Acqua alta

En fait, c’était un peu ennuyeux. Alexandre dérivait depuis assez longtemps sans qu’il ne se passe vraiment rien, et il faisait une chaleur à crever. Ce qui lui servait de radeau, c’était tout simplement un sommier à lattes : un grand cadre de bois de presque deux mètres de long sur un et demi de large — trois mètres carrés, en somme. Il avait retiré deux lattes en plein milieu pour y laisser passer ses pieds : il pouvait ainsi garder les mollets au frais, dans l’eau, sans risquer de déséquilibrer son embarcation.

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Le vert et le bleu

Antoine, tes yeux !
Les volets
Jumeaux

Antoine, tes yeux !

 

Antoine Boutarel : c’est un garçon à qui je ne donne pas tellement plus que son âge, mais pas vraiment moins non plus. Je dirais : plutôt grand ; mais je ne suis pas plus petit que lui pour autant. Brun. Absolument. Il a les cheveux bien courts autour des oreilles, et la nuque dure qui gratte un peu, mais aussi des mèches ébouriffées sur le sommet de la tête. Le visage est un peu vif — non pas au sens de coupant, car ce ne sont pas des angles aigus — mais vif comme peu l’être une forme dessinée avec une grande netteté : une silhouette découpée au ciseau d’un geste tendre, mais assuré. Un joli contour à la surface un peu trop lisse, car la barbe est rare et pourtant rasée de près, ou alors parce qu’elle ne pousse jamais ; s’il n’y avait pas la nuque, le piquant aurait manqué. Et les yeux… Eh bien, les yeux… Antoine, tes yeux ?

Antoine Boutarel a les yeux bleus : ce n’est pas faux de le dire, mais ce n’est quand même pas vrai. On peut croire cela quand on rencontre Antoine pour la première fois, si on l’aborde du côté droit comme ce fut mon cas. Si on le découvre par l’autre côté, on sera tenté de dire : Antoine a les yeux verts. Ce n’est pas vrai non plus, mais pas tout à fait faux pour autant. Il est plus juste de dire que c’est son œil gauche qui est vert, et le gauche uniquement : un iris vert franchement vert, qui tire plus sur le jeune que sur le bleu. Un iris aussi acide et lumineux que l’autre est doux et profond. Bleu, incontestablement bleu.

Antoine Boutarel a l’air d’un garçon très sûr de lui, mais c’est parce qu’il fait bien semblant. Il n’est pas tout à fait certain encore de savoir qui il est et ce qu’il voudrait être (ce n’est pas très grave car il est encore jeune), et il compte beaucoup sur vous pour exister. Il vous donne à voir ce que vous voulez bien voir : un grand garçon rêveur au regard bleu délavé, un jeune homme espiègle aux yeux verts perçants. Il joue le rôle que vous lui donnez, et avec beaucoup de facilité car c’est un petit malin, mais sans cynisme ; je peux vous assurer qu’il n’en tire aucun profit. Il le fait par curiosité, simplement. Et aussi un peu pour vous faire plaisir. Mais alors, Antoine, tes yeux ? Bleus ou verts ?

 

Antoine, tes yeux !
Antoine, tes yeux !

Un matin. Il est très tôt (le ciel est encore sombre et s’illumine peu à peu de bleu), mais la saison est douce et les marronniers sont encore verts. Il fait bon, on est tous les deux dehors, on marche. Antoine fait quelques pas plus rapides pour me dépasser, et il s’arrête devant moi. Je m’arrête aussi. Il me fixe droit dans les yeux. C’est troublant. Mon œil droit voit son œil vert, mon œil gauche son œil bleu. Je ferme les paupières alternativement pour faire se succéder les couleurs : c’est un peu hypnotique. J’approche mon visage pour mieux voir. Et puis j’embrasse Antoine. Je goûte sa bouche les yeux fermés, d’abord, et mes mains glissent sur son cou si lisse jusqu’à trouver le piquant de la nuque. Avec la petite tête d’Antoine solidement blottie entre mes mains, j’ouvre les yeux pour voir les siens : je suis si près de lui que je dois loucher pour voir son visage. Il m’apparaît alors comme un cyclope avec ses deux yeux réunis en un seul. Je les vois un peu flou : leurs images se superposent et se confondent, et leurs couleurs se mêlent : ni bleu, ni vert, mais les deux à la fois. Puis nos lèvres se quittent un instant. Je recule d’un pas pour regarder Antoine. Ses deux yeux sont encore fixés sur moi, et ils sont absolument identiques : d’un bleu vif qui tire sur le vert, ou plutôt d’un vert très doux et profond, presque bleu. Antoine, tes yeux !

Antoine Boutarel a dix-neuf ans. Il ne sait pas encore très bien qui il est, mais il sait déjà qu’il ne voudra pas choisir entre une chose ou une autre. Il voudra être les deux à la fois.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !

Les volets

 

C’était une petite copropriété dans un petit lotissement ; on avait rassemblé ici des gens qui venaient d’un peu partout. Ils n’avaient pas eu besoin de prouver leur aptitude à vivre en bonne intelligence avec autrui : on les avait tous acceptés, pourvu qu’ils fussent animés de bonnes intentions.

L’immeuble était agréable. L’architecte avait prétendu concilier les commodités du standing contemporain (ascenseurs, garage, et tout le bazar) avec le charme de l’habitat fractionné et biscornu des âges farouches. Tout le monde avait prédit qu’il se serait pris les pieds dans le tapis, mais il s’était plutôt bien débrouillé. Par ailleurs, les jardiniers qui avaient conçu les espaces verts n’étaient pas les moins dégourdis du département, et l’ensemble avait belle allure.

Les façades étaient rythmées de petites fenêtres dont l’alignement irrégulier créait un rythme plaisant à l’œil. Chaque résident avait eu l’opportunité de choisir la couleur de ses volets : ceux qui venaient des bords de mer, ou qui fantasmaient la vie littorale (et ils étaient nombreux) avaient opté pour la couleur bleue, car c’était ainsi qu’on peignait les portes et les fenêtres sur l’île de Noirmoutier — pour avoir l’air grec, sans doute. L’autre moitié des habitants avait une origine banlieusarde, ou alors avaient été élevés dans l’ambition petite bourgeoise du pavillon des zones résidentielles. Dans ces contrées-là, disait-on, on peignait volontiers les volets en vert pour créer une harmonie avec la haie de lauriers, symbole scrupuleusement entretenu du chacun-chez-soi.

Ainsi, la moitié des volets était bleue, l’autre moitié verte. Ce n’était pas laid ; c’était même assez amusant. L’ennui, c’était que ces choix colorés traduisaient un état d’esprit du résident, un modèle de vie, presque un choix philosophique. C’était clivant. Les gens en arrivèrent bientôt à classer leurs voisins selon ce critère, et à cesser de fréquenter ceux qui avaient adopté la couleur de l’ennemi. Une ambiance épouvantable s’installa sur l’immeuble, comme une chape lourde et gluante qui vous écrasait et qui en même temps dégoulinait sur vous, s’insinuant dans tous les interstices de votre âme. C’était plombant.

 

Les volets
Les volets

Arriva Marcus Buzenval, quinquagénaire bonhomme et daltonien. Il acheta un appartement au deuxième étage et peignit ses volets en rouge. Ce fut la stupéfaction.

Dans l’immeuble, on murmura. Marcus Buzenval devait être communiste, disaient certains. Il représentait un danger pour la résidence. D’autres, qui s’y connaissaient en football, pensèrent que c’était un supporter belge. Un Belge dans l’immeuble ? Quelle drôle d’idée ! On préférait encore un communiste. Vous avez quelque chose contre les Belges ? demanda un résident qui cachait mal son irritation. Et vous contre les communistes ? lança un autre qui n’essayait pas de dissimuler quoi que ce fût.

Au-dessus de chez Marcus Buzenval, un matin, s’ouvrirent deux volets noirs. L’opinion libertaire, archi minoritaire dans la copropriété, s’était senti pousser des ailes et avait décidé de s’afficher au grand jour. Juste à côté, la semaine d’après, on vit fleurir des volets orange : la récente présence belge dans l’immeuble, soupçonnée sinon avérée, avait décidé une famille hollandaise à revendiquer son engagement patriotique. Le ton montait. Des voisins prirent peur pour leur tranquillité et peignirent leurs volets en blanc en signe d’apaisement.
Marcus Buzenval, lui, ne comprit pas grand chose à ces batailles colorées car personne ne lui adressait la parole. On n’avait pas de temps à perdre pour s’occuper de son cas. Il partit au bout de quelques mois, déçu. Derrière le camion qui chargeait ses meubles, la façade de l’immeuble faisait comme un décor de théâtre : on aurait dit une toile ou un papier peint avec ses petites cases de toutes les couleurs et, sur l’une d’elles, le panneau « à vendre ». C’était très joli.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Jumeaux

 

Le même âge, les mêmes parents, la même jolie petite gueule : c’était bien ce qu’on appelait une paire de jumeaux. On s’était dit avant de les connaître : c’est dommage d’en avoir fait deux pareils ; et puis, on avait vu l’un des deux et on l’avait trouvé très bien comme ça, et on avait pensé : à quoi bon faire l’autre différent ? Ils plaisaient comme ils étaient. Tous les garçons et les filles du lycée étaient amoureux d’eux, c’était inévitable.

Bien sûr, c’étaient des filous. Ils faisaient tout pour qu’on les confondît ; ou plutôt, pour qu’on les prît l’un pour l’autre — et que, dans leurs jeux, les intrigants ne fussent jamais confondus. Les copains se moquaient pas mal de faire la lumière sur leurs doutes : l’un ou l’autre, c’était tellement la même chose, qu’on pouvait les aimer à tour de rôle. C’était égal. On les laissait décider.

Il n’y avait que les parents qui tenaient vraiment à les distinguer. Il y avait eut un déclic, une brèche dans laquelle ils s’étaient engouffrés : à leur troisième anniversaire, les garçons avaient exprimé une divergence. L’un avait préféré se saisir d’un ballon bleu, l’autre d’un ballon vert. Alors on avait décidé aussitôt d’en habiller un de vert, l’autre de bleu : ce choix serait le moins arbitraire parce qu’il collerait au goût des enfants ; ils n’essaieraient pas de le contester. Le système fonctionna plutôt bien, au début en tout cas.

Mais il y avait eu les mercredis au jardin. Un après-midi, les garçons — l’un vert, l’autre bleu — couraient dans l’allée qui menait au bois. Soudain, on les avait perdus de vue : ils avaient sauté dans le bassin. Puis ils étaient revenus, leurs petits vêtements dégouttant sur le gravier : les couleurs, tout imbibées d’eau, avaient pris la teinte foncée du tissu détrempé. Le vert comme le bleu avaient subi le même sort, et bien malin qui pouvait encore distinguer un frangin de l’autre. On les avait déshabillés et mis leurs costumes à sécher ; on ne fut jamais bien certain, ensuite, qu’on redonna à chacun la couleur qui devait être la sienne.

Il y eut d’autres mésaventures au jardin (toujours le même jardin) : le garçon vêtu de bleu se roulait dans l’herbe si joyeusement qu’il verdissait son habit ; le garçon vêtu de vert semblait prendre plaisir à s’adosser aux volets bleus fraîchement repeints.

 

Jumeaux
Jumeaux

L’été de leurs dix-sept ans, le lycée tout juste achevé, on se demanda ce qu’on pourrait bien faire d’eux ; ou plutôt ce qu’ils voudraient bien devenir. Au jardin, on observait leurs grandes silhouettes, la verte et la bleue, qui passaient des heures ensemble à comploter, à faire de grands gestes, à marcher dans les allées. Quand on les vit un matin entrer dans le bois, on attendit, anxieux, de les voir reparaître.

Le soir, il n’y eut qu’un fils à la table du dîner. Il portait son éternel jean bleu et le pull vert bouteille offert pour ses quinze ans, usé aux coudes. On n’osa pas lui poser de questions.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Les tortues

L’homme du haut vivait en haut. C’était plein de courants d’air mais ça lui était égal. C’était le sixième ou septième étage ; en tout cas, c’était le dernier, et au-dessus il n’y avait même pas de combles ni de grenier, rien. « Une araignée au plafond », disait-il, mais rien d’autre.

Ces vieux immeubles, ça bougeait un peu. Ce n’était pas antisismique comme les habitations d’aujourd’hui ; dès qu’il y avait un coup de vent, hop, on tanguait. C’était plutôt marrant. Parfois, l’homme du haut regardait au loin, comme une vigie. D’autres fois, il ne regardait même pas dehors, il restait enfermé dans sa tête. Alors, en haut ou en bas, c’était pareil. Sauf qu’en haut, quand même, il y avait ce roulis, ce balancement. Comme il s’y était habitué, il avait adopté la démarche chaloupée des marins : s’il était sorti de chez lui, on l’aurait admiré pour ça.

L’homme du bas ne se balançait pas, il était bien stable, « sur ses jambes comme dans sa tête » — disait-il. Pour ne pas tanguer, il ne tanguait pas : les fondations enterrées profond, bien profond. Il y avait quand même du soleil chez lui, parce qu’on avait creusé un puits de lumière dans la cour de l’immeuble, sur deux niveaux, de manière à ce que les sous-sols reçoivent un peu de jour. Ce n’était pas bête mais, en arrivant au fond du puits, il n’en restait plus beaucoup, du soleil : chacun s’était déjà bien servi au passage. De ce fait, l’endroit plaisait aux cafards, à cause de l’humidité. L’homme du bas s’en foutait, il n’était pas regardant. Entre les rongeurs qui remontaient des égouts et les insectes, on en voyait d’autres.

Mais dans la cuisine, un soir, il y eut une tortue. Affairée à grimper sur les meubles. Il la laissa faire, par curiosité. Arrivée sur l’arête supérieure du réfrigérateur, elle pesa de tout son poids (trente kilos, à vue de nez) et le fit basculer doucement, placidement, jusqu’à la chute et au fracas. La tortue, victorieuse, se bâfra des victuailles libérées. « Ce n’est plus possible, se dit l’homme du bas, les gens ne savent plus tenir leurs bêtes. »

Les voisins du milieu montaient les escaliers, et parfois les descendaient ; ils entraient dans l’immeuble furtivement, des chiens glissaient derrière leur ombre avant que la porte ne se ferme ; quelquefois, ils en sortaient, traînant une bête dans leur sillage (en général, un mammifère), ou portant dans leurs gros bras une autre bête dont ils caressaient la tête de leurs mains potelées (et là, ce pouvait être un reptile). Rarement un voisin en croisait un autre, et c’était tant mieux. Il arrivait qu’on ne sût plus les distinguer entre eux, les bipèdes à chaussures des autres animaux.

« Vous avez un appel du deuxième sous-sol », dit le standard téléphonique. C’était l’homme du bas qui demandait refuge à l’homme du haut. Il n’en pouvait plus des tortues, elles pullulaient dans les caves et dévoraient toutes les réserves. Elles pondaient leurs œufs dans les placards. « Tu dois exagérer », modéra l’homme du haut. « Ah non ! », protesta l’homme du bas ; mais c’était pourtant vrai qu’il en rajoutait un peu, pour le misérabilisme.

L’homme du haut avait une chambre d’amis. C’était une cabane qu’il avait posée sur le toit, sur quatre cheminées pareilles à des pilotis. Comme il n’avait pas d’amis, il n’en faisait rien. Alors l’homme du bas s’y installa et le nouvel air lui fit du bien.

Advint la saison du vent. La maison bougea plus que d’habitude, mais ce n’était pas la chose la plus gênante. Le bruit, par contre, était entêtant, et le sifflement obsédant. L’homme du bas était si content d’habiter sa cabane du sommet, et le vent était pour lui si exotique, qu’il n’imaginait pas qu’on pût s’en plaindre. Mais l’homme du haut, depuis peu, s’était découvert de gros besoins métaphysiques, et il lui fallait du silence pour réfléchir. Le courant d’air permanent entravait sérieusement son recueillement.

« Puisque tu n’es plus en bas, dit-il à son réfugié, je pourrais m’y mettre à ta place. » Le ravi du sommet répondit que c’était possible à condition qu’il occupe l’annexe, parce que la pièce principale était encombrée de ses affaires. C’était une petite chambre qu’il avait creusée sous la sienne. « Elle est très confortable, lui dit-il, mais pas aussi calme qu’on croit, à cause des métros qui passent. » Ce ne sera pas pire que le vent, pensa l’homme du haut, et il fit ses valises.

En bas, il fallait admettre qu’il y avait pas mal de tortues. L’homme du haut en prit son parti, il fallait bien accepter son sort. En signe d’ouverture, il proposa même son amitié à l’une d’entre elles, une petite tortue de dix kilos. Il l’appela Véronique et partagea son sandwich avec elle. Il lui permit de s’installer dans la chambre souterraine, puis il s’y enferma pour réfléchir.

Le bruit des métros n’était pas pire que celui du vent, mais bon, ce n’était quand même pas l’idéal pour méditer. L’homme ne pouvait pas se concentrer, alors plutôt que de piétiner dans ses pensées, il décida de faire passer le temps plus agréablement. Il poussa le mur de la chambre, qui tomba tout seul parce qu’il n’était pas solide, et se retrouva au bord de la voie ferrée à regarder les trains. Ça, c’était un divertissement qui valait le coup. Il comprit d’ailleurs que ce n’était pas un tunnel de métro ; en fait, c’était la ligne d’Austerlitz qui passait en tranchée.

Les tortues

Il était vingt-trois heures, un train approchait doucement. C’était sûrement le dernier de la journée : il fallait se décider vite. L’homme prit Véronique sous le bras et s’accrocha à un wagon. À l’aube, on marqua un arrêt à Figeac : c’était un patelin sur les causses du Quercy. Et c’était très beau. Ils jugèrent que c’était le bon endroit pour descendre et sortirent explorer les environs de leur démarche chaloupée (pour lui) et un peu balourde (pour elle), jusqu’à trouver un promontoire. Là, perché au sommet d’un pont, l’homme du haut contempla le bas ; il se trouva très à son aise pour réfléchir. On n’était guère incommodé ni par le vent ni par le métro. Véronique, quant à elle, se souvint qu’elle était une tortue aquatique et fila par la rivière sans un adieu, sans un regard.

À Paris, le vent ne faiblissait pas. L’équilibre de la cabane était précaire, il suffisait qu’un pilotis bouge et tout tomberait par terre. Ça balançait fort dans les bourrasques. Tanguer était une chose, s’écraser au sol en était une autre. Un coup de blizzard fut plus costaud qu’à l’habitude, et l’homme d’en bas alla s’abîmer au fond de la cour. Les tortues, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps, lui firent la fête. Et comme elles avaient fini toutes les réserves du placard, elles trouvèrent que son corps tombait à pic.

Antonin Crenn
Paris, 15 février 2015
Publié en mars 2015 dans L’ampoule no15.

Mobilité

Un rapport déclara que la population était mal répartie sur le territoire parisien et que les inégalités se creusaient, que la mixité sociale était une bonne chose, et qu’elle serait encouragée par la mobilité géographique. Tous les Parisiens interrogés approuvèrent les conclusions du rapport, mais aucun ne fit l’effort spontané de quitter l’ensemble homogène où il résidait pour en gagner un autre. L’administration prit donc des mesures.

Elle décida que les Parisiens devraient déménager chaque année dans un nouvel arrondissement. La propriété privée fut préalablement abolie, afin de faciliter le renouvellement des résidents dans le parc immobilier. Chacun devrait donc changer d’adresse tous les ans pour partir à la découverte d’un nouveau quartier et à la rencontre de nouveaux voisins. De ce mélange permanent naîtrait l’harmonie sociale.

Une personne avisée, qu’on avait consultée, objecta que le tableau était naïf et que, sous la contrainte, certains Parisiens se contenteraient de partir dans l’arrondissement d’à-côté puis de revenir à leur point de départ l’année d’après, indéfiniment, sans jamais s’aventurer dans les contrées inconnues. Les vieilles familles de Chaillot passeraient une année sur deux aux Ternes en traversant l’avenue ; les inconditionnels du Marais passeraient du troisième au quatrième arrondissement sans bousculer leurs habitudes. Et la belle idée retomberait comme un soufflé.

Cette observation fit mouche. Il fut admis que les regroupements spontanés de population étaient inévitables, et qu’ils se produisaient autour de l’identification à des points communs. Puisqu’il avait été décidé que les conditions économiques et sociales ne devaient plus être ce critère fédérateur, l’administration en chercha un autre, plus arbitraire, qui devait forcer les Parisiens à se répartir de manière homogène sur le territoire.

L’administration décida que chaque Parisien serait assigné dans l’arrondissement qui portait le chiffre de son âge, retranché d’autant de fois vingt ans que nécessaire. Cela signifia, à titre d’exemple, que toute personne âgée de vingt-sept ou de quarante-sept ans reçut aussitôt l’ordre d’emménager dans le septième arrondissement, tandis que les individus âgés de trente-deux ans partirent dans le douzième. L’administration laissa six mois aux Parisiens pour prendre leurs nouveaux quartiers ; la population fut intégralement déplacée, les cartes rebattues. On repartit de zéro. L’administration vit que cela était bon.

Des couples furent séparés, mais d’autres se formèrent. Personne ne s’en plaignit. Après quelques années, on comprit que la vie commune n’avait été qu’une convention, et que les couples qui s’aimaient vraiment s’accommodaient très bien de la séparation. Ceux qui restèrent attachés au modèle conjugal se débrouillèrent pour trouver leur moitié dans le même arrondissement : ils se lièrent avec des personnes du même âge qu’eux, ou qui avaient vingt ans de plus ou vingt ans de moins. Parfois quarante. Cela ouvrit des perspectives.

En revanche, à l’usage, on s’aperçut que la règle était assez contraignante pour ceux qui souhaitaient procréer. Certains jeunes gens s’obligèrent à faire des enfants l’année de leurs vingt ans parce qu’ils ne voulaient pas attendre d’en avoir quarante, et qu’ils craignaient de ne pas pouvoir garder leurs petits chez eux si ceux-ci naissaient en cours de cycle. Ce fut une mauvaise période pour la jeunesse parisienne, marquée par un taux d’échec terrible aux examens universitaires. Les enfants nés dans cette précipitation ne profitèrent pas d’un contexte familial très épanouissant. L’administration reconnut qu’en faisant son omelette, elle avait cassé des œufs. C’était prévisible et inévitable mais elle se repentit tout de même, par bonté. Elle accorda donc une exception à la règle du déménagement individuel : on autorisa les parents à garder auprès d’eux leur progéniture jusqu’à ses vingt ans, à condition qu’ils continuent ensemble à circuler chaque année sur la spirale des arrondissements.

Mais de toute façon, les enfants furent en général placés en internat car c’était plus commode. Les collèges se développèrent dans les onzième, douzième, treizième et quatorzième arrondissements. Il y en eut également un dans le dixième, pour les surdoués, et quelques autres dans le quinzième, pour les redoublants. Les années lycée se déroulaient ensuite dans ce qu’on appelait auparavant les beaux quartiers : du Champ-de-Mars à Auteuil, de Passy à la plaine Monceau. Ceux qui rataient leur bac le repassaient à la Goutte-d’Or ou à la Villette, dans les dix-huitième et dix-neuvième arrondissements où se regroupaient les lycées les moins cotés, ceux qu’on réservait aux rattrapages d’examens.

Les enfants qui avaient été couvés par leurs parents jusqu’au dernier moment se trouvaient assez désemparés à l’âge de vingt-et-un ans lorsqu’il fallait voler de ses propres ailes. Leurs camarades qui avaient suivi scrupuleusement le parcours de mobilité avaient passé l’année de leurs vingt ans à Belleville ou à Charonne. Ils avaient déjà appris l’indépendance. Ils avaient perdu leur pucelage aux Batignolles, et voté la première fois dans le dix-huitième, bastion de la Commune de Paris. Pendant ce temps, les enfants couvés étaient restés accrochés à leur père ou à leur mère, et parfois même aux deux à la fois si les âges de ces derniers étaient compatibles. Certains adolescents grandissaient à Saint-Germain-des-Prés car leur mère avait quarante-six-ans ; d’autres sur les Champs-Élysées car leur père en avait quarante-huit. C’était étrange.

Lorsque tombait la date fatidique de leur anniversaire, qui marquait leur déménagement forcé vers le premier arrondissement, c’était parfois la panique. Afin de ne pas laisser ces jeunes gens de vingt-et-un ans livrés à eux-mêmes, l’administration décida dans un élan paternaliste de créer un grand foyer d’hébergement collectif au Palais-Royal. Les prestigieuses galeries furent habitées par ces jeunes fauves qui n’attendaient qu’à vivre leur vie. On doit dire que l’acclimatation se passa plutôt bien ; les Parisiens de quarante-et-un et de soixante-et-un ans n’eurent pas à se plaindre du voisinage.

Du fait de la grande inégalité de dimensions qui régnait entre les arrondissements, il fallut faire face à des disparités problématiques dans les densités de population. Lorsqu’ils atteignaient quarante et soixante ans, les Parisiens avaient pris l’habitude depuis plusieurs années de vivre dans les arrondissements périphériques de la ville, dans des appartements de grande surface. Il fallait ensuite déménager tous les habitants du vingtième arrondissement, le plus vaste, dans le minuscule premier : c’était une opération délicate. Puisque les propriétés immobilières avaient été confisquées par l’administration, il était heureusement facile de se réorganiser. On commença par supprimer tous les bureaux du centre de Paris. On ferma aussi les banques, les magasins de luxe, tous ces services inutiles qui prenaient une place folle : il fallait trouver où loger tous les habitants qui débarquaient du vingtième, et leur donner les moyens de mener une vie agréable. Les commerces de proximité réapparurent, ainsi que les cafés bon marché où pouvaient se réunir les Parisiens petitement logés. Des personnes mal intentionnées parlèrent de convertir en appartements le musée du Louvre, mais cette idée idiote ne fut jamais suivie de faits. On ferma plutôt le centre commercial des Halles, qui avait toujours été une aberration, et cette opération permit de récupérer pas mal de place. Au final, le centre de Paris était devenu un endroit surpeuplé, certes, mais dynamique. On vivait les uns sur les autres mais on ne s’ennuyait pas. Tout compte fait, les personnes de quarante-et-un ans étaient très satisfaites de leur déménagement. C’était l’occasion, pour elles, de donner un bon coup de fouet à leur quotidien petit-bourgeois, qui s’enlisait dans le confort. On remarquait le même phénomène chez les Parisiens de soixante-et-un ans, qui passaient dans les arrondissements centraux les premières années de leur retraite : c’était comme une nouvelle jeunesse.

Vingt ans plus tard, souvent, ces mêmes retraités étaient lassés des déménagements successifs. L’administration les autorisa, à partir du cinquième tour, à s’arrêter à tout moment et à se fixer dans l’arrondissement où il se trouvaient. Les plus usés profitaient de l’aubaine aussitôt qu’ils atteignaient quatre-vingts ans, et restaient définitivement dans le vingtième arrondissement. L’Est parisien devint ainsi le quartier des vieilles personnes fatigués, après avoir été dans les années deux mille le quartier le plus branché de Paris. Des services spécifiques se développèrent dans cette partie de la ville, adaptés à cette fraction considérable de la population, qui constituait une entorse importante à l’objectif d’homogénéité qui prévalait partout ailleurs. On construisit des maisons de retraite de dix étages à Ménilmontant. Un esprit qui se croyait malin objecta que la vue directe sur le cimetière du Père-Lachaise risquait de déprimer les pensionnaires. L’administration admit qu’elle avait encore cassé un œuf en faisant son omelette, mais que les coïncidences étaient les coïncidences et qu’il ne fallait pas y voir malice. On en resta là. Par ailleurs, les vieux qui étaient encore capables de déménager continuèrent le parcours classique de mobilité jusqu’à attendre de se trouver dans la case qui leur plaisait le plus. Leur choix se faisait en toute connaissance, car ils avaient déjà vécu quatre fois dans chaque arrondissement et avaient acquis un goût très sûr : par exemple, les plus intellos attendaient leurs quatre-vingt-cinq ans pour s’installer pour de bon dans le Quartier latin. D’autres ne continuaient pas la route bien longtemps et s’arrêtaient dans le premier ou le deuxième arrondissement, où vivaient les étudiants, et c’était plutôt joyeux ; il y en avait très peu qui étaient assez vaillants pour finir leurs jours sur la Butte-Montmartre ou sur les bords du canal de l’Ourcq.

Le mélange se passait bien. Mais dans ce brassage organisé, il y avait tout de même des taciturnes, des grossiers, des mal embouchés ; tout le monde ne jouait pas volontiers le jeu de la convivialité. L’alcool aidant à fraterniser, on saisit alors toutes les occasions pour sonner chez son voisin et ouvrir une bonne bouteille avec lui. Chaque année, les Parisiens fêtèrent leur anniversaire en même temps qu’ils inaugurèrent leur nouvel appartement : c’était le moyen de mêler leurs anciens amis à leurs nouveaux voisins, et de créer des rapprochements. On buvait beaucoup, on riait fort. Certains convives flirtaient et, parfois, concevaient des enfants. C’était gai même si c’était un peu forcé. Pendant ces festivités rituelles, on ne se faisait jamais de cadeau : il n’était pas question de s’encombrer d’objets qui compliqueraient la mobilité. Les gens vivaient avec peu de choses et, d’ailleurs, ils n’avaient besoin de rien.

On déménageait, hop, et on recommençait ; et ainsi de suite chaque année. Une petite routine finit par s’installer. Afin d’éviter que l’habitude brisât l’enthousiasme des Parisiens, l’administration décida de changer les règles du jeu. Elle décala d’un chiffre la numérotation des arrondissements, pour voir. Aussitôt, le foyer de jeunes gens de vingt-et-un ans dut s’installer de l’autre côté de la rue des Petits-Champs, dans l’ancien deuxième arrondissement ; cela ne changea pas grand chose pour eux. En revanche, la même année, de vieux Parisiens fatigués quittèrent l’ancien dix-neuvième arrondissement pour le nouveau vingtième, qui était l’ancien premier, au centre de Paris. Le Palais-Royal, déserté de ses étudiants, fut reconverti en maison de retraite. Cela affecta considérablement l’ambiance du quartier. L’administration décida que cela était bon, et qu’il fallait décaler régulièrement les numéros pour tout chambouler.

Plus tard, l’administration déplora l’effet de classe qui s’était produit entre les personnes qui se déplaçaient ensemble tout au long de leur vie : les personnes de trente-trois ans avaient développé un instinct grégaire qui les poussait vers leurs aînés de cinquante-trois ans, et réciproquement. Pour endiguer ce phénomène, elle décida de fusionner deux arrondissements limitrophes, ce qui en réduisit le nombre total à dix-neuf. Des connexions intergénérationnelles inédites se produisirent alors, sur un nouveau cycle de dix-neuf ans. Après quelques tours sur ce rythme, une routine différente s’installa : il fallut également l’enrayer. L’administration rétablit donc un nouveau vingtième arrondissement, par scission du grand douzième. Le bois de Vincennes devint un arrondissement autonome où, tous les vingts ans, les Parisiens allèrent passer une année au camping. L’expérience de la nature fut extrêmement bénéfique à l’équilibre personnel de chacun, et ce qui était bon pour chacun était bon pour tous. L’administration était bien contente de son idée.

La vie parisienne alla son train. Parfois quelqu’un protestait : l’administration, fermement convaincue que son système était le bon, faisait la sourde oreille et le problème finissait par se tasser. C’était une question de bonne volonté et, le plus souvent, ça marchait assez bien.

 

Mobilité

 

Antonin Crenn
Paris, 29 décembre 2014

 

Les vacances de Titus

C’est la fin d’août. On se presse sur le quai de la petite gare : des grosses dames, des vieux à lunettes, des barbus à valise, des collégiens. La lourde horloge suspendue fait comme un gros œil qui surveille tout ce petit monde ; le tic-tac de son aiguille ressemble au sévère « t-t-t-t-t » que faisait l’instituteur quand on était petits, du bout des lèvres et en faisant claquer sa langue, quand il nous regardait de haut en balançant doucement sa sale tête.

Pépin est planté là sur le quai, il attend le retour de Titus.

« Mon petit Pépin, je serai là au train de douze heures soixante », lui avait dit Titus avant de partir en vacances. Un mois dans la cambrousse. Il aime ça, Titus : les vaches, le moutons, les lapins, les cousins et les cousines. Il est comme ça Titus. Mais Pépin, il s’en fout des vaches : son petit coin de jardin à lui, c’est un bout de terrain un peu pourri derrière le lycée. Il se cale là avec un bouquin ou autre chose, et il est tranquille. Il n’y vient personne ; des fois des chats ou des paumés, mais c’est tout. On y jouait au foot avant, sur ce terrain, mais plus maintenant. Le foot c’est fini, les garçons ne jouent plus, on ne les voit plus dehors, et on ne sait pas trop ce qu’ils font d’ailleurs. Ils ont disparu. Peut-être un coup du boucher se dit Pépin, ou l’attrait de la télé qui a siphonné les terrains vagues et kidnappé les gosses. Enfin, en tout cas, c’est comme ça : il n’y a plus personne dans ce petit coin de paradis. Les herbes ont poussé et c’est couvert de plantes ; des plantes vertes comme des fougères ou du bambou, je ne sais pas trop. Pépin se cache là-dedans, et on ne le voit vraiment plus du tout quand il est derrière sa forêt. C’est là, dans le coin, qu’il a emmené Titus quelquefois et, pour ce qu’ils y faisaient, il valait mieux qu’on ne les voit pas.

Un train arrive, des enfants jaillissent par les portes et courent vers leurs grosses mamans. Puis elles s’en vont. Après, un autre train arrive et ce sont des vieux qui en sortent. C’est bizarre, ça : un train avec que des vieux. Ils descendent lentement, et puis il s’en vont. Il y a encore un train, et dans celui-là il y a un peu de tout, hommes, femmes, animaux. Les gens ouvrent les portes, sautent du marchepied, direction la sortie. Ils s’en vont, il n’y a plus personne sur le quai. Sauf Pépin qui attend toujours Titus. Il va au distributeur automatique et s’achète un truc au chocolat pour passer le temps.

C’est septembre et les jours sont longs, le ciel pâlit doucement puis s’enflamme tout à coup, il est rose, orange, rouge. Au bout des voies ferrées il n’y a rien, on voit l’horizon : alors le soleil met encore plus de temps à descendre pour arriver tout en bas, et tout à coup il passe en dessous de la terre. On est plongés dans le noir.

Normalement, on ne peut pas rester sur le quai la nuit. Mais Pépin s’est mis dans un coin, comme il sait bien le faire, et on ne l’a pas vu. Il lit à la lumière du distributeur, elle n’est pas très vaillante mais ça lui fait comme une petite loupiote, comme la veilleuse qu’il avait dans sa chambre d’enfant. Elle grésille un peu, bon, mais c’est toujours ça. Il essaie d’avancer dans son livre, histoire de ne pas perdre son temps.

Il y a un monde fou dans la gare. Vraiment. Des dames, des messieurs, des gosses, des animaux, de tout. Et un beau garçon posté tout au bord du quai, que Pépin garde à l’œil. Il se dit : « pas trop près du bord, beau gosse, tu vas te faire choper par le train ». Un train arrive à toute allure, le garçon tangue un peu mais ne tombe pas. « Bon », se dit Pépin.

Il y a un monde fou parce que c’est dimanche, les gens vont déjeuner chez leur mamie, ou ils vont à l’anniversaire de leur sœur. Il y en a encore un peu qui rentrent de vacances. Alors ça n’arrête pas, les trains passent, s’arrêtent, repartent, les gens montent, descendent, ceux qui sont polis laissent descendre avant de monter, les autres font ce qui leur plaît, ça dure comme ça toute la journée. Pépin a soif, il va prendre une canette au distributeur. Il prend un truc sucré, et ça lui donne encore plus soif. Il attend Titus qui ne devrait plus tarder.

Le dimanche soir, on fait le ménage dans la gare. Pépin a pris l’habitude : il lève les pieds quand le monsieur passe avec son aspirateur.

Au lycée, comme Pépin n’a pas d’ami, personne ne s’inquiète. On a remarqué qu’il n’était pas là, mais bon, il doit avoir ses raisons. Un jour, un garçon de la classe arrive à la gare pour prendre un train ; il voit Pépin et lui dit salut. Il lui claque une bise comme font les gens qui veulent être cool, et la joue de Pépin pique un peu, depuis le temps qu’il est là. Ils parlent de choses et d’autres, et surtout d’autres choses. Pépin dit au garçon qu’il attend Titus, et l’autre lui répond : « Titus ! Ah oui, c’est vrai. Lui non plus on ne l’a pas vu en classe ». Et un train passe, et il monte dedans. Et c’est tout.

Pépin a terminé son livre plusieurs fois et il s’ennuie un peu. Il regrette de ne pas pouvoir en chercher d’autres dans sa petite jungle, dans la caisse qu’il a planquée au fond du terrain, derrière le mur du lycée. Il risque de manquer le train de Titus s’il s’absente pour chercher les bouquins, et il se dit que c’est dommage parce qu’il en a une bonne pile là-bas qui l’attend. Mais en fait, il ne le sait pas, mais il n’a rien à regretter à rester à la gare parce que, s’il allait voir ses livres, il n’en trouverait plus. Sa caisse n’est plus à sa place, on l’a mise à la benne avec ses autres affaires. La débroussailleuse a remis de l’ordre dans ses plantes vertes, et on commence demain la première phase des travaux. D’ici quelques jours on aura construit un joli petit lotissement.

Pépin s’assoit par terre tout au bout du quai, le dos contre le tronc d’un arbre qu’il n’avait pas encore remarqué, comme s’il venait de sortir de terre. Je crois que c’est un orme, ou un gros arbre dans ce genre.

On a changé la pendule de la gare. On en a mis une qui ne fait pas de bruit, une pendule bizarre dont l’aiguille tourne sans à-coup : la sensation est très différente quand on la regarde, c’est comme une nouvelle manière d’envisager le temps qui passe. Une progression linéaire, fluide. À n’entendre plus le martèlement des secondes, Pépin trouve que l’attente est plus douce. Il attend toujours Titus.

Le soleil monte le matin ; il brille à midi mais pas trop, parce que c’est l’hiver ; puis il descend jusque sous l’horizon. « C’est tous les jours pareil », se dit Pépin. Et puis un jour, non, ce n’est plus pareil : parce que le soir, le soleil se cache derrière les immeubles qu’on a fait pousser au loin. Et l’horizon, eh bien, on n’est plus bien sûr de savoir où il est.

La gare est vide ce matin comme les autres jours, puisqu’elle est fermée pour de bon. On a fermé la gare parce que de toute façon, les gens ont tous des bagnoles. Derrière le lycée, le projet de lotissement est tombé à l’eau : alors on a laissé le terrain vide et on a fait un parking.

Pépin est assis sur le quai désert, il sirote un coca et relit son bouquin. Il attend encore un peu parce qu’on ne sait jamais, le train de Titus avait peut-être du retard. L’herbe pousse entre les traverses du chemin de fer et, sur le quai, les racines de l’orme on fait éclater le revêtement de macadam. Au bout de quelques années, dans la gare, c’est tout recouvert de verdure. C’est foisonnant et dense, c’est un peu fou. Pépin se plaît beaucoup dans cet endroit, il se cache derrière les herbes hautes et il attend Titus.

Les vacances de Titus s’achèvent. Il a déjà un peu mordu sur la date de la rentrée, mais bon. Il a bronzé, il est tout beau. Il repense parfois, avec nostalgie, aux baisers de Pépin dans la jungle, derrière le lycée.

Il prend la route pour faire un grand voyage. Presque par hasard, il passe par la petite ville de son enfance, et il se dit : « Ah ! ». Il a envie de s’arrêter. Il fait trois fois le tour du quartier pour trouver à se garer, puis il reconnaît son lycée, et il voit qu’ils ont fait un parking derrière. C’est pratique, il se dit. Il se balade un peu, le temps est bon. Il est attiré par un petit chemin d’herbes folles qui l’entraîne vers un faubourg un peu délaissé. C’est un endroit où des arbres ont poussé à travers les murs, et c’est comme si la nature avait envahi un quai de gare. La ligne doit être désaffectée depuis belle lurette et c’est agréable à regarder : ces rails qui ne vont nulle part dessinent un tableau tout de vert et de rouille. Il le contemple un moment, de loin. Ça lui rappelle la forêt de Pépin. Il reste là quelques minutes, mais pas plus. Il n’est pas sûr d’avoir mis assez de sous dans le parcmètre, et il se dépêche de retourner à sa voiture.

L’orme a bien grossi, il est énorme et il cache entièrement Pépin qui est assis à son pied. Pépin garde un œil sur la voie de chemin de fer, et il attend le train de Titus. Mais, pour être juste, il faut bien dire qu’il y croit de moins en moins. Un jour, il se dit que Titus ne viendra plus et qu’il n’est plus nécessaire d’attendre. Titus doit être mort à la campagne, une vache l’a mordu ou une cousine l’a poussé dans l’eau, peu importe. « Je n’aimerais pas mourir à la campagne », il se dit. Le train de douze heures soixante passe et Pépin l’attrape au vol.

Gare de Bretenoux-Biars (Lot), 2013.
Gare de Bretenoux-Biars (Lot), 2013.

Antonin Crenn
Paris, 15 décembre 2014

Paru dans Le Gauche numéro 3 : « L’attente ».

Taillefer

Pour y accéder, il fallait s’écarter du chemin et prendre le petit sentier. Ce n’était pas toujours très facile de le trouver, mais Léopold Milan aurait pu y retourner les yeux fermés. Enfin, «  les yeux fermés », c’était une façon de parler, parce qu’il aurait été vraiment idiot de ne pas les garder grands ouverts : si le petit sentier n’était pas si facile à trouver, c’était justement parce qu’il changeait d’allure à chaque saison, à chaque lumière. Et c’était beau. Dans ce coin-là du pays, c’était assez feuillu. Le sentier se faufilait entre les taillis d’herbes folles, c’était vert et doux. Oh, bien sûr, il y avait aussi ces murs de pierre sèche qui couraient le long des chemins, comme sur le causse, et ces herbes folles qui grillaient au soleil dès les premiers rayons ; mais de
petits arbres froufroutaient au printemps pour cacher le promeneur solitaire, et faisaient craquer ses pas à l’automne. Ce devait être la proximité de la rivière qui encourageait la verdure à s’épanouir.

 

Léopold Milan s’engageait dans le sentier et s’attendait à chaque instant à voir surgir Taillefer. Il marchait cent mètres, deux cents mètres, peut-être dix fois plus, il ne savait pas très bien ; la distance faisait partie du jeu. Les herbes dures comme de la paille le picotaient aux mollets — c’était l’été. L’hiver, son haleine faisait un petit nuage blanc qui se dissipait aussitôt quand il soufflait dessus, pour l’emporter au loin comme fait le vent avec les cumulus. Évidemment, il n’y avait pas qu’à Taillefer que son haleine formait des nuages, mais il n’y avait que là qu’il y prêtait une attention si
soutenue. Il avait vu, une fois qu’il se rendait à Taillefer, une nappe de brume flotter sur le sol, dans le creux d’un chemin, et il l’avait foulée aux pieds. Il avait cru s’envoler. À présent, il était grand, et il avait pris quelquefois l’avion pour voyager ; mais la traversée des nuages en avion n’avait jamais égalé l’ivresse qu’il trouvait à contempler les nuées sur le plateau des Césarines, au loin, qui restaient accrochées à la crête comme des lambeaux. Il s’attendait à chaque instant à voir surgir Taillefer, et Taillefer ne surgissait pas. Il s’imposait tranquillement. Il arrivait un moment où la roche du sol se distinguait, s’élevait, et qu’un mur poussait. Et un autre un peu plus loin, et un troisième. Il y avait comme une tourelle dans un coin, un promontoire qui dominait la rivière. Léopold Milan en avait passé, des heures, sur ce promontoire.

 

La légende raconte que le château de Taillefer n’a jamais été pillé ni détruit. Ses murs étaient sortis de terre il y a très longtemps, à la même époque que les pitons rocheux s’étaient dressés et que la grotte de Presque s’était creusée. Par endroits, le sol s’était dérobé et on avait appelé ces endroits « gouffres » ; ailleurs, la terre s’était arrondie et on s’était plu à dire : « des cirques ». Si le château de Taillefer n’avait pas de toit, s’il n’avait pas non plus de plancher, de portes ni de fenêtres, je ne crois pas que l’on eût pu trouver un responsable à sa ruine. On disait qu’il avait poussé dans cet état, ici, comme un champignon. D’autres châteaux dans le pays étaient pourvus de ponts à levis, de créneaux et de mâchicoulis ; grand bien leur fît. Mais Taillefer était d’une autre espèce. Il était né pour couronner son petit lopin et faire corps avec lui, il n’avait que faire de cette encombrante quincaillerie. Son envahissement par la nature n’était pas sa ruine : c’était son retour à la terre.

 

Léopold Milan s’intéressait peu à l’histoire. Les cours de ses professeurs, les romans-feuilletons et la mythologie, c’était à peu près la même chose pour lui : des sources où il pouvait puiser matière à rêver, mais rien qu’il ne crût devoir prendre pour argent comptant. Enfant, lorsqu’il était seul ou que les jeux de ses camarades l’ennuyaient, c’était à Taillefer qu’il venait. En ce temps-là, il n’allait pas tellement se percher sur le muret qui dominait la vallée — ce goût lui apparut plus tard, en même temps que l’angoisse de grandir et le vertige de contempler sa vie d’homme à venir. Il s’asseyait plutôt les genoux calés sous le menton, le dos rond contre les lourdes pierres blanches, et il rentrait en lui-même. Il se racontait ses histoires de Taillefer.

 

Sa légende était celle d’un petit garçon capricieux qui vivait avec son père dans un village du pays, il y avait très longtemps. Il portait un prénom médiéval qui n’était jamais tout à fait le même, selon les versions qu’il déclinait pour lui-même. Ce petit garçon — appelons-le Arthur, Eudes ou Pépin — allait à l’école avec les enfants de bonne famille, des garçons très bien élevés qui habitaient les forteresses de Montal ou de Castelnau. Ces garçons-là s’appelaient en général Enguerrand ou Childéric, et leurs chambres étaient immenses. Ils avaient des chevaux qu’ils pouvaient monter quand ils voulaient, un grand domaine avec des arbres dans lesquels ils pouvaient grimper, et des armures taille huit ans pour jouer aux chevaliers. Le petit Pépin était jaloux. L’été, quand ses châtelains de voisins étaient en vacances et que la chaleur invitait à la baignade, il piquait une tête dans les douves de leur donjon. Il rentrait chez lui déjà sec, car le soleil était très puissant, mais tout imprégné de sa tristesse et de son amertume. Alors, pendant le dîner, il demandait à son père d’avoir lui aussi un château.

 

Le père d’Arthur ou de Pépin, comme on voudra, était un homme bon. Il était également, par chance pour son rejeton, aussi faible de caractère que fort de ses deux bras. Ainsi, au fond de son pré, là où les moutons n’allaient plus paître, il empila des pierres. Chaque dimanche, pierre après pierre, il éleva d’épaisses murailles sous les yeux fascinés de son petit prince. Le château qu’il avait projeté était modeste, tout riquiqui même, à l’échelle du seigneur qui l’habiterait. C’était un terrain de jeu pour enfant. Malgré ses humbles ambitions, il dut se résoudre assez vite à l’évidence que les pierres et la force allaient lui manquer ; et le château resta inachevé. Mais cela ne causa aucune déception chez le jeune capricieux, car la Renaissance était passée par là : en redécouvrant l’antique, elle avait su révéler le romantisme de la ruine. Taillefer devint alors la résidence estivale du petit Pépin. Il continuait à goûter la chaleur du foyer paternel tant que les frimas menaçaient, et, lorsque le temps était meilleur, il s’installait dans sa ruine. Entre les murs de Taillefer, à ciel ouvert, il prenait ses quartiers d’été ainsi que font les enfants des temps modernes qui, par fantaisie, passent la nuit sous une tente piquée au fond du jardin.

 

Si le temps était bon, le petit Léopold Milan faisait un peu comme son prédécesseur légendaire et s’étendait les bras en croix dans les herbes folles, jusqu’à disparaître sous elles. Les vacances d’été étaient longues et l’ennui en étirait encore un peu plus les jours. Les soirs d’août, il avait souvent guetté le moment où le dernier rayon de soleil passait tout juste derrière la crête du plateau d’en face : c’était un jour qui s’éteignait, c’était doux. Pour Léopold Milan, ce spectacle était nécessairement solitaire. Il eût été impossible d’y convier qui que ce soit. Il avait essayé, pourtant, une fois, de partager sa joie avec un ami d’école : Alexandre était un garçon intelligent et solitaire, il aurait pu comprendre la beauté de Taillefer. Mais il était un peu trop attaché à ses livres de classe et il avait voulu faire le malin ; voici les faits historiques qu’il rapporta.

 

L’histoire d’Alexandre prétendait que la commanderie de Taillefer avait été fondée par l’ordre des Templiers au douzième siècle. Ce n’était pas un site défensif, mais plutôt un symbole de puissance et un lieu sacré ; c’est pourquoi il avait été bâti sur ces petites proportions d’un châtelet d’enfant. On n’y venait pas souvent : tout au plus aux solstices et aux équinoxes, et pour recompter de temps en temps les pièces d’or qui dormaient au creux des coffres. Lorsque l’ordre fut dissous et le trésor confisqué, un baron local fit de Taillefer un poste avancé de ses fortifications. L’ouvrage avait de l’allure et les soldats étaient fiers, mais bientôt ce fut la guerre et ils ne résistèrent pas longtemps aux assauts des Anglais. Ces derniers n’ayant pas l’utilité de ce tas de pierres éboulées, ils désaffectèrent la place forte qui devint une carrière à ciel ouvert. Dans le coin, nombreux furent les paysans qui piochèrent Taillefer pour extraire les pierres qui serviraient à élever leur maison. « Partout où tu te promènes, disait Alexandre, tu peux voir à coup sûr des morceaux de Taillefer qu’on a dispersés. »

 

Qu’importait ce qu’elles étaient devenues, ces pierres, si elles n’étaient plus au château. Léopold Milan s’en moquait. Celles qui comptaient pour lui, c’étaient celles qu’il trouvait posées dans les herbes hautes, sur le sentier, et qui ponctuaient l’arrivée comme pour ouvrir la voie. C’était Taillefer lui-même qui avait semé ces cailloux sur sa route à la manière du Petit Poucet, afin de ne pas se perdre, ou mieux encore, afin que Léopold Milan ne se perde pas.

 

Il n’avait pas cessé de venir à Taillefer : il y venait au moins une fois par saison. Enfant, c’était l’excitation qui dominait son arrivée. Il courait dans le chemin jusqu’à l’endroit du sentier qui bifurque, il s’engageait dans les herbes folles et guettait, le cœur battant, le moment où le plus haut mur passerait le sommet des taillis. Adolescent, son cœur battait plus fort encore, presque à lui faire mal. Une drôle de peur le saisissait dans le sentier, il craignait à chaque fois de ne pas retrouver l’endroit ou, pire, de ne pas le reconnaître. L’arrivée à Taillefer était une délivrance, mais c’était un plaisir inquiet. Cette inquiétude, enfin, disparut à l’âge d’homme. Les dernières fois que Léopold Milan vint à Taillefer, il s’y sentait serein, tranquille, et follement lui-même.

 

Taillefer

 

Antonin Crenn
Paris, 2 décembre 2014

 

Paru sur le site des éditions de l’Abat-jour le 16 janvier 2015.

 

Les ruines ont des harmonies particulières

On ignore tout à fait depuis combien de temps les choses sont ainsi et, si on l’ignore, c’est parce qu’on ne cherche pas à le savoir. Une dizaine d’arches, un éboulis broussailleux.

On s’approprie les lieux. C’était un pont et ça ne l’est plus. On a comblé trois arches : de petites briques régulières, des bâches tendues de cordes. On vit dedans.

On s’interroge, un jour, et on se dit qu’autrefois c’était un pont de chemin de fer. Bon, on est bien avancés de le savoir. On a un charriot de supermarché dans lequel on a mis toutes ses affaires, et on le pousse pour rentrer chez soi.

De vieilles pierres. On ne dirait pas qu’on y est spécialement sensible. Ce sont des pierres. L’hiver, c’est froid et humide, et on en a assez des couvertures qui sentent le renfermé. Mais ce sont des pierres et c’est rassurant de les avoir au-dessus de soi, et à droite et à gauche, et derrière. Devant, on a fait une porte.

On aime bien l’herbe sur le dessus du pont. Ça pique les jambes, c’est gai. On peut dire qu’on a un jardin à soi, puisque personne n’y vient. C’est son jardin suspendu. On aime bien, oui.

On ignore tout à fait pendant combien de temps cela va durer. C’est une ruine, tout de même. Après la dernière arche, les pierres manquent. Ça tombe dans l’herbe. On trouve que c’est beau comme ça, comme si ça devait durer toujours. On se dit que les ruines ont des harmonies particulières avec le jardin.

Il y a un autre pont, derrière. Alors on comprend mieux pourquoi celui-ci ne sert pas. L’autre est bien droit, il marche bien. Le tramway passe dessus et les gens l’utilisent pour aller au bureau.

On a mis des arbres pour border la voie du tramway, ça fait de l’ombre sur le jardin. En été, c’est bien, c’est doux. Ça rafraîchit l’après-midi. Le matin, on a l’ombre des immeubles de l’autre côté. Ils poussent vite dans le quartier. Il sont tout de verre et on se voit dedans.

C’est un pont de pierre, c’est solide, et en même temps c’est une cabane, on sait que ça va disparaître. On prendra le charriot avec toutes les affaires et on s’en ira.

On a fait des immeubles tout en verre, en face, et les pierres s’y reflètent. Si on se met à un endroit spécial, on peut voir le pont dedans comme s’il se continuait à l’infini. Alors on ne voit plus le bout qui manque, mais juste les arches qui se répètent.

Et on se dit que les ruines ont des harmonies particulières, oui.

 

Antonin Crenn
Boulevard Masséna, Paris, juillet 2014.

 
Texte paru dans la revue Ce qui reste le 11 novembre 2014.

 

Senlis, août 2009
photo : Senlis, août 2009.

Feu le silo

On pouvait dire qu’il en avait dans le ventre, le vieux silo. Qu’il avait quoi, dans le ventre ? À vrai dire, on ne le savait pas très bien, parce les choses techniques, bon, ce n’était pas trop notre truc. On aurait aimé que ce soit un silo à grain, pour le côté agricole ; c’était une idée qui flattait le citadin. Mais un jour qu’on y passait d’un peu plus près, on avait vu écrit dessus : ciment. Alors, va pour le ciment : c’était un silo à ciment, tant pis ou tant mieux. Et ça avait fini par nous plaire aussi, à la longue : le côté industriel, ça plaisait au jeune homme de l’ère numérique qu’on était.

On traversait la Seine le matin et on la retraversait le soir. Elle était large à cet endroit, et d’autant plus large qu’elle semblait doublée d’un autre fleuve sur sa rive droite, un fleuve mécanique formé des dizaines de voies ferrées qui quittaient la ville pour relier le reste du monde. Le même pont enjambait les deux flots d’un coup, les voies ferrées et la Seine, dans une grande foulée. À pieds, on en avait pour des plombes. On avait le temps de tout observer, de compter les voies, d’imaginer. On se disait : « Je choisis une ligne, plouf plouf, et je la suis des yeux jusqu’au bout. Si j’ai de la chance, c’est le train de nuit pour Venise. Sinon, c’est l’omnibus de Juvisy. » C’était un peu la roulette russe, en moins fatal quand même. De toute façon, on n’avait aucun moyen de vérifier si l’on avait gagné ou perdu, c’était notre imagination qui décidait. On était gai, et on gagnait. On était triste, et c’était une défaite. Puis le lendemain rebelote. La Seine, elle, ne nous invitait pas à l’imagination. Sur ce pont si long, la fin de la traversée était plutôt contemplative. On observait le décor immuable de ce qui ne changerait jamais, et c’était rassurant. À droite, la Seine nous montrait la ville de pierre millénaire avec la flèche de Notre-Dame, à gauche, la banlieue d’acier et de béton avec ses cheminées. L’une d’elles, la plus grande — la plus belle, pensait-on parfois — émettait en continu un épais filet de nuage blanc, qui, par ces étés clairs et secs, comme sans air, s’élevait verticalement dans le ciel et qui, lorsqu’au contraire le vent se déchaînait, venait nourrir la masse des autres nuages, plus denses encore, si bien qu’on ne savait plus distinguer les nuées naturelles du panache de la cheminée. C’était notre fabrique de nuages. Elle avait toujours été là ; enfant, déjà, il nous arrivait de passer par ici, et on était fasciné de ce spectacle. On ne voulait pas que les choses changent. Et on était inquiet, parfois : il fallait qu’on aille voir les choses, souvent, pour vérifier qu’elles étaient en place. Comme une ronde d’inspection. Un rite de reconnaissance.

Le silo était là, après la Seine, sur la rive gauche. Le clou de la traversée. Il avait l’air en bonne santé. Les camions allaient et venaient, les grues et les pelles le remplissaient jusqu’à la gueule, les chariots le déchargeaient. Le ciment circulait en lui comme s’il s’était agi de son fluide vital, c’était un mouvement continu plutôt sain (pour lui) et réjouissant (pour nous). On aurait dû être rassuré, alors ; mais pourtant, on sentait toujours que le fragile équilibre était menacé.

La menace avait pris la forme d’un deuxième silo, plus petit. Plus performant, nous disait-on — mais bon, l’efficacité d’un silo, pour nous qui étions si peu techniques… Il avait été construit un peu plus loin, si bien qu’on ne l’avait pas vu sortir de terre. Un petit silo de rien du tout, très blanc, un peu snob, qui venait nous défier. Le message était clair : il allait remplacer notre bon gros silo, notre brave vieux silo.

On devait résister. Il ne fallait pas qu’on démolisse notre compagnon de route, le gros bonhomme de ciment qui ponctuait nos traversées de la Seine. On devait lui trouver une utilité, à ce vieux silo, une raison de rester parmi nous.

On le viderait de son stock de ciment. Il ne resterait qu’un colossal cylindre de béton, vide. On y percerait des fenêtres. On créerait des planchers. À l’intérieur du volume, on installerait un deuxième cylindre concentrique, tout de verre : ce serait un puits de lumière en même temps qu’une grande serre végétale, dont les arbres les plus hauts dépasseraient la hauteur du silo et viendraient le couronner de leur cime. On vivrait bien, là-dedans : on aurait une vue sur la Seine et sur les voies de chemin de fer, on regarderait passer les trains pour Venise. Les voisins, de l’autre côté du cylindre de verre, auraient vue sur la ville et sa folle activité. Entre eux et nous pousseraient les arbres. Des oiseaux viendraient y nicher, et leurs cris seraient les seuls bruits qui nous parviendraient.

C’était notre pari. Mais on ne nous a pas consulté, et les engins sont arrivés. Des véhicules à long cou, avec une mâchoire qui mord le béton et découpe les murs. Le bonhomme s’émiette par plaques. Le silo — feu le silo — tombe en petits morceaux. On a perdu le pari.

On ressent le besoin, l’impérieuse nécessité, de vérifier que la fabrique de nuages est toujours là. Qu’on n’a pas touché aux trains de Venise et de Juvisy. On gravit trois par trois les marches de l’escalier, et là-haut sur le pont on se sent suffoquer, on court, droit devant nous, au-dessus de la Seine. Ce pont si long, dont on aimait d’habitude la longueur, nous semble cette fois interminable, et on court encore plus vite, comme si en abrégeant le temps on pouvait raccourcir les distances, et c’est presque à bout de forces qu’on arrive sur la rive droite, parce qu’on est asthmatique et qu’on n’a pas l’habitude de courir. On reprend notre souffle, on regarde autour de nous. Les choses ont changé, on n’a rien pu y faire. Le temps a passé. Accoudé au parapet, on choisit une voie ferrée en contrebas, plouf plouf, ce sera toi. On attend une minute, puis deux, puis trois. On entend un train qui s’approche et qui passe sous le pont. Notre cœur bat vite et fort (mais c’est à cause de la course). Le train arrive à portée de nos yeux. Il bringuebale sur deux cents mètres, assez piteusement, et finit sa course au hangar technique de la Porte de Charenton. On a perdu. Et en plus, on a vieilli.

Boulevard du Général-Jean-Simon

Antonin Crenn
Paris, 27 octobre 2014

 Publié en mars 2015 dans La femelle du requin no43.

Verdure

Léopold Milan rêvait face au petit vitrail rond qui surplombait la porte de la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Un vitrail tout bête, pas très coloré ; mais les couleurs se voient toujours mieux depuis l’intérieur de la maison que depuis la rue, c’est le principe du vitrail. Le motif était incertain, abstrait. Il était vieux et on ne distinguait plus grand chose.

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Une escale

J’avais dit : une correspondance, c’est bête. On pourrait faire plutôt une escale.

On avait passé la semaine avec la petite bande, dans ce village perdu de Haute-Provence. Antoine et moi, on n’aimait pas la voiture, alors on n’avait pas voulu rentrer à Paris avec les autres. La voiture me rendait malade, j’étais obligé de prendre des médicaments qui me faisaient dormir et je passais la journée dans les vapes. Antoine, lui, détestait la voiture par idéologie.

On avait donc pris le train tous les deux. Une micheline nous emmenait à Marseille où nous prendrions le TGV pour Paris. Je ne connaissais pas Marseille : c’était l’occasion de s’y arrêter et de créer le tête-à-tête avec Antoine. D’où ma proposition : faire escale. Et Antoine a dit oui, parce qu’il n’avait aucune raison de vouloir rentrer tôt chez lui ou personne ne l’attendait.

C’était un train à l’ancienne, sans climatisation : ces trains dont on peut ouvrir les fenêtres quand il fait une chaleur à crever. C’était août, et on a baissé les vitres en grand. Même si on n’allait pas très vite, on prenait de grandes bouffées d’air en plein visage. C’était bon à ressentir sur la peau, mais ça n’aurait rien donné si ç’avait été une scène de cinéma : tous les deux les cheveux à ras, pas du genre à onduler sous le vent. Et le t-shirt d’Antoine, si étroit qu’on aurait cru qu’il avait été taillé sur lui, ne bougeait pas d’un poil non plus. Tu parles d’un spectacle.

À la gare Saint-Charles, on a laissé nos sacs à la consigne. Comme au cinéma, justement. Les deux dans le même casier, car on n’était pas bien chargés, et c’est moi qui ai gardé la clé. Toutes nos fringues sales dans la même boîte : on pouvait bien partager cette intimité-là, quand même.

On se baladait les mains dans les poches. C’était bizarre de n’avoir rien à faire dans une ville où on n’avait jamais mis les pieds. On allait au hasard. Les abords de la gare étaient moches, on cherchait quelque chose à faire ou un endroit où aller. On voulait suivre les touristes, qui savent toujours par où est la mer, mais il n’y en avait pas. Un soleil atroce, par contre. L’urgence de la mer qui se faisait sentir d’autant plus fort.

On a trouvé le Vieux Port, ce qui n’était pas sorcier. On marchait en disant n’importe quoi, on n’avait pas grand chose à se dire. On ne se connaissait pas si bien que ça, finalement. Je suppose que c’est souvent ainsi dans une bande : on parle à plusieurs, on rit, et parfois, au milieu des autres, il y en a deux qui s’observent. Mais qui ne se rapprochent pas pour autant.

C’est le soleil plus que la faim qui nous a forcés à trouver un abri. On s’est mis quelque part sous un grand parasol et on a commandé à manger. C’était un peu à l’écart du port, à cause de nos finances d’étudiant. L’endroit était assez passant, alors on regardait les gens. On se moquait d’eux, parce que la plupart étaient laids et qu’on était sûrs d’être beaux. Ni Antoine ni moi ne le disions, mais c’était clair que nous nous trouvions bien au-dessus de tout le monde. Et n’importe qui nous aurait donné raison.

On a marché en suivant la mer, jusqu’à un endroit où ce ne serait plus un port. Il nous fallait une plage, idéalement. Y avait-il une plage dans cette ville ? Sur un quai, il y avait une poignée de gosses hyper bronzés qui couraient. Ils allaient se baigner, c’était sûr : alors nous les avons suivis.

Au bord de la route qui faisait comme une corniche, il y avait des rochers. De très gros rochers sur lesquels on pouvait s’asseoir ou marcher. Et des mômes perchés dessus, qui sautaient dans l’eau. Antoine m’a demandé si la mer était profonde. Qu’est-ce que j’en savais, moi ? C’est drôle comme les gens me posent des questions, comme si j’avais les réponses qu’ils n’ont pas, ou comme si j’étais plus malin qu’eux.

On s’est déshabillés. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on ne s’était pas encore désapés de toute la semaine. Pourtant, on avait eu chaud là-haut, on n’aurait pas manqué d’occasions de se mettre à poil.

Le corps d’Antoine était très, très blanc. Je voyais pour de vrai ce dont je me doutais déjà. J’avais bien vu quand il était habillé, son visage, son cou, ses bras bronzés. Mais ses mouvements, en faisant remonter ses manches, laissaient déjà voir sa peau claire. Lorsqu’il était assis avec les épaules un peu rentrées, son col baillait et moi, forcément, je jetais un œil pour voir comment c’était dedans. Pour voir comment se prolongeait le creux entre les clavicules qui laissait voir, d’habitude, quelques poils dépasser du t-shirt.

Il a fait un petit tas avec son jean, son t-shirt, ses chaussettes. Il l’a posé sur ses chaussures. J’ai fait pareil. Il portait un slip noir. Moi, j’en portais un blanc. On ne prévoit jamais de retirer son pantalon en ville : j’aurais pu mal tomber et porter un slip moche, mais celui-ci tenait la route.

On n’a pas sauté d’un rocher comme le faisaient les gosses, parce qu’on n’avait pas idée de ce qu’il y avait sous l’eau, si c’était dangereux. On est descendus lentement dans la mer, elle était chaude, et c’était drôle de se baigner ici, comme ça. Antoine nageait bien, il est allé un peu loin, puis il est revenu. On est restés tous les deux côte-à-côte. Dans l’eau, quasi immobiles. Juste à prendre le frais.

Revenus sur le rocher, de nouveau, on s’est perchés. Antoine s’est aperçu qu’il avait une petite estafilade sur le bras. Ce devait être un rocher qui l’avait écorché. Je trouvais que c’était joli, cette ligne rouge, deux centimètres sur le petit muscle qui fait un renflement à l’arrière du bras, cette petite bosse qui se contracte quand on bouge, celle que j’aime bien mais dont je ne connais pas le nom parce que je suis nul pour les noms de muscles.

On a séché en quelques minutes sous ce ciel brûlant. Quelques gouttes perlaient sur le dos blanc d’Antoine. Elles roulaient doucement sur sa peau lisse et tendue, puis elles disparaissent presque aussitôt, aspirées par le soleil, en laissant la marque presque invisible du sel qui cristallisait. J’aurais voulu goûter ce sel, de la pointe de ma langue.

Antoine s’est couché sur ses vêtements, qu’il avait étendus sur le rocher plat. Il a taché son t-shirt à cause de l’égratignure. Son corps un peu blessé, j’ai trouvé que c’était émouvant. Il était presque parfait, mais il ne l’était pas : à cause de ses marques de bronzage si crues, et à cause de cette entaille. C’était tant mieux. Il était bien comme ça. Il avait peut-être mal à son bras, à cause du sel qui devait le piquer, mais je m’en foutais. Je le regardais, et c’était ça qui me plaisait.

Il parlait des gens, à nouveau. Lui aussi il matait. Comme il était étendu, son ventre faisait comme un creux. Je regardais son slip. J’avais déjà vu Antoine en slip, mais c’était deux ans plus tôt, on avait piqué une tête avec les copains dans une rivière froide. Antoine en était sorti, comme moi, tout rapetissé. On devinait une forme, mais ça ne faisait pas le fier. J’avais imaginé que ce n’était pas très fidèle à ce qu’il devait être d’habitude, j’essayais de me projeter pour l’imaginer dans son état normal. Là, au soleil, la fine toile de coton noir, humide, dessinait une jolie bosse, souple et vivante. Je trouvais cela amusant. Elle palpitait un peu.

On avait encore du temps avant le train de Paris. J’avais envie de rester là, au bord de l’eau, on était bien. J’ai remis mon t-shirt. Antoine, lui, a préféré retourner à l’eau aussitôt sec. Cette fois, il a plongé comme les gosses. Nous avions suffisamment sondé les environs la première fois pour savoir que la mer était profonde. Je le regardais nager, c’était excitant de voir ses bras fins qui fendaient la surface à chaque mouvement, l’eau accompagnant les lignes de son corps. Je pensais à la petite estafilade : j’aurais aimé être le bout de pierre coupant qui l’avait entaillé.

J’ai regardé un peu les autres gens. Ils étaient loin de nous parce qu’on avait choisi un coin tranquille, peu praticable. Il y avait des petits monstres qui sautaient comme des bombes, en criant. On les entendait bien. De temps en temps, je jetais un œil vers Antoine, mais je commençais à me lasser de son spectacle. Il s’éternisait à faire le beau. Alors, à un moment, je l’ai appelé et il a nagé vers moi. Il s’est hissé sur le rocher. Il m’a dit : je fais un dernier saut. Il a sauté dans l’eau. Il a dû heurter une arête coupante juste sous la surface de l’eau, car j’ai eu l’impression qu’il s’était ouvert quelque chose, un filet rouge s’est échappé de son corps. Il s’est un peu débattu, il a essayé de prendre pied, mais il était déjà dans la zone profonde et finalement il a coulé à pic.

Je me suis demandé ce que j’allais faire de ses affaires. Je les ai laissées là, sur le rocher. Elles ne m’auraient servi à rien. J’ai tout de même pris ses lunettes de soleil, parce que je n’en avais pas et que le ciel était brûlant. Je suis rentré doucement à la gare en suivant la même route qu’à l’aller : je ne connaissais pas d’autre trajet possible. Le sel tirait sur ma peau, ce n’était pas très agréable.

J’ai récupéré nos deux sacs à la consigne. J’ai ouvert celui d’Antoine, pour voir. Il n’y avait que des fringues et un bouquin. J’ai pris le bouquin et j’ai mis le sac dans une poubelle. En montant dans le train, j’ai été aussitôt aux toilettes pour me passer de l’eau fraîche sur le visage, à cause du sel. Puis je me suis installé sur ma place, le dos à la fenêtre et les genoux pliés, les pieds posés sur la place vide à côté de moi. J’ai feuilleté le livre d’Antoine en pensant que ça m’occuperait pendant le trajet, parce que je n’aimais pas voyager seul. Mais c’était un peu chiant, j’ai lu dix pages et j’ai arrêté. Je me suis demandé si les copains de la bande étaient bien arrivés à Paris en voiture, de leur côté, mais je n’avais pas de message sur mon téléphone. Je ne leur donnerai pas de mes nouvelles non plus, d’ailleurs ils s’en foutaient. Je me suis laissé bercer par le train. J’ai pensé au petit machin palpitant d’Antoine. J’ai bandé un peu. Mais pas de quoi m’empêcher de dormir.

Antonin Crenn
11 novembre 2013
corrigé en 2017 et publié dans le no48 de La femelle du requin