Contre l’oubli

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

Dans ce livre, on rencontre Jean Vaudal, écrivain et résistant. Tombé tout à fait dans l’oubli. Calet, dont j’aime les « beaux livres », « estime sa personne ». Alors je cherche à le connaître, pour l’estimer à mon tour.

En mars, je lis Le Tableau noir, parce que c’est le premier livre de Jean Vaudal que je trouve. Comme ça, par curiosité. Et je fais connaissance avec une voix qui, aussitôt, me parle comme un ami. Qui me dit des choses que j’éprouve profondément ; qui résonnent avec des sentiments lointains qui, depuis peu, m’habitent à nouveau. Des phrases que j’ai envie, en même temps que je les lis, de les écrire pour les reprendre à mon compte.

Alors que le jeune narrateur vient d’être frappé par la mort de son oncle, qu’il surnomme Grognon et qui est comme son père adoptif, il reçoit une lettre dont l’enveloppe porte son nom. Je lis :

« Je n’avais jamais reçu de lettre et, M. Levavasseur, c’était Grognon. Je gardais l’enveloppe à la main sans oser l’ouvrir, non que je cédasse à l’enfantillage de me croire indiscret, non, mais l’événement lui-même me paraissait atrocement indiscret. Il m’obligeait à ne plus douter de ceci : plus personne au monde ne me donnerait mon véritable nom, plus personne ne m’appelait Fiston. J’étais devenu M. Levavasseur. »

Inutile que je l’explique ici : j’aurais aimé écrire exactement cela. Alors, je l’ai recopié dans mon carnet, dans un café (il pleuvait des cordes, je me rappelle). À la fin du livre — comme si je n’étais pas assez retourné comme ça —, je lis :

J’en reste muet (quand on n’a pas de voix, la lecture et l’écriture peuvent être bien utiles). Je veux connaître l’homme qui a écrit cela.

Je lis ensuite son premier roman : Un démon secret. J’ai aimé ce livre aussi. J’en ai publié un extrait ici, sur ce blog : des phrases que j’aimerais écrire et reprendre à mon compte, à nouveau.

Mais — quelle tristesse ! — l’exemplaire que j’ai en mains est dédicacé par l’auteur, à un certain Georges Aubert (qui est-il ? peut-être lui, ou bien lui ?) qui n’a même pas ouvert le livre : les pages n’étaient pas coupées. Peut-être cet exemplaire était-il l’un de ces services de presse que personne ne lit. Et depuis (quatre-vingt ans sont passés), personne n’a eu ne serait-ce que l’idée de couper les pages de ce livre. J’ai eu de la peine pour l’auteur qu’on a négligé, puis oublié. On écrit des livres, on écrit son nom sur les pages du livre ; on écrit son nom sur les murs. Pas tout à fait en vain, tout de même.

J’ai fait quelques recherches sur lui : on trouve plus d’informations sur sa mort que sur sa vie. En fouillant sur Gallica, sur Google books et ailleurs, j’ai appris qu’il portait un autre nom, à l’état civil, et qu’une rue d’Enghien porte ce nom-là (« boulevard Hippolyte-Pinaud »), plutôt que son nom d’écrivain (au Panthéon, sur le mur des écrivains morts pour la France, c’est pourtant bien « Jean Vaudal » qu’on a inscrit). N’est-ce pas curieux ? J’ai une sorte de passion pour les noms de rues : en voilà un qui n’est pas banal.

J’ai compilé les informations que j’ai trouvées dans une notice, que j’ai publiée ici, pour qu’il soit un peu moins oublié.

Les jeunes lecteurs

Des jeunes gens ont lu des livres : quelques dizaines (de jeunes gens) et une dizaine (de livres). Quel âge a-t-on, en classe de seconde ? Quinze ans, je crois. Ils ont aimé certains de ces livres (peut-être même tous) et ils en ont parlé ensemble (avec passion ? peut-être — avec enthousiasme, au moins, j’en suis sûr) et ils en ont choisi un.

Comme je suis fier ! Parce que c’est mon premier prix, pour mon premier livre. Et parce qu’ils sont jeunes, ces lecteurs. Je crois que ces jeunes lecteurs ont lu par goût, et seulement par goût ; que ce prix n’a aucun enjeu, pour eux, parce qu’ils ne me connaissent pas ; et que leur choix, alors, a la beauté d’un élan sincère, gratuit, généreux.

Une chose qui m’émeut. Les personnages de Passerage des décombres ont, eux aussi, quinze ans, ou peu s’en faut ; je leur prête des sentiments puissants, naïfs, que je crois très purs. Que ces jeunes lecteurs aient été touchés par l’histoire que j’ai racontée, cela me laisse croire que je ne suis pas tombé trop loin d’une sorte de vérité — mais la vérité, je n’y crois pas, alors disons seulement : que ma sincérité d’auteur a touché leur sincérité de lecteurs, et inversement.

Une chose qui m’épate. Ils m’ont écrit ceci : « Cette nouvelle nous a beaucoup touchés en ce qu’elle est l’histoire d’un amour secret entre deux garçons de notre âge […] » (je ne transcris pas la suite, je la garde jalousement). Je repense à l’époque où j’avais quinze ans. Dans mon lycée, à supposer qu’on eût fait lire ce texte-ci à mes camarades et à moi, rien que de parler de ce sentiment aurait fait ricaner tout le monde ; aussi, que l’un ou l’une d’entre nous ait pu dire tout haut « j’ai aimé cette histoire » ou, pire, « j’ai été ému par cette histoire », ç’aurait été d’un courage inouï. Quant aux jeunes lecteurs de Royan, alors, de deux choses l’une : soit ils sont plus sensibles, plus intelligents, plus dégourdis que mes camarades de lycée (ils n’ont pas l’idée, l’envie ou l’intention de ricaner), soit ils sont plus courageux (ils se moquent pas mal de ce que pensent les idiots). Dans tous les cas, leur choix m’a beaucoup touché, pour reprendre leur mot.

Merci ! Merci à vous, mes jeunes lecteurs, parce que je suis vachement touché. Vraiment. Moi qui suis un jeune auteur, et qui ai deux fois (!) votre âge.

Quand j’avais la moitié de mon âge.

Où il est question de pavés de bois

D’abord, il y a Georges Perec. On m’a fait lire W quand j’avais quinze ans, puis j’ai lu d’autres livres, comme un grand, et je les relis ; ensuite il y a la rue Vilin, qui n’existe plus et que j’ai parcourue dans tous les sens (par les plans, par les textes) quand j’avais, disons, vingt-et-un, vingt-deux ans — c’était pour ce mémoire de fin d’études, cette histoire de mémoire dans les deux sens du terme, j’avais appelé ça Mémoire de la rue Vilin. Dans W, il y a la rue Vilin et, « peut-être même », dans cette rue, de gros pavés de bois « joliment cubiques » (mais on n’en est pas sûr, à cause de la mémoire, justement). Des pavés de bois comme dans L’Île rose de Charles Vildrac.

Alors je lis L’Île rose de Charles Vildrac, pour voir — je l’ai commencé ce matin. Dès le début, on est en plein dans les pavés de bois. Ils sont empilés dans une rue « qui existe peut-être encore », qu’il appelle la rue des Ébénos et qui devrait se trouver (si elle existait) là où je vis, vers la rue de Charonne. Dans la rue, les gosses jouent avec les pavés, ils se font des maisons, des châteaux, des autos. Il y en a qui les empilent de manière à créer des tours fragiles et chancelantes, mais si excitantes ; et ça me rappelle drôlement des passages de ce que j’écris en ce moment, un chapitre ou deux que j’ai repris la semaine dernière, pour L’Épaisseur du trait, réécris ou corrigés, je ne sais pas comment dire. Il y a mon personnage, Ulisse, qui fait presque pareil, mais en différent — parce que lui, c’est avec des pierres, pas des pavés de bois.

Souvent, je me promène dans des rues qui ont changé de nom, ou changé tout-court, je me promène dans mes plans dans des endroits « qui peut-être existent encore ». Sur mon plan Hachette 1924 (la même année que L’Île rose, tiens), je visite l’usine des pavés de bois, rue des Cévennes. Marrant. Je suis passé par là il y a quelques jours, moi qui ne vais pourtant pas souvent dans ce coin-là.

Pour fêter ça (les coïncidences, j’aime), je vais voir les pavés de bois du passage Saint-Maur. Qui ne sont pas « joliment cubiques ». Il faudrait les imaginer cubiques, pour voir. Ce serait joli, donc.

Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau

Dans Papier Machine, je narre les aventures d’un caillou qu’on appelle la Roche-Éponge et qui existe vraiment (je vous ai mis un bout de la carte des Excursions pédestres dans la forêt de Fontainebleau, pour preuve). Voilà : je vous montre ici ces quelques extraits parce que je suis très fier d’être dans cette revue magnifique, mais je ne vous en donne pas plus, pour vous garder la surprise quand vous l’achèterez comme des fous, en cliquant sur le site par exemple.

Les draps de la SNCF

Dans Les Bandits, il est question des draps du train-couchette, volés par les bandits qui dormiront dedans pendant leurs vacances. Un ami m’a fait ce cadeau : d’authentiques draps SNCF 100% coton, avec le logo des années 90 ! Ça pour une madeleine, c’est une belle madeleine. Mais je ne peux pas dire qui m’a fait ce cadeau, parce que bon, tout de même, c’est très mal de voler les draps de la SNCF.