Je vivrai dix ans dans la compagnie de ce chantier

Sur mon plan de Batailles, dans la case 39 j’avais mis : « Construire des ponts. » Je pensais au pont d’Arcole sorti de l’usine Cail (j’en parle dans la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu) mais, arrivé à ce stade d’écriture, je n’ai plus envie de m’attarder sur sa fabrication, en mode Maylis de Kerangal. En vérité, le sujet de ce chapitre, c’est plutôt que Camille en ait connu l’ancienne version (la passerelle de bois), tandis que son petit frère Jules foule le nouveau pont métallique : le grand écart temporel, entre deux frères qui ne se rencontreront pas. Puis, dans la case 40, je n’avais rien indiqué, je me laissais improviser. Alors j’enchaîne sur ce thème : j’ai envie de parler d’Adrien, l’ami idéal de Jules, le comme-soi-même, le mieux-qu’un-frère. Et dans la case 41, j’avais prévu : « Les deux Adrien » (car il y a l’Adrien-ami-parfait, et l’autre Adrien qu’on connaît moins, dont je parlais ici : « Et le double se dédouble »). Si bien que le chapitre 40 pourra s’intituler « Le miroir », et le chapitre 41 aussi. Deux titres identiques, reflets l’un de l’autre. Symétrie parfaite, comme les images des tests de Rorschach : deux chapitres placés de part et d’autre de la pliure de l’édifice — chapitres 40 et 41 d’un puzzle qui comptera quatre-vingts pièces.

Je me sens bien dans ce plan que j’ai tracé il y a presque deux ans. Sa structure m’est précieuse quand elle agit comme un révélateur, faisant apparaître les motifs qui restaient en filigrane. La grille ne m’interdit pas d’improviser, elle m’aide à voir.

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Il se peut qu’on s’évade en passant par la porte

Il y pousse des herbes plus grandes que nous — nous, à la première personne du pluriel, car les plus jeunes sont presque aussi grands que les plus vieux : quatre collégien et collégiennes, le prof et moi. Nous sommes au CDI, un lieu silencieux par vocation, aujourd’hui plein de nos agitations invisibles : dans les têtes, ça cogite dur ; et la main (la gauche ou la droite, selon) tient ferme le stylo offert à la première séance, gris anthracite et antidérapant, marqué du nom et de l’adresse du collège Elsa-Triolet. Dehors il fait beau, alors nous avons ouvert la porte : elle donne accès à une étrange zone, séparée de la rue Paul-Éluard par un mur de briques. On pourrait croire cette dalle inculte, mais c’est le contraire : des herbes touffues y croissent en liberté, ainsi que des ligneux sauvages, peut-être un Buddleia Davidii, ces trucs-là prolifèrent n’importe où. J’entends des pieds qui s’ennuient, une chaise qui se balance : écrire trois heures d’affilée, c’est trop ; alors, pour reposer les cervelles, je propose de prendre l’air. L’architecture est belle : le CDI est coiffé d’une coupole, charpente d’une modeste cathédrale, envie de lumière zénithale ; mais celle-ci ne viendra pas par le toit. À défaut, il se peut qu’on s’évade en passant par la porte. Je dis aux élèves : « Vous n’auriez pas envie d’en faire votre jardin ? » Nous sortons un instant, le soleil chauffe nos peaux, les neurones se soulagent. L’une dit : « Il faudrait défricher. » Certes, ils prennent du plaisir à écrire : mais il est bon de s’interrompre pour laisser reposer le texte. Parler d’autre chose, cinq minutes.

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Mais protégés par une fiction douce

D’abord, je suis content de les rencontrer pour partager ce qui compte pour moi — lire, écrire — je commence presque toujours par dire ça devant une classe — puis, à eux, je dis que ce lieu a un goût particulier pour moi, car je le fréquentais à leur âge (dire « à votre âge » à des jeunes et mesurer comme on est vieux, voilà, c’est fait) : « Je suis arrivé en avance exprès pour faire un tour et revoir la ville, à l’époque j’habitais au Pecq et je venais traîner ici quand j’avais besoin de ville, car c’est ici qu’étaient la librairie et le cinéma, alors ce matin j’ai pris mon temps et un café, en terrasse, pourtant je ne faisais jamais ça quand j’avais quinze ans : prendre des cafés. » Il fait un soleil fou, je goûte une douceur presque inconvenante après la soirée merdique qu’on vient de passer, dimanche, le méchant coup de massue qu’on s’est pris sur la gueule (j’ai bu plus que d’habitude, mais pas au point d’être ivre, le malaise ressenti ce matin est nettement politique plutôt que physiologique). Alors les photos luxueuses de Saint-Germain-en-Laye au soleil, publiées dans ma story sur Instagram, château et hôtels particuliers, sont totalement décalées. Je réponds à une question de G. : « J’ai décidé de devenir de droite. » Oui, ça soulagerait mon angoisse, mais que voulez-vous, ça ne se décide pas, on l’est ou on ne l’est pas, ça se sent à l’intérieur, à la façon dont le sang circule jusqu’au bout des doigts, là où ça bout souvent. Je n’en parle pas aux élèves, bien sûr : ils n’y sont pour rien. Leur lycée est une sorte de dimension parallèle, une enclave préservée du monde, bordée par la place Royale et la route qui descend vers le Pecq : panorama sur Paris derrière les tours de La Défense. L’un des bâtiments est en ruines (ce n’est pas une expression romantique pour parler de délabrement scolaire : il s’agit vraiment d’un édifice ancien et croulant, ambiance Hubert Robert ou grandeur et décadence d’un empire). Accueilli par les profs comme un prince — non, pas du tout : avec moins de solennité, plutôt avec chaleur, avec amitié presque — et invité à déjeuner à la cantine du bahut — il faut que je précise que notre table était au soleil, sur une pelouse vert pomme agrémentée de statues. Aussi, le cadre tranche nettement avec celui que j’ai connu, adolescent, dans la barre de béton moche qui me servait de lycée au Vésinet. Mais nous habitions cette même contrée coquette et molletonnée de l’Ouest parisien. Nous n’étions pas riches, mais protégés par la fiction douce d’une banlieue prospère. Alors, les vingt-sept adolescents que j’ai autour de moi au CDI cet après-midi, je les reconnais : ce sont mes camarades de classe de l’époque. Avant de me rencontrer, ils ont parcouru mon site, lu quelques textes en diagonale. Nous parlons d’autobiographie, du réel mêlé à la fiction, du journal littéraire que je publie ici, du journal à vif que j’écrivais à leur âge, redécouvert quinze ans plus tard. Leur prof dit : « Je regrette de n’avoir pas conservé ce que j’écrivais quand j’étais toute jeune. » Leur autre prof dit : « Il faudrait vous inciter à écrire, c’est un cadeau que vous vous feriez pour plus tard. » Et moi, j’avais prévu un truc : « C’est une expérience, je ne garantis pas que vous l’aimerez, on va essayer pendant le dernier quart d’heure. » Écrire une page de journal comme une lettre à soi-même, à relire plus tard. Je renverrai le lot complet au lycée dans un an. « Vous laissez l’enveloppe ouverte si vous voulez que je lise votre texte, sinon vous la fermez et je ne l’ouvrirai pas. » Plusieurs me laissent accès à leur adresse à soi-même, je découvre ces bribes le soir, chez moi : une écriture intime, donc, mais pas secrète : l’un des sujets de notre conversation de tantôt. Je ferme l’enveloppe après lecture. Merci de m’offrir cette confiance : c’est beau. Nous aurons partagé ça, et ce n’est pas rien. En quittant le lycée, on m’a présenté l’aumônier — a-t-il senti que son rôle m’était exotique ? car il a pris la peine de me l’expliquer en une phrase — j’ai répondu : « J’espère n’avoir pas porté atteinte à la moralité de vos élèves » — et je crois avoir eu, ici, mon sourire que certains disent charmeur, une version améliorée de l’air insolent que je prenais à seize ans, désormais débarrassé de sous-entendus, et coloré plutôt d’une curiosité sincère. Puis, je lui ai dit que mon ambition n’était pas de leur donner envie de me lire, mais de lire en général, et aussi d’écrire : « Pour moi, lire et écrire viennent dans un même geste » — et lui de me citer Julien Gracq : En lisant en écrivant — alors voilà, on s’est trouvés un point commun. Plaisir d’une rencontre, donc. Qui en doutait ?

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Un mammouth empaillé et la beauté des portes

Quand j’ai écrit à propos de Grues, je n’étais pas certain de revenir bientôt dans la contrée de Luçon, dans le marais vendéen d’où surnage le monticule de Grues. La projection était abstraite : un fantasme (en littérature on appelle ça : une fiction). Soudain, c’est le printemps et la chimère devient doublement concrète : d’une part, mon voyage à Luçon qui se précise pour le mois de mai (la Semaine du livre), puisque j’ai reçu un message me demandant mes horaires de train préférés ; et d’autre part, le même jour, mon exemplaire de Papier Machine dans ma boîte aux lettres. Beau Papier Machine, chaque fois plus beau à mesure que passent les ans et les numéros, à supposer qu’une gradation soit possible dans les échelles de beauté — moi, quand je trouve quelqu’un beau, je ne le compare à personne : je l’admire tout entier, autant que j’admire les autres, si différents. On y trouve, bellement mis en pages, mon échantillon d’histoire locale — ma chronique toponymique — ma carte postale de Grues, canton de Luçon, altitude comprise entre un et quinze mètres — un récit intitulé Gallo-romance parce que j’y cause d’étymologie gallo-romane et d’amour — de quoi voulez-vous donc que je cause, si ce n’est d’amour ? Dans la présentation, les éditrices écrivent : « du cul — mais romancé » — on notera le recours au tiret, signe typographique que j’affectionne très fort — puisqu’on parle d’amour.

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Présence réelle, tu parles

« Antonin est vivant, profitez-en pour lui poser les questions auxquels les autres ne pourraient pas répondre », dit R. à ses étudiants — il est 8 heures, je suis sorti sans petit-déjeuner, éveillé tôt par le trac et l’excitation : il doit être écrit quelque part que, la première fois que je mets les pieds à la fac, ce n’est pas pour y jouer le rôle d’étudiant, ni de prof, mais d’objet d’étude. On pourrait dire plus chaleureusement : pour rencontrer des gens en vrai. Il s’agit d’exploiter et d’analyser cette facilité propre à notre époque : autrefois, on ne pouvait pas contacter l’auteur sur Instagram, par exemple, il était difficile de joindre Stendhal (celui qui promène son miroir le long du chemin — encore un miroir — ils ont eu une dissertation là-dessus), qui d’ailleurs ne publiait jamais de photos de lui sur la plage (je le fais très peu moi-même). Dans son introduction, R. nomme des concepts. Il s’agit d’interroger mon ethos d’écrivain à travers les manifestations numériques de mon travail, sur le présent site et sur les réseaux. Merveilleuse continuité des espaces numérique et physique : on m’a lu sur un écran, et aujourd’hui je débarque en tant que corps chaud, vivant, dans la classe. Une vingtaine de jeunes gens pas réveillés, soudain confrontés à mon apparition. Est-ce cela que l’on appelle « la présence réelle » ? Je n’ai pas fait de catéchisme. J’ai foi en quelques trucs, mais pas en ça. La question de la présence me passionne cependant (m’habite) et c’est à Tours que ça se passe, parce que c’est à Tours que R. enseigne. Nous ferons le même numéro devant trois groupes successifs et ce sera trois fois différent, en réalité, parce qu’une rencontre ne peut se reproduire à l’identique : les personnes successivement présentes dans cet endroit sont des êtres distincts. On improvise et le discours s’affine, des idées s’affirment. Pour moi, c’est une expérience curieuse — intéressante sans doute — j’ai l’impression que les étudiants s’intéressent aussi — comment le savoir ? Une poignée d’entre eux se manifeste dans les heures qui suivent : un message sur Instagram. Ceux qui s’expriment en ligne sont restés silencieux pendant le cours ; ils étaient pourtant présents, je les ai vus. Je me souviens que R. avait utilisé ce mot, pendant le séminaire de l’année dernière : « imprésence ». Il m’avait expliqué ce que ça voulait dire, mais je l’ai oublié.

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Il a fallu une pose longue

Il veut refaire la photo parce que, l’autre jour, il a dû garder l’appareil ouvert longtemps à cause de la lumière moche (un spot unique fait tomber du plafond une douche blafarde). Résultat : je suis flou. Cette fois, il a emporté son pied pour travailler dans de meilleures conditions. Je dis : « Ça évitera que tu trembles, oui, mais ça n’empêchera pas que je bouge » — alors qu’il faudrait que je reste immobile comme les modèles du XIXᵉ siècle que le photographe attachait à leur fauteuil. Je plante mes pieds au sol, dans le couloir de l’immeuble, entre les ascenseurs, devant le miroir, pendant que J. passe un temps infini à calculer, puis peaufiner ses réglages. Je remarque dans le miroir que la lumière zénithale projette des ombres bizarres sous mes lunettes ; je demande à J. s’il faut les retirer ; il me répond de faire selon ma préférence. J’hésite. Sans lunettes, je ne suis plus totalement moi ; mais, puisque nous sommes revenus dans ce lieu que j’habitais autrefois (c’est l’essence même du projet) et que je ne portais pas de lunettes quand j’étais enfant… Je peux donc les ranger. Et je ne vois plus rien. Je ne dois pas remuer une paupière pendant toute la pose. Une seconde. Deux secondes. C’est interminable. Il demande : « Tu ne t’ennuies pas ? » Non. Je ne sais pas combien de temps passe. Je ne suis même plus avec lui. Je suis parti dans un état second. N’est-ce pas étrange de rester rivé face au miroir, sans y distinguer son reflet ? Je ne fais jamais ça. Ou alors : d’assez près pour me voir quand même, nu dans la salle de bains. Mais ici, je contemple une glace trop lointaine : une grande glace habitée par une forme floue, à trois mètres de mon corps net — une vague silhouette de moi-même, sans doute, mais comment en être sûr ? L’arrière-plan pâle irradie comme un halo, une bulle claire se dilate dans l’interstice entre mon bras et mes côtes. Impossible de poser mes yeux sur quoi que ce soit, et donc de faire la mise au point ; concentration sur une forme abstraite, comme ces compositions géométriques censées surgir en trois dimensions, à force de loucher sur le papier. Ma focale biologique s’évade vers les taches de plus en plus imprécises — et soudain, mon double se dédouble. D’un reflet, j’en vois deux, qui s’écartent, puis s’approchent. Couleurs, auras, mirages. Je ne bouge pas, car J. prévient : « J’en refais une, de deux secondes. » Mon corps reste immobile mais, intérieurement, je vacille (ou je m’envole) : c’est vertigineux. Est-ce que cela se verra, sur l’image ? Nous étions venus ici dans l’intention d’improviser. De laisser venir les fantômes. Mais la première fois, je n’ai rien vu. Il a fallu une pose longue pour qu’ils se montrent.

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À supposer que cette place soit le centre d’un monde

J’attends J. au même café que la dernière fois (il pleuviotait ce dimanche-là, on n’avait pu faire presque aucune photo, il disait que la lumière était dégueulasse, alors il s’était contenté d’un portrait et de quelques repérages, et moi je l’avais emmené partout comme si c’était une visite guidée), je suis arrivé en avance exprès pour le plaisir d’attendre, je ne savais pourtant pas que le serveur était si beau, un blond à la tignasse énorme et au visage carré, il a même retiré son pull à force d’allers-retours en terrasse : soleil d’hiver certes, mais soleil qui tape si l’on s’agite dessous — et il s’agitait. Alors J. est arrivé. Je me demande ce qui va se passer quand on sera là-bas, maintenant qu’il ne s’agit plus de repérages. Il me dit : « Tu feras ce que tu as à faire. » Et puis : « Ce que je cherche, c’est comment il est possible de sentir la présence de l’autre dans ce lieu. » En clair : la présence de celui qui n’y est plus présent — cette présence dont il est question à chaque page des Présents. On s’est trouvés, J. et moi, sur cette recherche-là. Il résume : « Voir s’il est possible de voir ; de voir la trace de cette présence sur toi. » On ne fait pas tourner les tables, on ne convoque pas les esprits frappeurs : on pousse la grille d’un lieu où j’ai vécu, et on verra bien.

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Le texte est plastique

Dans une salle de classe très claire, peut-être celle de physique-chimie où nous étions la dernière fois (avec les squelettes exposés sur l’étagère : j’aurais dit des crânes de rongeurs, mais de la taille d’une tête de chat), on s’était réfugiés ici parce que la salle habituelle donne directement sur le chantier et que le marteau-piqueur pendant l’atelier d’écriture, déjà que je dois parler fort pour couvrir le brouhaha humain, c’est juste pas possible. Je lance la suite du projet : comment chaque élève fera apparaître dans sa nouvelle des personnages piochés dans les textes des autres. La séance d’avant, on avait mis en commun tous les personnages, sous forme de liste comme dans « Le chapitre LI » (avec l’article défini Le) de La Vie mode d’emploi. Cette fois, j’explique aux élèves la Comédie humaine : « Les lecteurs reconnaissent Rastignac au détour des Illusions perdues et de La peau de chagrin, même s’il n’est que figurant, parce qu’ils ont cohabité avec lui tout au long du Père Goriot. » Une belle écoute dans la classe. Attention maximale. Soudain, le prof qui restait discret jusqu’alors (un grand baraqué) s’empare de mon exemplaire du Père Goriot et se lance dans une lecture commentée et tonitruante. Il l’analyse avec force mimiques et effets de manche. Et il donne aux élèves un extrait d’une dizaine de pages, pour l’étudier tout de suite. Je suis effaré par son culot : a-t-il conscience de ce qu’il me fait ? Il me vole mon atelier ! Ce n’est pas un cours de littérature… Mais bon, on dirait que les gosses aiment ça. Au fond, lire Balzac ne peut pas nuire. J’hésite à protester. Certes, ce prof me dépossède, il empiète sur mon programme, mais ce n’est pas de ma faute. Je pourrais me taire, par paresse, car c’est facile de ne pas travailler. Mais je suis froissé. Pire : je culpabilise, car je suis payé à l’heure : mon compteur tourne tandis que je fais tapisserie devant une classe qui lit Balzac : ne suis-je pas un escroc ?

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Il fallait commencer par ça

Il me dit : « C’est la première fois qu’on voit votre visage. » Et là, un truc se pince dans ma poitrine, petit éclair minuscule : dire que ça me bouleverse de l’entendre, ce serait faux ; mais quelle tristesse d’en arriver là. On a perdu trop de temps. C’est par ça qu’il fallait commencer. Non pas par montrer mon visage — retirer mon masque vingt secondes, le temps de me présenter aux gosses, je l’ai fait dans d’autres classes (à la Ferme du Buisson la semaine dernière, j’ai triché, j’ai laissé refroidir mon café pour qu’il dure jusqu’à l’arrivée des élèves, et pendant la séance j’ai baissé le masque pour lamper la dernière gorgée, mine de rien), mais ici je n’ai pas osé, parce qu’il faudrait qu’ils fassent la même chose, idéalement, pour équilibrer notre connaissance les uns des autres (« Je veux vous voir en entier »), mais qui suis-je pour leur demander de faire ce qui est interdit ? — Non, ce qu’il fallait faire depuis le début de cet atelier, c’est sortir. Nous leur demandons de parler d’espaces, mais nous ne fréquentons pas ces espaces ensemble. Aujourd’hui enfin, nous travaillons dehors, nous nous échappons du collège et nous pouvons tomber le masque. Je me sens libre de le faire, en tout cas, et je le fais. Les élèves se sentent libres aussi, de faire la même chose, ou de ne pas, ou de faire autre chose encore, de se déplacer, de s’exprimer. « C’est une classe qui demande à vivre », dit B., et il semble qu’ils aiment mieux vivre au parc qu’entre les murs du collège préfabriqué.

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Je me méfie de la verticalité

Je ne vois même pas le haut de l’hôtel de ville, son beffroi perdu dans le brouillard, alors les deux affreuses tours derrière le cinéma, je n’y pense même pas. Totalement effacées, oubliées. Je n’aimais pas leur surplomb : je me méfie de la verticalité. Ce matin, le ciel, au-delà de cinquante mètres : un écran blanc — comme au cinéma, justement. Je prends la rue de Rosny, la rue Pierre-de-Montreuil, ça monte un peu. Le parc des Beaumonts : un paquet de nuages retenu par les arbres humides. Je ne distingue pas le bout de la rue Lenain-de-Tillemont. Les contours du collège, même pas flous, carrément absents. Une photo sur Instagram m’attire ce commentaire de G., qui sait où je me rends : « Les chouchous dans le brouillard ? » Les chouchous, oui, car je lui ai dit que c’était ma classe préférée. Je réponds : « J’espère que mon atelier sera moins brumeux. »

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