Le domaine

Le domaine de Saint-Germain-en-Laye, c’est ce qui est resté d’un jardin à la française qui descendait en gradins jusqu’à la Seine ; c’est ce qui est resté d’un château qu’on a démoli aux trois quarts ; c’est un petit bout de forêt domestiquée, percée au cordeau, plantée au carré.

Léo avait trois fois six ans. Le garçon en avait deux fois six de plus, et ces deux fois-là le rendaient timide. Le garçon manquait de confiance en lui ; il pensait qu’il se faisait des illusions et qu’il était ridicule de croire en ses illusions. Il pensait aussi – c’était manifeste, on le lisait sur son front – que Léo aussi se faisait des illusions, et qu’il était ridicule de croire en les illusions d’un autre. C’est pourquoi il ne fallait pas compter sur le garçon : si on faisait comme il disait, on se contenterait d’être heureux de se connaître, et ce serait tout. On serait heureux, mais pas autant qu’on aurait dû l’être.

Alors Léo l’avait mené chez lui, au domaine. Là, il s’était dit qu’il mènerait la danse.

Comme c’était l’été, on avait chaud. Surtout qu’on était trop habillé. C’était idiot de s’habiller comme ça, alors qu’on se souvenait avec tant d’émotion de l’effleurement du bras nu sur le bras nu, de la caresse involontaire, si douce.

Comme c’était l’été, on acheta des glaces. Léo proposa, maladroitement, de les savourer au parc. En marchant dans les allées. Tout au bout d’une allée. Oui oui, tout au bout ; continuons encore un peu. Au bout de l’allée, ce sont les sous-bois, là où la forêt domestiquée, peu à peu, prend sa forme sauvage.

Et puis, dans le sous-bois, on ne se rappelle plus très bien comment on s’y est pris, mais il fallait bien que l’un des deux se décide. Léo, déjà, rêvait d’un baiser fougueux et tapageur sur la terrasse qui dominait Paris ; mais il savait que les ombrages du bois viendraient au secours de la timidité du garçon.

On s’embrassa. C’était malhabile, bien sûr. On ne sut pas vraiment, ensuite, si le geste avait été agréable – si le jeu des lèvres, des langues, avait vraiment procuré tout le plaisir qu’on ressentit – on pensa plutôt qu’on avait aimé le moment décisif, le cœur qui battait fort, l’étreinte, la tête qui se dit : ça y est, c’est lui.

Le garçon ne céda pas complètement devant l’évidence. Il prétendit même qu’il regrettait son baiser, et qu’on ne recommencerait pas. Mais c’était naïf, c’était un peu fou. Ils savaient bien tous les deux que c’était trop tard, et qu’ils s’aimeraient pour toujours.

*

Un an plus tôt, Léo était venu au domaine. Il s’en était approché sans y entrer. Il avait aimé un camarade, et il l’avait aimé avec l’ardeur de celui qui aime à perte, sans espoir de retour. C’était un amour initiatique et il l’avait voulu ainsi. Comme il ne fallait pas que cet élan s’évanouisse, il avait entretenu la flamme absurde. Comme il ne fallait pas souffrir en silence, il avait écrit son sentiment et dessiné son camarade. Comme il fallait se mettre à nu devant lui, il lui avait offert le livre de douleur. Et enfin, comme il fallait mourir en martyr, il s’était infligé le coup de grâce : il avait invité le camarade au café, sur la place du château, aux portes du domaine. Ils étaient restés là tous les deux, immobiles, et ils avaient parlé. Ils n’étaient pas entrés au domaine.

*

Un peu plus tard, Léo eut six ans de plus. Le garçon également, qui en eut alors six fois six. Ils s’aimaient, car ils ne pouvaient pas faire autrement. Parfois Léo se demandait pourquoi et comment, mais il ne trouvait pas de réponse. Il avait peur d’être seul, et il n’avait pas envie d’un autre. Parfois il se demandait si leur amour durerait toujours, et il répondait que oui. Tout ce qui faisait la vie de Léo était mieux avec lui que sans lui.

Quand il était inquiet, il se blottissait contre le garçon de manière à ce que le plus possible de son corps soit contre celui du garçon. Alors il s’endormait.

Pourtant, cette année eut lieu l’accident. On ne comprit pas ce qui s’était passé. On eut peur que tout disparaisse. Léo se blessa et il entraîna le garçon avec lui, qui fut blessé plus sévèrement encore. L’accident était un baiser, un baiser inattendu, un baiser qui fit le mal quand il prétendait faire le bien. C’était un baiser fougueux et tapageur, mais c’était le baiser d’un autre.

*

Jusqu’alors, on n’était jamais retourné au domaine. On aurait eu des occasions d’y aller, on se disait souvent qu’on aurait aimé le revoir ; mais on avait toujours plus envie d’aller ailleurs.

Après l’accident, Léo voulut à nouveau s’y rendre avec le garçon. Une impulsion. Le garçon accepta, parce qu’il était perdu et qu’il ne pouvait pas refuser de se laisser guider.

On se promena au domaine. Mais c’était l’hiver et on avait froid, alors on chercha un abri : on entra au château. Du château, on surplombait le domaine et l’on était rassuré de voir qu’il n’avait pas changé depuis la fois précédente, que ses allées étaient aussi rectilignes et ses sous-bois aussi sombres.

Le château était un musée d’archéologie. On y conservait des pierres informes et dures qu’on avait identifiées comme des vestiges. Ces pierres non plus n’avaient pas changé : elles étaient aussi informes que lors des visites scolaires que faisait Léo enfant, et aussi dures que lors du Paléolithique. Dans les vitrines, on admirait ce qui était resté d’un ancêtre : un crâne, un os, une dent.

Tout existait encore. Tout avait résisté au temps et à ses accidents. Le domaine était encore là, Léo et le garçon étaient encore là. Les pierres et les os étaient encore là – mais ils étaient sous cloche, pétrifiés, et ils ne portaient plus aucun souvenir.

Alors Léo et le garçon fuirent le domaine, ses allées grises et froides, son hiver triste. Ils franchirent les grilles du domaine et ils rentrèrent à Paris.

Ils se blottirent peau contre peau, encore plus fort, avec l’ardeur des amants en danger. Leur étreinte fut belle, car elle était une reconquête. En perdant sa seconde virginité, Léo avait laissé une petite part d’innocence. Mais, déjà, il renouait avec la ferveur de la première. À nouveau, il sentit l’excitation de la découverte, à nouveau il brûla du désir de plaire au garçon. Il sentit le plaisir du garçon dans son propre corps, la jouissance du garçon à travers lui ; et ce plaisir-là, cet abandon, c’était leur amour. Rien d’autre.

23 janvier 2013

Mais alors, est-ce qu’il est amoureux de Félix ?

Hier soir, j’ai eu un prix. C’était la remise du prix du roman gay, au centre LGBT, et j’ai eu la mention « prix du roman court » pour Le héros et les autres qui, ne nous le cachons pas, est un roman court. Et j’étais fier ! oui, je le dis franchement.

J’ai dit au micro que j’étais content pour moi, mais aussi pour mon personnage : Martin. Parce qu’il serait sans doute le premier étonné, si on lui disait qu’il avait gagné ce prix. Ce prix gay. Martin éprouve des émotions, des sentiments, des sensations ; je me mets à sa place, dans sa peau et dans sa tête, et je les éprouve moi aussi (je les éprouve à nouveau, parce que Martin est un peu moi, il y a quinze ans) et je les décris. Mais je ne les nomme pas. Je ne dis pas amour, je ne dis pas désir. Je dis les tourments et les plaisirs qui habitent Martin quand il voit Félix. Alors, ce mot-là : « gay », ce mot est totalement exotique pour Martin. Il ne ressent pas encore l’urgence de le connaître et de l’utiliser – le besoin de nommer. Ce prix est une façon de nommer, et c’est une lecture possible du livre. J’aime aussi que le mot ne soit pas dans le livre et que les lectrices, les lecteurs, le trouvent par eux-mêmes. À ce moment, je fais un clin d’œil appuyé à O. qui, justement, fait lire le livre à ses élèves et qui m’offre, avec eux, des conversations riches, passionnantes : « mais alors, est-ce qu’il est amoureux de Félix, oui ou non ? ». Et moi, je me demande si, au fond, il est nécessaire de nommer les choses. Et je réponds : parfois, non (entretenir la magie, le flou) ; d’autres fois : oui, impérativement, parce que les mots peuvent faire un bien fou.

Après les discours, c’était l’apéro, et après l’apéro, c’était une déambulation avec J.-E., avec O., avec G. et E. jusqu’à cette brasserie où nous avons échoué, parce qu’il fallait bien échouer quelque part. Et on a poursuivi, sans le savoir, cette réflexion sur le langage amorcée dans ma bafouille au micro : car les choses posées dans nos assiettes, si nous n’avions pas bénéficié de l’aide écrite sur le menu, nous aurions été bien incapables de les nommer. « Tous les fromages ont le même goût, dit O., si je ferme les yeux je ne sais pas ce que je mange ». Mais il avait tout de même une qualité, ce restaurant. Son nom est un prénom. Il porte un prénom que j’aime bien, c’est-à-dire le prénom d’un garçon que j’aimais. C’est beaucoup lui, Félix. Le premier pour lequel j’ai ressenti l’urgence de nommer : poser un mot sur le sentiment : « Mais alors, est-ce que je suis amoureux de B., oui ou non ? »

Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

On a choisi Marciana parce que c’est de là que part le Cabinovia, ce téléférique qui grimpe jusqu’au point culminant de l’île : le monte Capanne. J.-E. et moi debout dans ce genre de panier jaune qui, vingt minutes durant, nous trimballe sur le flanc de la montagne, et les chevreuils (étaient-ce des chevreuils ?) qui se baladent avec plus d’agilité que nous, sans comparaison possible. Le casse-croûte panoramique, jetant un œil sur la côte toscane d’un côté, sur la Corse de l’autre (le confetti, là, c’est l’île de Monte-Cristo). Voilà pourquoi on a choisi de venir à Marciana.

Ce qu’on ne savait pas, c’était que le village de Marciana était si beau. Tout en escaliers, les couleurs chaudes de la pierre, le point de vue sur le deuxième village — celui qu’on doit rejoindre à pied : Marciana Marina, au fond d’un golfe bleu. Pardon, c’est cliché, mais pourquoi ne pas le dire quand c’est vrai ? C’est beau, très beau.

Le chemin nous fait passer sur l’autre versant de la montagne, offrant d’autres spectacles. On l’a choisi sans raison, ce sentier, ce matin sur la carte, parmi tant d’autres possibles. Ce n’est pas l’Alta Via, c’est juste : un sentier. Si celui-ci pris au hasard est si beau, comment sont les autres ? Souvent, on passe sous bois : l’ombre y est douce et le tapis d’aiguilles de pins l’est aussi, pour mon pied qui va certes mieux (merci), mais que je pose tout de même avec précaution, à chaque pas.

Ce cimetière : on sort du bois, on débouche sur cette route en terrasse ouvrant sur la vallée. Une chapelle et, en face, le cimetière ceint de hauts murs. Réunis dans ce coin sublime, quatre adolescents : deux garçons et deux filles, tous très beaux. À la couleur de leur peau, on comprend qu’ils n’ont jamais su ce qu’était un coup de soleil. Ils ont une vespa et un vélo, c’est suffisant pour s’éloigner du village à quatre, et puis de la musique (vous avez déjà entendu du rap italien ? moi, maintenant, oui). Ils font, ici, la même chose que tous les ados du monde. La même chose que ceux qui, en bas de leur barre d’immeuble, zonent sur le parking, désœuvrés, s’emmerdant parmi les blocs de béton et une pelouse brûlée. Mais, eux, ils le font sur une corniche exposée en plein soleil, à l’ombre d’un morceau d’architecture sacrée, face à la vallée qui dégringole jusqu’à la mer.

Qu’est-ce que cela change, de grandir au milieu de la beauté ? Tout, j’en suis sûr. Alors, on me dira (et on aura raison, sans doute) qu’il n’y a pas de boulot sur l’île, que le quotidien est dur. D’accord. Mais il n’y a pas de boulot non plus à Roubaix, et il n’y a pas ce soleil, la mer, les églises romanes accrochées à la colline. Vous avez vu le dernier film d’Arnaud Desplechin ? Son personnage sait voir de la beauté à Roubaix, mais c’est parce qu’il est un saint, un être surnaturel, capable de déceler la lumière d’humanité au fond des yeux de chacune, de chacun. Même dans le décor le plus laid, le plus sale. Mais tout le monde ne sait pas voir cette lumière. À l’endroit où nous sommes, où ces quatre jeunes gens traînent leur ennui, leur envie de grandir, la beauté est visible à l’œil nu, elle nous saute aux yeux, elle nous enveloppe de tous les côtés. Elle nous dit : tout est beau dans ce paysage, et vous faites partie du paysage : vous êtes beaux, vous aussi.

Nous reprenons la marche, descendant peu à peu vers le golfe. Arrivés à Marciana Marina, il est encore temps de voir les rayons déclinants du soleil frapper les maisons les plus hautes, puis disparaître derrière la montagne. Ce spectacle-là, c’est depuis la mer que je le vois, tout mon corps immergé, car c’est dans la mer que nous attendons le passage du bus pour rentrer à Portoferraio. Et si la mer est belle, c’est tout ce qui compose ce moment qui est beau, encore.

Quatre chiffres, treize lettres

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je savais qu’il vivait dans la région (in the Bay Area) depuis quelque temps. Peut-être même que je le savais déjà, la dernière fois que je suis venu ici ? Je suis certain que nous n’avions pas encore repris contact à ce moment-là, mais je ne me rappelle plus si j’avais déjà entendu parler de lui à nouveau, grâce à mon livre. Je ne me rappelle plus quand j’ai su qu’il l’avait commandé et que, grâce à sa commande et à une indiscrétion, j’ai appris qu’il habitait du côté de San Francisco. C’est seulement quand on s’est revus cet hiver, à Paris (après, quoi ? dix ans), qu’il m’a dit : « Berkeley ». Je lui ai probablement répondu, alors, que je n’avais jamais été de ce côté de la Baie, c’est-à-dire de « l’autre côté » par rapport à San Francisco. J’attendais certainement une bonne raison de m’y rendre. Une occasion qui justifie cette traversée. Qui élimine toute dimension touristique à l’expédition, en lui donnant un supplément de sens – voire même : un sens, tout-court.

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je communique avec B. par mail uniquement : il n’utilise pas les réseaux sociaux. Il y a quatorze ans, quand nous en avions dix-sept, nous échangions parfois des messages par MSN (cela n’existe plus, j’imagine). Je n’avais même pas de téléphone portable. Mais, aujourd’hui, j’en ai un. Alors, dans mon dernier mail, répondant au sien qui me disait que, oui, on pouvait déjeuner ensemble vendredi, je lui ai demandé simplement son numéro de téléphone. Et l’heure à laquelle nous aurions rendez-vous. Il m’a répondu presque aussitôt, c’est-à-dire qu’il a répondu à mon message, mais sans répondre à mes questions : il ne m’a donné aucune heure, ni son numéro. Il m’a seulement écrit son adresse : 2872 College Avenue*. C’est tout.

2872 College Avenue. Quatre chiffres, treize lettres. C’est peu. Et pourtant, c’est beaucoup. Parce que c’est suffisant. C’est la quantité minimale, irréductible, indispensable de chiffres et de lettres. Ces quatre et ces treize, ces dix-sept signes, sont exactement les seuls dont j’ai véritablement besoin pour que notre rencontre ait lieu : tout le reste est superflu. Car, si un seul chiffre est modifié, ou si les lettres sont dans le désordre, je me présenterai à une autre maison que la sienne, qui sera peut-être juste en face – mais je ne le trouverai jamais, lui, car il me serait impossible d’épuiser toutes les combinaisons, de frapper à toutes les portes de la ville jusqu’à atteindre l’adresse véritable. Dans cette manière étrange de répondre à mon message, je reconnais B. : il ne dit pas ces choses que n’importe qui d’autre aurait trouvé naturel de dire ; il dit très peu, en fait ; il dit juste ce qu’il faut. Et je ne peux pas ne pas me rappeler les quelques mots (qui se comptaient sur les doigts des deux mains) qu’il m’a dits, une fois, il y a quatorze ans, à un moment où il n’y avait que lui qui pouvait me les dire. Ce n’étaient pas ceux que j’attendais. Ils n’étaient pas nombreux. Mais ils étaient suffisants et indispensables.

2872 College Avenue. Pas d’heure, pas de téléphone. C’est ainsi que les gens se rencontraient, il y a quelques décennies. Ils allaient sonner chez l’autre à l’horaire qui leur semblait convenable, sans prévenir, parce qu’ils ne pouvaient pas communiquer à distance. L’autre ouvrait la porte, et c’est tout. « 2872 College Avenue ». C’est concis, c’est dense, c’est compact. Ça a la force d’un « BALzac 00-01 » ou d’un « 120, rue de la Gare ». C’est cent ans de littérature et de cinéma qui reviennent par la fenêtre après qu’on les a chassés par la porte. C’est l’antidote à Facebook et à toutes ces messageries, aux téléphones soi-disant intelligents qui ne sont pourtant d’aucun secours quand leur batterie tombe en rade. « 2872 College Avenue », c’est efficace, et c’est tout simple : j’ai suivi l’avenue dans l’ordre, en observant le défilement des numéros sur les maisons. Puis, je suis tombé sur la sienne. J’ai monté les quelques marches et, devant la porte, j’ai vu quatre sonnettes.

2872 College Avenue : c’est bien ici. Je vérifie deux fois. Aucune des quatre sonnettes ne porte un nom. Il ne m’a pas dit laquelle serait la sienne. Derrière la porte vitrée, un gars : je lui fais signe. Il m’explique que B. vit en haut, à gauche. D’ailleurs, sa porte est ouverte quand j’arrive. Il est dans son salon, il me voit, il me dit « Salut », puis : « J’avais oublié que tu venais déjeuner aujourd’hui ». Et moi, je ne suis même pas vexé, ni étonné. Seulement amusé, je crois. Parce que là-dessus non plus il n’a pas changé, B. : je reconnais cette économie de moyens désarmante, qui m’avait troublée à l’époque. Cette manière d’accueillir ma présence avec passivité et bienveillance à la fois. Une presque indifférence qui voulait dire, je crois « bienvenue ». Une manière d’être là, c’est tout. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois : c’est la seule chose véritablement indispensable, la seule condition qui, si elle n’existe pas, rend la rencontre absolument impossible. Il est là, c’est tout, et si j’ai envie d’être là aussi, il reste avec moi, et, donc, on est ensemble. Je crois avoir compris ça, aujourd’hui, parce que les sentiments violents qui m’animaient à l’époque se sont dispersés depuis très longtemps – j’ai presque le double de l’âge que j’avais alors – et qu’une forme d’équilibre tranquille a pris la place de ces angoisses. Aujourd’hui, je pourrais lui dire exactement la même chose (mais lui, il le dit sans parler) : « je suis là : si tu as envie de me voir, tant mieux, sinon, tant pis ». C’est peu, mais c’est déjà beaucoup. Parce qu’ils ne sont pas nombreux, les gens à propos desquels on pense sincèrement « si tu as envie de me voir, tant mieux ». À tous les autres, on ne dirait même pas « 2872 College Avenue », car ces quatre chiffres et treize lettres, par leur économie, sont trop précieuses : elles seraient un cadeau qu’on ne leur offrirait pas, à eux. On leur donnerait, à la place, beaucoup trop de mots : des mots nombreux et sans valeur. On leur expliquerait qu’on est très occupé ; on leur dirait qu’on aurait bien aimé, mais que ce ne sera pas possible.

J’avais rendez-vous à Berkeley avec B. : on a déjeuné ensemble dans le quartier. On a mangé une glace au jardin, à l’ombre. J’ai fait un petit tour avant de reprendre le train. J’ai traversé la Baie à nouveau, et je suis rentré à San Francisco. On se reverra peut-être dans six mois, dans dix ans.


* En vrai, ce n’est pas ça, son adresse : je ne vais quand même pas vous donner la vraie. D’ailleurs, le numéro 2872 sur College Avenue n’existe pas, c’est pas la peine de le chercher.

Un récit « silencieux », sur le fil

Après L’épaisseur du trait, on retrouve Le héros et les autres dans L’hebdo des notes bibliographiques, la revue de l’Union nationale Culture et Bibliothèques pour tous.

Je partage ici cette belle recension :

Martin, lycéen, vit dans une petite ville de province, à rebours des autres, principalement ceux de sa classe, excepté Félix. Seul, il arpente la ville et « ses géographies » inlassablement : le cours de la rivière, les ruines du château, le square avec son monument aux morts et son jeune héros de bronze. Parfois, après le lycée, il arrive à entraîner Félix dans de longues promenades, lui fait partager ses lieux, le retrouve au petit pont. Ils échangent peu malgré une relation complice. Puis un jour, Félix n’arrive pas…

Livre de passage dans lequel Martin se confronte au monde, se cherche, s’interroge dans son rapport aux autres. Qui suis-je ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce qu’un héros et qui peut prétendre l’être ? Le héros et les autres est un récit « silencieux », sur le fil, dans lequel Antonin Crenn est au plus près de la fragilité de l’adolescence, cette période dans laquelle tout peut basculer. On sait peu de choses de Martin, rien de concret sur son quotidien, sa famille, et la temporalité même… Le lecteur le suit juste dans un court laps de temps qui préfigure celui de la construction de soi. Un beau récit, sobre et épuré, à contretemps des modes. Un écrivain en devenir.

(M.-T.D. et A.-M.R.)

Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.