Vendredi 7 janvier 2005

C’était une journée plutôt sympa. À 8 h 30, la prof d’histoire n’a pas pu nous faire cours, elle s’est réveillée en retard. Alors on a passé une heure à glander, c’était bien. Je suis resté dehors avec Mathieu à faire les mots fléchés du 20 Minutes, j’ai même appris un mot : « sénescent », ma journée n’est donc pas perdue. L’après-midi, la prof d’histoire a fait son cours et, pour s’excuser de nous avoir fait se lever tôt pour rien, elle a acheté deux boîtes de chocolats Pyrénéens de Lindt, il sont trop bons. Je veux bien qu’elle soit en retard plus souvent.

Comme je le disais hier, je me suis remis Étienne en tête et ce n’est pas désagréable. En cours d’espagnol, je suis bien placé, j’ai une bonne vue…

Demain, c’est l’anniversaire de maman. Je n’ai pas trouvé de cadeau, mais Juline en a trouvé, et on a partagé, pour faire comme si c’étaient des cadeaux communs. Il y a une boîte en bois de crayons de couleurs aquarellables : j’en avais cherché pour Noël, mais tout ce que je trouvais était hors de prix. Cette boîte est très bien. Et puis, une coccinelle qui donne l’heure, mais je ne l’ai pas vue. Et un carnet, beau ! On a mis dedans une photo de nous deux, avec écrit : « Bon anniversaire »…

J’ai oublié de l’écrire hier : mercredi après-midi, quand j’ai causé avec B*, je lui ai demandé s’il n’avais pas été gêné d’être le seul à savoir. Il m’a répondu : « Gêné ? Non, au contraire, plutôt fier ! » Ça m’a fait fichtrement plaisir. C’est un type bien, ce B*.

J’ai déjà parlé ici de l’école Estienne, d’arts appliqués. Il y a un concours pour y entrer, un concours d’un genre inconnu pour moi ! Il faut « produire du sens » en combinant des images, enfin, ce genre de trucs… c’est infernal. Il va falloir que j’y travaille sérieusement. Je vais peut-être demander de l’aide à Yao. Yao est le prof de dessin que j’ai eu pendant trois ans, à la Maison pour tous du Pecq (j’étais au collège). C’est un type super. J’adorais ses cours. J’y ai appris un tas de trucs. Là où c’était un bon prof, c’était qu’il nous laissait chacun trouver notre style, nos techniques préférées, pour évoluer vers ce qu’on aime vraiment faire. Depuis, je ne l’ai revu qu’une fois. Je lui avais montré mes dessins… J’étais très content de les lui montrer, et je crois qu’il l’était aussi. Hier, Juline l’a croisé par hasard (elle a été à son cours pendant deux ans), il a pris de nos nouvelles et, apparemment, surtout des miennes… Il serait content de me voir ! Ça tombe bien, car je m’étais dit que je passerais un de ces jours, justement.

Autre chose. En cours de philo, on parle beaucoup de Freud. Ça me passionne. Il n’y a qu’un truc qui me gêne, c’est quand il considère l’homosexualité non pas comme innée, mais acquise pendant l’enfance, et qui résulterait donc des relations de l’enfant avec ses parents. Je ne veux pas être d’accord. Personne ne sait expliquer l’homosexualité, mais, moi, je préfère croire que c’est inné. J’aime beaucoup, aussi, quand on parle des troubles mentaux. C’est fascinant et ça fait un peu peur. Les troubles légers, je veux dire : nous sommes tous plus ou moins névrosés. J’ai tendance à me reconnaître dans certains trucs, il faut que je fasse gaffe. Quelques réflexions sur la vie sociale, surtout, ont trouvé un écho en moi. Comme quoi les rapports avec les autres seraient douloureux et, du coup, on s’isolerait pour se protéger ; mais la solitude aussi est source de souffrance. (J’aime beaucoup la fable des porcs-épics de Schopenhauer : seul, le porc-épic souffre du froid ; quand il se rapproche des autres, il se blesse à leurs piquants.) Et puis, le prof a cité une réflexion de Proust qui m’a amusé : il faut de temps en temps participer aux soirées entre amis, rien que pour s’apercevoir qu’elles sont ennuyeuses à mourir et ne plus regretter, les prochaines fois, de ne pas y aller.

Moi, une fois, j’ai été à une soirée chez Étienne, qui était assez caractéristique des soirées entre potes qui se font autour de moi. Eh bien, ça y est, je sais ce que c’est. Et je sais que ce n’est pas mon truc. Enfin… là-dessus, il y aurait à débattre… Pourquoi n’est-ce pas mon truc ? Est-ce vraiment parce que je n’aime pas ça ? Ou plutôt parce que je ne m’y sens pas à mon aise, que je n’ose pas faire comme les autres, me lâcher un peu ? À mon avis, c’est plutôt ça, mais je n’arrive pas à me forcer. Bon. À la tienne, Étienne. Ah. Ah. Ah.

Plus tard

Comme j’ai envie de m’en souvenir, je retranscris le dialogue que j’ai eu avec S*, mercredi midi, pendant qu’il est encore frais dans ma mémoire. Je plante le décor : on est tous les deux à la cantine, elle me parle de trucs qui se sont passés dans sa classe.

Elle. – Il y a un mec que je trouve bizarre, il est vraiment collant. Je ne sais pas ce qu’il me veut, mais il est toujours après moi.
Moi. – Si ça se trouve, tu lui plais ! Il te mate tout le temps, alors. C’est pour ça.
Elle. – Mais non… ! Euh… Tu crois ?
Moi. – Ah, tu sais, c’est facile de savoir par qui un mec est intéressé… Il suffit de suivre son regard.
Elle. – Ah oui ? Ha ha… J’aimerais bien savoir qui tu regardes, toi…
Moi. – Oh, tu aurais des surprises !
Elle (sur le ton de la plaisanterie). – Pourquoi ? Ce serait un mec ?
Moi. – Ah, qui sait…
Elle (toujours en rigolant). – Oh, mais tu m’énerves, j’aimerais bien savoir ! Tu essaies de me faire croire des trucs et, après, tu ne veux plus causer.
Moi (je me marre). — …
Elle. – Et B*, lui, il en sait plus ?
Moi (l’air de la narguer). – Ouais.
Elle. – Bon, qu’est-ce que tu as pu lui dire, pour que ça paraisse si important ? Tu lui as donné un nom ?
Moi. – Non, je suis resté très général…
Elle. – Ah bon ? Mais alors, c’est quoi ? Tu lui as dit quel est ton type de nana ? Ça ne mérite pas ces airs de grand secret, un truc pareil. Alors ?
Moi. – Eh bien, tu as deviné, déjà…
Elle. – Non ? C’est ça ? Ah ouais ?
Moi. – Ben oui.
Elle. – Alors ça.

Finalement, le sujet s’y prêtait, alors j’ai subtilement amené la conversation vers la direction que je voulais. Et je le lui ai dit. Sans vraiment le dire, d’ailleurs. Je lui ai laissé deviner.

Si elle était au courant, pour mes confidences à B*, c’est parce qu’elle était présente ce fameux samedi matin où j’avais guetté sa réaction, et où je lui avais demandé s’il n’était « pas trop gêné »… Elle avait donc vu qu’il y avait de la cachotterie dans l’air. Ça l’intriguait.

Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no2 (Angoisse du doute, malaise de la certitude, 15 juillet 2004 – 17 janvier 2005), j’ai seize ans.

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