Une escale

J’avais dit : une correspondance, c’est bête. On pourrait faire plutôt une escale.

On avait passé la semaine avec la petite bande, dans ce village perdu de Haute-Provence. Antoine et moi, on n’aimait pas la voiture, alors on n’avait pas voulu rentrer à Paris avec les autres. La voiture me rendait malade, j’étais obligé de prendre des médicaments qui me faisaient dormir et je passais la journée dans les vapes. Antoine, lui, détestait la voiture par idéologie.

On avait donc pris le train tous les deux. Une micheline nous emmenait à Marseille où nous prendrions le TGV pour Paris. Je ne connaissais pas Marseille : c’était l’occasion de s’y arrêter et de créer le tête-à-tête avec Antoine. D’où ma proposition : faire escale. Et Antoine a dit oui, parce qu’il n’avait aucune raison de vouloir rentrer tôt chez lui ou personne ne l’attendait.

C’était un train à l’ancienne, sans climatisation : ces trains dont on peut ouvrir les fenêtres quand il fait une chaleur à crever. C’était août, et on a baissé les vitres en grand. Même si on n’allait pas très vite, on prenait de grandes bouffées d’air en plein visage. C’était bon à ressentir sur la peau, mais ça n’aurait rien donné si ç’avait été une scène de cinéma : tous les deux les cheveux à ras, pas du genre à onduler sous le vent. Et le t-shirt d’Antoine, si étroit qu’on aurait cru qu’il avait été taillé sur lui, ne bougeait pas d’un poil non plus. Tu parles d’un spectacle.

À la gare Saint-Charles, on a laissé nos sacs à la consigne. Comme au cinéma, justement. Les deux dans le même casier, car on n’était pas bien chargés, et c’est moi qui ai gardé la clé. Toutes nos fringues sales dans la même boîte : on pouvait bien partager cette intimité-là, quand même.

On se baladait les mains dans les poches. C’était bizarre de n’avoir rien à faire dans une ville où on n’avait jamais mis les pieds. On allait au hasard. Les abords de la gare étaient moches, on cherchait quelque chose à faire ou un endroit où aller. On voulait suivre les touristes, qui savent toujours par où est la mer, mais il n’y en avait pas. Un soleil atroce, par contre. L’urgence de la mer qui se faisait sentir d’autant plus fort.

On a trouvé le Vieux Port, ce qui n’était pas sorcier. On marchait en disant n’importe quoi, on n’avait pas grand chose à se dire. On ne se connaissait pas si bien que ça, finalement. Je suppose que c’est souvent ainsi dans une bande : on parle à plusieurs, on rit, et parfois, au milieu des autres, il y en a deux qui s’observent. Mais qui ne se rapprochent pas pour autant.

C’est le soleil plus que la faim qui nous a forcés à trouver un abri. On s’est mis quelque part sous un grand parasol et on a commandé à manger. C’était un peu à l’écart du port, à cause de nos finances d’étudiant. L’endroit était assez passant, alors on regardait les gens. On se moquait d’eux, parce que la plupart étaient laids et qu’on était sûrs d’être beaux. Ni Antoine ni moi ne le disions, mais c’était clair que nous nous trouvions bien au-dessus de tout le monde. Et n’importe qui nous aurait donné raison.

On a marché en suivant la mer, jusqu’à un endroit où ce ne serait plus un port. Il nous fallait une plage, idéalement. Y avait-il une plage dans cette ville ? Sur un quai, il y avait une poignée de gosses hyper bronzés qui couraient. Ils allaient se baigner, c’était sûr : alors nous les avons suivis.

Au bord de la route qui faisait comme une corniche, il y avait des rochers. De très gros rochers sur lesquels on pouvait s’asseoir ou marcher. Et des mômes perchés dessus, qui sautaient dans l’eau. Antoine m’a demandé si la mer était profonde. Qu’est-ce que j’en savais, moi ? C’est drôle comme les gens me posent des questions, comme si j’avais les réponses qu’ils n’ont pas, ou comme si j’étais plus malin qu’eux.

On s’est déshabillés. J’ai réalisé à ce moment-là qu’on ne s’était pas encore désapés de toute la semaine. Pourtant, on avait eu chaud là-haut, on n’aurait pas manqué d’occasions de se mettre à poil.

Le corps d’Antoine était très, très blanc. Je voyais pour de vrai ce dont je me doutais déjà. J’avais bien vu quand il était habillé, son visage, son cou, ses bras bronzés. Mais ses mouvements, en faisant remonter ses manches, laissaient déjà voir sa peau claire. Lorsqu’il était assis avec les épaules un peu rentrées, son col baillait et moi, forcément, je jetais un œil pour voir comment c’était dedans. Pour voir comment se prolongeait le creux entre les clavicules qui laissait voir, d’habitude, quelques poils dépasser du t-shirt.

Il a fait un petit tas avec son jean, son t-shirt, ses chaussettes. Il l’a posé sur ses chaussures. J’ai fait pareil. Il portait un slip noir. Moi, j’en portais un blanc. On ne prévoit jamais de retirer son pantalon en ville : j’aurais pu mal tomber et porter un slip moche, mais celui-ci tenait la route.

On n’a pas sauté d’un rocher comme le faisaient les gosses, parce qu’on n’avait pas idée de ce qu’il y avait sous l’eau, si c’était dangereux. On est descendus lentement dans la mer, elle était chaude, et c’était drôle de se baigner ici, comme ça. Antoine nageait bien, il est allé un peu loin, puis il est revenu. On est restés tous les deux côte-à-côte. Dans l’eau, quasi immobiles. Juste à prendre le frais.

Revenus sur le rocher, de nouveau, on s’est perchés. Antoine s’est aperçu qu’il avait une petite estafilade sur le bras. Ce devait être un rocher qui l’avait écorché. Je trouvais que c’était joli, cette ligne rouge, deux centimètres sur le petit muscle qui fait un renflement à l’arrière du bras, cette petite bosse qui se contracte quand on bouge, celle que j’aime bien mais dont je ne connais pas le nom parce que je suis nul pour les noms de muscles.

On a séché en quelques minutes sous ce ciel brûlant. Quelques gouttes perlaient sur le dos blanc d’Antoine. Elles roulaient doucement sur sa peau lisse et tendue, puis elles disparaissent presque aussitôt, aspirées par le soleil, en laissant la marque presque invisible du sel qui cristallisait. J’aurais voulu goûter ce sel, de la pointe de ma langue.

Antoine s’est couché sur ses vêtements, qu’il avait étendus sur le rocher plat. Il a taché son t-shirt à cause de l’égratignure. Son corps un peu blessé, j’ai trouvé que c’était émouvant. Il était presque parfait, mais il ne l’était pas : à cause de ses marques de bronzage si crues, et à cause de cette entaille. C’était tant mieux. Il était bien comme ça. Il avait peut-être mal à son bras, à cause du sel qui devait le piquer, mais je m’en foutais. Je le regardais, et c’était ça qui me plaisait.

Il parlait des gens, à nouveau. Lui aussi il matait. Comme il était étendu, son ventre faisait comme un creux. Je regardais son slip. J’avais déjà vu Antoine en slip, mais c’était deux ans plus tôt, on avait piqué une tête avec les copains dans une rivière froide. Antoine en était sorti, comme moi, tout rapetissé. On devinait une forme, mais ça ne faisait pas le fier. J’avais imaginé que ce n’était pas très fidèle à ce qu’il devait être d’habitude, j’essayais de me projeter pour l’imaginer dans son état normal. Là, au soleil, la fine toile de coton noir, humide, dessinait une jolie bosse, souple et vivante. Je trouvais cela amusant. Elle palpitait un peu.

On avait encore du temps avant le train de Paris. J’avais envie de rester là, au bord de l’eau, on était bien. J’ai remis mon t-shirt. Antoine, lui, a préféré retourner à l’eau aussitôt sec. Cette fois, il a plongé comme les gosses. Nous avions suffisamment sondé les environs la première fois pour savoir que la mer était profonde. Je le regardais nager, c’était excitant de voir ses bras fins qui fendaient la surface à chaque mouvement, l’eau accompagnant les lignes de son corps. Je pensais à la petite estafilade : j’aurais aimé être le bout de pierre coupant qui l’avait entaillé.

J’ai regardé un peu les autres gens. Ils étaient loin de nous parce qu’on avait choisi un coin tranquille, peu praticable. Il y avait des petits monstres qui sautaient comme des bombes, en criant. On les entendait bien. De temps en temps, je jetais un œil vers Antoine, mais je commençais à me lasser de son spectacle. Il s’éternisait à faire le beau. Alors, à un moment, je l’ai appelé et il a nagé vers moi. Il s’est hissé sur le rocher. Il m’a dit : je fais un dernier saut. Il a sauté dans l’eau. Il a dû heurter une arête coupante juste sous la surface de l’eau, car j’ai eu l’impression qu’il s’était ouvert quelque chose, un filet rouge s’est échappé de son corps. Il s’est un peu débattu, il a essayé de prendre pied, mais il était déjà dans la zone profonde et finalement il a coulé à pic.

Je me suis demandé ce que j’allais faire de ses affaires. Je les ai laissées là, sur le rocher. Elles ne m’auraient servi à rien. J’ai tout de même pris ses lunettes de soleil, parce que je n’en avais pas et que le ciel était brûlant. Je suis rentré doucement à la gare en suivant la même route qu’à l’aller : je ne connaissais pas d’autre trajet possible. Le sel tirait sur ma peau, ce n’était pas très agréable.

J’ai récupéré nos deux sacs à la consigne. J’ai ouvert celui d’Antoine, pour voir. Il n’y avait que des fringues et un bouquin. J’ai pris le bouquin et j’ai mis le sac dans une poubelle. En montant dans le train, j’ai été aussitôt aux toilettes pour me passer de l’eau fraîche sur le visage, à cause du sel. Puis je me suis installé sur ma place, le dos à la fenêtre et les genoux pliés, les pieds posés sur la place vide à côté de moi. J’ai feuilleté le livre d’Antoine en pensant que ça m’occuperait pendant le trajet, parce que je n’aimais pas voyager seul. Mais c’était un peu chiant, j’ai lu dix pages et j’ai arrêté. Je me suis demandé si les copains de la bande étaient bien arrivés à Paris en voiture, de leur côté, mais je n’avais pas de message sur mon téléphone. Je ne leur donnerai pas de mes nouvelles non plus, d’ailleurs ils s’en foutaient. Je me suis laissé bercer par le train. J’ai pensé au petit machin palpitant d’Antoine. J’ai bandé un peu. Mais pas de quoi m’empêcher de dormir.

Antonin Crenn
11 novembre 2013
corrigé en 2017 et publié dans le no48 de La femelle du requin