Je les mouline dans ma tête

« Vous êtes perdus ? » Nous sommes arrêtés devant le panneau et j’ai mon téléphone à la main, alors il a dû croire que. « Non, on prend juste la plaque de rue en photo. »

Je n’ai aucun souvenir à Saint-Pol-de-Léon. Des gens ont vécu ici, qui ont joué un rôle dans mon existence (des ancêtres), mais ça ne me bouleverse pas plus que ça. C’est surtout une histoire que je me raconte. Le tourisme m’ennuie, il n’y a que le voyage initiatique qui m’intéresse ; alors je donne à ces vacances l’allure d’une quête.

Rue de la Psalette, un palimpseste. La peinture écaillée du mot « patronage » laisse voir par-dessous : « école libre ». À moins que ce ne soit l’inverse. Fatalement, je pense au film de Robert Bober, En remontant la rue Vilin : au numéro 24, l’enseigne « Coiffure de dames », si cruciale dans le récit, se découvre quand c’est trop tard.

On n’est pas perdus : la plaque que je prends en photo est celle de la venelle Coz Vilin. Je l’avais repérée sur le plan. C’était trop beau. J’ai pensé à la rue Vilin, naturellement, mais aussi aux venelles du temps de François Bon. Au début de la rue, c’est la ville : une grosse maison à étages. Cinquante mètres plus loin, c’est une sorte de banlieue, un petit lotissement pas bien méchant. Puis la ruelle s’effiloche, c’est un chemin de terre bordé de haies. De part et d’autre, un verger, un poulailler. Un clébard répond à un autre. Une campagne qu’on a gardée intacte parce qu’on l’a oubliée. Les sons que j’entends (les bêtes et puis le vent) sont les mêmes que dans les venelles parcourues avec François l’an passé.

Je ne comprends pas le breton. Je lis que « Vilin », c’est le moulin. La venelle du vieux moulin, alors. Disparu, lui ! et déjà vieux avant que de disparaître.

« Vous êtes perdus ? » Non. Je pense seulement à des trucs. Je prends des images, je les mouline dans la tête.

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