La vie domestique

par Antonin Crenn

Souvent, j’aime quand ça ne change pas. Quand je connais, puis quand je reconnais. Ce que j’aime, à venir ici, c’est que j’y suis comme chez moi (c’est J. et J. qui me le disent sans cesse : « Tu es chez toi »). Oh, bien sûr, je ferai quand même des découvertes : je me promènerai dans la ville, chaque jour, pour voir les coins qui me plaisent, et je tomberai sur des trucs que je n’avais jamais vus. Exactement comme je le fais à Paris.

S’il y a quelque chose de nouveau, c’est que j’ai rencontré Zadie. C’est une chienne, elle est toute jeune, elle n’était pas née la dernière fois que je suis venu. Ou peut-être que si, mais elle n’habitait pas encore ici. Elle n’avait pas encore été abandonnée, puis recueillie par le refuge pour animaux de Fresno, transférée à celui de San Francisco et, enfin, adoptée par J. et J. Elle est chouette, Zadie. Ce matin, elle m’a montré tous ses jouets (en particulier, ses peluches qui font pouic-pouic). On a joué avec, un peu.

Je suis sorti sans suivre de but précis, j’ai marché entre Parnassus et Castro sur cette 17e rue qui offre des vues tellement vertigineuses, puis, bêtement, j’ai traversé le Mission pour atteindre cette forêt de gratte-ciels qui n’a plus aucun point commun avec les maisons de bois vues partout ailleurs. J’ai vu la baie, toute bleue.

J’ai pris mon carnet avec moi, pour noter des trucs. Je ne suis pas un très bon touriste : je ne tiens pas à être dépaysé, à tout voir ou revoir. Je l’ai dit : ce qui me plaît, c’est de mener ma petite vie ici, comme si de rien n’était. Et, dans ma vie normale, il y a un petit carnet pour écrire dedans. Alors j’ai envie de faire pareil ici.

Hier, j’ai dit au flic de la frontière que j’étais « écrivain ». La frime. En même temps, c’est vrai : il m’a demandé quel était mon métier, et je ne fais rien d’autre en ce moment. Il a d’abord compris « waiter », à cause de ma prononciation pas très académique, puis « Oh, you write books ». Il me demande : « What sort of books? Novels? », puis : « Are you popular? ». Marrant, que ce flic me pose les mêmes questions que les mômes dans les écoles : « Êtes-vous célèbre ? ». Pourquoi pas combien ça me rapporte, tant qu’il y est. Ce type m’a aussi demandé ce que je fichais ici, si je venais pour les vacances, et qui sont ces gens qui m’hébergent. Quand j’ai raconté ça à J. et J., ils m’ont dit : « Tu aurais dû répondre : mes oncles d’Amérique ».

Et ils ont raison : c’est tout à fait ça que j’aime, en venant ici. C’est cette vie domestique, ce sentiment d’être à la maison, en famille. Et ce n’est pas Zadie qui me contredira là-dessus.