pour les marmots, comme l’étaient les ogres des contes, ou le dahu de nos montagnes — tu sais comment sont les gens, Erkki, toi qui viens aussi d’une contrée méconnue — si, si, Erkki, ne me conteste pas sur ce point — car enfin, qui d’autre que moi pourrait bien se vanter d’avoir un ami finlandais — mis à part tous tes autres amis ?

Or donc, dans les têtes un peu molles qui entouraient Kai-chun Chiang, certaines idées commençaient progressivement à faire leur chemin, qui participèrent toutes ensemble à donner au voisin chinois une forme conceptuelle possible à appréhender par un esprit non encore accoutumé ; car Kai-chun Chiang en faisait, des efforts ! — tu aurais dû voir ça, Erkki, mon vieux. Il s’était fait bâtir une résidence qui eût sis à bien des Californiens, avec un petit perron de quatre marches et, au-dessus, le porche approprié, terminé par une frise bouclée du meilleur effet ; les trois fenêtres de la façade étaient bien comme il faut, symétriques et tout, et à guillotine, oui Monsieur, comme tout le monde. Une antenne de réception pour la télévision, du type de celles qu’on surnommait parfois “râteaux”, venait orner le toit de l’édifice comme pour prouver l’attachement de son habitant aux bienfaits des nouvelles technologies ; quant au jardin, en revanche, mon cher Erkki, ne compte pas sur moi pour me ridiculiser en te citant le nom des fleurs que Kai-chun Chiang bichonnait délibérément au vu et au su de ces dames — celles dont on savait que l’opinion comptait par-dessus tout dans les cercles autorisés — car tu le sais bien, Erkki, mes pauvres compétences culturelles s’arrêtent là où commence la botanique — tu ne le sais que trop, Erkki, vieux.

Ainsi donc, pour Kai-chun Chiang, la vie américaine ressemblait à s’y méprendre à un long fleuve tranquille ; mais un jour, tout à coup, sans crier gare, il manifesta l’intention d’ouvrir un restaurant chinois — faisant preuve par la même occasion d’un conformisme paradoxal vis-à-vis de ses ambitions professionnelles — ; suivant l’exemple déjà largement illustré par nombre de ses compatriotes dans d’autres quartiers de la ville, Kai-chun Chiang inaugura donc un établissement de spécialités culinaires dans sa maison même. A priori, il n’y avait pas là de quoi s’attirer une quelconque animosité. Mais il s’avéra pour Kai-chun Chiang que ce coquin de sort jouait contre lui, car dans la semaine qui suivit, deux disparitions canines inopinées alarmèrent et attristèrent le voisinage ; Dino et Lisa étaient deux griffons chéris des leurs, et leur absence brutale causa un profond malaise dans le quartier ; de vieux démons resurgirent alors, et, de même que les ogres étaient connus pour manger les enfants et que les dahus — que mangeaient-ils, les dahus ? Le sais-tu, Erkki ? — et donc, de même que les ogres mangeaient les enfants, on accusa Kai-chun Chiang et son restaurant d’être à l’origine de la tragédie. Les préjugés ont la peau dure, Erkki, mais toi et moi savons qu’ils sont vincibles, car enfin, après tout, je me suis moi-même rendu à l’évidence que tu ne mangeais pas de renne au petit déjeuner — et ce fut dans un élan d’optimisme comparable au nôtre que Kai-chun Chiang décida d’adopter un chien à son tour, afin de prouver à la face du monde qu’il affectionnait ces animaux plus pour leur compagnie que pour leur goût ; c’était une petite chienne noire et courte sur pattes ; sans aucune analogie physique, il lui choisit un nom de baptême en hommage à Rita Hayworth.

Grâce à Rita, Kai-chun Chiang espérait redorer son blason, et redresser les affaires de son restaurant qui, victime d’un boycott impitoyable, se dirigeait déjà droit vers le gouffre. S’inspirant des procédés publicitaires habituellement mis en œuvre dans des exploits sportifs tels que le Tour de France, Kai-chun Chiang poussa Rita à s’inscrire à la compétition la plus en vogue du moment, pour y porter haut les couleurs de sa maison. C’est ainsi que Rita participa au Tour de Californie, arborant le dossard officiel des spécialités Chiang ; sur toutes les télévisions, on vit Rita concourir aux championnats de surf de Santa Cruz ; on vit Rita slalomer sur les pistes enneigées du lac Tahoe ; on vit Rita tenir tête aux Lakers de Los Angeles ; enfin, on vit Rita finir première avec deux tours d’avance au vélodrome de Sacramento.

Il est inutile que je te dise, Erkki, que son retour à San Francisco fut triomphal ; dans toute la Californie, Rita était une vedette, et Kai-chun Chiang l’avait soutenue dans l’ombre ; la publicité du restaurant était assurée ; Kai-chun Chiang, fier comme tu peux l’imaginer, immortalisa le retour de la chienne prodige avec son instantané Kodak ; Rita, rompue à l’exercice médiatique, avait posé fièrement sur le perron de la maison : la photo était historique. Les établissements Kai-chun Chiang connurent une gloire qui ne faiblit pas au fil des années ; je crois, mon cher Erkki, que ce conte de fées est une deuxième preuve de la concrétisation du rêve américain — et, s’il n’en est que la deuxième, c’est parce que ton oncle Aarto occupe jalousement la première marche du podium.

Je pense à lui, Erkki ; je pense à ton oncle, et je le cherche ; sa piste est floue, mais qu’importe, je la suis tout de même. Le vieux barbu n’est pas loin, je le trouverai, et je lui parlerai. Bientôt, Erkki, cher vieux, tu auras sur ta cheminée un instantané Kodak de moi avec lui, dont tu seras aussi fier que Kai-chun Chiang l’était du portrait de sa Rita. »

 

Léo signa sa lettre et timbra l’enveloppe. Puis, sous la lumière grésillante de la lampe de chevet, il contempla encore quelques minutes la photographie qu’il avait posée sur le second oreiller, près de lui : un petit cliché carré, en noir et blanc, d’un chien devant une maison. Il replaça l’image dans le livre où il l’avait trouvée, à la page dont Jim lui avait confié la garde. Il éteignit la lumière, et s’endormit au milieu du lit, dans sa diagonale, afin de bien s’assurer que Jim le réveillerait lorsqu’il le rejoindrait entre les draps.

 

Rita
Rita

 

18.

 

« Jim, mon beau Jim.

— Léo.

— Il y a une photo, dans ton livre. Je me suis permis de la regarder.

— Mon marque-page ? Oh, tu parles d’un secret ! Je n’ai pas grand chose à cacher.

— C’est celle avec le chien.

— Oui, c’est Ringo. Enfin, je crois que c’était lui. Je ne l’ai pas connu.

— Ringo, comme le Beatles ?

— C’était un teckel. Noir. Et puis il est mort. Et après, mes parents ont pris un labrador. Parce qu’entre-temps, j’étais né, et qu’il paraît que les labradors aiment les enfants. C’était George.

— George, comme le Beatles ?

— C’était un pote, George ! Copains comme cochons, lui et moi.

— Et la maison, donc—

— C’est celle de mes parents, oui.

— Avec un grand jardin.

— Et tu pourrais en profiter, de ce jardin, sais-tu.

— Ils y vivent toujours ?

— Je téléphone à mes parents. Je vais nous inviter chez eux. Si je leur dis : vendredi soir, ça te va ?

— Tu parles, si ça me va ! Vendredi soir… il fera beau.

— Alors mon père fera un barbecue. »

 

19.

 

C’était bien la même maison que sur la photographie, placée légèrement en retrait de l’alignement général de la Vingt-cinquième rue. Devant elle, Paul, le dalmatien, traversa la pelouse en trombe pour accueillir Jim.

Posté en haut des quatre marches du perron, le maître de ces lieux, probablement sexagénaire, affichait une ligne filiforme de jeune homme, ainsi qu’une barbe richement fournie — dont la couleur, pour sa part, semblait être un indice beaucoup plus fiable quant à l’âge de son fier propriétaire. Léo lui tendit la main, et il la refusa ; il lui offrit en échange un hug chaleureux dans la plus pure tradition américaine, comme s’ils se connaissaient déjà depuis longtemps ; puis il lui dit : « je suis Art », comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés, ce qui, cette fois, était bien conforme à la réalité. Léo devina que « Art » devait être le diminutif d’Arthur ; alors, par mimétisme, il lui répondit : « je suis Léo. » Puis Art s’écarta du cadre de la porte pour laisser entrer Léo, et sa silhouette, bien que menue, dévoila par cet entrechat celle de Madame, restée derrière, plus fine encore que lui, si possible — Madame, alias « Liz ». Léo pensa que c’était « Liz » pour Elizabeth, comme pour Elizabeth Taylor ; puis, par une association d’idées saugrenue, il fut tenté de dire que son tailleur était riche, mais, par bonheur, il sut s’en abstenir — et Liz, mère de Jim, l’accueillit à son tour, en l’embrassant sur les deux joues, comme pour lui dire : « je connais vos coutumes. »

Les brochettes crépitaient sur le gril et sous l’œil sévère de « Monsieur Art » ; c’était ainsi que Léo avait tenté d’appeler son hôte, manifestant par là son louable effort à trouver un équivalent anglophone au vouvoiement qu’il avait cru être de rigueur ; mais l’éclat de rire et la tape virile qu’il avait reçue dans le dos en réponse avaient dissipé tous ses scrupules, et avaient donné à son visage une teinte rouge embarrassée qui mit plusieurs minutes à disparaître.

Les brochettes d’Art se portaient bien. Non loin de là, le bouquet de marguerites de Léo trempait gaiement ses tiges dans la carafe d’eau préférée de Liz, au centre géométrique de la table ; de part et d’autre de ladite table, les garçons se faisaient face ; la mère de l’un et la belle-mère de l’autre, réunies en la personne de Liz, se tenaient à l’une des extrémités de l’axe perpendiculaire au leur. Ce fut au tour de Liz de mettre Léo à son aise, quand, à la suite des compliments que ce dernier lui avait exprimé eu égards aux qualités esthétiques de son jardin, elle lui signifia qu’il n’était pas obligé d’être poli, et que, pour regarder la réalité en face, il lui fallait plutôt admettre que le jardin familial était plutôt hideux. Jim opina du chef, et Léo, de bon cœur, accepta de se ranger derrière l’opinion majoritaire.

« Alors comme ça, tu es français, Léo. Quelle bonne nouvelle ! Notre nation, Léo, est un melting pot ; c’est l’expression consacrée ; et le noyau familial que tu rencontres ce soir en est un échantillon particulièrement coloré. Ma mère est brésilienne, et mon père est bulgare, d’ascendants ouzbeks ; la lignée dont Art est issue est plus longiligne, mais prend néanmoins ses racines outre-Atlantique. Jim ayant reçu toutes ces influences mêlées au berceau, il eut des premiers mots un peu troublés, mais ensuite il ne pécha jamais par mauvaise volonté ; durant toute son enfance, sa soif d’apprendre fut une joie de chaque jour ; il s’abreuva de méthodes Assimil jusqu’à l’indigestion ; puis il en tomba malade, et il abandonna toute ambition linguistique. Noyé par la surabondance des possibles dont il ne voulut privilégier aucun, il se retrouve aujourd’hui, au bout du compte, finalement fort dépourvu. Peut-être ton irruption sur sa route suscitera-t-elle chez lui le désir de se mettre au français, pour t’exprimer ses pensées dans la langue où les tiennes se forment. »

Art plaça une brochette face à chaque convive, puis se plaça lui-même face à son épouse. Il poursuivit les paroles de celle-ci dans la direction qu’elle avait tracée.

« Ma bien-aimée et moi avons tous deux un goût certain pour les langues étrangères ; je suis né en Finlande, et l’on m’emmenait, petit, m’émerveiller du spectacle des bateaux qui s’éloignaient sur la Baltique ; je fus bercé de rêves de voyages ; bien entendu, mon instinct et mon éducation m’incitaient à formuler ces rêves en finnois, ne connaissant pas d’autre langue que celle de mes aïeux ; puis, adolescent, je pris conscience du caractère ridiculement faible du nombre de locuteurs finnois à travers le monde, et, partant, je décidai, obéissant à une motivation purement fonctionnelle, de m’atteler illico à l’apprentissage des idiomes qui m’autoriseraient le mieux à concrétiser mes ambitions de globe-trotter. Comme tout le monde, je rêvais d’Amérique ; alors j’appris l’anglais ; puis je pris mes cliques et mes claques et je traversai l’Atlantique. Après quelques errements professionnels sur la côte est, sur lesquels je ne m’attarderai pas, je m’installai ici, et je ne levai finalement plus jamais l’ancre.

— Et tu appris le français, Art, mon chéri ; dis-le à Léo, cela l’intéressera beaucoup, j’en suis sûre.

— Oui. C’était une de mes lubies : j’avais l’ambition, suite à un pari déraisonnable, de lire et de comprendre La princesse de Clèves dans sa version originale. Mon dessein était voué à l’échec, mais néanmoins il me procura le bonheur de connaître Liz, ma chère et tendre, qui, comme moi, fréquentait alors épisodiquement ce club de conversation française, animé par cette femme, qui — comment s’appelait-elle encore ?

— Elle portait un nom de chanteuse de cabaret—

— et un accent québécois ébouriffant.

— Mais alors, vous parlez français tous les deux ?

— Ma foi, non ! Nous possédons certes des bribes, des rudiments, une ébauche de français ; mais point ne sommes-nous capables de tenir salon avec un natif tel que toi.

— Vous auriez certainement besoin de pratiquer vos acquis, histoire de vous dérouiller la langue ; vous devriez venir visiter Paris, et je serais votre guide.

— Ah, oui ! la bonne idée — nous aimerions voir Paris… Et j’ai, à vrai dire, le projet de revoir l’Europe, de revoir la Finlande, de revoir Helsinki. Mais dans ce pèlerinage familial, nous avons été précédé de peu ; il faut croire que notre idée avait fait du chemin dans la tête d’Artie ; je veux parler de notre fils — non, pas de Jimmy — je veux dire : de notre second fils, Artie, qui s’appelle comme moi : Artie — Artie, qui, aussitôt qu’il a eu bouclé son lycée, s’est offert ce voyage aux sources généalogiques, comme un périple initiatique sur les traces de ses ancêtres, à savoir sur les miennes — car l’ancêtre, c’est moi. C’est un drôle d’animal, ce garçon, un fieffé cachottier, solitaire comme pas deux : il est parti seul, sac au dos ; et il nous est revenu, il y a, quoi ? deux, trois semaines ; puis il est reparti pour on ne sait où, et il reviendra on ne sait quand. Ah, mais qu’on ne compte pas sur moi pour le blâmer ; j’étais, à son âge, bien plus instable, bien plus insatiable, bien plus insaisissable. »

Art quitta brusquement la table, se rappelant soudain qu’un deuxième quatuor de brochettes réclamait sa présence au barbecue ; Liz profita de l’interruption momentanée de la conversation pour proposer à qui serait assoiffé de lui servir un verre de Coca-Cola ; Jim, la voix basse, expliqua à Léo que son paternel n’avait plus bu une goutte de soda depuis quarante ans, suite à une collaboration professionnelle malheureuse qui, selon la légende familiale, aurait détruit en lui tout l’attrait que la célébrissime boisson gazeuse exerçait encore sur le commun des mortels ; Paul, le dalmatien, toujours préoccupé de propreté, se glissa sous le fauteuil de l’absent, et, de sa truffe experte, inspecta le sol alentour, puis, ayant détecté un fragment comestible malencontreusement abandonné, le fit disparaître avec la satisfaction du devoir accompli.

 

20.

 

Au volant de son pick-up, traçant dans la nuit la route vers Irving Street, l’oncle Aarto s’exerçait à prononcer dans sa barbe les quelques mots de français que sa mémoire n’avait pas éliminés. Il lançait, par le rétroviseur, des œillades de conspirateur à Léo, qui était installé à l’arrière, serré contre Jim. Bien décidé à mobiliser son maigre savoir pour impressionner son fils, il tentait d’établir avec son nouveau complice une conversation dans la langue de Molière ; leurs échanges, plus laborieux que vraiment fructueux, suscitaient l’hilarité du troisième, simple spectateur, à qui la saveur absurde de ces propos échappait pourtant.

On titillait la curiosité de Jim, alors il réclama son juste dû : il voulut lui aussi être initié aux plaisirs du français — dans la mesure, bien entendu, où la brièveté du trajet automobile l’autorisait. Léo endossa l’habit d’instituteur avec une grande prestance : il sélectionna les ingrédients les plus irréductibles de son vocabulaire personnel ; il n’enseigna à Jim que ses mots les plus essentiels. Ainsi, Jim apprit à nommer dans la langue de Léo les notions élémentaires qu’incarnaient une brochette, un feu, un crépitement, une épice, une lueur, une parole, une intuition, une papille, une coïncidence, une découverte, une surprise, une saveur, une évidence, une nuit, une plénitude. Il répéta après lui tous les mots un peu trop complexes que Léo avait prononcés pour exprimer son émerveillement devant cette connivence inouïe mais toujours recommencée entre un lieu, un être et le temps — mais répéter n’était pas comprendre, et Jimmy ne goûta pas pleinement l’arôme de ces mots qu’il prononça pourtant à merveille, et qui se répandaient dans le corps de Léo jusqu’en ses extrémités les plus reculées.

Art, toujours un œil sur la route et l’autre sur ses passagers, avait déjà perdu le fil de la discussion : on approchait d’Irving Street, et il sollicita à nouveau un vocabulaire plus pragmatique. Au croisement avec la Troisième avenue, une voiture doubla la sienne d’une manière plus que grossière ; Léo lui expliqua alors qu’en français, on appelait cette manœuvre détestable une « queue de poisson » — oui, une queue comme une queue, et un poisson, oui, comme un poisson — ; il admit que l’expression était imagée, mais il précisa qu’elle était très usitée dans le langage courant ; par ailleurs, il ajouta ensuite qu’on pouvait, çà et là, la rencontrer dans un sens figuré, par exemple, pour parler d’un discours ou d’un récit : on pouvait dire alors, et l’on disait parfois, qu’un récit se terminait en queue de poisson.

 

Antonin Crenn

 

***

 

Le voyage en Amérique de Léopold Milan a été écrit durant l’été 2010, entre Paris et San Francisco, aux points de coïncidence où s’entrecroisèrent les dates et les lieux suivants :

 

Chapitre 1 ∙ jeudi 22 juillet ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 2 ∙ vendredi 23 juillet ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 3 ∙ samedi 24 juillet ∙ aéroport Charles-de-Gaulle, Roissy | Chapitre 4 ∙ samedi 24 juillet ∙ vol Paris – Helsinki | Chapitre 5 ∙ samedi 24 juillet ∙ vol Helsinki – New York | Chapitre 6 ∙ samedi 24 juillet ∙ vol New York – San Francisco | Chapitre 7 ∙ mardi 27 juillet ∙ Ferry Building, Embarcadero, San Francisco, et Russian Hill Park, Bay St., San Francisco | Chapitre 8 ∙ mercredi 28 juillet ∙ Castro St. & Market, San Francisco | Chapitre 9 ∙ jeudi 29 juillet ∙ Yerba Buena Gardens, San Francisco | Chapitre 10 ∙ vendredi 30 juillet ∙ Café Flore, Market St. & Noe, San Francisco | Chapitre 11 ∙ lundi 2 août ∙ Tully’s coffee, Cole St., San Francisco | Chapitre 12 ∙ dimanche 1er août ∙ Academy of Sciences, Golden Gate Park, San Francisco | Chapitre 13 ∙ mardi 3 août ∙ Coffee Bean & Tea Leaf, Market St. & 4th, San Francisco | Chapitre 14 ∙ mercredi 4 août ∙ chez John & Jay, Kirkham St., San Francisco | Chapitre 15 ∙ lundi 16 août ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 16 ∙ mardi 17 & mercredi 18 août ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 17 ∙ jeudi 19 août ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 18 ∙ vendredi 20 août ∙ quai de Béthune, Paris | Chapitre 19 ∙ vendredi 20 août ∙ square Barye, Paris | Chapitre 20 ∙ samedi 21 août ∙ quai de Béthune, Paris.

 

La photographie marque-page est anonyme — je l’ai trouvée chez The Apartment, 18th St. & Lexington, San Francisco.

 

Péages

Chapitres : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10.

 

1.

 

Je ferme la porte derrière moi, et depuis la cour, je lève la tête vers les fenêtres. Il n’y a que la mienne de noire : les appartements du premier et du deuxième ont encore leur lumière allumée ; au quatrième, je vois la silhouette de mon voisin du dessus à travers les persiennes. Je sors de l’immeuble sans avoir aperçu Rosa, la gardienne – comme à chaque fois que je suis en avance. La deuxième porte, plus lourde, claque dans un grand bruit, et à chaque fois j’ai l’impression que je vais réveiller toute la rue de Picpus.

Je commence à remonter la rue sur son côté impair. Au-delà de la Coulée verte, je passe sur le côté pair, pour éviter de longer le mur de l’hôpital Rothschild, où le trottoir se resserre tellement que vous ne pouvez y croiser personne. Le soleil se lève doucement, et sur ma droite, dans l’avenue de Saint-Mandé, les arbres s’apprêtent à jouer leur rôle de parasol.

Au carrefour Picpus-Dorian, je fouille mes poches pour trouver mon passe, parce que je n’ai pas encore pris le réflexe de le laisser toujours au même endroit – le plus pratique serait que je le range avec ma carte de métro. Quand j’ai mis la main dessus, je le présente au capteur. Il fait son petit bip habituel et je passe le portique.

L’avenue Dorian est calme. À mesure que je progresse, la rumeur des voitures se fait plus forte ; je passe le portique Dorian-Nation, et là, sur la place, je n’entends plus rien d’autre que moteurs et klaxons. Je franchis les embouteillages et m’engouffre dans le métro.

 

2.

 

Avant de fermer la porte derrière moi, je jette un œil dans l’escalier pour voir si M. Bonnet n’est pas sur mes talons. M. Bonnet est mon voisin du dessus ; il ne s’appelle pas vraiment M. Bonnet, mais c’est Rosa qui me parle de lui sous ce nom, à cause de ce qu’il porte toujours vissé sur son crâne, et, depuis, j’en ai oublié son nom véritable. Je regarderai tout à l’heure l’étiquette sur sa boîte aux lettres.

Des pas dévalent l’escalier : c’est bien lui qui descend. Je l’attends dans la cour, nous ferons un bout de chemin ensemble puisqu’il prend aussi son métro à Nation.

Un bonnet sur sa tête, une casquette sur la mienne, nous remontons la rue de Picpus, trottoir impair puis trottoir pair. Il a les mêmes tics que moi, d’autant plus que lorsque nous marchons à deux de front, il devient presque impossible de longer l’hôpital Rothschild.

Il me parle de ses projets de voyage à Bali avec sa femme ; je lui parle des arbres de l’avenue de Saint-Mandé et des dimanches au Bois de Vincennes.

Au péage Picpus-Dorian, des éclats de voix nous sortent de notre bavardage. Il y a deux policiers devant Le Blanc-Cassis qui fait l’angle, qui ont une conversation animée avec le cafetier. L’établissement a deux portes, l’une ouvrant sur l’avenue Dorian, l’autre sur la rue de Picpus, et le patron profiterait de cette configuration pour faire passer ses clients d’une rue à l’autre en contournant le portique.

Nous n’entendons pas ce que les trois hommes se disent, mais c’est M. Bonnet qui m’explique la situation, parce qu’il a déjà vu des incidents similaires.

Entrés dans l’avenue Dorian, je remarque que M. Bonnet ne range pas son passe, il le garde à la main pour le portique de la Nation cent mètres plus loin. Il a pris le réflexe, M. Bonnet – alors que, de mon côté, j’avais déjà enfoui le mien au fond d’une poche.

 

3.

 

Je claque la porte derrière moi, et tant pis si je réveille toute la rue de Picpus. Il fait un froid sec, c’est un de ces matins où vous sentez que les rayons du soleil ont fait un long voyage pour vous atteindre, et que vous les appréciez d’autant plus pour cet effort. J’ai envie de marcher. Je suis sorti un peu plus tôt exprès : j’ai avalé mon café plus vite, et je prévois de finir mon petit déjeuner en route, dans une boulangerie à mi-parcours.

J’enfonce ma casquette plus profondément sur ma tête, ma tête dans mon col et mes mains dans mes poches. Mon haleine fait un nuage blanc, je souffle quelques ronds de fumée devant l’hôpital Rothschild. Je laisse passer l’avenue Dorian à ma droite, et je continue tout droit sur la rue de Picpus.

Le péage du faubourg Saint-Antoine est assez cher, parce qu’on change d’arrondissement. Mon passe fait son bip habituel, et au-delà du portique, ma rue change de nom pour devenir la rue des Boulets. Mais je ne la prends pas. Ce matin, je m’offre un détour, tant pis si ça me coûte un peu plus. Je prends le faubourg Saint-Antoine pour quelques mètres seulement, et je change à nouveau, je passe le péage de la rue des Immeubles-Industriels, et au bout de celle-ci, au niveau du péage du boulevard Voltaire, j’entre dans la boulangerie qui fait l’angle.

On m’a dit que la boulangère s’appelait Carole – je n’oserai pas lui demander si c’est vrai. Elle ne sait pas mon nom, mais je pense qu’elle me reconnaît : je crois qu’elle s’est aperçue que je viens souvent ici, lorsqu’il fait beau et que je pars travailler à pieds, et alors j’ai droit à un sourire particulier quand je commande mon pain au chocolat.

Je prends le boulevard Voltaire. Ici, je peux ranger mon passe pour de bon. Je vais tout droit jusqu’à la République, en gardant un œil sur ma montre, et si l’heure tourne trop vite, je descends dans le métro 9 qui suit le même parcours que moi sous mes pieds, et que je peux prendre à Charonne ou à Oberkampf pour rattraper le temps perdu.

J’aime ma ville le matin, parce qu’elle n’est qu’à moi. À moi et à ceux qui prennent le temps de la voir, à l’heure ou chacun se presse dans son métro, que les veinards sont encore au chaud chez eux, et les matinaux déjà au bureau. Sur le boulevard les fourgonnettes se garent en double file le temps d’une livraison ; les commerçants lèvent leur rideau de fer ; sur les cent mètres qui précèdent l’école, les mamans courent, un enfant accroché à chaque main.

Je surveille les numéros des immeubles, qui vont décroissant jusqu’à la République, et je suis presque au bout du boulevard quand j’arrive à mon bureau, juste avant le péage des Trois-Arrondissements.

 

4.

 

Ce matin, je ne risque pas de réveiller la rue de Picpus en claquant la porte, il est déjà tard et tous les voisins sont partis. Je n’ai même pas pris le temps d’avaler mon café, je cours dans la rue pour attraper mon métro, et je reste sur le côté impair : tant pis pour le trottoir étroit devant l’hôpital, je vais au plus vite sans traverser la rue. Je ne ralentis qu’en arrivant au péage de l’avenue Dorian. Je remarque qu’une des deux portes du Blanc-Cassis est condamnée : celle de la rue de Picpus. Je commence par déplorer cet événement, mais, après réflexion, je pense que le cafetier a fait le bon choix : cela vaut mieux que d’installer un portique devant le comptoir. Au moins, une fois à l’intérieur, on ne sent pas la différence.

Je passe le péage, cours jusqu’au suivant, range mon passe dans ma poche et sors ma carte de métro, plonge dans la première bouche venue, suis le dédale de couloirs jusqu’à la ligne 9 et saute dans la rame.

Cela fait plusieurs semaines que M. Bonnet ne prends plus cette ligne. Il m’a dit qu’il économisait pour s’offrir son voyage à Bali, et qu’il rognait sur son abonnement piéton.

À présent, il prend la ligne 8 à la station Daumesnil, qui est plus près de chez nous. Moi, je ne la prends jamais, car la 9 va tout droit tandis que la 8 fait un détour par Bastille avant d’atteindre République, et que je préfère marcher plus longtemps dehors et passer moins de temps dans le métro. Mais M. Bonnet m’a expliqué que le prix d’un abonnement métro reste le même quelle que soit la ligne empruntée – et il a raison. En revanche, à pieds, on passe deux péages pour aller à Nation, tandis que le trajet jusqu’à Daumesnil est gratuit puisqu’il est direct.

Tous les matins, M. Bonnet va donc à Daumesnil par la rue du Docteur-Goujon, pour laquelle il n’y a pas de péage puisqu’elle débouche sur la rue de Picpus par le côté pair, juste en face de notre immeuble, et que les correspondances de ce type sont tolérées.

Je pourrais peut-être croiser M. Bonnet dans le labyrinthe de la station République, entre les quais de nos deux lignes respectives, mais dans cette foule, voir une tête connue tient du miracle.

 

5.

 

Je ferme la porte de l’immeuble doucement, sans la faire claquer, et pose lentement chaque pied l’un devant l’autre sur le trottoir de la rue de Picpus. Je tente d’évaluer mentalement ce que me coûteraient ces pas si le droit de passage n’était pas directement inclus dans les charges de mon loyer.

J’ai appris que les droits du boulevard Voltaire avaient augmenté du fait de la baisse du trafic. Depuis l’installation des barrières inter-arrondissements à la Nation et à la République, les formalités de passage sont devenues très contraignantes, et les gens cessent de l’emprunter. Par un mécanisme d’auto-alimentation, la hausse des tarifs a entraîné la baisse de la fréquentation, et ainsi de suite.

Le soleil de ce matin m’interdit d’aller m’enfermer dans un métro à vingt mètres sous terre. Mais je n’ai plus assez de crédit sur mon passe piéton pour prendre le boulevard Voltaire à pieds… Je me résous donc à affronter la foule du bus.

Après l’hôpital Rothschild, je tourne à droite au péage de l’avenue de Saint-Mandé : ses contre-allées arborées restent un plaisir abordable, grâce à l’important trafic enregistré le dimanche vers le bois de Vincennes. À l’angle de l’avenue du Bel-Air, j’attends quelques minutes au poteau de bus, puis le 56 passe, je grimpe dedans et vais m’asseoir à l’arrière. À la station d’après, c’est la cohue, les gens se pressent dans le bus juste avant la place de la Nation, et la moitié d’entre eux redescend immédiatement dès qu’on l’a dépassée, après qu’ils ont franchi gratuitement la barrière de l’arrondissement.

Je reste sur mon siège, le nez collé à la vitre, et regarde défiler le boulevard Voltaire. Les fourgonnettes garées en double-file ne gênent plus grand-monde ; les commerçants ne se pressent pas pour lever leur rideau de fer ; les enfants laissent leur maman au carrefour et vont seuls à l’école, profitant du demi-tarif qui leur est accordé au péage.

Derrière la vitre où les rayons du jour me chauffent doucement, je ne retrouve pourtant pas mon plaisir à parcourir le boulevard. Certes, les immeubles sont les mêmes, certes, j’ai la lumière du soleil, mais je regrette un peu de ne pas pouvoir m’arrêter chez Carole acheter un pain au chocolat. Mais enfin, au moins le bus est gratuit avec mon abonnement métro, et il est confortable. Depuis peu, on a même des écrans de télévision pour nous distraire pendant les trajets.

Droit devant, la statue de la République se dessine de plus en plus nettement. Je descends du bus juste avant de l’atteindre.

 

6.

 

Avant de fermer la porte derrière moi, j’entends les pas de M. Bonnet dans l’escalier. Je l’attends, prêt à le quitter ensuite devant l’immeuble comme d’habitude.

Mais il me dit que nos chemins ne se séparent pas tout de suite, parce que depuis hier, il ne prend plus la rue du Docteur-Goujon. On a installé un péage à l’entrée, et maintenant on ne peut plus y passer gratuitement depuis la rue de Picpus. M. Bonnet m’explique qu’il a donc dû reprendre l’abonnement qu’il avait pourtant résilié il y a quelques semaines. Je lui demande pourquoi il ne continue pas à prendre quand même la rue du Docteur-Goujon, parce que ça ne fait qu’un seul péage à passer, au lieu de deux pour aller à la Nation. Il me répond que le prix de la rue du Docteur-Goujon est inabordable, parce que c’est une rue courte et peu passagère, et que les copropriétaires ont décidé d’en restreindre l’accès pour éviter qu’elle devienne une voie de circulation importante pour gagner le métro Daumesnil.

Il me dit ensuite qu’il a envisagé de prendre un forfait pour la rue du Docteur-Goujon, qui lui reviendrait moins cher que de payer le péage tous les jours. Mais quand il a voulu souscrire au forfait sur le site de la compagnie, le simulateur de prix le lui a déconseillé, à cause des trajets occasionnels qu’il fait parfois jusqu’au métro Bel-Air et qui lui reviendraient très cher, puisqu’ils seraient désormais facturés en hors-forfait. Du coup, il a opté pour un forfait vers le métro Nation, qui présente l’avantage d’avoir à la fois la ligne 9 pour aller à son bureau, et la ligne 2, qu’il prenait auparavant à Bel-Air et qui lui permettait d’aller voir sa mère à Ménilmontant une fois par semaine.

Pendant qu’il me détaille toutes ces options, j’oublie de changer de trottoir après la coulée verte, nous marchons tous les deux de front le long de l’hôpital et bousculons par mégarde une dame qui essayait de nous dépasser. Je ne savais pas que ces forfaits existaient, et j’écoute M. Bonnet avec intérêt pendant que les arbres de l’avenue de Saint-Mandé passent à ma droite.

Dans le métro, M. Bonnet me parle de ses rêves de Bali.

 

7.

 

La porte claque derrière moi, et je ne crains pas de réveiller qui que ce soit, car il est plus d’onze heures du matin.

Comme chaque jour, je prends la rue de Picpus par le trottoir impair, traverse après la Coulée Verte, jette un œil vers l’hôpital Rothschild, m’arrête au carrefour Picpus-Dorian. Je ne prends pas à droite sur l’avenue, mais sur la gauche ; c’est dimanche et je n’ai rien d’autre à faire que de profiter de Paris. Je passe donc le portique de la rue Dorian, excité à l’idée de repasser dans cette rue que je n’ai plus parcourue depuis des mois.
Immédiatement à gauche, une impasse se faufile entre les immeubles des numéros 1 et 3. Je sais que j’y suis déjà entré, mais je ne parviens pas à me souvenir de son allure. Sans hésiter, je franchis le péage et pénètre dans ce cul-de-sac pour satisfaire ma curiosité. Cela fait longtemps que plus personne n’entre dans les impasses, hormis les riverains… Mais aujourd’hui c’est spécial, je ne crains pas de payer un péage de plus ou de moins, parce que je me suis offert un forfait illimité pour la journée dans tout le quartier Picpus. Je fais quelques pas dans l’impasse, constate l’étendue de sa banalité, et repasse le portique en sens inverse, satisfait de mon incursion.
Je garde mon passe en main pour le prochain péage à l’entrée de la rue Pierre-Bourdan. Arrivé à l’entrée du square Saint-Charles, je me rappelle combien j’aimais venir ici étant enfant, dans ce passage qui débouche sur la rue de Reuilly. Le square Saint-Charles n’est rien d’autre qu’une ruelle, une longue cour qui longe l’école Boulle et le groupe scolaire Reuilly, à gauche, et le jardin d’un ensemble résidentiel, à droite, et qui ne mène véritablement nulle part. Il ne sert que de raccourci pour traverser le bloc, en évitant de le contourner par le boulevard Diderot. N’étant indispensable à personne, le raccourci a vu son succès décliner, les abonnés préférant faire une boucle par les voies plus fréquentées et moins chères.

Je longe les murs de briques de l’école puis passe le péage de la rue de Reuilly que je prends sur ma droite. Je m’autorise à nouveau une incursion dans le bloc : j’entre dans la cour Saint-Éloi, un autre de ces passages laissés à l’abandon. La cour Saint-Éloi ne sert à rien, elle n’a même pas l’avantage de raccourcir le trajet vers le boulevard Diderot, ou bien peut-être de quelques mètres. J’en suis presque aussitôt sorti, et une fois sur le boulevard, je présente mon passe, il fait bip, et je traverse la chaussée à toute allure.

Arrivé sur le trottoir impair, je fais face au passage du Génie. J’ai souvent vu l’entrée du passage depuis le boulevard Diderot : vu de l’extérieur, et malgré son nom, il ressemble à une impasse. Mais je suis persuadé que ce n’en est pas une, qu’il s’agit en fait d’une rue coudée, et qu’elle s’ouvre sur le faubourg Saint-Antoine, mais je n’ai jamais osé prendre le risque de me tromper et de payer le péage deux fois pour rien. Cette fois, c’est sans hésitation que je franchis le portique.

Le passage du Génie est en effet un passage, il tourne sur la droite, et s’avère même plus long que prévu. Après cent cinquante mètres, je passe sous un porche qui me fait sortir au niveau du numéro 248 du faubourg Saint-Antoine. Une fois ici, je suis tenté de traverser la rue pour voir si Carole est dans sa boulangerie, mais à partir du trottoir impair du faubourg Saint-Antoine, on quitte le quartier Picpus pour le quartier Sainte-Marguerite, et ma journée m’a déjà coûté assez cher comme ça. Je reste donc sur le trottoir pair, et je tourne à droite après la fondation Eugène-Napoléon pour reprendre la rue de Picpus.

 

8.

 

La porte de l’immeuble s’ouvre sur la rue de Picpus, et c’est M. Bonnet qui la claque avec fracas dans un grand éclat de rire. Les voisins ont l’habitude.

Son bonnet sur la tête, ma casquette sur la mienne, il me raconte Bali et il me promet de m’en montrer des photos. Juste après la Coulée Verte, nous traversons la rue en évocant la mer transparente, puis nous cheminons sur le trottoir pair tandis que M. Bonnet me décrit la barrière de corail. Au carrefour, il me rappelle que je change à Dorian, tandis qu’il continue jusqu’à Diderot puisque c’est compris dans son forfait – le boulevard Diderot est moins cher, puisqu’il dessert aussi la gare de Lyon – ; il me donne donc une grande tape dans le dos, il me souhaite une bonne journée, et il poursuit sa route.

Au péage Dorian, je passe le portique, et j’entre au Blanc-Cassis. J’y suis entré pour la première fois il y a trois semaines, et j’y viens de plus en plus souvent. Je n’ai jamais proposé à M. Bonnet de m’accompagner, car la porte du café qui ouvrait sur la rue de Picpus est condamnée, et je sais qu’il n’accepterait pas de passer le péage juste pour entrer par la porte d’à-côté.

Le patron s’appelle Yvon – c’est moi qui lui ai demandé son nom. Je lui commande un café et je vais m’asseoir près de la vitre. Personne ne passe plus sur l’avenue Dorian.

Je fais une croix sur ma main pour ne pas oublier ce soir les quelques courses que j’ai promis à Rosa de faire pour elle. Comme ils travaillent à domicile, les gardiens d’immeuble n’ont pas d’abonnement piéton. Mais ce n’est pas grave, m’a-t-elle dit, parce que de toute façon elle sortait peu, et qu’elle aime bien regarder la télévision.

 

9.

 

Je claque la porte avec un entrain particulier ce matin, parce que le temps est froid et sec, un de ces temps où l’on aime les rayons timides du soleil.

J’ai reçu hier un mail de la part du service qui analyse les déplacements piétons. Étant donné que j’avais l’habitude autrefois d’emprunter le boulevard Voltaire, ils m’ont abonné à la lettre d’information, pour me proposer des offres de remplacement. Dans la lettre d’hier, ils annonçaient que le boulevard était redevenu gratuit à titre expérimental, et que si l’opération était concluante, elle pourrait être étendue à d’autres rues.
J’ai donc pris la rue de Picpus, j’ai dépassé le péage Dorian et j’ai continué jusqu’au faubourg Saint-Antoine. Je n’ai pas fait de détour par la rue des Immeubles-Industriels, parce que je suis un peu fauché, et aussi parce que des collègues m’ont dit que la boulangerie où travaillait Carole avait fermé. J’ai poursuivi tout droit, dans la rue des Boulets, qui se termine sur le boulevard Voltaire. Au carrefour, pas de péage. Mais des affiches, des écrans, de la musique. À l’entrée, une hôtesse me présente un tract, que je prends machinalement, et qui promeut la réouverture à la gratuité du boulevard.

Je prends à gauche, en direction de la République. Des fourgonnettes aux couleurs de grandes marques de prêt-à-porter parcourent lentement la rue en s’assurant d’être vues de tous ; les commerçants ont déjà ouvert leur boutique, et proposent au passant de découvrir la nouvelle galerie marchande du boulevard Voltaire, « les Champs-Élysées de l’Est parisien » ; les enfants ne passent plus ici, ils vont à l’école de l’avenue Parmentier. Au niveau de Saint-Ambroise, un écran de télévision géant surplombe le square, et diffuse des spots pour une nouvelle marque de cosmétiques que je ne connaissais pas.

Au bureau, les collègues se réjouissent de la gratuité du boulevard. Maintenant qu’il est financé par la publicité et non plus par les usagers, on a une plus grande liberté de mouvement. À la pause déjeuner, on peut descendre sur le boulevard sans passer de péage, et s’acheter facilement un sandwich, ou faire tranquillement les boutiques.

 

10.

 

Je laisse claquer la porte derrière moi, toute la rue de Picpus l’entend, et ils savent tous que c’est moi qui fait ce raffut, à croire que je suis le seul à encore sortir de chez moi. M. Bonnet ne m’accompagne plus au métro.
Après la Coulée verte, je reste sur le côté impair, je ne crains plus de croiser quelqu’un sur le trottoir qui longe l’hôpital : cela ne m’est plus arrivé depuis longtemps.

En passant devant le péage de l’avenue de Saint-Mandé, je regarde au loin s’il y a du monde à l’autre bout, à l’angle de l’avenue du Bel-Air, et je vois une foule compacte autour du poteau de bus, qui attend le 56 dont la fréquence de passage a encore diminué.

Je garde mon passe dans ma poche devant le péage Dorian, puisque de toute façon il ne pourrait plus ouvrir le portique. L’avenue Dorian est maintenant une voie privée, les copropriétaires ont racheté le domaine public et fermé l’accès aux non-résidents. Yvon est parti, il a fermé Le Blanc-Cassis, qui a été transformé en loge pour les vigiles.

Je poursuis ma route jusqu’au boulevard Diderot, qui est devenu gratuit après que l’expérience Voltaire a été jugée concluante. Les murs du lycée Arago ont été loués comme espaces publicitaires pour financer l’opération.
Dans le métro, je me plonge dans un livre, puisque je n’ai plus M. Bonnet pour me tenir compagnie. Quand je lui confie que maintenant je m’ennuie pendant mes trajets, il me conseille de faire comme lui et d’essayer le télétravail à domicile.

 

Antonin Crenn
décembre 2009

 

I’d like to see the buffalos again

1.2.3.4.5.6.7.8.

1.

 

Un, deux, trois, quatre, cinq, six. En quelques enjambées je m’approprie l’espace et lui donne une réalité géométrique : c’est une plateforme de béton de six mètres sur six. La route qui y mène est sinueuse ; j’explique à A. que, en français, on dit : une route « en lacets », à cause de l’analogie des formes ; mais, de toute façon, nous ne l’avons pas prise puisque nous avons coupé par le maquis. Au premier trou que mon pied à évité, c’est A. qui m’a expliqué qu’en anglais, un serpent à sonnette s’appelle « rattlesnake ».

Cette colline qui surplombe Santa Clarita nous montre la ville comme elle a été conçue : pour être vue de haut. Les rues sont courbes sans que rien ne l’exige, sinon l’esthétique d’alignement des maisons et des piscines.

Je pivote de cent quatre-vingts degrés pour tourner le dos à cette composition de toits rouges. Les montagnes s’étalent, brûlées par le soleil des derniers mois et par les incendies de l’an passé ; les plans se succèdent, et se détachent chacun du précédent en s’effaçant plus loin dans le flou, comme dans un tableau de la Renaissance. Les couleurs, elles, sont lunaires.

La beauté de l’endroit ne m’inspire pas, elle m’invite plutôt à la contemplation. Je me fais petit — je suis petit — et j’observe de loin un spectacle déjà achevé, sur lequel je n’ai pas de prise. Mais il y a cette dalle de béton, posée ici.

« Ce qui est beau, ce n’est pas la dalle, c’est le fait qu’elle soit là. »

Une présence humaine et inachevée : les fondations d’un ouvrage jamais construit, une page blanche dont la blancheur me retient ; sur cette scène il manque les acteurs ; c’est ici que quelque chose est possible.

 

2.

 

« How do you like L.A. ? — Je n’ai pas encore été à L.A., je suis resté ici, dans le quartier. — On n’était pas là le premier jour. — Et sans voiture on ne va pas loin ! — Je me demande pourquoi il n’y a pas de bus ici ? — Join the club ! »

« Here we are.Nice ! — Alors, toi, tu ne vis pas dans une grosse baraque à piscine ? — Qu’est-ce que vous buvez ? — Chocolat ? — Deux. — Trois ! — Quatre. — It’s my Mum’s recipe. — La galère pour venir ici ! Pas de bus, pas de train, rien. On a fini dans un taxi. — Nous on a tous une voiture. — “L.A. killed my car.” — Il y a un livre que j’aime bien qui commence par cette phrase : “Les gens ont peur de se retrouver sur les autoroutes à Los Angeles”. »

« Ce qui m’intéresse finalement, c’est de créer des situations. Un décor, des personnages, un accessoire : arrivera ce qui doit arriver. — Peut-être rien ? — Rien, ça n’existe pas, le fait d’être là c’est déjà une histoire. — Chocolat. — Thanks.Thanks ! — Merci. — Tu t’imprègnes du lieu, tu le rencontres comme on rencontre une personne, et tu te laisses faire. — La dalle en béton. — C’est toi qui as fait ça ? — C’était pour un décor de théâtre. — J’ai cru que c’était un vrai. — Si j’avais un vrai Van Gogh je le laisserais pas derrière le canapé. — Une situation, ça peut être un objet qui n’est pas à sa place. — Un bus à Los Angeles. — À Hollywood. — Révolutionnaire ! — A new American dream. — En carton ! — En carton ? — Le bus, pas le rêve américain. »

 

3.

 

Sa Jeep n’a rien à faire dans les rues de cette banlieue ; mais elle est immatriculée dans l’Utah, où vivent ses parents, et on comprend alors mieux son allure, bâtie pour la montagne. Au-delà du toit ouvrant, il n’y a rien d’autre que du bleu.

Par les fenêtres, je vois défiler ces maisons, dont il est faux de dire qu’elles sont toutes pareilles ; chacune compose différemment de sa voisine le peu d’éléments contenus dans le vocabulaire architectural du quartier. Sur toutes, la porte se découpe sur une avancée qui vient grignoter la surface de pelouse, mais tantôt à gauche, tantôt à droite. Le couple de fenêtres, en retrait, est ici ou là remplacé par une large baie. On devine le nombre d’habitants de chacune en comptant les voitures garées devant, en ajoutant celle qui est soustraite à nos regards par la porte du garage.

Sur la pelouse de celui-ci, un Teddy Bear végétal qui a dû demander une patience et une minutie exemplaires. Sur la pelouse de celui-là, rien. Sur celle du troisième, deux arbres effilés et élancés, qui dressent haut leur pointe comme pour narguer le quartier : « Il doit être frustré sexuellement », me dit C.

La Jeep se gare entre, à gauche, une voiture qui arbore un autocollant Obama, et, à droite, une autre qui affiche un ruban jaune Support our troops.

 

4.

 

« Tu fais une cure de burgers, toi. — Hé, on est en Amérique, mec ! — On se met là ? — Hi.Hi. — Salut. — L’accueil est royal. — La bouffe est pas mal. — Vous avez parlé à S. et C., vous ? — Non. — Moi oui, ce matin. — Tu leur as dit quoi ? — Ben, globalement, ça : que ce programme, c’est vraiment royal. — Moi je trouve que ça pourrait être quand même mieux. — Oui mais c’est déjà cool, après, évidemment, on peut l’améliorer… — Je te prends une frite. — Pourquoi ici quand tu demandes un verre d’eau tu as plus de glaçons que d’eau ? — C’est l’Amérique, mec ! — On le saura. — Et toi, tu leur diras quoi alors ? — Qu’on devrait être plus encadrés artistiquement, je veux dire avoir au moins un artiste dans l’équipe. — Tu rigoles, les deux directeurs, ils sont danseur et metteur en scène ! — C’est ce que je dis : c’est pas des artistes. — Un metteur en scène c’est pas un artiste ? — Non. — Et c’est quoi alors ? — Un interprète. — Et un interprète c’est pas un artiste ? — Ben non. Un artiste, il répond à une nécessité intérieure, c’est la différence entre les arts plastiques et les arts appliqués. — Ouah l’autre, hé. — Parce qu’on n’est forcément que l’un ou l’autre ? — On ne se suicide pas pour les arts appliqués. — Alors, forcément, c’est moins noble. — Non, c’est pas une question de hiérarchie, c’est juste différent. — Ah si, pour moi il y a une hiérarchie, et heureusement ! — Carrément… — Pour moi, on peut être artiste dans n’importe quoi, si on agit en tant qu’artiste, peu importe le moyen d’expression. — On peut aussi faire de la peinture sans être un artiste. — Peinture décorative… — Un designer, il fait de l’utile. — Et l’on est forcément que dans l’une de ces options ? — Un interprète ne crée pas, il interprète… — Il crée, mais à partir d’une création donnée, comme tout artiste est nourri d’influences… — Je suis fier lorsque, en interprétant la création d’un autre, je fais moi-même acte de création. Quand mon expression personnelle prend prétexte celle d’un autre pour mieux la servir et s’en servir à la fois. — Je te reprends une frite. »

 

5.

 

En quittant la salle de réunion pour l’atelier de peinture, j’ai demandé deux fois mon chemin ; je me suis perdu dans un couloir, mes cartons vides sous le bras, au deuxième étage par lequel je n’étais pas censé passer. Dans la galerie principale, un garçon montre à une autre comment il s’élance : en fléchissant une jambe qu’il retend aussitôt, il envoie l’autre loin devant lui, quitte le sol et le regagne sans un bruit. Je les observe de loin ; puis je prend le couloir le plus engageant, celui dont les murs sont couverts d’affiches sérigraphiées que, respectueusement, personne ne détache tant que la pièce annoncée n’est pas jouée. Je sors par la première porte.

Sur la terrasse, un musicien répète, avec un instrument que je ne connais pas ; je descends l’escalier, et, d’en bas, sur la pelouse, je l’entends encore, mais ses notes se mêlent à celles d’un autre. Je pousse la porte qui se présente et je reconnais ce couloir : l’atelier de peinture est le suivant à gauche ; j’entre sans frapper, m’y sentant déjà un peu chez moi.

Je pose mes cartons sur les autres, les grands, pas encore découpés. Ceux d’hier sont déjà en morceaux, mis à plat et recollés bord à bord, en deux grandes planches qui, avec de l’imagination, commencent à prendre la forme d’un bus. Il étale ses trois mètres sur le sol moucheté de peinture par plusieurs générations d’étudiants.

« Hi ! », me fait cette fille que je n’avais pas vue d’abord. Dans le coin où elle s’est trouvé une place, elle tricote ; elle me demande d’où je viens, ce qu’est ce bus, de quelle couleur on le peindra. Je m’asseois par terre parmi mes cartons, tache mon jean mais n’y prête pas attention, et me remets à découper mon adhésif dont j’ai déjà déroulé cinquante mètres ce matin.

 

6.

 

« Il n’y a plus personne à l’intérieur ? — Quand il fait nuit, toutes les vitres deviennent des miroirs depuis la terrasse. — So you’re never alone outside. — Tu entends ce bruit ? — Lequel ? — Gri, gri… — C’est quoi ? — I don’t know. Mais il y a beaucoup d’animaux ici. — Quelle sorte… ? — Hum… On a deux canards qui, tous les ans, reviennent, sur la piscine du campus. — Sauvages ? — Oui. — Cool. — Je cherche des gens que je pourrais emmener voir les buffalos. I’d like to see the buffalos again. — Les buffalos ? — Oui. — Ici ? — Pas loin, juste à côté. C’est Walt Disney qui les avait emmenés ici pour un film, je ne sais plus lequel ; il avait beaucoup de terres ici, il y a laissé les bisons et ils se sont reproduits. — C’est fou. Et tu y vas demain ? — Why not ? Je le propose à qui veut. — Et il y aura qui alors ? — Pour l’instant, eh bien, personne. So it could be just like… you and me. »

Il sourit, décroise les bras, et prend une gorgée de son café, qu’il boit à la paille. On m’a dit hier : « Quand tu parles avec un danseur, tu as toujours l’impression de te faire draguer. »

« J’ai souvenir d’une promenade en forêt avec mon père lorsque j’étais enfant. Au détour d’un chemin, on est arrivés à un endroit où, au sol, on pouvait voir des tas de traces d’animaux, de pattes d’oiseaux, de lapins, de renards, de je ne sais quoi. Et je me suis dit que j’avais une chance folle d’avoir trouvé cet endroit, qui est celui où tous les animaux se rencontrent, où de temps en temps ils font de grandes réunions tous ensemble. — Comme chez Walt Disney. — Why not ? Nous nous réunissons bien, nous. — Oui, mais entre êtres humains, pas avec les autres espèces. — You’re right. Mais peut-être qu’à cet endroit ils ne se retrouvaient jamais tous en même temps, mais qu’ils partageaient le lieu : les renards le lundi… — Les lapins le mardi. — It’s nice, anyway… Maybe even much nicer… J’aime bien l’idée d’une, oui, pourquoi pas… d’une communication qui nous échappe. Mais je ne veux pas avoir l’air mystique. »

Il sourit et remet sa paille à la bouche. « Quand tu parles avec un danseur, tu as toujours l’impression de te faire draguer. »

 

7.

 

De Los Angeles, je n’aurai vu qu’une portion d’Hollywood Boulevard, et ce, à travers la fente découpée dans le carton au niveau de mes yeux. Je suis le deuxième des quatre porteurs du bus ; nos quatre paires de pieds avancent au rythme des airs joués au basson par D., qui nous suit dans sa voiture-costume sur-mesure.

Guidé par N., l’absurde convoi se fraye un chemin dans la masse des touristes, tandis que la musique se fait une petite place parmi le chœur des voitures. Lorsque nous traversons la rue, c’est bien sur le passage piéton que nous sommes ; les automobilistes sont blasés : ici, c’est Hollywood, tout est possible.

Les badauds, eux, sont à l’affut de n’importe quoi pour se distraire, et notre défilé fait leur affaire. « What’s that ?It’s a bus, ma’am, just a bus.What is it for ?Want to take a ride ? »

Devant le Chinese Theater, l’un des deux Elvis Presley se prend d’affection pour nous et nous accompagne au ukulélé ; Marilyn Monroe et Mickael Jackson, d’un air pincé, attendent qu’on veuille bien faire place nette devant leur podium ; Superman menace d’appeler la police ; Bart Simpson, curieux, jette un œil à l’intérieur.

« In the name of the pirats, I steal that bus ! », lance Jack Sparrow, qui a déjà pris les commandes, et part en courant, le bus en carton sur ses épaules.

Nous reprenons le contrôle de notre véhicule, et regagnons la rue adjacente dont nous étions partis, lentement, en prenant soin d’accorder nos pas à la valse que nous joue D.

 

8.

 

Les tables de billard s’alignent sous une lumière blafarde, et la musique pop crachée par les haut-parleurs, enjouée, a du mal à sortir le lieu de sa torpeur. Le Shooters, puisque c’est son nom, est loin d’être vide : en témoignent les voitures rangées sur son parking, derrière la station Shell. Le monumental coquillage jaune s’élève haut dans la nuit, monté sur son mât, et dispute son rôle de phare à un célèbre M de la même couleur et à la cloche du Taco Bell… Au-delà du freeway, l’enseigne de notre hôtel clignote ; on devine, même à cette distance, que son néon grésille.

L’allure des clients juste arrivés, figures silencieuses sorties d’un tableau de Hopper, finit de m’effrayer. Je traverse à nouveau le parking jusqu’à être hors de portée de la musique ; je croise J. qui revient du distributeur automatique de la station-service ; je cours ; je fuis ; après le Shell, l’embranchement de l’autoroute et son fragile passage pour piétons. Je surplombe le freeway ; sous la route qui me porte, le flux des voitures n’a pas cessé malgré la nuit ; à grandes enjambées, j’essaye de réduire les distances, comme si traverser une autoroute en courant lui redonnait des proportions humaines. Mon horizon immédiat, ce sont les néons des fast-food ; au-delà, la ligne des montagnes qui se découpe sur le ciel clair ; les étoiles se laissent voir au bout des quelques instants pendant lesquels je parviens à fixer mon regard.

Par la fenêtre du Denny’s dinner, j’aperçois N., son sourire et son boyfriend. J’entre.

« Can I join you ?Sure. — Je reviens de ce bar, c’est un endroit affreux, je l’ai fuit en me disant que je vous trouverai ou que, au pire, je préférais autant rentrer seul à l’hôtel. — Oh, no, pas ce soir ; please take a seat.Thank you. — Mais, de toute façon, nous allions partir nous aussi, et à vrai dire nous avons l’intention d’aller là-bas. »

Sur le parking du Shooters, je recroise J. « Finalement, tu changes d’avis… ? — J’ai rencontré un argument sur la route. » À l’intérieur, les enceintes envoient un tube des années quatre-vingts ; D. et V. entament une partie de billard. Dans ce décor improbable, c’est notre dernière soirée, et je pense : « Feldstärke, c’était bien. »

 

Antonin Crenn
Composé au Shooters, Santa Clarita, Californie, le 17 octobre 2009,
écrit pendant le vol Los Angeles – Paris le lendemain.

 

Dlaczego Warszawa

(Pourquoi Varsovie)

 

Entre ces deux immeubles, un grand espace.

Un parc;

une place ;

un parking ;

une aire de jeux ;

un jardin en friche ;

une avenue trop large pour porter ce nom ;

un lieu de passage ;

un lieu de rendez-vous ;

un lieu de stationnement ;

un lieu vide ;

un lieu de vie,

ou un lieu mort ?

 

Tout cela et rien à la fois ;
je ne crois pas qu’une fonction lui ait été affectée un jour.

Entre ces deux immeubles, un terrain vague.

Une herbe rare,

quelques pierres ;

des trous, çà et là ;

des arbres, nulle part.

 

Des bouteilles ;

des paquets de cigarettes ;

une paire de chaussures abandonnées ;

des papiers qui ont dû être des journaux ;

dehors depuis trop longtemps pour être encore identifiables.

 

Gris sur gris, ton sur ton :
un homme appuyé contre le mur.

Il part ;
plus personne.

 

L’un de ces immeubles est le mien.

Je pousse la porte d’entrée ; se présente un couloir, repeint en blanc pour la dernière fois dans les années quatre-vingts ; à l’issue de celui-ci, trois portes sont proposées, vitrées, à la propreté clinique ; la lumière est jaune, crue. La porte d’en face est la vitrine d’une boutique ; d’un kiosque fourre-tout ; ici, jour et nuit, cigarettes, presse, épicerie ; rassemblé dans dix mètres carrés, tout ce dont a besoin l’habitant type de cet immeuble ; le sourire est en supplément. La deuxième porte est à gauche ; au-delà, trois ascenseurs ; entre les ascenseurs et moi, une serrure électronique ; entre cette serrure et moi, le badge que ne m’a jamais donné ma propriétaire. La troisième porte est à droite, c’est celle à laquelle je frappe, le gardien est derrière ; devoir le déranger pour rentrer chez moi… « Dzień dobry », « przepraszam » ; assis derrière la vitre, inamovible sur le fauteuil fatigué, la télévision comme compagne, il remue sa moustache dans un « dzień dobry » qui répond au mien ; il saisit une canne à pêche ; à son bout, le badge qui me manque ; d’un geste assuré, son bras se tend, le badge frôle la serrure, le bip se fait entendre, la porte se déverrouille. « Dziękuję », lui fais-je ; il pose la canne ; je me dirige vers la deuxième triplette d’ascenseurs.
Premier étage.
Deuxième étage.
Troisième étage.
Quatrième étage.
Cinquième étage.
Sixième étage.
Septième étage.
Huitième étage.
Neuvième étage.
Dixième étage.
Onzième étage.
Douzième étage.
Treizième étage.
Au treizième étage, les murs sont verts amande ; la lumière, toujours jaune ; après les ascenseurs, deux couloirs ; chacun gardé par une porte vitrée et grillagée ; à droite, le mien ; la porte grillagée, fermée ; la voisine de l’appartement quatre veille au grain, elle tend l’oreille et surveille le déclic ; un verrou qui ne claque pas est un verrou mal fermé ; un verrou mal fermé, c’est la voisine du quatre qui ouvre sa porte. Sur la porte de l’appartement un, une inscription à la craie ; « K + M + B », et une date, « 2007 ». J’ai vu ces trois lettres sur d’autres portes ; dans des vieilles cours d’immeuble en briques rue Emilii Plater ; dans l’immeuble quasi-neuf où vivent Paweł et Ewa ; sur le restaurant tchèque de la Plac Konstitucji. On m’a dit que c’était une marque religieuse ; pour célébrer un événement, ou pour protéger la maison ; je ne sais plus. Derrière la porte de l’appartement deux, deux vieilles filles ; l’une d’entre elles ne parle jamais ; sa sœur parle pour elle, et m’a dit que l’autre était muette ; lorsque je me suis trouvé seul dans l’ascenseur avec la muette, elle m’a dit « dziękuję ». À Varsovie, on vous dit « dziękuję » dans l’ascenseur ; les étrangers surpris répondent « proszę » ; ceux qui savent répètent « dziękuję ». Sur la porte de l’appartement trois, un inscription, « sonnez fort ». Derrière la porte de l’appartement quatre, la voisine monte la garde par le judas. À gauche de la porte de l’appartement cinq, mon nom sur la sonnette, parmi cinq autres. Je pousse cette dernière porte. Deux petits appartements identiques rassemblés dans les années quatre-vingt-dix ; une porte d’entrée est condamnée ; la cuisine, mise en commun ; une pièce gagnée. Pas de salon, tout est fonctionnel : ce qui n’est ni cuisine ni salle de bains est loué comme chambre. Dans la première, Łukasz partage son espace avec Bogus ; Łukasz collectionne les cannettes de Żywiec et de Tyskie ; Bogus ne prend plus le métro depuis qu’il a vu des pigeons sur les quais. De la deuxième chambre, Kamil occupe seul les huit mètres carrés ; il y dort la fenêtre ouverte quelque soit la saison ; depuis quelques mois il est réveillé le matin par les travaux treize étages plus bas, où l’an prochain s’élèvera une tour comme la nôtre. C’est de la troisième chambre que la vue est imprenable ; Sylwia et Agnieszka y ont la plus grande fenêtre ; tant que le vis-à-vis n’est pas construit, leur regard porte jusqu’à la Vistule. La quatrième chambre est celle où je prends rapidement quelques affaires, et dont je ressors aussi vite : pour occuper, tant qu’elle est libre, celle des deux salles de bains où l’eau est chaude. Il me reste une heure à surveiller ma montre avant de ressortir ; je m’étends sur mon lit ; je pense au film de Kieślowski vu pendant le cours de M. Jelonkiewicz, et au « hasard aveugle » ; je rejoue, avec cette idée en tête, le récit de mon arrivée. Depuis sa chambre, Agnieszka écoute l’épouvantable Radio Wa-wa, je n’ose pas lui faire baisser le son ; alors j’écoute aussi.

Dehors, la nuit est tombée.

La température aussi.

D’en bas, je lève la tête vers ma fenêtre, noire ;
et vers celles de mes voisins, carrés de lumière.

Les prochains carrés de lumière sont loin ;
au-delà du terrain vague.

 

Dix-huit heures qui en paraissent vingt-deux,

les rues désertées,

silencieuses ;

larges ;

sur mon trottoir, face à moi, un homme marche,

je le croise sans voir son visage.

 

Je marche vers le poteau de bus.

Un bus passe, qui n’est pas le mien ;
rapide

Le banc, libre ;
l’attente, courte ;
mon bus, ponctuel.

Je monte,
par l’arrière.

Je me faufile entre les portes ; rouges et jaunes ; jamais ouvertes bien longtemps ; je me faufile entre les deux hommes assis sur les marches ; je trouve une barre ; je l’attrape ; le bus démarre ; je manque de donner un coup de coude à mon voisin. « Przepraszam. » Deux hommes en costume parlent politique ; une fille embrasse un garçon qui porte un tee-shirt Krtek ; une femme de quarante ans regardent défiler les blocs. « Przystanek : Ząbkowska. » Monte un homme ; son pantalon est en treillis ; son pied, sur le mien ; son « przepraszam », absent. Monte une vieille femme ; celle de quarante ans se lève ; la première s’assoit ; le couple n’a pas bougé. Je me raccroche à la barre. « Następny przystanek : rondo Waszyngtona. ». Une secousse ; je m’appuie contre un siège ; à mon tour, je me plante devant la vitre, et regarde défiler les blocs. Praga est calme ; sur l’aleja Zielenicka, on double une Maluch.

Avant le rondo, une étendue noire :
le parc Skaryszewski ;
les arbres, noirs ; le lac, noir ;
quelques lueurs, peut-être des fêtards.

La route s’élève ;
ou le sol s’abaisse ;

sous le pont que l’on emprunte, plus rien ;

friches,

arbres emmêlés,

un chemin, impraticable.

La rive est de la Vistule :

sauvage.

En quittant cette berge pour l’autre, sur ce pont long d’un kilomètre on croit quitter une ville

pour en gagner une autre, distincte, distante.

Sur la rive ouest, une autoroute ;

au-delà, Śródmieście ;

le Palais de la Culture,

sinistre phare.

Un arrêt, deux arrêts ;

je descends.

Immeuble numéro cinquante-deux ; code sept-clé-quatre-vingt-dix-soixante-treize ; deuxième escalier ; troisième étage ; porte sept.

« Cześć Andrzej !
— Cześć Anton, entre, Krzysztof a fait du żurek, trouve-toi une place. Tiens, là, un bol, pousse-toi Julia — Cześć Julia ! — Cześć Anton ! — C’est à cette heure-ci que tu te pointes ? — Je vois que vous ne m’avez pas attendu… — Manquerait plus que ça. — Tiens. Fais gaffe c’est chaud ! — Hey, dzięki Krzysztof ! Et cześć, au fait. — Cześć Anton, et je te mets une saucisse avec ? — Tant qu’à faire. — Smacznego. — Merci. Je suis le seul à manger ? — Je t’accompagne. — Tu bois quoi, Julia ? — La vodka du père de Tomasz. — Celle à la cerise. — La traître ! — Elle descend bien… — C’est ce que je dis. — Tu sens pas les cinquante degrés. — Cinquante ? — Tomasz ? — Oh, cinquante, je sais pas, mon père ne sait pas compter. — Remets-en moi un, on va compter ensemble ! — Et Paulina, elle n’est pas là ? — Sur le balcon, avec Roman. — Sur le balcon ? — Avec Roman ? — À fumer. — On dit ça. — Je t’en ressers ? — Quoi ? Du żurek, de la vodka ? — Ce que tu veux. — Les deux ! — Na zdrowie. — Na zdrowie ! — Cześć Paulina ! — Cześć Anton ! — Et Roman ? — Quoi Roman ? — Toujours dehors. — Il regarde la voisine d’en face. — Il peut rêver ! — S’il lui parle français… — Elle aime les Français ? — Elle veut partir à Paris. — Elle dit que les Français sont plus beaux que les Polonais. — Qui dit ça ? — La voisine. — En même temps quand je regarde autour de moi… — Julia ! — Vous, ça va, mais les autres… — Ceux qui s’habillent en treillis. — Qui sait pourquoi le treillis est à la mode ? — Le treillis est à la mode ? — Ouvre tes yeux, hé ! — Andrzej en a un. — Non ! — Quelle horreur. — Dans la rue, deux mecs sur trois… — Dans le métro, un sur deux. — Dramatique. — J’ai un copain tout doux tout gentil, Paweł, qui en porte. Je lui ai dit que ça ne lui allait pas du tout, il me dit que ça lui donne confiance en lui. — Confiance pour quoi ? — Quand il est seul dans la rue. — Hé Roman, cześć ! — Cześć Anton ! — Et la voisine ? — Et ta sœur ? — Dobrze, merci pour elle. » La soupière est vide, la bouteille descend. Roman se trouve une chaise et d’assoit à ma droite, Julia se pousse à nouveau pour lui faire de la place, et à peine rassise, se pousse encore un peu plus quand Andrzej lance un « Uwaga ! », pris par l’idée soudaine de descendre le samovar qui était en haut de l’armoire et de l’installer sur la table devant elle. « C’est un samovar que j’ai ramené de Riga. — On sait ! — Moi je savais pas. — Tu fais souvent les poussières là-haut ? — Il est beau. — J’en ai un autre plus petit, celui-là est du dix-neuvième. — Et ça, c’est pour quoi ? — Tu mets le charbon là, dans le truc, théoriquement c’est un charbon spécial qui dure longtemps… — Du charbon ? — Et l’eau est en dessous, tu te sers à volonté, la théière est là. — Malin. — T’en avais jamais vu ? — Si, mais dans les musées. — Andrzej, c’est un peu un musée. — Hé, ça commence ! — Quoi, qu’est-ce qui commence ? — Le match. — Ils en sont aux hymnes. — « Marsz, marsz, Dąbrowski… » — Moi je reste là. — J’arrive ! — Et les bières ? — Żywiec, Lech, Żubr ? — Żywiec. — Pareil. — Lech. — Ça marche. » Je reste un instant à la cuisine avec Tomasz, nous nous partageons ce qui reste de sa vodka maison ; tous les autres passent la porte de la cuisine et se retrouvent dans la chambre-salon, où le téléviseur d’Andrzej a réussi à se trouver une place parmi les livres, sur la plus grande étagère de sa bibliothèque ; sur le lit replié en canapé sont affalés Andrzej et Julia, avec à leurs pieds Krzysztof et Paulina ; Roman s’est rué le premier sur le fauteuil, et, bien calé, me fait des grands signes parce que je n’entends pas ce qu’il me dit ; je n’entends que les commentaires du match, mêlés à la musique que personne n’a baissée. « Na zdrowie Tomasz. — Na zdrowie Anton. — Et Poznań, c’était comment ? Tu es revenu hier ? — Cette nuit. Je suis arrivé à six heures, j’ai voyagé debout. — Je le vois à ta tête ! — Mais j’ai dormi en arrivant. — Przepraszam. Et donc ? — C’était juste incroyable, le week-end parfait, Karol m’a présenté toute sa bande, c’était l’anniversaire de Kamila… — « Sto lat, sto lat… » — … j’ai qu’une envie, c’est de repartir. Faut que tu viennes la prochaine fois ! Deux jours parfaits. — Perfect days ? — Comme la chanson. — Mais c’est une chanson triste ! — Pas pour moi. C’est une chanson gaie. — Une chanson gay ? — Optimiste. — Nostalgique. — Ils en sont où, à côté ? — Kurrrrrrrwa ! — Oh, ça c’est Roman. — Ils ont pris un but. — Putain de goal, vous avez vu ? — Vu quoi, Roman ? — Venez, ça repasse ! — Tu vois ? — J’y crois pas. — Quel con, quel con. — Il se l’est mis tout seul. — « C’est le terrain qui est mauvais… » — C’est ça, Andrzej, et le soleil dans l’œil aussi ! — Et le vent, le vent ! — Regardez Andrzej ! — Allez, allez, on la refait ! — J’ai le ballon. — Envoie ! — J’y vais ! — J’suis prêt. — Ooooh… — Hé ! — Manqué ! — Presque aussi mauvais que le vrai. — Ils reprennent. »

Le match se termine, la Pologne a perdu, et les bouteilles sont vides. Andrzej réveille Julia, qui s’est endormie a la mi-temps et n’a pas vu le but le plus ridicule ; il tente de lui expliquer ce qu’elle a manqué, visiblement elle se moque bien du résultat, mais elle écoute en riant, ou plutôt elle regarde, parce que les grands gestes d’Andrzej sont plus parlants que son récit, et tout le monde se tourne pour en profiter. Krzysztof s’impatiente. « Et maintenant, on va où ? — On sort. — Où ? — Paulina décide. — Euh… pourquoi pas Pawilonia… ? — Encore Pawilonia ! — Il y a vingt bars différents là-bas… — Tous les mêmes ! — Bon, Paulina ne décide plus. — La porte ! — Tu as les clés, Jędrek ? — Oui. — Je ferme la porte, tout le monde est là ? — Tak. — Bon, qui décide alors ?
— Je décide ! — On va où, Tomasz ? — Au Plan B. — Lequel ?
— Il y en a plusieurs ? — Oui, il y a le nouveau sur Nowy Świat.
— Connais pas.
— Moi je connais, mais j’aime pas. — Si Julia n’aime pas…
— Mais j’aime bien l’autre, le premier.
— Plan B…
— Sur la Plac Zbawiciela…

— C’est loin…
— Tu parles, on suit Marszałkowska et on y est dans un quart d’heure.

— Hé, hé, Krzysztof, attrape !
— La passe !
— Manqué.

— À la polonaise…

— Il y en a qui font carrière quand même.

— Mais j’avais le soleil dans l’œil ! »

 

Sur Marszałkowska, le silence.

 

À part nous, personne.

 

Un taxi passe ; un deuxième.

Deux hommes attendent devant un kebab ;
je crois que celui-ci reste ouvert toute la nuit.

Sur la Plac Defilad, il fait noir ;
seul le dernier étage du Pałac Kulturi est éclairé ;
comme suspendu ;

en dessous, rien, une tour noire sur un ciel noir.

Dans les galeries qui passent sous Jerozolimskie, rien non plus ;
exceptées deux silhouettes, entre les boutiques :
deux agents qui patrouillent, dans leurs gilets jaunes ;
et ne se parlent pas.

Un tram passe, vide ;

sûrement le dernier de la journée, qui rentre au dépôt.

Andrzej et Krzysztof trottent ;
Paulina traîne la patte ;
elle dit que Pawilonia aurait été plus prêt.

Wspólna.

Hoża.

Wilcza.

Piękna.

Sur la Plac Konstitucji, du monde devant U Szwejka ;
le restaurant tchèque est toujours complet ;
dehors, on attend ;
on tape du pied, on tape dans ses mains ;
d’impatience, mais aussi surtout de froid.

Hôtel MDM.

Koszykowa.

Mokotowska.

Wyzwolenia.

Nowowiejska.

Plac Zbawiciela.

Devant nous : une église ancienne ;
la seule du quartier.
Dressée comme le palmier d’une oasis,
elle parvient à hisser bien haut son clocher bleu,
au dessus des blocs réalistes-socialistes,
seule, fière, rescapée.

À notre gauche : rien — à première vue ;
car, de l’extérieur, rien n’est visible.

Au dessus des arcades, pourtant, il y a un nom :
une enseigne signale le bar,
discrètement.

Nous traversons la place.

Paulina râle ; Krzysztof chante ; les autres rient.

Comme les habitués que nous sommes, nous poussons la porte, immédiatement la musique se fait entendre et l’on croise deux étudiants qui descendent l’escalier, ils parlent anglais, mais avec des accents différents, ce sont probablement des Erasmus, on les laisse passer, et l’on monte l’escalier, sombre, mais très coloré parce que peint, et tagué, et couvert d’affiches ; et étroit aussi ; Kamila est tombée, ici, la semaine dernière, il faisait noir, elle n’avait bu qu’une bière pourtant ; là-haut, le bar est plein comme d’habitude, on ne s’entend plus parler, Tomasz me dit à l’oreille « Je vais voir s’il y a des places au fond », il se fraie un chemin dans la foule, je le perds de vue, puis quand il reparaît il fait de grands gestes qu’on interprète tout de suite, on les connaît par cœur ; Roman prend tout de même la peine de traduire, il me dit « C’est plein, ici, on commande au bar et sort boire dehors, ça marche ? » ; je ne réponds pas, il sait que ça marche toujours pour moi, en guise de réponse je m’approche du bar, je glisse quelques « przepraszam » aux gens que je bouscule, pour la forme, même si je sais qu’on ne m’entend pas, et quand j’atteins le comptoir je m’y accroche bien, et je commande pour tout le monde, sept piwa, dont deux z sokiem pour les filles ; j’appelle Andrzej à l’aide pour tout transporter, les autres sont déjà dehors.

Je les rejoins.

Un taxi s’est arrêté pour nous proposer une course, pensant que nous avions fini la soirée.

« Les bières !
— Dzięki ! »

Un autre groupe est descendu en même temps que nous, et la place n’est plus aussi vide. Andrzej et Roman sont allés demander des cigarettes à nos compagnons de trottoir, et s’éternisent avec eux ; je ne cherche pas à me mêler à la conversation ; je reste à part, à les écouter. Très vite, je perds le fil, je n’écoute plus rien, je crois que ces types viennent de Łódź, l’un d’eux a dit qu’il était étudiant en cinéma, mais à vrai dire je m’en fiche pas mal, je décroche et les regarde parler, Andrzej s’agite, quand il s’agite comme ça c’est qu’il cherche à être convaincant ; l’autre a l’air attentif ; sa bière est vide, et j’ai vu Roman remonter dans le bar, je crois qu’il est partir lui en chercher une autre.

Le taxi avait raison d’attendre sur la place, trois filles sortent du bar et lui font signe.

Quand il démarre, je les suis des yeux.

Ils prennent à gauche ;
ils descendent Marszałowska ;
peut-être vont-elles à Mokotów ;
ou à Ursynów.

Andrzej parle fort.

Roman est revenu, avec deux bières.
Le type de Łódź en prend une.
Son copain ne boit rien,
je lui en paierais bien une aussi.

J’entends, par bribes, ce que dit Andrzej.
« Je n’ai jamais été à Łódź. »
Moi non plus.
Le type de Łódź s’appelle Michał.

Il demande :
« Tu es à Varsovie depuis longtemps ?
— Quelques années.

— Et… pourquoi, Varsovie ? »

« Dlaczego, Warszawa ?

Antonin Crenn
Écrit à Varsovie et Paris, mai 2009