Il est question de plaisir, rien d’autre

Au début, l’idée n’était pas de s’embarquer dans un vrai projet d’édition. C’était juste un défi d’écriture. Et puis, surtout, l’envie de faire quelque chose avec Guillaume. Une histoire d’amitié, rien de plus. Et puis Alban est arrivé : un ami de Guillaume. L’amitié, encore. Ensuite, on a embarqué Laurent : on n’était pas vraiment amis, on se connaissait à peine, mais il y avait déjà des liens entre nos écritures : c’était une autre sorte d’amitié. La saison 1 des Histoires pédées a trouvé ses lecteurs, ses lectrices. Elle nous a fait plaisir et ce plaisir a été partagé. C’était notre seul désir.

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Est-ce qu’on peut travailler sérieusement ?

« Je cale mon emploi du temps sur celui de J.-E. : quand il part travailler le matin, je viens ici. J’ai des horaires de bureau, presque.
— Mais J.-E., il met une demi-heure pour aller au boulot, et toi tu es à cinq minutes. Alors ça veut dire que tu travailles plus que lui.
— C’est difficile de compter mon temps de travail ! Quand je dis que je travaille, en réalité, je passe de longs moments à lire. Par exemple. Et je lis aussi le soir, parce que j’aime ça.
— Oui, mais ça fait partie de ton travail. Quand tu lis, ça peut te donner des idées pour écrire des livres. »

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Alors son interprétation est moins sensuelle

« Tu as vu ? La femme, en haut à droite. » Juline a l’œil pour ces détails. Ce n’est pas un détail, d’ailleurs : c’est une personne. Mais je suis trop assommé par le contenu du discours. Je dis : « Puisque les bars sont déjà fermés, puisque les événements sont interdits, les seules choses qu’on peut encore faire le soir sont sans danger : se promener dans des rues désertes, ou voir un film à la dernière séance, dans une salle quasi vide… » Et voilà qu’il annonce, dans son spectacle télévisé, qu’il nous interdit ça aussi. Son rôle est tellement aberrant que j’oublie d’observer les autres personnages de la scène : la femme, dans le cadre en haut à droite, qui interprète la parole officielle en langue des signes. Juline me dit : « C’est l’une des deux femmes qui était à la bibliothèque Saint-Éloi. »

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Ce n’est pas moi qui ai écrit cette histoire

Ce n’est pas moi qui ai écrit ce livre, c’est Jean-Noël Blanc, Arnaud Friedmann, Marcelline Roux, Nicolas Vitas, Jackie Platevoet, Éric Pessan, Isabelle Flaten, Lionel-Édouard Martin, Amélie Adamo, Jean-Claude Berutti, Ève Guerra, Raymond Penblanc, Frédérique Germanaud, Jacky Essirard, Benoît Martin, Christine Van Acker, Laurent Cachard, Jacques Josse, Stéphane Padovani et Alain Roussel qui l’ont écrit. Ah oui, et puis moi aussi. Et c’est Jacquie Barral, Mahé Boissel, Émilie Weiss, Marc Bergère, Jean-Louis Pujol, Sarah Jérôme, Winfried Veit, Géraldine Dubois, Jean-Luc Brignola, Anne Bertoin, Régis Gonzales et Sylvie Lobato qui l’ont illustré.

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Prêt à donner un nouveau coup de bistouri

Elle dit : « J’ai pas compris. » Je lui demande si elle a saisi une bribe, au moins, dans mon flot de paroles (je parle beaucoup). Elle me sort une seule phrase, et cette phrase me prouve qu’elle a tout compris. Simplement, elle n’a pas envie de s’y mettre. J’avoue que je n’ai pas été bon aujourd’hui : mes consignes étaient trop vastes, j’ai manqué d’exemples concrets, j’étais excessivement confiant. J’ai foiré ma séance. Mais ils n’ont pas été bons, eux non plus. Ceux qui parlent à tort et à travers. Ceux qui écrivent deux phrases pour se débarrasser du problème. Ceux qui ne font rien du tout. Pendant le déjeuner, je dis à H. que c’est inévitable : « On a des jours sans, ils ne peuvent pas être brillants à chaque fois. Moi non plus, je n’écris pas tous les jours cinq lignes géniales. » Certes. Ça n’empêche pas que j’ai été mauvais et, eux, insupportables. « C’est les vacances à la fin de la semaine, ils sont épuisés », me disent les profs qui sont dans le même état.

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Il nous reste le jardin de Reuilly

On descend l’avenue Gambetta à visage découvert. Il est trois heures du matin, on a pas mal picolé, l’avenue est déserte. On ne craint pas de projeter nos fluides et notre haleine sur des inconnus : il n’y a personne. Il ne fait même pas froid, on avale de grandes bouffées d’air. C’est un moment rare.

Ce weekend, j’avais prévu de traîner au salon de la revue (annulé), puis de retrouver les camarades de Papier Machine pour une lecture à la librairie (annulée). Vendredi, j’ai appris l’annulation du Marché de la poésie qui devait avoir lieu dans quinze jours. Je m’accrochais encore à cet espoir : il serait épargné, parce que c’est un marché de plein air. « Les grands magasins et les centres commerciaux fonctionnent, alors pourquoi nous interdirait-on de vendre des livres en plein air ? Les théâtres et les cinémas fonctionnent : pourquoi nous interdirait-on de lire nos textes en plein air ? » J’ai été naïf. C’est un sale coup qu’on nous fait encore. À nouveau, s’abattent sur moi la tristesse et la colère. Un étau se resserre d’un cran sur ma poitrine. À défaut de le faire éclater (je ne sais pas faire ça), l’envie de disparaître pour échapper à son emprise.

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Escamotée par les circonstances

Je ne reconnais pas le restaurant Voyenne. Sur quel côté de la place Voltaire se trouve-t-il ? Je le cherche dans mon annuaire téléphonique de 1930 : il n’existe plus (la photo, elle, date de 1918). Je connais un bâtiment un peu semblable au coin de l’avenue Parmentier (le rez-de-chaussée surélevé, les garde-corps en pierre). Je vérifie sur Google Street View : oui, c’est cet immeuble-là. Mais il a changé. Je comprends qu’on lui a ajouté trois étages, pendant le siècle écoulé. Surtout, la petite dépendance à sa droite, par laquelle on entre au restaurant (la charmante marquise) : elle a disparu. La rue Camille-Desmoulins est passée en travers (mais légèrement de biais, pour contourner et préserver la partie noble de l’édifice). Bon. Maintenant, il faut que je vous dise : la plus grande différence entre ces deux images, ce n’est pas ça. Sur l’autochrome de la collection Albert-Kahn, un cheval patiente, attelé à sa voiture ; sur Street View, un mec déboule, torse nu, en trottinette électrique de location.

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D’avoir su capter ces moments précieux

Grande fierté, émotion, d’avoir été suivi, accompagné, observé, compris par Mathieu Hornain : son film rend tellement bien hommage au travail fait pendant cette résidence bizarre à Montauban, aux rencontres malgré tout. En particulier : quelle merveille d’avoir su capter ces moments précieux pendant l’atelier d’écriture (la deuxième moitié du film). J’aimerais que vous le voyiez, vous aussi. Il a été montré lors de la clôture de ma résidence, il y a quinze jours : j’en parlais ici.

C’était une montagne

Quand les amis sont arrivés, tout est devenu plus léger, plus facile. Avant ça (une demi-heure plus tôt, et tous les jours qui ont précédé), la perspective de cette soirée était une montagne. Elle m’excitait et m’effrayait : insurmontable. J’avais peur d’être responsable de quelque chose. Et puis, G. m’a rassuré : « Ce sera aussi au feeling, hein. » On est adultes, on est raisonnables. Surtout : on a envie de se voir. Alors, quoi ? Mais cette actualité pesante, poisseuse, qui me colle à la peau, qui s’insinue partout. La difficulté d’entreprendre les choses les plus simples. Et le matin même : cette attaque dégueulasse, inattendue, dans mon quartier même. Je suis resté planqué chez moi (c’est l’heure de faire mes courses, mais tant pis). Lorsque je sors enfin, je vois les dix ambulances garées devant la mairie, prêtes à nous accueillir au cas où, comme en 2015. J’ai des frissons. Je dis à G. : « Bienvenue à Paris. » On se perd un peu, on fait un détour inutile — mais presque plaisant. Lui avec sa valise, moi avec le sac qui contient les recueils Il manque le corps. Il manque plus que jamais, le corps. Puis : beaucoup moins, d’un coup, lorsqu’ils arrivent. Les amis. On fait ça un peu clandestinement : une poignée de fidèles. Obligé de me priver de la présence des autres (on se rattrapera) afin de n’être pas trop nombreux. Quelques messages gentils reçus dans la journée, pour s’excuser de n’être pas là (mais ces messages, c’est votre façon d’être là). Avec les présents, on a parlé, on a bu des coups, c’était bien. Celles et ceux qui ne se connaissaient pas, désormais, se connaissent. J’aime que mes livres servent à cela : être autre chose que des livres. Des occasions de se voir. Je n’ai pas l’habitude de fêter mes anniversaires : j’envoie une invitation quand mon livre sort. D’autres se marient et envoient des faire-part. Ils font se rencontrer leurs amis, les présentant brièvement l’un à l’autre. Puis les amis court-circuitent l’entremetteur : ils sympathisent. J’aime observer ça.

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La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

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