Jeudi 20 janvier 2005

Hier, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. J’ai encore du mal à réaliser. J’ai tout raconté à Juline ! C’est parce qu’elle me l’a demandé – ce qui est encore plus incroyable. Mais il faut que je raconte ça d’une manière organisée, sinon on n’y comprendra rien.

Il était à peu près 17 heures ou 17h30. On était chacun dans notre chambre. Et on est restés comme ça : on parlait sans se voir. C’était étrange, mais plus facile, peut-être.

Elle me demande : « Tu travailles ? » Je lui réponds que non. Alors : « Je peux te demander quelque chose ? » Et là, j’ai tout de suite compris ce qu’elle allait me demander. Enfin, si j’ai pensé à ça, c’est parce que c’est la seule chose que j’ai en tête en ce moment. Elle m’a parlé sur un ton sérieux, j’ai vu qu’elle tenait vraiment à entendre une réponse. Elle a donc posé sa question :

« Est-ce qu’il y a une fille qui te plaît ? »
J’ai répondu non.
« Ou bien, je pourrais savoir ton style de fille ? »
J’ai dit que je ne savais pas. J’ai demandé :
« Tu saurais dire, toi, ton type de gars ?
— Oui. »
Ah, bon. Alors, la voilà qui me demande :
« Et… un gars qui te plaît ?
— Ben, non… quand même… enfin…
— …
— Mais pourquoi tu veux savoir ça ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Non. D’abord, toi, réponds.
— Ben, oui… mais je ne peux pas te dire ça, comme ça ! Qu’est-ce qui t’a mis cette idée en tête ? »

À ce moment, en une seconde, plein d’idées se sont bousculées dans ma tête. Je me suis dit : « Merde, est-ce que j’ai laissé traîner quelque chose ? Est-ce qu’elle serait tombée sur le mail que je viens d’envoyer à B* ? » Mais elle me dit :

« Quand tu étais déjà parti au lycée, ce matin, maman m’a dit : Cet après-midi, vous pourriez faire quelque chose ensemble, avec ton frère. Change-lui un peu les idées, ce n’est quand même pas un ours ! On a bien vu, elle et moi, que tu es perturbé en ce moment. On s’inquiète. Et puis, moi, ça faisait un moment que j’y pensais. C’est vrai, je ne t’ai jamais entendu parler d’une fille, ni même faire des commentaires quand on voit une belle fille en photo. Moi, j’en fais bien ! Et les autres garçons, ils ne parlent que de ça. Alors, comme tu avais l’air perturbé, j’ai pensé à ça. Je me fais facilement des films. C’est ce que j’ai dit à maman. Elle m’a dit : Ah, tu crois ? Ah oui, c’est possible… On en a discuté un peu toutes les deux. Alors, c’est pour ça que je veux savoir. Tu ne me prends pas pour une folle, au moins ?
— Ben non, puisque tu as raison…
— Mais, heu, tu as des doutes ? ou bien tu crois que tu es sûr ? Parce que ça arrive, d’avoir des doutes. Et en fait, ce n’est pas ça.
— Eh bien, justement, j’ai des doutes, mais j’ai plutôt tendance à penser que, oui, c’est sûr.
— Ah… Mais comment tu pourrais en être sûr ?
— Ça ! Justement… Si je le savais ! J’aimerais la connaître, la preuve infaillible… »

Etc., etc. Je lui ai raconté pas mal de choses. Ça m’a soulagé. Mais j’ai l’impression qu’elle croit, plutôt, que je me cherche. Que je ne suis pas sûr. Alors que moi, je crois être sûr.

« Et il y a un mec qui te plaît ?
— Euh, ben, je sais pas. C’est bizarre. Il y en a un, je me demande. Parce que je ne pense pas tout à fait à lui comme à un ami, c’est ambigu.
— Peut-être que ce n’est pas lui qui te plaît, juste son style. Qu’est-ce que tu penses de ceux qui lui ressemblent ?
— Je ne connais personne qui lui ressemble !
— Ah. En effet.
— Tu vois : je suis mal barré. »

Je suis content de lui avoir parlé. Maintenant, je vais devoir parler à maman. Je ne voulais pas le faire, pour ne pas l’inquiéter. Mais il se trouve qu’elle s’inquiète déjà ! Alors, au moins, elle saura pourquoi…

Juste après ça, j’ai écrit un petit message, très rapide, à B*. Je m’en voulais de mon mail triste, un peu « au secours », alors j’ai voulu le rassurer. Je lui ai dit : « Il m’est arrivé un truc incroyable ; ma sœur m’a posé la question ; je lui ai tout dit ; je te raconterai. » Je voulais partager mon enthousiasme, et pas seulement les mauvais moments ! En même temps que j’envoyais le mail, j’ai reçu sa réponse au précédent. La plus longue réponse que j’ai jamais reçue de sa part ! Au moins quatre ou cinq lignes. J’étais content. Il est de bon conseil. Il me dit : « Les autres, tu t’en fous, tu n’as pas à le leur dire. » Il me demande si ça ne pourrait pas m’aider de parler à un gars qui, lui, serait sûr de son homosexualité. Si, bien sûr, ça me plairait… Mais qui ? Je ne sais pas s’il pense à quelqu’un de précis, en disant ça. À ce propos : Juline a un copain homo qui s’appelle ***, et je vois qui c’est, il est assez voyant. Lui, il le sait depuis toujours. Quelle chance !

Du coup, j’étais impatient d’aller à la cantine, ce midi, pour voir B*. Dans un premier temps, on n’a rien dit, parce qu’on a mangé avec S*, Adeline, Amandine et Lisa. C’est après que j’ai pu lui en glisser deux mots. Je lui ai rapidement raconté. Et puis, on est revenus avec les autres. Je n’ai rien dit à S*.

J’espérais qu’il ait une heure de perm cet après-midi, à cause de la grève, mais non. Tant pis. Je pourrai peut-être le voir demain, parce que S* ne sera pas là. (Elle fait un truc bizarre : elle participe au Parlement franco-allemand des jeunes… Elle fait son TPE sur les relations franco-allemandes.)

Je suis content, je me sens bien. Sur le trajet de la maison au lycée, j’étais tout gai. J’aime bien quand je suis comme ça. Je le ressens encore mieux quand je suis seul, dehors, à marcher : je ressens une impression de légèreté. J’ai envie de faire de petits détours, de me promener, de sautiller presque ! Et j’ai l’impression qu’il fait beau, alors qu’il fait un temps pourri.

Je vais devoir bosser. Ce matin, j’ai fait une partie de mon fameux devoir de philo. Je pense le finir. Ce que j’ai promis à maman, c’est de regarder sérieusement l’un des sujets d’annales du concours d’entrée à Estienne. Il faut que je le fasse… c’est tellement important ! Oui, il le faut. Mais je ne promets rien. Je me connais. La flemme, c’est redoutable.

Cette nuit, j’ai fait un rêve normal : stupide et incohérent, donc normal. Je n’ai pas rêvé de mon obsession habituelle. Ce n’est pas que j’en rêve si souvent, mais ça me gêne : si même la nuit je ne peux pas être tranquille… !


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.