La place Robespierre-Saint-Honoré

Se promener dans Paris ou dans le plan de Paris sont deux plaisirs, desquels je ne saurais choisir mon préféré. Dans ce plan-ci, mon plaisir est localisé particulièrement au centre de la page — à l’endroit de la place Robespierre (et de la rue du même nom). Nous sommes juste après 1946 : la place du Marché-Saint-Honoré (et la rue du même nom) rendent hommage à celui qui habitait à deux pas et qui embrasait de ses discours le club des Jacobins situé précisément ici.

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Le paradoxe de Saint-Céré

La « vue générale » de Saint-Céré la plus connue, c’est celle-ci : la ville étalée au pied de la colline, d’où s’élèvent les ruines du château de Saint-Laurent. Autrement dit, ce qui tient lieu de monument, de symbole, de silhouette immédiatement identifiable, d’icône incarnant l’idée même de Saint-Céré (autrement dit, ce qui tient lieu de tour Eiffel) est une chose qui ne fait pas partie de Saint-Céré, mais qui la surplombe — l’encadre — l’enlumine — c’est cela, le paradoxe de Saint-Céré. Car les tours de Saint-Laurent sont situées à Saint-Laurent-les-Tours (une autre commune, bien distincte, à laquelle il a été facile de trouver un nom).

C’est Laurent (Laurent-tout-court, pas Laurent-les-Tours) qui a dégoté cette carte postale et qui me l’a offerte. Elle date de 1933. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, on fait volontiers la même photo : au premier plan, il y a quelques maisons de plus. Le lycée n’a pas changé, et le reste non plus. Sur mon blog de photos, il y en a quelques-unes avec un cadre presque identique.

Dans Le Héros et les autres, je parle essentiellement de ce qui n’a pas changé. Samedi prochain, j’en parlerai avec vous à la librairie Parenthèse (boulevard Gambetta), où je présente (et dédicace) mon livre à partir de 14 heures.

« Qu’y a-t-il dans la tête d’un adolescent ? »

Il y a cette question — si simple, et à la réponse si compliquée — dans cet article de Tête de lecture à propos de mon Héros. Il y a aussi ceci :

Dans la solitude de la petite ville nocturne ou dans la nature, Martin erre à la recherche de lui-même. Seul il se sent bien, mais la norme à son âge, c’est la communauté. L’adolescence et ses codes sont rigides, le ridicule et l’ostracisme ne sont jamais loin et dès lors, comment s’en sortir ? C’est peut-être par l’attention qu’il porte à la nature que Martin cultive sa différence. Grâce à cet univers toujours vivant, toujours changeant, il échappe aux exigences d’un monde étroit qui enferme et se fige.

Être comme les autres, se noyer dans la masse et pourtant être soi-même. Déchiffrer le monde pour se comprendre. Attendre d’autrui ce qu’une âme inquiète imagine en secret. C’est le dilemme adolescent : soi et les autres, à un âge où bienveillance et empathie n’existent pas. Égoïsme radical.

Et puis :

Seule la nature bruisse et féconde son imaginaire. Faut-il s’y abandonner ? La délicatesse d’Antonin Crenn semble ouvrir une porte, une petite porte sur l’incompréhensible adolescence, période qu’on ne comprend pas quand on la vit et qu’on ne comprend plus une fois passée. Mais peut-être faut-il mieux vivre et s’abandonner plutôt que chercher à comprendre… ne pas avoir peur de soi-même, de ses sentiments, du regard des autres…

Étonnant comme j’aime me replonger, quand j’écris, dans les sentiments que j’éprouvais pendant cette époque épouvantable, qui est finie pour ne plus revenir (et c’est tant mieux). Qu’y avait-il dans cette tête-là, par exemple ? (ce n’est pas la meilleure photo, mais la première que j’ai sous la main). Je n’en sais plus grand chose. Elle me semble presque opaque, à moi-qui-ai-trente-ans, cette tête-là.

Il semble pourtant que, par certains détails, je n’en sois pas tout à fait sorti (c’est ce qu’ont pensé, peut-être, mes « jeunes lecteurs » sont j’avais parlé, qui se sont reconnus dans Passerage des décombres) : peut-être parce que j’en ai gardé les petits, minuscules, bons fragments — et que je me suis débarrassé de tout le reste. Ouf ! Je n’ai plus quinze ans, ni seize, ni dix-sept, je suis sauvé.

Pour lire en entier l’article de Tête de lecture, c’est ici.

La quatrième

Franchement, c’est rare que je lise les quatrièmes de couverture pour choisir un livre. Pourtant, l’an passé, quand je suis tombé sur celle-ci, je me suis dit : on pourrait garder le même texte pour la « quatrième » du Héros et les autres. On changerait juste le nom d’Alexandre Vialatte, parce que bon.

Il y a tout : le lycée, le square, la petite ville qui renferme des sentiments immenses. Et, finalement, on a choisi tout autre chose pour la « quatrième » du Héros (on n’allait pas copier, quand même). Pascale m’a proposé ceci, j’ai trouvé ça très bien :

Fin observateur du monde qui l’entoure et qui l’inquiète, Martin se pose beaucoup de questions, aussi, cherchant des explications à tout, élucubrant de savantes ratiocinations, mathématiques, logiques, poétiques. Le monde de Martin est ainsi clair comme de l’eau de roche — cette même eau vive qui serpente dans le square, et dans laquelle se noient les beaux garçons.
Un livre simple sur des choses compliquées.

C’est une drôle d’émotion, de lire la présentation de son livre par quelqu’un d’autre — en l’occurrence, par l’éditrice, qui s’investit autant que moi dans le texte après qu’il est écrit, et qui y croit tellement qu’elle a envie d’en faire un livre.

Le blanc de l’œil

Les gens font la queue devant la Maison rouge pour visiter l’exposition, la dernière, paraît-il. Je passe devant tout le monde parce que, moi, je viens seulement pour utiliser le photomaton qui est à l’entrée : c’est un photomaton vintage et (la chose assez rare pour être rapportée) il est moins cher que les photomatons modernes, moches comme tout. Alors j’ai fait là, pour un prix modique, les photos que je vais coller sur ma carte SNCF et d’autres du même genre. Ça aura tout de même une autre gueule.

Celui qui a une autre gueule, c’est surtout moi, parce que je ne suis pas comme ça en vrai : à gauche aussi, j’ai un œil. Je vous l’ai même montré la semaine dernière. Sur une autre de la série, j’ai noirci le blanc au feutre pour faire une pupille, mais je ne sais pas si c’est mieux.

Je me rappelle ce vers de Prévert dans la Chanson des escargots qui vont à l’enterrement : « Ça noircit le blanc de l’œil ». Je n’ai jamais très bien su, toutefois, si les escargots avaient des yeux ou pas.

« Les lieux sont les lieux de la découverte de soi, ou quelque chose comme ça »

Martin, le héros et les autres.

Le héros et les autres, c’est l’histoire de Martin, qui ne sait pas comment faire avec les autres, dans toute leur quotidienne opacité, toute leur virilité ordinaire, et qui ne sait pas qui est le héros de sa propre histoire. Le héros prend la forme d’un jeune homme anonyme au cri muet, sur le point de mourir depuis un siècle, sans avoir rien demandé à personne, mais proclamé héros au milieu du square urbain d’une ville qui n’en est pas une, un peu absurde lui aussi ce square urbain à la campagne ; c’est peut-être pour ça que Martin aime ce lieu. Car Martin aime les lieux. Sa principale activité est de les parcourir, de les découvrir, de les faire découvrir. Depuis Passerage des décombres, du même Antonin Crenn, on avait compris que les lieux sont les lieux de la découverte de soi, ou quelque chose comme ça. Le héros et les autres est un bref et beau roman qui poursuit ce chemin. Il vient tout juste de paraître aux éditions Lunatique.

Si c’est Philippe Annocque qui le dit, c’est que ça doit être vrai.

Je ne me souviens pas du 14-Juillet Nation

Autrefois j’étais un enfant, ma grande sœur aussi, et nous allions au cinéma avec notre père. Voir des Walt Disney, par exemple Bernard et Bianca. C’était sur le Diderot, dans ce cinéma qu’on appelle aujourd’hui Mk2 Nation et qui, à l’époque, portait un autre nom. Je ne me souviens pas qu’il se fût appelé 14-Juillet Nation, mais il semble que ç’ait été le cas au début des années 1990.

« Le Mk2 Nation fait peau neuve », dit le panneau. Quand un reptile fait peau neuve, il se débarrasse de sa mue (il y avait des mues de serpents, dans un placard-qui-fait-peur, à l’école), mais il garde le reste de son corps : la viande, les boyaux, tout ça. Le cinéma, lui, fait peau neuve en même temps qu’il fait gras neuf, muscles neufs, entrailles neuves, squelette neuf. On change tout, on ne reconnaîtra rien : des murs neufs, des planchers neufs, une moquette neuve, des fauteuils neufs.

En attendant les écrans neufs, ils ont mis des écrans pour de rire, dans la rue. On n’y voit pas Bernard et Bianca, mais on apprend que Barilla produit des pâtes bio. C’est toujours trop longs, les publicités : on attend le film, on a hâte.

Les amis

C’était hier soir chez Charybde. Vous aviez dit que vous viendriez m’écouter, me soutenir, et vous êtes venus : merci, les amis. Il y en a même qui n’avaient rien dit, et qui sont venus par surprise. Vous étiez nombreux et j’étais ému et vous voir tous. Allez, on peut le dire : il y avait foule chez Charybde.

C’est pourquoi je suis heureux, là, sur la photo : parce que j’étais entouré, et fier d’être entouré.

(Laurent est un peu le photographe officiel : je me trouve toujours bien sur les photos qu’il prend de moi).

Hugues, qu’on ne présente plus, m’a fait causer un peu du Héros et les autres. Vous m’avez écouté sagement. Merci, Hugues, pour ton accueil ! La librairie Charybde, ce n’est pas rien, tout de même (ça, je l’ai déjà dit) : sans une librairie comme celle-ci — et sans amis comme vous — je ne suis pas grand chose, avec mes petits bouquins.

Je suis excité et ému et content comme tout, grâce à vous.

C’est une sorte d’angoisse diluée, filtrée jusqu’à la tendresse

« Loin de tout c’est l’enfance, en plein dans le bain du monde. Et ce monde c’est avant tout une nature qui paraît installée depuis toujours et pour toujours, le contraire du bruit insatiable que s’évertuent à créer les grandes personnes qui régissent les affaires, faux héros mais vrais guignols de notre temps. De ce monde apparemment immuable surgissent des cadeaux pour le regard, des apparitions. Ou des souffles. Le personnage, Martin, qui baigne ou est baigné, il est évidemment seul comme vous et moi, comme nous l’étions à un certain âge où rien ne se dit mais s’imprime en soi. Il sent son environnement comme le sent un grand solitaire ou un enfant, avec une sorte de perception qui rend équivalentes toutes les valeurs du paysage. Pas de lointain, pas de proche, c’est un milieu ambiant où la conscience d’être, qui n’est ni heureuse ni malheureuse, évolue et remarque, et écrit. S’écrit. »

Jean-Claude Leroy est poète. Il écrit aussi sur son blog « Outre l’écran », sur Mediapart. Son dernier billet est consacré au Héros et les autres : je vous invite à le lire ici. Je suis heureux comme tout.