J’ai vu le miroir

L’enfant, dès qu’il aperçoit une silhouette dans la campagne, au-delà du jardin de cette maison perdue, se dit : C’est peut-être mon père qui revient. Le père n’est plus là. On ne sait pas s’il est mort ou s’il est parti. Et, s’il est parti, on ne sait pas si c’est pour toujours, ou s’il s’est seulement absenté pour quelques années. La première fois qu’apparaît dans le film le visage du père, et son corps en mouvement, c’est dans un rêve de l’enfant. L’enfant grandit, dans la chronologie bousculée du film : des boucles se répètent, on vient puiser dans le passé, dans les souvenirs, dans les rêves et les mirages. Parfois, en voix off, on entend des poèmes. Ce sont des poèmes écrits par le père, prononcés par sa propre voix. Il a disparu, mais ses mots sont présents – il est présent. Le plus souvent, la voix off est celle du narrateur. Le narrateur s’appelle Aliocha ; il a un fils : Ignat. Les deux enfants ont le même visage, le même corps en mouvement, car ils sont joués par le même acteur. Deux femmes ont le même visage, aussi, à deux époques différentes, alors qu’elles n’ont pas de lien de parenté. Et une jeune fille rousse, et un jeune garçon aux taches de rousseur. Quant au narrateur adulte, on ne voit pas son visage. Des motifs reviennent, des gestes sont répétés, comme des refrains. On ne sait pas d’où viennent ces images, mais on ne peut faire autre chose que de remarquer leur récurrence, les observer avec ferveur, car nous adoptons le regard du personnage. Un bout de son corps, seulement, est montré : quand il est au lit, à l’âge adulte, malade (ressouvenir de la maladie d’enfance, la toux, le coup de froid), on voit son bras. Sa main. Une intimité resserrée (l’oiseau niché dans la chaleur de la paume), un refuge dans ce vieil appartement trop grand où apparaissent, aux yeux du fils, les fantômes de personnes qu’il n’a pas connues – et que nous, spectateurs, ne connaissons pas non plus. Des fantômes coincés dans le passé ou dans le fantasme, ou dans les deux à la fois, chevillés solidement au plancher de cet appartement-là. Et le gosse, à qui « il faudrait parler », dit la mère, parce qu’il recommence à s’obséder : il pense à l’Espagne, et on ne sait pas pourquoi. Des images de la guerre civile, de l’exode des réfugiés républicains, de l’histoire avec une grande hache, apparaissent sur l’écran. Elles se glissent entre celles du récit intime, entre les images de la toute petite histoire née dans nos têtes, de l’histoire immense de nos peurs et de nos souvenirs.

Au cinéma, j’ai vu Le miroir de Tarkovski. J’y ai vu ça – alors qu’il y a tant d’autres choses à y voir, sans doute. Mais j’y ai vu, moi, ce qui est déjà dans ma tête. Ce que j’ai mis dans Les présents et ce que je mettrai dans d’autres textes encore. Ce film m’a parlé de moi. Aux autres, subjugués comme moi dans l’obscurité de la salle, il leur a parlé d’eux. Différemment. Un miroir, une mise en abyme du miroir (et le cinéma s’appelle : Le Reflet). Le dernier plan, fascinant de précision et de flou : chaque seconde est composée, chaque millimètre est à sa place (le soleil qui tombe exactement au bon endroit à la fin du travelling) – et les réponses qu’il ne donne pas. Et même, la question de plus, qu’il pose au tout dernier moment. Quel est ce cri de guerre, ce hululement de l’enfant, ce déchirement ?

Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

Mario sur la colonne

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015
Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.