Un chat un chat

Je lui dis qu’on trouvera un endroit à notre goût sur la place des Halles : j’ai souvenir d’un déjeuner, ici, avec R. et sa collègue, et d’une foultitude de restaurants alentour. Je joue à celui qui a ses habitudes : « On sera tranquilles, à l’écart du flux. » Oui, mais c’est lundi et c’est août, alors tout est fermé sur la place des Halles : hors les sentiers battus, point de salut, alors nous remontons la rue dans le sens du bruit, dans le sens du tapage : là-haut, ça bat son plein. Évidemment. Nous dînons donc sur la place Plum’, comme tout le monde, comme les touristes. Pourquoi prétendre que nous n’en sommes pas ? Nous avons choisi cette ville pour nos vacances. Laissons-nous faire. Ne résistons pas. Douceur de se laisser glisser. Tourisme, alors ? Nous visitons les musées, nous mangeons des glaces, nous baguenaudons en bord de Loire. Et même, l’avouerai-je ? Nous faisons un tour de grande roue. Un truc de touristes, de gosses et d’amoureux. J’ai adoré ça (et je ne suis pas un gosse), alors il est temps d’accepter l’évidence et d’appeler un chat un chat. Voilà ce qui arrive au fil de ces jours : nous faisons coïncider les mots et les choses.

Je suis venu dans cette ville il y a trois ans, il y a cinq mois, il y a six semaines. Je n’en ai pas fait le tour. Au sens propre, si ; mais au figuré, pas encore : je peux tourner dans ses rues, sur ses ponts, dans ses jardins, sans me lasser : car c’est une des choses que j’aime le plus au monde : continuer de connaître un lieu que j’aime. Emprunter de nouveau les chemins où j’ai aimé aller. Joie du retour, plaisir de la surprise aussi. Découvrir les douceurs restées inconnues d’abord, cachées sous les premières séductions, patiemment tapies dans l’ombre. Comprendre comment le lieu s’agence et fonctionne, non pas dans l’absolu, mais dans sa résonance avec moi-même. Approfondir ma connaissance du lieu par ses détours. Remplacez « le lieu » par le nom d’une personne, et toutes mes phrases précédentes restent inchangées. Cette douceur-là.

À Paris, il a visité cent musées par jour : l’art est son oxygène, et les vieilles pierres, son dada. D’autres que lui enchaînent les étapes comme on enfile des perles, distraitement, cochant les cases de la to do list du parfait touriste marathonien. Mais lui, il regarde tout, il retient tout. Il incorpore chaque nouvelle œuvre au grand corpus des choses vues — un rapport organique avec tout ce qui l’entoure. Il branche chaque information nouvelle aux réseaux de connaissances déjà assimilées. Alors, n’importe quoi vient établir une passerelle inédite, susciter une émotion, créer du sens. En promenade, il semble musarder le nez en l’air, l’appareil photo autour du cou, mais en vérité ça tourne à toute vitesse dans sa tête. Un matin, il dit : « J’ai enfin compris l’articulation de la rue de Charonne par rapport au quartier. Je fête cette révélation au café. » Après des journées comme ça, tu m’étonnes qu’il est épuisé. Sans compter les humains rencontrés, conversations rarement futiles, joyeuses pourtant, mais un engagement total dans chaque entrevue. Et le soir, s’il ne visite rien, s’il ne voit personne, il se pose mille questions. C’est la descente. Je lui dis : « Tu prends tes marques, de plus en plus. » Signe qu’il n’est plus un touriste, presque un Parisien, ses habitudes au café du coin, des trous dans son emploi du temps, des moments excitants, et puis des creux, des solitudes. Un soir, nous dînons chez ses amis. Ils veulent savoir où nous nous sommes rencontrés. Je parle alors du long temps que j’ai passé en Vendée, mais aussi de l’expérience montalbanaise, puis de mon séjour romain qui préfigurait tous les autres, et même de cet Erasmus lointain, précieuses plages de temps qui résonnent encore jusqu’aujourd’hui, et quand ils me demandent ce que j’ai fait pendant ces longues semaines, je réponds : « J’ai vécu. »

Je lui montre l’épitaphe de Stendhal : « Scrisse, amò, visse » — « il a écrit, il a aimé, il a vécu. » Ça lui plaît. Il l’avait citée sans le faire exprès.

On a longé la Loire, nos peaux sont pleines de soleil, nos cheveux encore humides parce qu’on s’est fichu la tête sous le jet d’une fontaine. Dans l’église il fait frais. Il me dit : « Je crois que je vais faire une bêtise. » Ses yeux pétillent. Il sourit si fort que ses dents brillent dans l’ombre. Il me montre l’échelle : « Je vais voir si la trappe est ouverte. » Il pousse. Voilà, c’est ouvert. Je grimpe après lui. L’échelle est solide, le plancher aussi, mais ça bouge. Il me dit : « C’est normal, le bois est vivant. » Là-haut, il regarde l’heure à son poignet : « Ça va bientôt sonner ; je vérifie toujours quand je monte dans un clocher. » Parce que ce n’est pas la première fois qu’il monte dans un clocher, lui, évidemment. Il y a longtemps, dans une autre église, il m’avait demandé : « Tu es déjà monté à une tribune d’orgue ? » J’avais dit non. Que croyez-vous qu’il a répondu ? Il sait que ça m’amuse quand il joue ce rôle : le guide intrépide. Alors, pour lui, si l’ascension dans ce clocher n’est pas une expérience inédite, c’est ma présence à ses côtés qui est une première fois, et notre jeu, là-haut. Nous aimons remarquer les premières fois, et les susciter. Je sursaute : trois dong, puis deux ding. Quinze heures trente. Si près des tympans, se faire sonner les cloches, nous qui ne faisons pourtant rien de mal.

On dit que l’obscurité nous rend plus disponibles aux sollicitations des autres sens, le toucher exacerbé, les capteurs minuscules disséminés au bout des doigts, partout ailleurs. Je lui dis : « Dans le noir, je pense à Terre-Neuve. » Il sait pourquoi. « Mais pas au chien de ce matin, à l’autre Terre-Neuve. » C’est un souvenir commun. Et c’est une pirouette de ma part, référence à un souvenir plus récent, frais du matin même, car un chien énorme s’est couché à notre pied, en terrasse du PMU de la rue du Commerce, deux cafés-allongés-verre-d’eau, une femme s’est assise à la table d’à-côté en s’excusant de prendre tant de place, mais ce n’était pas elle qui encombrait, c’était un chien plus gros que son propre corps. Elle a expliqué : « C’est encore un chiot, il ne fait que cinquante kilos, bientôt il en fera trente de plus. » Un terre-neuve, grand chien placide langue pendante, très grand corps qui ne fait pas peur, grosse bête capable de nous sauver de la noyade, de nous repêcher dans l’océan glacial, de nous porter sur son dos. La douceur même. Je suis sensible à la douceur. Attiré par elle. Mais ce chien est une digression. Presque une fuite. Je parle du chien pour ne pas parler de la vraie douceur qui m’émeut, qui m’entoure, qui m’habite. Je pense au terre-neuve parce que je suis pudique, malgré les apparences. Je lui dis cela à l’oreille : « Je fais le malin, mais tu sais ce que je pense. » Je joue encore, j’appelle un chat un chien, un terre-neuve ou un panda, j’écris entre les lignes, et je pense à la douceur.

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