Mercredi 14 juin 2006

C’est ce soir que j’ai rendez-vous avec J*-E*. C’est très différent d’avec — par exemple — É*. Parce que c’est moi qui avais sollicité É* et que j’avais peur qu’il se sente forcé d’accepter, j’avais peur de l’ennuyer, peur de lui faire perdre son temps. C’était assez éprouvant. Là, c’est le contraire. Je peux y aller confiant parce que c’est moi qui ai le beau rôle : c’est lui qui veut me voir.

J’ai beaucoup de choses à raconter. J’essaie de procéder de manière ordonnée. D’abord, je passe vite-fait voir Yao, pour lui parler un quart d’heure et lui donner un tirage de ma gravure. Puis, je prends le RER, en avance exprès, pour arriver tôt. Pour avoir le temps de passer aux Mots à la bouche. C’est chouette le Marais à 19 heures, ça commence à être animé, on croise plein de mecs dans les rues. Surtout, les bars font entendre leur musique abominable qui envahit les rues. Dans la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une fille m’arrête pour me vendre un fanzine de BD. C’est le no1 de Peau de banane. Je suis pressé et je n’ai pas très envie de claquer mon fric maintenant, alors je lui promets de le lui acheter la prochaine fois.

J’entre aux Mots à la bouche, décidé à ne pas traîner et à acheter seulement L’homme marié d’Edmund White. Mais, au rayon BD, je vois le no5 de la revue Ego comme X avec la « Première tentative de journal direct » du grand Fabrice Neaud, et je me laisse séduire. Tant pis pour White. Je reviendrai.

J’arrive juste à l’heure sur la place du Pont-Neuf. Il arrive une minute après moi ; il sort directement de son travail — il est juriste au CNRS. Bêtement, je n’ose pas l’embrasser, je ne le touche même pas. Nous avons tout de suite des choses à nous dire. Il m’emmène au Vert-Galant (le fameux) à la pointe de l’île de la Cité, « qui s’avance dans la Seine comme la proue d’un bateau. » Un endroit idéal.

Quand il disait « prendre un verre place du Pont-Neuf », ça ne signifiait donc pas que nous irions dans un café sur la place. C’est bien mieux. Assis ici, à la proue du bateau, il sort de son sac une demi-bouteille de champagne qu’il avait soigneusement gardé au frais, et deux verres qu’il a dégottés dans une brocante, des coupes en métal (je ne sais pas lequel) qui ont tout le charme vieillot qu’il faut.

Je lui donne les deux livres avec leurs dédicaces, il a l’air touché. C’est vrai, quoi — je le réalise seulement moi-même : on ne se connaît pas et, pourtant, c’était naturel pour moi de lui faire ces petits cadeaux.

Il est adorable, très attentionné. Avec son champagne, il m’a sorti le grand jeu, et c’est très nouveau et enthousiasmant et valorisant pour moi.

On parle en sautant du coq à l’âne, signe qu’on est capables de parler de tout, puisqu’on n’a pas besoin d’épuiser un sujet pour en chercher un autre. J’ai l’impression qu’il connaît tout. Même quand je lui parle du lieu où je vis, les pelouses, le canal et les canards, il me répond : « Oui, le parc des Ibis » et m’explique pourquoi il le connaît, mais sans la ramener.

C’est étrange ; à aucun moment on n’évoque explicitement le fait d’être homosexuels tous les deux, et d’ailleurs je me demande comment il a su que je l’étais. Les choses semblent naturelles et évidentes, et nous n’avons pas besoin de souligner cette différence commune pour nous prêter au petit jeu qui est le nôtre. Quand il mentionne l’un de ces amis, il précise toutefois qu’il s’agit d’un « garçon sensible et différent, comme nous » et j’aime cette périphrase pudique et poétique. Jamais ne sont prononcés les mots « gay », « homo » ou autre « pédé », qui sont tous tellement vulgaires et que je répugne souvent à employer, comme si j’étais obligé de me justifier par un mot. À un moment, tout de même, j’évoque Edmund White en le présentant comme « un classique de la littérature gay », mais c’est ma seule allusion explicite. Lui vient de commencer La mort à Venise et je lui en dis le plus grand bien. Il me dit qu’il connaît bien Les Mots à la bouche et que c’est quasiment le seul endroit qu’il fréquente dans le Marais.

À 20h30, on est conscients que la moitié du temps imparti est déjà écoulé (je l’ai prévenu que je devais rentrer tôt chez moi, il est compréhensif et prévenant, il garde l’œil sur ma montre — puisque lui n’en porte pas). Il m’emmène dans un petit resto où il a été plusieurs fois, rue Quincampoix, où « on pourra être servis vite ». Rue Quincampoix, je lui montre la porte du no14, censée être « la plus belle de Paris » (pensée émue pour Judicaël qui est, sans le savoir, notre lien le plus direct, n’est-ce pas ?)

Il connaît tous les plats, il m’en conseille un et il en prend un autre, qu’il me fait goûter avec sa fourchette. Je parle beaucoup, mais je fais en sorte que lui aussi : je ne veux pas être envahissant. C’est lui qui paie et je ne suis même pas gêné, juste flatté. C’est la première fois qu’on m’invite au resto. J’ai de la chance d’être homo ; la plupart des garçons hétérosexuels ne sauront jamais ce que c’est de se faire offrir tout ça. Quand on est deux garçons, il n’existe pas de rôle pré-établi, et tout est à réinventer. Tout ce qu’il me fait, je pourrais le faire aussi. Toutefois, son rôle paraît, là encore, assez naturel et évident. Il a vingt-neuf ans (onze de plus que moi), une situation installée, son studio à Paris… Moi, je joue le rôle de la jeunesse innocente… et je le fais très bien, puisque c’est exactement moi.

À l’heure convenue, je suis à la gare RER. Il m’a raccompagné ; lui rentre chez lui à pied. On se promet de se revoir bientôt, et j’en ai autant envie que lui. Plutôt un weekend, ce sera plus commode.

On se fait la bise et c’est une sensation que j’aime beaucoup, parce que j’ai rarement l’occasion de l’éprouver. Jamais je ne fais la bise aux garçons, et j’aime sentir la barbe naissante de sa joue contre la mienne. Les fois où j’ai fait la bise à des mecs, je peux les compter sur les doigts de la main (bien sûr, la famille ne compte pas) : il y a eu Étienne à l’Audillère, le soir où on lui a offert son cadeau ; il y a eu Florian, une fois seulement, à Saint-Germain cet après-midi terrible de juin 2005…

Je suis ravi de cette soirée. Mais un peu inquiet quand même. Il est bien plus âgé que moi et, visiblement, il veut me séduire, et moi je ne suis pas sûr de savoir de quelle relation j’ai envie avec lui. Il me plaît beaucoup, dans le sens où je me suis senti tout de suite bien en sa compagnie, et je sens l’envie de lui parler de tout, et j’ai envie qu’il me parle aussi, et je trouve qu’il parle si bien… Je ne peux être que sous le charme de ses manières délicates avec moi, et même de son texto mystérieux, poétique et drôle. J’ai du mal à m’imaginer quelque chose de physique, c’est trop abstrait, sûrement trop tôt ; et je ne sais pas ce qu’il veut, lui.

J’avoue tout de même que c’est l’insouciance qui l’emporte, et le plaisir de goûter à ce petit jeu très flatteur, celui des rendez-vous et des petits mots.

Pendant que je suis dans le RER pour rentrer chez moi, je reçois ce texto : « Antonin, j’savoure six délicieux chocolats : “c’est le pied” ! Un grand, très grand merci à leur (charmant) auteur pour ce soir… bises, J*-E* »

Je suis peu loquace à propos de lui, auprès de maman et Juline ; j’en dis le moins possible.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no8 (intitulé Croissance exponentielle, 19 mars – 23 juin 2006), j’ai dix-huit ans.

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