Lundi 7 mars 2005

Et un de plus !

Aujourd’hui, je l’ai dit à Mathieu. Je n’avais rien préparé. Parce qu’il y en a marre, il faut que je cesse de me torturer l’esprit avec mes questions, il faut que je fasse les choses comme je les sens. Sinon, je me connais : je prépare, ça me prend la tête trois jours en avance ; puis, sur le coup, je n’ose pas ; et je m’en veux. Donc, voilà : pour Mathieu, j’y pensais certes, mais je me suis empêché de me faire un film trop précis.

Cet après-midi, j’avais deux heures de perm, puis la récré. J’ai passé la première au CDI avec S*. Puis elle est partie en cours : j’ai eu peur de me faire chier. Alors, je suis sorti et j’ai rejoint Mathieu en perm. Il était avec des gens, mais il s’est mis à papoter avec moi. Puis, on est sortis sous le préau. On a passé une heure là. Je me disais : « J’ai envie de le lui dire. » Ce qui est bien avec lui, c’est qu’il y a cinquante occasions par jour, car il est très branché sur le sujet.

La récré sonne. Je lui dis : « Ça te gêne si on va faire un tour dans la cour ? », histoire qu’on soit seuls. Et je me lance :

« Tu te souviens de la fois où tu voulais absolument connaître mon genre de fille ? Tu avais dit que, si je ne te répondais pas, tu finirais par croire que je suis pédé… Et maintenant, qu’est-ce que tu penses ?… Parce que, ça tombe bien, ça fait un moment que je me pose la question, et je crois bien que je le suis. »

Je lui ai demandé, surtout, de ne pas arrêter ses vannes. Qu’il continue de me faire marrer ! Qu’il ne se sente pas gêné. Il a très bien réagi, il n’est pas gêné du tout. On en a causé dix minutes. Il m’a dit que ça ne le surprenait pas, à cause de ce que j’ai déjà expliqué : mon manque d’enthousiasme quand il parle des nanas. Ce qui m’a plu, c’est qu’il s’est dit assez honoré que je lui fasse des confidences. Et puis, il m’a dit que, sans être bi pour autant, il reconnaissait « une grande part de féminité en lui »… ha ha !

Je disais donc : il faut que j’arrête de me prendre la tête. Je fais les choses sans me poser cent cinquante questions avant. Du coup, je vais peut être moins écrire ces temps-ci.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Dimanche 6 mars 2005

C’est la fin des vacances. C’étaient de bonnes vacances. Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je ne me suis pas ennuyé. J’ai vu les gens que je voulais voir. J’ai fait des choses intéressantes. Je n’ai pas déprimé. Je peux donc envisager la rentrée sereinement. Chaque chose en son temps : les vacances, c’était bien, alors maintenant le lycée. Au contraire, les fois où je me suis fait chier, je n’ai pas envie de retourner en cours. Ça paraît paradoxal, mais ça ne l’est pas : puisque je n’ai rien fait de mes vacances, pourquoi déjà les arrêter ?

Je me suis ennuyé seulement pendant ces trois derniers jours, et encore : à petites doses. C’était un ennui choisi, en quelque sorte, car j’aurais pu faire des choses : dessiner Anatole et les trois ours, lire Le voyage à motocyclette, finir mon devoir de maths… J’ai préféré me laisser aller. Vendredi, j’étais seul à la maison. J’ai passé du temps sur Internet. J’ai envoyé deux Riri le Clown à B*. Hier, rien de spécial. Aujourd’hui, j’ai fini d’écrire ma lettre de motivation pour Duperré. Le dossier est bouclé, je l’envoie demain.

J’ai vu Les égarés de Téchiné, avec Emmanuelle Béart… et surtout… Gaspard Ulliel.


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Jeudi 3 mars 2005

B* est venu. C’était très bien. Je lui ai beaucoup causé, j’avais plein de trucs à lui dire. Je n’ai jamais l’occasion de le voir seul à seul. Là, j’ai pu lui parler pas mal. Heureusement, parce que lui, c’est pas le genre bavard !

On a passé trois heures (et demie) comme ça.

Il y a des choses dont je n’ai envie de parler qu’avec lui, des trucs un peu personnels. Lui, il écoute.

Bon, on a aussi parlé de trucs futiles, hein !

Je me sens bien.


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Mercredi 2 mars 2005

J’avais écrit « mercredi 30 février » : ma montre était mal réglée.

C’est dingue : je passe presque des vacances normales. Je vois des gens, je sors… Lundi, j’ai vu Benoît. Hier, j’ai vu S*. J’étais chez elle, cette fois. Ce que j’aime bien avec S* : on papote, on papote. Et pour la première fois de ma vie, j’ai fait ce que tout le monde fait depuis toujours : j’ai parlé librement des mecs, j’ai donné mon avis. S* a dit : « Florian, il est mignon, quel gâchis » (c’est idiot). Je lui ai répondu : « Hé, ho, c’est pas du gâchis pour tout le monde, pense un peu aux autres. Heureusement qu’il m’en reste… Imagine que, moi, je me dis ça pour 95 % des mecs. » Puis, je lui ai laissé entendre que B*…

Aujourd’hui, je suis allé à Beaubourg avec Juline. Pour nous, c’est gratuit : moi parce que j’ai moins de dix-huit ans, elle parce qu’elle étudie les arts plastiques. J’étais déjà venu il y a longtemps, avec ma classe de cinquième et notre prof d’arts plastiques, Mme A*. C’est… hum… spécial. Il y a des trucs que j’aime bien. Certaines œuvres, parce que je les trouve expressives. D’autres, parce que je me dis : « Quelle bonne idée, j’aurais aimé l’avoir. » C’est le cas des ready made de Duchamp : c’est limite du foutage de gueule, mais c’est génial. D’autres œuvres, par contre… J’y suis totalement hermétique. D’autres encore qui me mettent franchement mal à l’aise (j’imagine que c’est le but). Le body art de Gina Pane par exemple : elle se mutile, et c’est ça son œuvre.

Puis, on a été aux Halles, puisque c’est à côté. Juline voulait des fringues, encore. J’ai été patient. (J’exagère, parce qu’elle n’a pas pris tellement de temps.)

Et je continue… Demain… B* vient ! Chez moi ! C’est génial. Mais, comme je suis compliqué, je m’inquiète. J’ai toujours peur que les gens s’ennuient avec moi. Et surtout lui, qui est parfois si mutique – mais en général, avec moi, pas trop. Et puis là, c’est différent : c’est les vacances et il vient me voir. C’est moi qui le lui ai proposé. Je ne pensais qu’à ça depuis son retour de voyage. Je sais : je suis ridicule.

J’ai encore rêvé de lui. C’est con, mais maintenant, les rares fois où ça ne m’arrive pas, je suis déçu ! Ça me plaît, d’être dans cet état bizarre. Si c’est ça être amoureux, eh bien j’aime ça. Même si je sais que ça ne mènera à rien, je m’en fous. J’aime l’idée d’être amoureux. C’est agréable.

Mais il faut pas que je me prenne trop la tête, parce qu’il ne faudrait pas que ça se voit.

J’aurais préféré qu’on sorte, qu’on aille manger quelque part. Mais, avec ce temps pourri… Il caille vraiment. Et cette neige ! Au début, j’aimais bien, mais on s’en lasse. Ça dure.


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Lundi 28 février 2005

Je suis déçu. Aujourd’hui, toutes les conditions idéales étaient réunies. Juline à la fac toute la journée. Maman chez mamie. Moi tout seul ! J’ai appelé Benoît hier, pour qu’il vienne cet après-midi.

J’allais lui dire. Vous commencez à me connaître, alors vous savez que j’avais tout préparé dans ma tête. Et, comme vous vous en doutez : je n’ai pas trouvé l’occasion. Ou : quand elle s’est présentée, je me suis dégonflé. Comme d’habitude-euh (air connu). Je suis déçu parce qu’on n’a pas parlé autant que je l’aurais voulu. À un moment, il voulait me montrer quelque chose sur Internet et on a passé pas mal de temps à regarder des trucs. Je trouve ça dommage, on se voit si peu. À part ça, c’était sympa : on a causé de BD, et un peu de nous. Je suis déçu, surtout, par mon manque de suite dans les idées. Je me suis dégonflé alors que le moment était idéal.

C’est aujourd’hui que B* revient de vacances ! Je ne pense qu’à ça, c’est fou. J’ai envie de le voir. Mais, comme je suis un gars compliqué, je le redoute en même temps. Est-ce qu’on va réussir à passer un bon moment tous les deux, comme ça ? Je me connais, je le connais, mais on ne s’est jamais vus en dehors du lycée, encore moins en tête-à-tête. Quand je pense à lui, je vais super bien !

Sinon, la routine. Ça va pas mal, sans plus. J’ai du mal à m’intéresser aux choses auxquelles je devrais m’intéresser. Le travail : j’ai dû bosser une heure au total depuis le début des vacances. Et même le reste : mes BD. Je suis instable. Je suis pris d’un enthousiasme dingue pour un nouveau projet, puis je le méprise. Je me dis : À quoi ça mène ?

J’ai dessiné la cinquième planche d’Anatole et les trois ours aujourd’hui. Et j’ai fini mon carnet bleu ! Un petit carnet de cinquante pages, commencé en août. Rien que sur cette période, on voit une évolution. Je dessine dans un style très différent de celui de mes BD : plus réaliste et plus grave. Non, pas forcément plus réaliste, mais sérieux. Même un peu déprimant parfois, j’avoue. Et puis, j’essaie des techniques différentes. Parfois c’est foiré, et même risible… D’autres fois c’est pas mal. J’utilise mon encre de Chine, mais c’est un vieux pot dont l’encre est toute gluante, voire solidifiée dans le fond. C’est un peu dégueu, mais on peut faire des trucs originaux avec. Au pinceau, ou avec un bâtonnet de bois. J’utilise aussi ma pseudo-aquarelle.

Je ne comprends pas comment font les gens qui ne créent rien. Si je n’avais pas ça, j’aurais l’impression d’être inutile. Déjà que je n’ai pas l’impression que ma vie soit d’une importance capitale pour l’humanité, si je ne créais pas je ne servirais vraiment à rien. Là, si je meurs demain, on pourra se souvenir de moi. Si on se demande « Mais qui était Antonin Crenn ? », on pourra chercher dans mes créations. Les BD d’Anatole, c’est moi : je suis ces histoires. Torink, c’est moi. Mes dessins tristes du carnet bleu, c’est moi. Ce journal, c’est moi. Je sais que ce journal n’a aucune qualité littéraire, et ça n’a jamais été son ambition. Il est seulement le reflet de ce que je suis ou de ce que je pense être. Il y a tellement de choses que je suis et que les gens ne savent pas. Si je meurs demain, ils trouveront ici une partie de ce que je suis.

Après le départ de Benoît, j’ai eu un coup de blues. Comme un con, j’ai été faire ce que je fais quand je suis seul et que je m’emmerde. J’ai été sur ce fameux forum. Je commence à connaître ces gens. J’aime bien ce forum, les participants sont intelligents (ce qui n’est pas le cas partout), pertinents, de bon conseil. Ça fait du bien. Peut-être que j’y participerai un jour. J’ai plein de questions, auxquelles seuls d’autres homos peuvent répondre. Mais j’ai peur, si je my mets, de devenir accro. L’idéal serait d’avoir de vrais copains. C’est décidé : à la rentrée j’irai chercher Florian, et on verra ce qu’on verra.

Sur ce forum, il y avait cette question : « Feriez-vous l’amour avec vous-mêmes ? » C’est amusant, parce que je pensais à cette question justement. Je me disais que c’était une chose que les hétéros ne connaissent pas : dans l’homosexualité, on désire nos semblables. Alors, pourquoi pas soi-même ? On pourrait se surprendre, en se regardant dans la glace, à penser : « Mhm, il est mignon lui ! » Mais ce n’est pas mon cas : je ne me plais pas. Mais ce serait possible dans l’absolu. Alors qu’un hétéro devant sa glace, il ne voit qu’un mec : « Oui, et alors ? »

Je ne me plais pas beaucoup. Remarquez, en ce moment j’aime bien ma tête. Je ne me trouve pas beau gosse, non plus, mais je me dis que j’ai une petite gueule sympa. Mon allure générale passe bien aussi : je suis mince, ma silhouette n’est pas mal. Mais c’est tout. Nu, je n’ai aucun intérêt. Mon corps n’est pas terrible. C’est ma faute : jamais de sport en dix-sept ans de vie ! Heureusement que je suis jeune ! Comment je serai à cinquante ans ! C’est dommage, parce que je suis plutôt bien foutu : j’ai une bonne base, je pourrais faire quelque chose de bien de mon corps si je voulais. Tant pis. C’est sûr que, quand on voit un mec comme B*… wahou ! Pas de comparaison possible. J’ai du mal à imaginer, d’ailleurs, qu’un super beau mec puisse s’intéresser à moi. Entre une fille et un mec, c’est différent ; mais entre deux mecs, la comparaison est tellement évidente que ça peut être gênant…

Moi, on m’aimera pour ma beauté intérieure, comme on dit. Je pense que je ne suis pas inintéressant comme gars, mais il faut bien me connaître. Sinon, je suis plutôt chiant. Je suis solitaire, je ne vais jamais vers les autres. Je suis souvent triste. Je suis torturé dans ma tête. Qui voudrait d’un type pareil ? Faudrait être maso. Remarquez : moi, les types mystérieux, un peu dérangés, je trouve ça attirant… B*, dans son genre, n’est pas évident non plus. Ils sont attirants, oui, mais pas faciles à approcher !

Et puis, devoir subir mes états d’âme, mes humeurs… Tu parles d’un cadeau. Quoique… Non. Si j’avais quelqu’un, je ne serais plus comme ça. C’est ce qu’il me faut : l’amour. C’est ce qu’on me souhaiter de mieux. Je suis un grand sentimental…

Autre chose. Je me demande souvent quel mot utiliser pour dire ce que je suis. Il y a « homo » : ce mot est bien parce qu’il est neutre, mais il n’est pas très joli. Et puis, ce n’est pas un mot simple : il existe seulement par son opposition à « hétéro ». De plus, il est la version courte d’« homosexuel » et c’est un mot que je n’aime pas. C’est le mot exact, mais il est technique, froid, médical, comme un nom de maladie. Et il y a « sexuel » dedans : c’est dommage parce que l’homosexualité c’est tout ce qui va avec l’amour. Je n’aime pas cette dimension immédiatement sexuelle. Alors, il y aurait « pédé ». C’est bien. C’est plus familier, moins coincé. Mais on ne peut pas l’utiliser avec tout le monde, parce que c’est connoté péjorativement. Et puis, « pédé » vient de « pédéraste », qui n’est pas tout à fait la même chose qu’« homosexuel ». Ne parlons pas de « tapette », « pédale », « tarlouze », « tante » et compagnie, qui sont exclusivement des insultes. Alors, le meilleur serait « gay ». C’est bien, parce que c’est un mot à part entière, il n’est pas formé en opposition à l’hétérosexualité et il n’est pas péjoratif. Et puis, c’est joli (alors que l’équivalent pour les filles, « lesbienne », je ne trouve pas ça joli). Le problème, c’est : « gay », ça fait communauté, ça fait Marais, ça fait Têtu, ça fait : le mec qui va dans les bars gays et qui écoute Mylène Farmer, ça fait Pink TV, etc. Je ne me reconnais pas dans cette communauté. D’une : parce que je ne connais aucun autre gay, alors je ne risque pas de faire « communauté » avec qui que ce soit. De deux : parce que je vis comme tout le monde, que je n’ai jamais été dans le Marais, etc. Un autre truc qui me gêne : « gay », c’est une sonorité anglo-saxonne, américaine sans doute, ça fait pseudo-branché et je n’aime pas ça. Mais bon… ça reste un joli mot. Alors tout de même. Après délibération, le mot « gay » est peut-être le meilleur, parce qu’il est joli.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Samedi 26 février 2005

J’ai laissé tomber Le mystérieux poisson rouge. C’est trop long, trop compliqué, trop prétentieux. Je veux faire quelque chose de plus léger. Dans Le poisson rouge, j’ai peur qu’on s’imagine que j’essaie de faire passer un message, une critique, des symboles… alors que je veux juste faire une BD marrante. Aussi, j’ai commencé Anatole et les trois ours. Là, c’est du délire complet, aucune symbolique sous-jacente. C’est pour rigoler, comme les deux épisodes précédents. J’ai déjà dessiné une planche. Pour ne pas me prendre la tête, j’ai refait comme avant : page A4, quatre fois trois cases. Peut-être reprendrai-je Le poisson rouge plus tard, mais pour le moment je n’en ai plus envie.

Cet après-midi, à la bibliothèque du Vésinet avec maman : j’ai rendu La confusion des sentiments et j’ai pris Brûlant secret (un autre livre de Zweig : sur le même sujet, je crois ?) et Journal du voleur de Jean Genet (j’en connais le sujet). J’avais pensé que ce pourrait être le prétexte à une discussion sur moi… Tu parles ! J’ai parlé à maman de La confusion des sentiments, mais je n’ai pas franchi le pas pour parler de moi. J’ai pas osé. J’ai tendu quelques perches, et sans doute maman n’a-t-elle pas osé non plus.

J’aurais envie de voir B* la semaine prochaine. Mais je ne sais pas quand, où, comment. Ici ? Non… Je ne serai pas seul – et je préfèrerais qu’on le soit. J’aimerais bien qu’on aille manger ensemble quelque part.

J’ai encore rêvé de lui. C’est quasiment toutes les nuits. Oh, comme d’habitude : rien de tendancieux. Il est simplement un copain, c’est très anodin. Simplement, je pense à lui. Pense-t-on aussi souvent à un ami ? Dans un de mes rêves, c’était la rentrée. Je le retrouvais. Il m’engueulait parce que je ne l’avais pas appelé pendant les vacances ! Il m’en voulait.

Je crois que là, vraiment, c’est sûr. Pas de doute possible. Pourtant, j’hésite encore à nommer ce sentiment.

Bien sûr, jamais je ne le lui dirai. Ça ne servirait à rien, car je sais qu’il n’y a aucune chance que quelque chose arrive. Je ne me fais pas d’illusions. Je le sais parfaitement. Alors, ça ne servirait qu’à le gêner – et à me gêner aussi – parce que je sais qu’il m’aime bien.

Hier, sur Internet, j’ai lu la théorie de Freud sur l’homosexualité masculine : le complexe d’Œdipe qui ne se passe pas normalement. C’est terrible, car j’entre exactement dans ce schéma. Et cette théorie ne me plaît pas du tout ! Selon moi, c’est inné. Ou, à la rigueur, un mélange d’inné et d’acquis : l’acquis étant ce qui permet à l’inné de s’exprimer.

Je suis un vrai cliché. Je n’aime rien de ce qu’aiment les mecs dans l’imaginaire collectif : sport, bagnoles, baston, etc. J’ai tendance à me faire facilement des copines. C’est-à-dire que je faisais des trucs avec des filles, à l’âge où les garçons préfèrent jouer au foot ensemble et disent « Oh non, pas des filles ! » J’ai le schéma familial adéquat. Et physiquement, sans être efféminé, je ne suis pas un concentré de virilité.

Quand j’ai découvert ce que j’étais, ça ne m’a pas surpris. Je me suis toujours senti différent. Alors, pourquoi pas cette différence-là ? Je me suis dit : « Après tout, c’est bien mon genre, d’être pédé… »

Souvent, ça me plaît. L’idée d’être différent me plaît. Mon problème, c’est que je suis très réservé, je n’aime pas me faire remarquer. Alors, j’aurais du mal à me forger une différence et à l’afficher. Il faut du courage, pour ça. Grâce à mon homosexualité, je n’ai même pas à me poser la question : j’ai une différence, sans avoir rien fait pour ça. Une belle différence toute prête, que j’avais déjà en moi.

Je me suis fait cette réflexion : dans l’imaginaire collectif et dans les images véhiculées par les médias, on trouve beaucoup plus d’homos chez les artistes qu’ailleurs. Alors, on peut dire que c’est un cliché. Mais moi, je pense que c’est vrai, et j’ai même l’impression de savoir pourquoi. Je vais peut-être énoncer une évidence, ou au contraire une grosse connerie, mais c’est ce que je pense : pour être un artiste, il faut une sensibilité exacerbée, il faut se poser des questions sur soi et sur les autres, il faut étudier la place qu’on occupe dans le monde. L’artiste exprime des choses personnelles par des moyens qui ne sont pas ceux de tout le monde. Or, ces qualités sont sûrement plus présentes chez les homos. Je n’en connais pas d’autres, mais je me permets d’extrapoler à partir de ma situation. Quand on est homo, on est différent. Dans l’adolescence, on ressent cette différence et, souvent, on cache ce qu’on est. On doit se remettre en question, réfléchir sur ce qu’on est, sur nos relations aux autres. Tout ceci exacerbe notre sensibilité. Par la solitude, plus ou moins contrainte ou recherchée, on réfléchit seul et on ressent le besoin de s’exprimer. Mais on a du mal à le faire directement. D’où ce besoin de s’exprimer par des moyens non conventionnels. Bien sûr, des tas d’hétéros ont exactement la même attitude. Seulement, chez les homos, la remise en question et le repli sont quasiment des étapes obligatoires. Or, c’est une démarche incontournable, à mon sens, pour devenir artiste.

Cette petite réflexion est assez simpliste, et on peut en débattre. Mais c’est mon opinion du moment. Et je ne vous cache pas que ça m’arrangerait d’avoir raison, parce que j’ai l’intention de fréquenter des milieux artistiques (l’école où j’espère aller) et ce serait bien si je pouvais y rencontrer des gens comme moi.

Faudrait voir les statistiques.

Je connais d’autres statistiques qui pourraient aller dans ce sens ; il y a très peu d’homos déclarés chez les ouvriers et les agriculteurs. On peut sans doute l’expliquer par le fait que, dans ces milieux, on a plus tendance à refouler, ou à se taire. Mais on peut aussi, peut-être, le rapprocher à ce que je viens de dire. Si les homos ont plus de sensibilité artistique et ressentent ce besoin de s’exprimer autrement, il est possible qu’ils se contentent moins facilement que d’autres de métiers moins créatifs… ? Je ne sais pas. Je dis peut-être d’énormes conneries.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.