Liste : lectures de 2005

Romain Gary (Émile Ajar). Gros-câlin.
Amélie Nothomb. Métaphysique des tubes.
Alexandre Soljenitsyne. Une journée d’Ivan Denissovitch.
Stefan Zweig. La confusion des sentiments.
Ernesto Che Guevara. Voyage à motocyclette.
Jean Genet. Journal du voleur.
Franz Kafka. La métamorphose.
Jean Cocteau. Journal d’un inconnu.
Bret Easton Ellis. Moins que zéro.
Richard Brautigan. Retombées de sombrero.
Philippe Labro. Quinze ans.
Hervé Guibert. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie.
Hervé Guibert. Le protocole compassionnel.
Albert Camus. L’étranger.
Amélie Nothomb. Les combustibles.
Oscar Wilde. Le portrait de Dorian Gray.
Éric-Emmanuel Schmitt. La secte des égoïstes.
Amélie Nothomb. Les catilinaires.
Amélie Nothomb. Hygiène de l’assassin.
Jack Kerouac. Sur la route.
Jean-Patrick Manchette. Le petit bleu de la côte ouest.
William Burroughs. Junky.
Thomas Mann. Tonio Kröger.
John Fante. Demande à la poussière.
Richard Brautigan. Mémoires sauvées du vent.
André Gide. Corydon.
Bret Easton Ellis. American Psycho.
Hervé Guibert. La chair fraîche.
André Gide. L’immoraliste.
Mark Haddon. Le bizarre incident du chien pendant la nuit.
Charles Bukowski. Women.
Jean Cocteau. Les parents terribles.
Brigitte Smadja. La tarte aux escargots.
Claude Ponti. Zénobie.
Thomas Mann. La mort à Venise.
Mikhaïl Boulgakov. Le maître et Marguerite.

Mercredi 13 avril 2005

Je suis de retour. J’ai terminé mon carnet précédent le 15 mars, un mardi je crois. Soit : il y a un mois. Je n’avais pas prévu d’arrêter d’écrire. J’ai eu cette idée d’un seul coup : une fois ce carnet terminé, pof ! je me suis arrêté du jour au lendemain.

Pourquoi ? Parce qu’écrire me prenait trop de temps. J’ai eu peur que ce soit néfaste pour moi, d’écrire autant. Quand j’ai commencé ce journal aux vacances de Noël, j’en avais besoin. Ça m’a fait du bien. Mais il m’a semblé, quand j’ai arrêté, que ce n’était désormais plus utile. Je n’avais plus besoin de mettre mes idées à plat ; je n’étais plus aussi perdu. J’ai même pensé que c’était mauvais, car j’écrivais plusieurs pages tous les soirs, je me torturais l’esprit, je retournais mes sentiments et mes idées dans tous les sens. J’ai eu peur de deux choses. La première, c’est de ne plus pouvoir m’empêcher de me prendre la tête sur tous mes problèmes. La deuxième, c’était de ne plus être vrai, naturel, spontané : si tous mes sentiments sont analysés, décortiqués, ils deviennent artificiels. Je ne laisse plus de place à l’authentique.

Vous vous rappelez mon sujet de philo au bac blanc ? « Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ? » J’ai eu une très bonne note ; j’ai fait lire ma copie à maman. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression de lire les réflexions d’un mec de cinquante ans. Que c’était étrange (anormal ?) de penser ça à mon âge. À dix-sept ans, on doit être insouciant !

Elle a raison. Du coup, j’ai arrêté d’écrire. Au début, ça a été un peu difficile (je parle comme un drogué qui se désintoxique !) parce que j’avais pris cette manie, pendant ma journée, de me dire : « Ça, il faudra que je l’écrive », ou de bien formuler mes pensées pour être capable les écrire ensuite… J’ai tenu le coup. Et j’ai fini par oublier. Je peux vivre sans écrire.

Pourquoi est-ce que je recommence, alors ? Eh bien, parce que. C’est comme ça. Ne cherchez pas à comprendre. Moi-même, je refuse de chercher, puisque j’ai décidé d’arrêter de toujours m’auto-analyser. Alors je constate, et c’est tout.

Où en suis-je ? Je vais tenter un raccord rapide avec le précédent carnet.

Bien sûr, le sujet essentiel : mon homosexualité. Je sais que vous l’attendiez : vous adorez les détails croustillants. Bon. Soyons un peu méthodique. Je commence par ceci : je suis sûr d’être homosexuel, et pour de bon. Voilà une bonne chose de faite.

Ensuite : la déprime. Elle se fait plus rare. Être homo me déprime moins. Ce qui me déprime maintenant, c’est surtout : un, B* ; deux, me rendre compte que je deviens un type bizarre, incompréhensible, renfermé, solitaire. J’y reviendrai. Je commence par B*. Je suis toujours aussi accro. Avant, ça me plaisait : c’est ce que j’ai écrit ici. Je me disais : « Chouette, je suis normal, je sais ce que c’est que d’être amoureux. » Maintenant, je pense plutôt : « Ça y est, je sais ce que c’est, et si on arrêtait ? » Ça commence à bien faire. Pourquoi souffrir pour rien ? Je n’arrive plus à avoir une attitude normale avec lui. J’évite absolument de me retrouver seul avec lui : c’est ma hantise. Je suis très mal à l’aise, je ne trouve rien à lui dire. Et lui, vous le savez, il n’est pas bavard. Une autre chose terrible, c’est de le voir seul avec M*. Ou pire : me trouver, moi, avec eux deux. Même s’il n’y a rien entre eux, je suis affreusement jaloux de les voir si complices… Avec elle, il se marre ! Vous vous rendez compte ? Encore une chose difficile, liée au retour du beau temps : B* porte un simple t-shirt, manches bien courtes, qui me met dans un état terrible. Ou alors, comme hier, sa chemise noire à manches longues, mais retroussées pour que je voie ses avant-bras musclés. Et le col ouvert… Je ne peux pas le regarder. J’en suis incapable. Quand je suis face à lui, à table, je m’arrange pour regarder les autres. Et en cours d’anglais (le seul où je suis avec lui), il est assis à la table derrière moi, et je n’arrive pas à me concentrer.

Ce qui est très gênant, c’est qu’il est un ami pour moi ; je lui ai manifesté cette amitié : je lui ai fait des confidences, je lui ai envoyé des mails, des Riri le Clown, etc. Et lorsque je suis suis en face de lui, je suis distant, voire fuyant. Je ne lui cause presque pas. Tout juste si j’ose lui serrer la main le matin.

L’autre sujet : je me reprochais mon attitude bizarre. Je suis solitaire. Certes, me direz-vous : ce n’est pas une tare. Mais je deviens véritablement handicapé en société. Je ne vais pas vers les gens, je ne sais pas quoi leur dire. Comment font les gens normaux ? Le matin, j’arrive dans le couloir devant la salle de cours… et je ne salue même pas les autres ! c’est dingue ! parce que je ne sais pas comment faire. À la récré, je retrouve S* et, éventuellement, celles et ceux qui l’accompagnent… Sinon, je reste seul. Seul ! C’est dingue. Je ne cherche même pas la compagnie des gens. « Les gens »… J’en parle comme si c’était un monde à part, duquel je ne fais pas partie.

Faisons le point sur mes amis. Il y a S*, bien sûr. Toujours. Il y a B*, mais peut-on encore appeler cette relation de l’amitié, quand je me montre si distant ? Il y a Mathieu : un « ami », non, pas encore, mais ça se pourrait quand je le connaîtrai mieux. J’aime bien ce type. La seule personne de ma classe qui vaille le coup. C’est avec lui que je passe quasiment toutes mes heures de perm, et souvent en tête-à-tête. Il n’y a qu’avec lui, outre S* (et peut-être Adeline) que je n’appréhende pas les tête-à-tête. Et Benoît ? Je ne sais pas. On ne se voit plus. Peut-être est-on en train de se perdre ? Ensuite, il y aurait Adeline. J’en reparlerai. Et dans ma classe : Camille, Arthur, j’aime bien causer avec eux. J* ? Ouais, il est sympa, même s’il est soûlant (c’est le « facho » dont j’ai déjà parlé, qui n’est pas facho, mais très branché armée et tout). Sinon, j’oubliais M* : une vague copine par habitude, dirons-nous.

Mon coming out : ce projet d’officialité dont je parlais la dernière fois, je ne l’ai pas mené à bien. J’ai été refroidi. J’explique.

Le mercredi de ces Portes ouvertes à Nanterre, où j’ai été avec maman, on a bien discuté tous les deux. Pour la première fois, je lui ai reparlé de mon homosexualité. Je lui ai dit que j’étais sûr. Elle m’a dit que ce n’était pas une bonne idée de le faire savoir. Elle a peur que les gens me mettent dans une case. J’ai tenté de lui expliquer que j’étais déjà dans une case, mais pas dans la bonne. Que les gens, sans savoir, classent tout le monde dans la case hétéro ; et si on ne l’est pas, il faut faire un gros effort pour sortir de cette case pour entrer dans l’autre. C’est dommage, mais c’est comme ça : puisqu’on est obligé d’être dans une case, autant être dans la bonne. Mais je comprends ce qu’elle veut dire : ma sexualité ne concerne pas les autres, ils n’ont pas à savoir.

Une autre chose, c’est Mathieu qui me l’a dite. Il pense que les gens du lycée ne sont pas assez mûrs pour accepter ça. C’est vrai que les insultes à base de « sale pédé » sont courantes, et les plaisanteries douteuses… Il imagine même que, si on savait que j’étais homo, on ne me laisserait pas me déshabiller dans les vestiaires des mecs, au cours de sport ! C’est peut-être vrai. Il me dit : « Par contre, l’an prochain, fais-toi plaisir ! Dans le supérieur, c’est bon. Surtout dans une école d’artistes ! » Il a raison.

Pourtant, je suis toujours tenté de faire mon coming out. Mais si je n’y arrive pas, je n’en ferai pas une maladie : je m’y refuse.

Aujourd’hui, je l’ai dit à Adeline. J’y pensais depuis un moment, mais là, je n’avais rien préparé. C’est elle qui m’a pris au dépourvu. Ça a eu du mal à sortir, mais j’y suis arrivé. Bon, je raconte. Hier, déjà, elle m’avait pris à part, pour me parler de S* qui n’avait pas l’air d’aller bien. À la récré de ce matin, à nouveau, elle me prend à part : « Je peux te parler ? » Elle m’entraîne plus loin :

« Et toi ? Qu’est-ce qui ne va pas en ce moment ? Pourquoi t’es comme ça ?
— C’est compliqué… Et ce n’est pas qu’en ce moment, d’ailleurs…
— Tu veux pas en parler ?
— Euh… Si ! au contraire. Mais c’est difficile. Je suis pas sûr d’y arriver.
— Ah, je sais ! Tu es amoureux !
— Il y a de ça… mais c’est plus compliqué.
— Ah ? et… de qui ?
— Justement, c’est là que c’est compliqué.
— De S* ? Non ?
— Non.
— Ah, bon (sur le ton d’un « ouf » de soulagement).
— Encore pire !
— Ah ? euh… (amusée) alors c’est B* ! »
Silence. Trois ou quatre secondes. Elle me regarde. Je fais un léger « ouais ». Elle est surprise. Je reprends :
« Mais attends : amoureux, c’est un grand mot. Disons qu’il ne me laisse pas indifférent.
— Ah ?… parce que… ?
— Oui. C’est ça qui me déprime, souvent. Depuis que je me suis rendu compte que j’étais plus tourné vers les mecs que vers les filles… »
Voilà, on a causé encore deux minutes et c’était la fin de la récré.

Je crois avoir fait le point sur la question de mon homosexualité. Les autres sujets, maintenant.

Les études. Le lycée marche toujours bien. Ce qui m’inquiète, c’est que je travaille très peu et que le bac approche à grands pas… Pour mon avenir proche, je compte toujours sur ma réussite au concours pour entrer à Duperré. Sinon, au pire, j’ai choisi d’aller à la fac : en Lettres modernes, voire (au pire du pire) en sociologie. C’est pas très réjouissant. J’ai vraiment envie d’être pris à Duperré. Mon dossier a été accepté sans problème. J’ai reçu ma convocation pour le concours, qui a lieu le 10 mai (dans moins d’un mois !), mais ce concours est affreux ! Ça me fait peur. Et ils ne prennent que 30 % de ceux qui le passent. J’ai essayé de travailler sur des sujets d’annales, mais je ne trouve rien de brillant à faire. Alors je compte sur le miracle, sur l’éclair d’inspiration géniale qui me traversera le jour J. On peut rêver.

Le dessin. J’ai terminé Anatole et les trois ours. C’est photocopié et tout. Et j’ai écrit le scénario du suivant : Ours du soir, espoir. J’ai commencé le découpage. Ça fera douze pages. Et j’abandonne le gaufrier de quatre fois trois cases. Cet épisode sera un peu spécial. Anatole me ressemble de plus en plus. Déjà, par ses réflexions. Mais là, je vais aborder deux choses : son « blocage » social (en quelque sorte) et surtout son homosexualité. Il va rencontrer un type. À la fin de l’épisode, ils repartent ensemble… mais c’est un rêve.

Outre la BD, je dessine dans mon carnet bleu. J’ai retenté des portraits. Un Rimbaud à l’aquarelle, copié depuis la couverture de mon Bateau ivre. C’est pas très fidèle, mais plutôt pas mal, il y a une expression. Et puis un Brando, à l’aquarelle aussi, mais en noir et blanc.

Mes lectures. J’ai fini le Journal du voleur de Genet. C’est assez bizarre. Le type a une drôle de moralité et il le sait : c’est le sujet du bouquin. J’ai commencé La métamorphose de Kafka. En BD, j’ai lu Comme des lapins. Je me suis bien marré. Il y a une histoire de ce König dans le Fluide glacial spécial « gay friendly ».

Voilà, j’ai écrit tout ce que j’avais à écrire. Je ne sais pas quand sera la prochaine fois. J’espère ne pas redevenir accro. Écrire juste une fois de temps en temps…


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 15 mars 2005

Ça y est, le soleil est arrivé. C’est agréable. J’ai passé une heure dehors après le déjeuner, c’était bien.

Ce midi, j’ai mangé avec S*, Adeline, Amandine, Lisa… et Florian. Oui, « le » Florian. Il est très sympa, et marrant en plus. On a parlé d’homosexualité, puisque les autres ne le connaissaient pas et qu’ils ont appris qu’il était gay. C’était marrant quand Adeline a raconté qu’elle l’avait déjà fait avec une fille (sa meilleure amie) pour essayer. Pour moi, ç’aurait été une super occasion de faire mon coming out (même si j’ai horreur de ce mot), d’autant plus que je prévoyais déjà d’en parler à Adeline. Mais je ne l’ai pas fait. Dommage. Comme j’en ai envie, pourtant ! J’adorerais que ce soit enfin officiel. Avant, je pensais que je le dirais plutôt à chaque copain un par un, parce que c’est tellement génial de faire son coming out : à chaque fois, j’ai adoré. Mais c’est difficile, je n’ose pas. Il y aurait peut-être un autre moyen, alors : je vais dire aux quelques uns qui sont déjà au courant que, désormais, ce n’est plus un secret. S’ils ont une bonne occasion de le dire, eh bien, qu’ils le disent ! Petit à petit, tout le monde le saura.

C’est peut-être prétentieux de penser qu’il existe de « bonnes occasions de le dire » : ça sous-entend que les gens parlent de moi… Ça m’étonnerait. En tout cas, sûrement pas pour parler de ma vie sexuelle.

Dans ma classe, il n’y en a qu’un qui sait : Mathieu. En ce moment, en cours de SES, on étudie les nouveaux mouvements sociaux et, parmi eux, les mouvements gays. Aujourd’hui le prof a demandé à la classe : « Qui est homophobe ici ? » Bien sûr, personne n’a répondu. Puis : « Qui est homophile ? » J’ai trouvé ça complètement con. Il y en a un qui a levé la main. « Homophile » ? La question n’est pas d’aimer ou non les homos ! Ça n’a aucun sens de dire : « J’aime les homos. » Il y a des cons que les homos autant que chez les hétéros. Je ne vais pas aimer quelqu’un juste parce qu’il est homo. Quelle drôle d’idée.

Maintenant, Florian et moi on se connaît officiellement. Je pourrai donc le saluer quand je le verrai et, pourquoi pas, essayer de le connaître plus et de m’en faire un pote ? C’était déjà possible avant, mais maintenant ça devient plus simple.

J’envie ce type. Il est complètement assumé, il a l’air épanoui. Je me doute qu’il ne laisse pas voir les choses qui ne vont pas bien, c’est évident. Mais clairement, il n’a pas l’air d’un type malheureux ou torturé. Il dit aimer évoluer dans le milieu gay. Il fait des rencontres. Sans aller forcément très loin, mais tout de même. Et puis, il est resté neuf mois avec le même type. Avant, il a eu des copines, mais ça ne lui a pas plu. Il est gay et il le dit à qui veut l’entendre. J’aimerais faire ça, moi aussi. Un peu de courage, allez ! Je suis sûr que ce serait une bonne part de la solution miracle à la déprime.

Je déprime peu en ce moment. Je vais assez bien. Une petite baisse passagère, parfois, c’est tout.

Dimanche, j’ai dessiné. Je me suis lancé dans quelque chose de nouveau : des portraits au crayon d’après photo. Toujours dans mon carnet bleu. J’ai feuilleté mon Almanach Libération, qui est bourré de photos, et j’en ai reproduit deux. Un Soljenitsyne et un Clint Eastwood. C’est pas tellement ces types qui m’intéressent, c’est leur tronche. Puis j’ai fait Tardi (la photo de mon bouquin d’entretiens). Hier soir, j’ai voulu faire un Marlon Brando : j’ai regardé les photos du Studio hommage, sorti après sa mort. Le mien est moins beau que sur la photo, dommage… mais ces dessins sont plutôt réussis dans l’ensemble, pour des premières fois.

Demain, je vais à la fac de Nanterre pour les Portes Ouvertes. Je ne sais toujours pas ce que je vais choisir comme études. Peut-être que ça m’aidera ?

Dans trois quarts d’heure, j’ai rendez-vous chez le kiné pour cette saloperie d’entorse.

Ce carnet est terminé. Il m’aura fait deux mois.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Samedi 12 mars 2005

Je viens de finir Voyage à motocyclette. Comme d’habitude, j’aurai du mal à dire le bien que j’en pense. J’ai aimé. Sauf un truc. Une seule critique. C’est du pinaillage, mais je suis pointilleux sur cette question. À un moment, Guevara parle d’un type en disant qu’il est probablement « inverti », puis « perverti sexuel ». Dommage. Surtout que ça n’apporte rien à l’histoire. C’est purement gratuit.

Cet après-midi à Saint-Germain, j’ai commandé Comme des lapins. Ça y est, j’ai osé. C’est pas trop tôt. Et j’ai acheté Le bateau ivre de Rimbaud en Librio, ça ne m’a presque rien coûté. C’est tellement beau, ça me sidère. Le type écrit ça à mon âge. Et à vingt ans, pof ! c’est fini.

Deux détails amusants. Le premier : jeudi, en cours de sport. Je suis rentré du stade à pied, avec Mathieu. Il m’a demandé quel effet ça me faisait, de me retrouver dans les vestiaires de sport, comme ça. Parce que lui, il me dit qu’il aurait du mal à se contrôler s’il se retrouvait dans les vestiaires des filles. Je lui ai répondu que ce n’était pas désagréable, ma foi, de pouvoir mater impunément. Mais que c’est gênant, aussi, parce que je suis assez pudique. Et parfois, ça peut être dur, quand je suis dans un moment de déprime… Voir les beaux mecs à portée de main, sans y avoir droit…

Le deuxième : hier, avec Flore. On parlait du film Un amour à taire, qui l’a bouleversée elle aussi. Elle dit qu’elle a changé d’avis sur l’homosexualité. Non pas qu’elle était « contre » avant de voir le film, ni choquée, mais elle se sentait « gênée » comme on peut l’être par une chose qu’on ne connaît pas. Grâce au film, elle a « évolué ». Elle m’a dit aussi que ça lui avait fait bizarre de voir les deux hommes s’étreindre. Le manque d’habitude. Parce qu’elle ne connaît pas d’homos, m’a-t-elle dit. J’ai corrigé : « Tu en connais sûrement sans le savoir. » Je me suis arrêté là et on est entrés en cours. Je pensais lui dire, pour moi, mais finalement je n’en ai pas ressenti le besoin.

C’est à Adeline que j’ai envie d’en parler. J’apprécie de plus en plus cette fille. Elle a un abord extravagant, extraverti, elle parle facilement. Ça m’arrange, les gens comme ça : c’est plus simple pour faire connaissance. Récemment, elle m’a parlé d’elle, de tout. Elle est intéressante. Beaucoup de gens ne le savent pas, parce qu’ils s’arrêtent à son apparence exubérante et futile. Moi, j’ai confiance en elle, alors je lui dirai ça, un de ces jours. Je crois qu’elle a confiance en moi aussi, parce qu’elle m’a dit quelque chose de très personnel qu’elle m’a demandé de ne pas répéter : pendant les vacances, son frère a eu un accident, il est resté une semaine dans le coma. Merde. Après coup, j’ai trouvé que cette confidence était flatteuse : elle me juge apte à recevoir ces choses intimes, je suis digne de confiance.

Cet après-midi, M* et B* vont ensemble – j’insiste sur « ensemble » – aux Portes ouvertes de l’école où ils veulent tous deux aller : une école de commerce à La Défense. Je ne peux pas m’empêcher d’être jaloux. Quand M* m’a dit ça hier, j’ai eu un pincement au cœur, littéralement : une sensation furtive dans la poitrine. Ça paraît con à dire, mais je le dis, parce que ça confirme encore mes sentiments envers B*. C’est une réaction physique. Autant ça pourrait être artificiel de penser à lui tout le temps (je pourrais me mettre des idées en tête), autant là c’est physique, c’est involontaire. C’est authentique.

Autre chose. J’ai arrêté les séances de kiné depuis un mois (j’ai fait six séances) parce que mon entorse semblait guérie. Mais j’ai toujours (ou « à nouveau ? ») mal. Je suis retourné voir le kiné hier, alors. Il m’a donné rendez-vous pour mardi prochain.

J’ai appris un truc. Une injustice de plus, une discrimination à la con. Les homos n’ont pas le droit de donner leur sang. L’homosexualité est considérée comme un comportement à risque, au même titre que l’usage de drogues par exemple. C’est absurde. C’est une disposition héritée de l’époque où les homos étaient très touchés par le sida. Enfin bon, remarquez : ça ne me concerne pas. D’une, parce que je suis mineur, je n’ai de toute façon pas le droit de donner mon sang. De deux, parce que je suis certes homo, mais non pratiquant.

Ce carnet se remplit rapidement, comme le précédent. J’ai pris goût à l’écriture. Il va bientôt être terminé. J’avais pensé à un titre. Je le trouvais bon. C’était : « Nouvelles interrogations et début d’… » mais je n’ai pas trouvé le mot. J’ai cherché dans le dictionnaire le substantif du verbe « assumer ». Ça n’existe pas ! J’aurais pourtant aimé un titre comme « Nouvelles interrogations et début d’assumage »… ou « assumation »… Tant pis. Alors, je vais faire sobre. Du genre : « Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue. » C’est pas mal aussi.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Mercredi 9 mars 2005

J’ai regardé seul, cet après-midi, le téléfilm que j’ai enregistré lundi soir pour ne pas le rater : Un amour à taire. C’est l’histoire d’un homosexuel déporté par les nazis.

Le film est excellent. Et rare, sur ce sujet. J’étais bouleversé. Plusieurs fois, j’ai eu des frissons, et la petite larme à la fin. Le mec se fait torturer, les nazis font des expériences atroces sur lui, ils lui injectent des hormones… Quand il revient de Dachau, il meurt au bout de quelques jours, car il a été lobotomisé et n’est plus qu’un légume. Je savais tout ça, mais ça m’impressionne de le voir dans un film.

Je ne dis pas ça parce que je suis homosexuel moi-même, mais j’ai l’impression que, pour eux, ça a été encore plus dur que pour les autres. Dans les camps mêmes, je ne saurais pas le dire parce que, dans ce degré d’horreur, ce serait indécent de décider ce qui est pire ou meilleur. Mais pour le reste, je veux dire. Je pense que, quand le fils d’une famille juive était arrêté, sa famille était solidaire. S’il revenait après la guerre, c’était un martyr. Ou en tout cas, on cherchait à le protéger. Tandis que le fils homo qui se fait arrêter, il est la honte de sa famille. Dans ce film, on voit le père dire : « Ne parlez plus jamais de lui dans cette maison. » Et le frère garde l’espoir qu’on pourrait le « rééduquer ». Quand les déportés homosexuels revenaient, c’était encore une honte. Ils n’ont pas été reconnus par la société avant 2001 ! Et les lois homophobes de Vichy ont été conservées à la Libération…

Dans la première partie du film, on voit ce mec mener une vie heureuse avec son compagnon. Ça aussi, c’est rare. On ne voit jamais à la télé ou au cinéma des couples homos normaux, tendres, amoureux. Quand on en voit, ce sont souvent des marginaux, etc.

Tout au long du film, on entend « Je chante » de Trenet – qui était homo aussi, tiens donc – qui ressemble à une chanson gaie (mais qui finit mal). Ça m’a rappelé une des dernières scènes d’Effroyables jardins où la chanson « Y a d’la joie » devient soudainement triste, poignante, alors qu’elle est légère au début du film.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 8 mars 2005

Je suis bien accro ! C’est indescriptible. Je voudrais savoir si je suis le seul à penser ça, ou si je suis objectif : quand je vois B*, il n’y a pas photo : il est mieux que tous les autres, il dégage quelque chose de différent, il est tout à la fois, il est beau, c’est terrible. C’est idiot à dire, ça fait midinette, mais c’est sincère : je n’ai jamais vu mieux. Je ne comprends pas comme c’est possible qu’il soit seul.

J’aimerais être capable de le décrire ou, mieux, de le dessiner, mais je ne sais pas. À chaque fois que j’ai essayé, je n’ai pas pu. Comment m’y prendre ? Il n’a rien de caractéristique, c’est un ensemble très subtil.

J’aime l’observer. Il a des expressions qui me plaisent : un sourire, simplement, je trouve ça terrible. Et son regard. Quand je pense à des sourires ou des regards qu’il m’a adressés, je me sens tout drôle. Quand il manifeste son estime pour moi, ça me rend heureux a posteriori, quand j’y repense. Et quand je le vois silencieux, le visage triste, je suis triste aussi.

J’aime aussi sa manière de s’habiller. Assez classique, mais d’une classe folle ! Aujourd’hui, il était habillé exactement comme je l’avais imaginé, le matin même, en me disant que c’était ainsi que le préférais. Il avait son pull gris avec un col qui s’ouvre, comme le mien (le bleu) mais en mieux. Et un t-shirt rouge (j’aime bien le rouge) qui va bien avec son jean bleu. Et avec ses baskets rouges, quand il les porte – mais aujourd’hui c’était les noires, et je crois que je préfère encore.

Son corps est exactement comme j’aime. Musclé, mais juste comme il faut, vous voyez ? Pas le genre baraqué. Il est mince, et bien dessiné – oui, c’est ce que je trouve de mieux à dire : bien dessiné, tout comme il faut. En été, quand il ne porte qu’un t-shirt, les manches bien courtes, un peu moulant (mais pas franchement moulant non plus), c’est terrible. C’est dans ces moments-là que c’est dur de résister, tellement c’est agréable de le regarder… C’est dans ces moments-là que je sais que je suis pédé.

J’avais dit : je suis sûrement amoureux. Je le pense, parce que ça correspondrait à ma définition de l’amour. Je ne sais pas vraiment ce qu’est l’amour, mais voici ce que j’en ai compris. Il y a l’aspect sentimental, d’abord. J’ai envie d’être avec lui, je suis touché quand je le vois ému, je pense tout le temps à lui, je suis jaloux quand j’ai l’impression qu’il s’intéresse à une fille. Et il y a tout ce qui concerne l’amitié, que j’englobe aussi : la confiance, l’envie de lui raconter tout ce qui me touche. Et puis, je suis intimidé devant lui. Ensuite, il y a la dimension physique. Là, pas de doute : il m’attire physiquement. Quand je m’imagine avec lui, l’embrasser, voire plus (mais j’évite d’imaginer « plus », je trouve ça gênant vis-à-vis de lui, c’est un ami tout de même), eh bien ça me plaît. Ou plutôt : j’aime ça et, en même temps, il y a une autre sensation, indéfinissable… C’est plutôt positif, mais c’est compliqué. Je ne sais pas comment dire.

Quand il est venu à la maison, je lui ai posé la question à propos de M*. Il m’a dit que oui, elle le branchait bien il y a quelque temps, mais c’est fini. Quoi ? Mais c’est dingue, ça. Lui avait-il bien fait comprendre, au moins, de quoi il avait envie ? Ce n’est pas possible qu’elle ait pu le rejeter. Un mec comme lui. En plus, elle était en plein dans sa période « J’ai besoin d’affection » (comprenez : « J’ai envie de me faire un mec ») et elle est du genre entreprenante. C’est pas possible. Le mec idéal ne peut pas se faire jeter, je n’y crois pas. Bon. Toujours est-il qu’il a abandonné cette idée, m’a-t-il dit. Ce n’est pas pour me déplaire.

Remarquez, c’est con de ma part. Je sais que je n’ai aucune chance. Les mecs, ce n’est pas son truc. Il n’y peut rien, je ne lui en veux pas. Alors, pourquoi je voudrais le priver d’aller avec une nana, s’il en a envie ? C’est pas mon problème.

Je lui ai envoyé un Riri le Clown il y a quelques jours. Riri était dingue d’un beau type de sa connaissance, dont les filles étaient folles aussi. Seulement, le beau type ne voulait de personne. Alors, les filles se lamentaient : « Je suis moche, je suis conne, etc. » Riri, lui, se disait : « Je ne remets pas en question mes charmes. Ce clown est hétéro et je n’y peux rien. » Enfin, c’était dit d’une manière plus marrante. Et cryptée. Il ne fallait pas qu’il comprenne de qui je parle, mais seulement qu’il trouve ça marrant. Bien sûr, le beau type c’est lui, et Riri c’est moi. La fille qui se plaint, c’est S* par exemple. Elle était branchée sur B* au début de l’année, mais il n’y a rien eu à faire, alors elle n’a pas insisté. Elle n’est pas du tout le genre de B* – du point de vue de son état d’esprit, je veux dire, parce que physiquement je ne sais pas ce qu’il aime, et j’espère qu’il n’est pas le genre de type qui s’arrête à des modèles trop précis.

Je me rends compte que je viens d’écrire plus de cinq pages sur lui. Ce type est génial. Comment font les autres pour se comporter normalement en sa présence ? Comment ne sont-ils pas immédiatement subjugués, éblouis ? C’est incompréhensible.

Ou alors : peut-être n’est-il qu’un type banal, et je suis le seul à le voir comme ça. Dans ce cas, oui, je suis amoureux.

plus tard

Hier, Mathieu m’a dit qu’Étienne était moins sympathique et ouvert qu’il en avait l’air, et carrément homophobe. Le con ! S’il savait le temps que j’ai passé à le mater, en classe… pendant des heures entières. Ça m’est complètement passé.

Mathieu a une théorie sur les homophobes, assez proche de ce que je pense. D’après moi, l’homophobie est incompréhensible : pourquoi ne pas accepter l’homosexualité des autres, puisqu’elle ne vous concerne pas ? La seule raison, ce serait parce qu’on n’accepte pas la sienne. Je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est un cliché, mais il paraît que les homophobes les plus virulents sont les refoulés… Les pauvres. Ceux qui sont au clair avec leur sexualité ne voient aucun inconvénient à celle des autres.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.