Dimanche 6 février 2005

Il est 19 heures. Je me rends compte que je commence souvent à écrire vers cette heure-ci. C’est le moment idéal pour écrire un petit quart d’heure – et plus si affinités. Là, on est dimanche, donc c’est différent, mais en gros mes journées sont comme ça : je rentre du lycée entre 16 et 18 heures selon les jours, puis je travaille (plus ou moins) et je vaque à mes occupations. Le soir après manger, je ne travaille jamais. Je ne peux pas. Alors je fais tout avant. On mange vers 19h30 ou 20 heures. Après, je regarde la télé ou, souvent, je lis peinard. C’est pourquoi je n’ai pas grand chose à faire à 19 heures. Je commence à tourner en rond. Je considère que la journée est terminée – alors qu’il reste plusieurs heures. Je n’ose rien commencer de long, parce qu’on ne va pas tarder à manger. Alors je me dis : « Et si j’écrivais un peu ? »

Aujourd’hui, je me suis levé assez tôt. J’ai pu m’aérer la matin. J’aime bien faire un tour au marché, rapidement, juste pour voir. Je regarde toujours ce que propose le bouquiniste, mais je n’ai jamais rien acheté. Ce matin, j’ai acheté le pain et Studio. C’est pour maman que j’achète Studio, mais elle a tellement peu de temps qu’elle le lit avec trois mois de retard. Moi, je le lis en marchant, en rentrant à la maison. C’est agréable, malgré le petit vent frais. Ça fait peu de temps que je m’intéresse au cinéma. Un an ou deux, peut-être. J’ai vu de très bons films ces derniers mois. J’irais plus souvent au cinéma si c’était moins cher. C’est dingue : je suis en train de raconter des trucs vraiment inintéressants… Remarquez, ce n’est pas plus passionnant, d’habitude, quand je me répands en états d’âme sur des dizaines de pages…

Cet après-midi, j’ai terminé Le dernier chocolat de la boîte. J’ai fait sept ou huit planches d’un coup, ça m’a pris peu de temps, je vous ai expliqué pourquoi : je n’ai quasiment que les bulles à dessiner et, de temps en temps, la main du gourmand qui vient manger les chocolats. C’est marrant, mon truc. C’est fait pour être lu en cinq minutes : je l’ai fait pour m’amuser.

C’est un peu ça, ma conception de mon travail, quand je fais mes BD. Je ne veux pas passer des heures à fignoler un détail que personne ne remarquera, ou qui sera survolé en une seconde. Quand je fais Anatole Lebrun, j’impose moi-même un rythme de lecture rapide, en découpant d’office ma planche en quatre fois trois cases, toutes de même taille, quelle que soit la scène que je raconte. Du coup, je sais à quelle allure ce sera lu, et je ne me prends pas la tête à soigner les décors… ni même les personnages ! S’il y a un trait foireux, tant pis. De toute façon, le personnage est dessiné cinquante fois dans toute l’histoire, alors, si je le rate une fois, qui s’en rendra compte ? Et même, sans penser au lecteur, je trouve ça mieux pour moi. Mon dessin progresse plus si je dessine beaucoup (et donc rapidement) que si je m’acharne deux heures sur un même dessin. Pour Le dernier chocolat de la boîte, le format de la planche est un A5. C’est pour dire : « Je ne me prends pas au sérieux, je ne me suis pas foulé à les dessiner, elles ne méritent pas un grand format. »

La technique de la même case répétée vient de Trondheim, c’est à lui que j’ai pensé. Comme dans Le dormeur, par exemple. Ou cette BD de deux pages dans Spirou : « Les morilles » (un plan fixe de deux morilles qui discutent). Il y a aussi Starsky la palourde et Hutch la moule de Larcenet. Mais bon, moi, ce n’est pas exactement la même case, puisque je supprime les chocolats un à un. Et je change la luminosité, en fonction de si la boîte est ouverte ou fermée. Et la main qui intervient parfois. Ma BD est presque oubapienne !

Plus tard

J’ai fait lire Le dernier chocolat à maman et Juline, ça a eu l’air de plaire. Je l’ai donné à maman pour qu’elle le photocopie.

À part ça, je dessine peu en ce moment. Je n’ai rien dessiné depuis longtemps dans mon carnet bleu. Mais je dessine dans les marges de mes cours (« Tout jeune, déjà, il dessinait dans les marges de ses cahiers… »). Je fais presque toujours la même chose : des visages d’hommes dans un style assez réaliste, et souvent pas très gais. Avant, je ne dessinais jamais dans ce style, j’étais infoutu de faire un personnage un peu réaliste. À force de griffonner ces têtes dans mes cahiers, ça commence à ressembler à quelque chose… Après, je les efface – sauf s’ils sont vraiment bien – parce que j’ai du mal à réviser des cours pleins de petits dessins… La semaine dernière, j’en ai fait un beau dans mon TD d’anglais. Pas super bien dessiné, mais ça dégage quelque chose. Assez déprimant (c’était le but).

Ha ha ! Demain matin à 8 heures : bac de sport ! Je me marre.

Vous avez vu ? Je n’ai pas du tout parlé de mon sujet d’angoisse favori aujourd’hui. Je ferais donc des progrès ? C’est vrai que j’y pense moins, et que je souffre moins : c’est le fait d’avoir parlé. Maintenant, quand je ne vais pas bien, les gens savent pourquoi. Mais j’y pense toujours ! Si je n’en parle pas aujourd’hui (oups ! ça y est, j’en ai parlé), c’est parce que je n’ai rien de nouveau à en dire. Pas de nouvelle émotion, pas de nouveau doute, pas de démonstration à mener. Alors, je pourrais me répéter et me lamenter, mais ça ne ferait pas avancer le schmilblick. J’en ai marre de déprimer : j’arrête. Ça fait déjà plusieurs jours que j’ai arrêté, je tiens bon !

Quelle prétention… Tout ce que j’écris ici, ce sont des bavardages d’adolescent qui s’imagine que ses problèmes sont uniques et qu’il traverse une crise existentielle comme on n’en a jamais vue… Mais tu n’es qu’un type normal, qui se prend la tête pour des conneries dont tout le monde se fout… Quelle vanité (dans les deux sens du mot) ! Il se la joue poète torturé, alors qu’il n’est qu’un gamin qui se répand en considérations futiles…

« Vanitas vanitatum, et omnia vanitas », comme le dit M. Novembre (Théodore Poussin tome 1 : Capitaine Steene).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Samedi 5 février 2005

Ce matin, contrôle de maths. Rien de plus facile, comme d’habitude. Les maths, j’ai toujours considéré que c’était le plus facile. C’est toujours la même chose.

Ma semaine ? Depuis mercredi, M* est absente. Elle est malade ! C’est pas très gentil de ma part, mais : ça ne m’a pas déplu. J’ai eu plus de place en cours – j’aime bien être seul à ma table. Et surtout, B* était plus accessible. On a pu causer un peu. Pas forcément de sujets très profonds, mais simplement se voir. C’est un ami, quoi.

Hier, M* est passée chez moi, prendre les cours à rattraper. Elle n’est pas entrée, seulement « passée ».

Jeudi, j’ai eu sport. Je le redoutais depuis plusieurs jours… Finalement, ça ne s’est pas passé plus mal que d’habitude. Mais j’ai horreur de ça, que voulez-vous ! Je passe l’épreuve du bac lundi prochain. Ça va être une catastrophe. Mais je m’en fous ! Je n’y pense même pas. Ce qu’il y a de bien, c’est que ça me fera rater le cours d’éco. Je n’aurai qu’une heure de cours dans la journée, parce que les profs d’anglais et d’espagnol seront absents. J’aurai de la perm, et la perm c’est super.

Enfin, ça dépend avec qui. S*, elle bosse, alors c’est pas marrant. Il faut que je me trouve avec des tire-au-flanc comme moi, c’est mieux… mais pas le premier cancre venu, non plus ! L’idéal, c’est Mathieu. Ce type est une vraie tronche, j’aime bien causer avec lui. Jeudi après-midi, on avait deux heures de perm, je les ai passées avec lui et Jérôme. Jérôme, c’est le genre de type que je trouve infréquentable, mais que je fréquente quand même. Le genre de type que je rangerais volontiers dans la catégorie « facho », mais facho au sens large. Attention, portrait : son père est militaire et, lui, il est fasciné par l’armée. Il veut devenir flic – à l’antigang, ou quelque chose comme ça. Il fait un TPE sur les centrales nucléaires. Il prend des cours d’arts martiaux ou d’autodéfense. Il s’habille en kaki. Il est (à mon avis) assez intolérant. Mais j’aime bien causer avec lui : c’est intéressant. Il est intelligent. Ce n’est pas le con de base, il sait de quoi il parle. Et il n’est pas si intolérant que ça, finalement puisqu’il parle avec un gauchiste comme moi (il ne sait pas que je suis pédé). On a donc causé tous les trois, un petit débat sympathique qui ne devait pas voler bien haut, une discussion politique au CDI sous l’œil amusé de Martin, le surveillant. À la fin – on allait quasiment rentrer en cours –, on a dérivé. On a parlé d’homoparentalité. Et des enfants qui vivent avec des parents séparés. Mathieu dit qu’il est contre l’homoparentalité : c’est trop perturbant pour l’enfant, il lui faut un repère masculin et un repère féminin pour se développer normalement. Un garçon qui a deux mères ne peut devenir que pédé ! Moi, je n’aime pas ce discours – même si c’est peut-être vrai ? Bêtement, je fais le parallèle avec les familles monoparentales : si on peut vivre avec une mère et pas de père, alors pourquoi pas deux mères ? Il n’est pas d’accord : il dit que les enfants de parents séparés sont perturbés, eux aussi. Alors, bêtement, j’ai voulu prouver que non – alors que ça me perturbe, moi, de ne plus avoir mon père. Et j’ai pris B* à témoin, qui était là. C’était stupide de ma part, parce qu’il vit très mal sa situation. J’ai essayé de m’en sortir en disant : « C’est différent. Un enfant qui a un père, mais qui ne vit pas avec lui, est malheureux. Ce père lui manque. Mais s’il a deux mères, il n’a jamais eu de père, donc ce père ne peut pas lui manquer. » Je pense que c’est vrai.

Le soir, j’ai envoyé un mail à B*. Je voulais rapidement m’expliquer, parce que j’avais peur qu’il n’ait pas aimé que je parle de lui. Je lui ai expliqué que, en fait, c’est moi-même que j’essaie de persuader que le fait de ne plus avoir de père n’a aucune incidence sur mon développement. En clair : s’il s’avère que je suis pédé, je ne veux pas croire que c’est dû au manque de repère masculin dans ma famille, au fait d’avoir grandi avec ma mère et ma sœur… Cette idée ne me plaît pas du tout. Je préfèrerais que l’homosexualité soit innée, et non acquise. Que personne n’y puisse rien. Que je sois né comme ça.

Si on lit Freud – j’en ai lu des petits bouts, juste pour me renseigner –, on voit que je correspond vachement à son schéma. Pas de père, d’où : complexe d’Œdipe mal résolu, d’où sexualité perturbée. Pas de référent homme, donc pas d’identification, donc : homosexualité. Paf. C’est donc à cause de mon enfance. C’est un peu simpliste, je trouve !

Plus tard

J’ai lu Vacances de printemps, le Lapinot écrit par Frank Le Gall. Il est terrible ! Puis on a regardé tous les trois Mystic River de Clint Eastwood. Maman a loué le DVD. On est des gens modernes à présent.

Je reprends ce que je disais ce matin. Je vais l’écrire comme un dialogue. Vous allez penser que la référence est prétentieuse, mais c’est un peu comme Platon et ses dialogues philosophiques : quand on a quelque chose à démontrer, c’est plus simple en dialogue. Ce dialogue est entre vous et moi. Je commence, si vous permettez :

« Je pense que, si je suis homo, je suis né comme ça.
— Tu nies l’évidence ! Tu correspond exactement au schéma, tu es presque un cliché. Tu n’as plus de père et, même avant ça, tu ne vivais pas avec lui. Tu évolues dans un milieu féminin.
— Alors, l’homosexualité est le résultat de la situation vécue dans l’enfance ?
— Oui.
— Alors, mon oncle G*, le frère de ma mère : il n’a pas connu son père et, pire que moi, il a vécu avec trois sœurs ! Eh bien, il n’est pas pédé. À l’inverse, certains le sont, alors qu’ils ont grandi dans un schéma familial traditionnel.
— Tu prends un cas très précis, d’un côté, et de l’autre côté tu dis ce mot flou : « certains »… Il y a toujours des exceptions…
— Tiens donc ? Alors, à quoi ces exceptions seraient dues ?
— À la manière dont l’enfant a vécu la situation, avec sa sensibilité propre…
— Ah ? Il y a donc quelque chose, chez ces enfants, qui fait qu’ils vivent les événements d’une manière différente ? Et cette différence, à quoi tient-elle ?
— Euh…
— Voilà : c’est inné. Si cette situation m’a affecté de cette façon, moi, c’est parce que j’étais déjà homo ou destiné à le devenir. Alors qu’un autre aurait continué à se développer normalement, entre guillemets.
— Ouais, ça se tient.
— Bien sûr que ça se tient, eh. »

Voilà ce que je pense, en gros. Je dis peut-être des âneries, mais je crois que ça a le mérite d’être réfléchi.

Je ne sais pas si c’est bien de m’analyser autant. Ça devient une manie : tous mes sentiments, j’essaie de les comprendre. Le plus souvent, je ne les comprends pas, et je les maîtrise encore moins… mais je les ai retournés dans tous les sens. Je pense que ça va m’aider de faire cela. Mais d’autres fois, je me dis qu’il faudrait que j’arrête de me prendre la tête. D’une part, parce que je me torture, et que ce n’est pas bon pour le moral. D’autre part, parce que j’ai peur, à cause de ça, de perdre en spontanéité. Que mes sentiments, à force d’être analysés, deviennent artificiels. Après tout, le sens commun fait de la spontanéité une qualité. Je ne veux pas devenir un intellectuel torturé, un poète maudit, ou je ne sais quel génie malheureux. On peut vivre heureux et insouciant, non ? Je ne sais pas. J’ai tendance à penser que les insouciants – dont M* est l’archétype – finiront par tomber de très haut. Ou bien qu’ils resteront insouciants, mais passeront à côté de beaucoup de choses dans leur vie.

Quand je m’analyse ainsi, c’est de mes doutes sur ma sexualité que je parle. J’ai peur de me mettre de fausses idées en tête. De me monter le bourrichon en me persuadant que je suis homo. Ce que je devrais faire, c’est : me laisser aller, faire selon ce que je ressens. Mater qui je veux sans me demander pourquoi je mate untel plutôt qu’une telle. Tomber amoureux, peu importe si d’une fille ou d’un garçon. Hum, hum… C’est bien joli, tout ça, mais je me connais !

Et maintenant, que vais-je faire ? Travailler ? Pourquoi pas… Hin hin, quelle naïveté ! Comme si j’allais travailler…

J’ai trouvé un texte de Nietzsche incroyable en feuilletant le manuel de philo. J’ai lu les textes de Schopenhauer, ça me parle, mais c’est tellement noir ! J’ai lu un peu Nietzsche aussi. Je suis tombé sur ce texte qui m’a bluffé. L’« espèce d’hommes rares » dont il parle, j’ai l’impression que c’est moi. J’en cite un morceau : « Tous ceux-là cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur si cela est nécessaire. Mais autrement, ils sont d’une paresse décidée, quand même cette paresse devrait entraîner l’appauvrissement, le déshonneur, les dangers pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas autant l’ennui que le travail sans plaisir : il leur faut même beaucoup d’ennui pour que le travail puisse leur réussir. […] il peut faut le supporter, en attendre l’effet à part eux […]. Chasser l’ennui, de n’importe quelle façon, cela est vulgaire, tout comme le travail sans plaisir est vulgaire. »

Voilà pourquoi je passe tant de temps à ne rien faire : il vaut mieux ne rien faire que faire une chose qui ne me plaît pas. Quelle présomption de prendre Nietzsche comme alibi de ma fainéantise !


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Lundi 31 janvier 2005

Cela fait longtemps que je n’ai rien écrit, je m’en étonne moi-même. Remarquez, tant mieux. C’est parce que je n’avais rien de très embêtant qui traînait dans ma tête, la semaine passée.

Schopenhauer a dit que la vie était un balancier qui oscillait entre souffrance et ennui. Cette semaine, mon balancier était coincé sur ennui. Quand j’évoque l’ennui, ça ne veut pas dire que je me suis fait chier. Non, je lui donne un autre sens – qui n’a peut-être rien à voir avec celui qui lui donne l’ami Arthur, allez savoir ; je me l’approprie. Je veux dire qu’il y a des moments où je cesse de me torturer avec mes questions et mes obsessions, et que je les oublie en me consacrant à autre chose. Une sorte de routine réconfortante. Par exemple, j’ai travaillé assez longtemps. Une routine confortable, donc, mais pas très folichonne. D’où l’ennui.

Aujourd’hui, mon balancier s’est décoincé et est reparti sur « souffrance ». Oh, je me connais, ça ne va pas durer. C’est le coup de blues du lundi. J’ai passé deux jours (complets, car je n’avais pas cours ce samedi matin) seul, dans un autre univers. Puis, le lundi : brusque retour au lycée et à la réalité. Le porc-épic de Schopenhauer se rapproche de ses semblables et ça lui fait mal. Il se sent terriblement seul quand il y a du monde autour de lui. Quand il est réellement seul, il ne sent pas la solitude. La solitude, c’est par rapport aux autres. Sans les autres, je vais très bien, merci. Au milieu des autres, c’est très dur. Je ne suis pas comme eux. Je n’ai rien à leur dire.

Et puis, j’ai une complication. La personne dont je recherche la présence, que je me surprends à guetter, à attendre, eh bien… en sa compagnie, je suis tout bête, intimidé, et je me dis que je suis un pauvre type, ridicule. Alors, je l’évite. Mais c’est nul, parce que je sais qu’il n’est pas loin. Et je pense à lui. C’est terrible. En plus, aujourd’hui, il portait un simple t-shirt, pas de pull, alors ça ne m’aide pas à garder les idées claires. J’aime tout en lui. Il est beau, il est élégant, il est intelligent, il est intéressant, il est un peu mystérieux. Mais il ne voit que M*.

Mais que lui trouve-t-il ? Lui, qui est un type compliqué, secret, introverti, intelligent, que trouve-t-il à cette fille, qui est l’archétype de la jolie fille qui ne se pose jamais de questions ? Quand je suis bien luné, je dis qu’elle est insouciante. Quand je le suis moins, je dis qu’elle n’a rien dans la tête.

Elle se sert de lui. Moi qui suis obnubilé par lui, je n’arrive pas à être objectif et à me dire qu’il est faible ; je me dis plutôt : « Le pauvre, elle lui fait croire des trucs, il est accro, c’est terrible pour lui. »

Alors, M*, je ne peux plus la voir. Je lui en veux. Par exemple, le midi : avant, on mangeait tous ensemble ; maintenant, elle a décidé de faire bande à part et elle nous accapare B*. S* aussi lui en veut. Elle ne vient plus nous parler que par intérêt.

Par obligation, je suis à côté d’elle dans de nombreux cours. Mais on trouve le moyen de se séparer, petit à petit. Au moins, il y a cela de bien : c’est clair entre nous, c’est réciproque. Elle n’a jamais été une grande amie, juste une copine avec qui je me suis mis en début d’année, par défaut – pareil pour elle, avec moi. Elle est bien gentille, mais on n’a rien en commun. Elle doit bien se faire chier avec moi, la pauvre.

En tout cas, je suis bien accro à B*. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Je n’ai rien demandé ! Comment fait-on pour se retirer quelqu’un de la tête ? Je sais que c’est ridicule, que ça ne mène à rien, que je me fais du mal. Et ça pourrait être gênant pour lui, à cause de mon attitude bizarre. Je me confie à lui comme à un ami – qu’il est – et quand je le vois en face, je fais comme si de rien n’était, je me sens drôle, je me sens con.

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de S*. Je suis gêné parce que, au mien, elle m’a offert un super cadeau, et que je n’ai pas eu d’idée pour elle. Alors je lui ai fait une carte et un dessin. C’est le truc facile, pour moi. Ça a eu l’air de lui faire plaisir.

Samedi, c’était les portes ouvertes des quatre écoles d’arts appliqués de Paris. J’hésite encore entre Estienne et Duperré, mais c’est Duperré qu’on a visité. Je vais adorer étudier là-bas, si je réussis. Rien que d’aller à Paris, l’idée me plaît. À chaque fois que je suis à Paris, je suis comme un gamin. Je trouve tout beau. C’est fantastique, pour moi. J’aime l’ambiance des rues, les petits bistrots – samedi midi avec maman, on a mangé un croque-monsieur dans un bistrot –, le fait que le moindre bâtiment soit un monument, et que c’est là que tout se passe. Vous voyez, je suis d’une naïveté terrible, mais ça me fait du bien. J’ai été enthousiasmé par les travaux exposés. C’est exactement ce que je veux faire. Mais la barre est très haute. J’ai peur de ne pas réussir le concours.

Maman est en congés. Juline commence ses vacances d’inter-semestre (elle a eu d’excellentes notes à ses partiels, même un 18 avec félicitations du prof ! après quatre années de lycée au ras des pâquerettes, ça fait sacrément plaisir). Elles ont été acheter ensemble un lecteur DVD. Ça y est, on s’y met, on vit avec notre temps. On l’a testé ce soir. Les seuls DVD qu’on a pour l’instant, ce sont ceux du magazine Studio. Je les regardais sur le PC, mais maman et Juline jamais. Je ne pense pas qu’on achètera des DVD, c’est trop cher : maman en louera au CE de son boulot, comme elle le fait parfois avec les cassettes – mais elle a de plus en plus de mal à trouver des cassettes, maintenant.

Au festival d’Angoulême : meilleur album, Poulet aux prunes de Marjane Satrapi. Je ne l’ai pas lu, mais j’ai beaucoup aimé Persépolis et Broderies. Meilleure série : Lapinot (vive Lapinot !). Prix du patrimoine : Le Concombre masqué (mythique !). Blankets n’a rien eu. Meilleur scénario : Comme des lapins de Ralf König : décidément, il me le faut. Mercredi, j’ai acheté Libé, illustré par des auteurs de BD. Et c’est le Concombre à la une !

Mardi dernier, j’ai commencé une BD marrante. C’est très con, mais ça me fait rire. Je venais de finir une boîte de chocolats et je me suis demandé : « À quoi peut penser le dernier chocolat de la boîte ? Est-il content d’avoir survécu plus longtemps que les autres ? Ou au contraire, est-il vexé d’avoir été choisi en dernier ? » J’ai eu l’idée d’en faire une histoire. Ça se présentera comme ça : douze pages A5 de quatre fois trois cases. C’est toujours la même case : six chocolats à l’intérieur d’une boîte. Je les ai dessinés une bonne fois pour toutes, puis copiés-collés douze fois par page sur l’ordinateur, et imprimés. En fait, ce n’est pas toujours la même case : au début, ils sont six, puis cinq, etc., jusqu’au dernier. Qui sera mangé le dernier ? Je n’ai pas beaucoup avancé depuis. C’est rapide à faire (je n’ai que les bulles à ajouter), mais je n’en ai pas trouvé le temps. Et puis, il y a des moments où je trouve ça nul. Je suis comme ça : inconstant. Ma vie est un enfer.

Jeudi prochain, je reprends le sport. Ma dispense est terminée. C’est dans trois jours et j’angoisse déjà. Pour des conneries pareilles, quelle honte ! Ma vie est un enfer. J’ai encore un peu mal à ma cheville. Mais, d’après le kiné, je pourrai faire du sport quand même. Et c’est l’épreuve du bac dans une semaine : je serai évalué, alors que je n’aurai assisté qu’à trois cours du cycle de volley. Mais je m’en fous. Pour moi, ça ne change pas grand chose. Si j’avais suivi les cours, j’aurais pu m’en sortir avec un 4 sur 20 ; sans les cours, j’aurai 2 ou 3.

Demain, je passe trois heures à côté de M* (deux d’histoire, une d’éco). J’ai une heure de philo, c’est génial, mon prof est passionnant. Puis deux heures de spé… Il faut bien faire avec. C’est terrible, cette démotivation à quelques mois du bac, mais j’ai l’impression qu’elle touche beaucoup de monde…


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Dimanche 23 janvier 2005

Jeudi soir, j’avais décidé qu’il fallait tout raconter à maman. Il ne restait qu’à trouver le moment propice. Tiens : le vendredi soir, Juline rentre tard de la fac. On aura donc un moment tous les deux. Très bien. Alors, je prépare mon petit plan, comme je fais toujours. Je sais que je rentrerai de chez le kiné vers 18 heures ; maman rentre du boulot vers la même heure. J’aurai fait mon travail avant. Ah, zut ! S* sera absente du lycée, elle m’a demandé à passer chez moi le soir pour prendre les devoirs. Je l’appelle, je lui dis qu’elle va devoir se débrouiller, qu’elle ne pourra pas venir. Voilà, c’est bon.

Vendredi soir, donc. Je sais comment je vais faire. J’attends que maman soit bien rentrée, qu’elle soit libre. Je lui dis : « Tu n’as rien à faire de spécial, là ? » Elle me répond : « Non, pourquoi ? » Et je lui dis alors : « Je voudrais te causer de quelque chose. J’ai parlé avec Juline mercredi, et elle m’a rapporté votre discussion. Alors, je voudrais te dire qu’elle a raison… », etc. Tout est bien rôdé, mais j’ai le trac. Normal.

Au moment où je prévois de lui parler, maman dit : « Je vais appeler papy pour lui proposer de venir dimanche. » Ah, zut ! Bon. Je m’arrange quand même : il n’est pas question que je me défile. J’ai donc réussi à parler à maman, et tant pis : elle n’aura pas appelé papy.

Ça m’a fait tout drôle, de parler de ça avec maman, mais ça m’a fait du bien. Ce que je lui ai dit, c’est que j’avais de sérieux doutes, mais que j’avais quand même tendance à penser que je l’étais. Je lui ai même parlé de mon sentiment bizarre envers B* (sans lui dire que c’était lui). Oui, en ce moment, c’est plutôt ça : le doute. Je crois que ce n’est pas une bonne chose de me persuader que je suis homo, comme je l’ai fait. Il est trop tôt pour me prononcer avec certitude. Le danger, ce serait de me mettre une idée en tête et de m’empêcher, à cause de ça, de me rendre compte ensuite que je me suis trompé, ou bien que je suis bi, pourquoi pas. Finalement, ça me plairait d’être bi, ça doit être bien. Ce qui n’est pas facile, c’est de ne pas avoir de statut officiel, mais ce qui est cool, ce sont les possibilités illimitées.

On a causé une bonne heure, puis Juline est rentrée. Ça n’a rien changé à nos relations, bien sûr. Pour ça, j’ai vraiment de la chance d’avoir une mère à l’esprit ouvert. Mais je pense qu’elle a dû beaucoup cogiter !

Elle m’a parlé un peu d’elle, aussi. Qu’elle avait eu ce genre de doutes, à l’adolescence. Mais je trouve que c’est différent : elle s’était déjà intéressée aux garçons avant, même si elle n’avait encore eu personne. Alors que moi, quand je me suis posé la question, je ne m’étais jamais intéressé aux filles.

Voilà, c’est une bonne chose de faite. Je ne sais pas si ça a un rapport, mais, ce weekend, je vais plutôt bien, et j’y ai pensé moins que d’habitude. Ouais. C’est bien.

Samedi matin, je l’ai dit à S*, pour lui expliquer pourquoi elle n’avait pas pu passer chez moi la veille. Mais je n’aime pas beaucoup parler de ça avec elle. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas à l’aise. Alors, je suis passé dessus rapidement et j’ai changé de sujet.

Et puis : en parler à B*… J’aime qu’il sache ces trucs. J’aime partager avec lui. Mais ce type est d’un bizarre ! Il est incroyable. Un vrai muet. Je n’ai jamais pu le faire parler vraiment ; avec les autres, il est comme ça aussi. En général, il se met dans un groupe et il fait de la figuration. Il ne cause pas. C’est pour ça que c’est gênant de se trouver seul avec lui, surtout quand on n’est pas bavard, comme moi… On dirait que personne ne sait rien de lui. À mon avis, il pense beaucoup. Mais, à quoi ? Personne ne le sait. Je ne sais pas ce qu’il fait de son temps, le weekend par exemple. Mais quel type formidable, quand même ! Il cause peu, mais quand il cause ce n’est pas pour ne rien dire. Il m’a l’air sincère. C’est important. Ses silences m’en disent très long ! Ça me fait cogiter. Je me fais des films. Il me touche. Et puis… Qu’est-ce qu’il est beau. C’est vrai. C’est con à dire, ça fait superficiel, mais c’est tellement vrai… C’est incroyable : je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui ! Vous voyez : je suis sacrément atteint… Pauvre de moi.

Quoi d’autre ?

Vendredi est sorti le tome 3 du Retour à la terre de Larcenet et Ferri : Le vaste monde. Je l’ai acheté samedi à l’Univers du livre et l’ai dévoré cet après-midi. C’est extraordinaire, je ne connais rien de plus drôle, je vous assure. Un humour très con, un peu absurde, qui me fait me bidonner à chaque planche. J’ai acheté aussi Un Américain en balade de Craig Thompson : je suis tombé amoureux de cet auteur depuis que j’ai lu Blankets. On était à Saint-Germain tous les trois. Moi, c’était pour les bouquins. Juline pour des fringues (c’est les soldes). Maman m’a traîné dans une boutique : un traquenard. Elle a voulu que je choisisse quelque chose. J’ai horreur de ça, et je n’étais pas venu pour ça. Si j’avais vraiment regardé, je suis sûr que j’aurais trouvé une fringue sympa, mais j’y ai mis toute ma mauvaise volonté. Je n’ai besoin de rien, mes fringues sont très bien. En plus, je suis extrêmement difficile – et ça vaut mieux : comme ça, maman n’ose pas m’acheter des trucs sans moi. Surtout, je trouve ça inutile : c’est tellement cher, les fringues, et je vois des trucs tellement plus interessants à faire avec ce fric ! C’est la société de consommation : on croit qu’il est indispensable de s’acheter régulièrement des fringues, mais, moi, tant que c’est mettable, je mets encore. Le pire, ce sont mes pompes : elles sont impeccables, mais maman veut que j’en choisisse de nouvelles. Bon. J’avoue que je suis de mauvaise foi. Ça ne ferait tout de même pas de mal d’avoir quelques changes.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Jeudi 20 janvier 2005

Hier, il m’est arrivé quelque chose d’incroyable. J’ai encore du mal à réaliser. J’ai tout raconté à Juline ! C’est parce qu’elle me l’a demandé – ce qui est encore plus incroyable. Mais il faut que je raconte ça d’une manière organisée, sinon on n’y comprendra rien.

Il était à peu près 17 heures ou 17h30. On était chacun dans notre chambre. Et on est restés comme ça : on parlait sans se voir. C’était étrange, mais plus facile, peut-être.

Elle me demande : « Tu travailles ? » Je lui réponds que non. Alors : « Je peux te demander quelque chose ? » Et là, j’ai tout de suite compris ce qu’elle allait me demander. Enfin, si j’ai pensé à ça, c’est parce que c’est la seule chose que j’ai en tête en ce moment. Elle m’a parlé sur un ton sérieux, j’ai vu qu’elle tenait vraiment à entendre une réponse. Elle a donc posé sa question :

« Est-ce qu’il y a une fille qui te plaît ? »
J’ai répondu non.
« Ou bien, je pourrais savoir ton style de fille ? »
J’ai dit que je ne savais pas. J’ai demandé :
« Tu saurais dire, toi, ton type de gars ?
— Oui. »
Ah, bon. Alors, la voilà qui me demande :
« Et… un gars qui te plaît ?
— Ben, non… quand même… enfin…
— …
— Mais pourquoi tu veux savoir ça ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Non. D’abord, toi, réponds.
— Ben, oui… mais je ne peux pas te dire ça, comme ça ! Qu’est-ce qui t’a mis cette idée en tête ? »

À ce moment, en une seconde, plein d’idées se sont bousculées dans ma tête. Je me suis dit : « Merde, est-ce que j’ai laissé traîner quelque chose ? Est-ce qu’elle serait tombée sur le mail que je viens d’envoyer à B* ? » Mais elle me dit :

« Quand tu étais déjà parti au lycée, ce matin, maman m’a dit : Cet après-midi, vous pourriez faire quelque chose ensemble, avec ton frère. Change-lui un peu les idées, ce n’est quand même pas un ours ! On a bien vu, elle et moi, que tu es perturbé en ce moment. On s’inquiète. Et puis, moi, ça faisait un moment que j’y pensais. C’est vrai, je ne t’ai jamais entendu parler d’une fille, ni même faire des commentaires quand on voit une belle fille en photo. Moi, j’en fais bien ! Et les autres garçons, ils ne parlent que de ça. Alors, comme tu avais l’air perturbé, j’ai pensé à ça. Je me fais facilement des films. C’est ce que j’ai dit à maman. Elle m’a dit : Ah, tu crois ? Ah oui, c’est possible… On en a discuté un peu toutes les deux. Alors, c’est pour ça que je veux savoir. Tu ne me prends pas pour une folle, au moins ?
— Ben non, puisque tu as raison…
— Mais, heu, tu as des doutes ? ou bien tu crois que tu es sûr ? Parce que ça arrive, d’avoir des doutes. Et en fait, ce n’est pas ça.
— Eh bien, justement, j’ai des doutes, mais j’ai plutôt tendance à penser que, oui, c’est sûr.
— Ah… Mais comment tu pourrais en être sûr ?
— Ça ! Justement… Si je le savais ! J’aimerais la connaître, la preuve infaillible… »

Etc., etc. Je lui ai raconté pas mal de choses. Ça m’a soulagé. Mais j’ai l’impression qu’elle croit, plutôt, que je me cherche. Que je ne suis pas sûr. Alors que moi, je crois être sûr.

« Et il y a un mec qui te plaît ?
— Euh, ben, je sais pas. C’est bizarre. Il y en a un, je me demande. Parce que je ne pense pas tout à fait à lui comme à un ami, c’est ambigu.
— Peut-être que ce n’est pas lui qui te plaît, juste son style. Qu’est-ce que tu penses de ceux qui lui ressemblent ?
— Je ne connais personne qui lui ressemble !
— Ah. En effet.
— Tu vois : je suis mal barré. »

Je suis content de lui avoir parlé. Maintenant, je vais devoir parler à maman. Je ne voulais pas le faire, pour ne pas l’inquiéter. Mais il se trouve qu’elle s’inquiète déjà ! Alors, au moins, elle saura pourquoi…

Juste après ça, j’ai écrit un petit message, très rapide, à B*. Je m’en voulais de mon mail triste, un peu « au secours », alors j’ai voulu le rassurer. Je lui ai dit : « Il m’est arrivé un truc incroyable ; ma sœur m’a posé la question ; je lui ai tout dit ; je te raconterai. » Je voulais partager mon enthousiasme, et pas seulement les mauvais moments ! En même temps que j’envoyais le mail, j’ai reçu sa réponse au précédent. La plus longue réponse que j’ai jamais reçue de sa part ! Au moins quatre ou cinq lignes. J’étais content. Il est de bon conseil. Il me dit : « Les autres, tu t’en fous, tu n’as pas à le leur dire. » Il me demande si ça ne pourrait pas m’aider de parler à un gars qui, lui, serait sûr de son homosexualité. Si, bien sûr, ça me plairait… Mais qui ? Je ne sais pas s’il pense à quelqu’un de précis, en disant ça. À ce propos : Juline a un copain homo qui s’appelle ***, et je vois qui c’est, il est assez voyant. Lui, il le sait depuis toujours. Quelle chance !

Du coup, j’étais impatient d’aller à la cantine, ce midi, pour voir B*. Dans un premier temps, on n’a rien dit, parce qu’on a mangé avec S*, Adeline, Amandine et Lisa. C’est après que j’ai pu lui en glisser deux mots. Je lui ai rapidement raconté. Et puis, on est revenus avec les autres. Je n’ai rien dit à S*.

J’espérais qu’il ait une heure de perm cet après-midi, à cause de la grève, mais non. Tant pis. Je pourrai peut-être le voir demain, parce que S* ne sera pas là. (Elle fait un truc bizarre : elle participe au Parlement franco-allemand des jeunes… Elle fait son TPE sur les relations franco-allemandes.)

Je suis content, je me sens bien. Sur le trajet de la maison au lycée, j’étais tout gai. J’aime bien quand je suis comme ça. Je le ressens encore mieux quand je suis seul, dehors, à marcher : je ressens une impression de légèreté. J’ai envie de faire de petits détours, de me promener, de sautiller presque ! Et j’ai l’impression qu’il fait beau, alors qu’il fait un temps pourri.

Je vais devoir bosser. Ce matin, j’ai fait une partie de mon fameux devoir de philo. Je pense le finir. Ce que j’ai promis à maman, c’est de regarder sérieusement l’un des sujets d’annales du concours d’entrée à Estienne. Il faut que je le fasse… c’est tellement important ! Oui, il le faut. Mais je ne promets rien. Je me connais. La flemme, c’est redoutable.

Cette nuit, j’ai fait un rêve normal : stupide et incohérent, donc normal. Je n’ai pas rêvé de mon obsession habituelle. Ce n’est pas que j’en rêve si souvent, mais ça me gêne : si même la nuit je ne peux pas être tranquille… !


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Mercredi 19 janvier 2005

Il faut absolument que j’arrive à parler. Que je partage mes doutes. Ou simplement que je cause de moi et de tout ce qui se passe dans ma tête ! Je n’attends que ça, en causer. Mais je n’ose pas, c’est trop dur. Je ne comprends pas pourquoi. Si j’en parle à S* ou B*, qui sont au courant, je suis sûr qu’ils seront ouverts à cette discussion, puisque ce sont de vrais amis. Mais je n’y arrive pas. Je prépare souvent un scénario dans ma tête. Je me dis : « À tel moment, S* et moi serons seuls, alors je lui dirai ça, j’amènerai le sujet, l’air de rien. » Mais non, je n’y arrive pas. Je me défile au dernier moment.

Par moments, j’ai l’impression que S* aimerait qu’on en parle (quant à B*, difficile à dire : je le vois assez peu, en fait). Je pense qu’elle voudrait en causer, mais qu’elle ne sait pas comment. Elle se dit aussi, peut-être, que je ne veux pas en parler.

Hier, nos profs respectifs étaient absents. On va manger une heure plus tôt, puis on a une heure à tuer. Elle veut rentrer chez elle poser ses affaires et me propose de l’accompagner. Je me dis : « Chouette, je vais lui parler seul à seule. » Tu parles ! Je n’ai pas été fichu de dire quoi que ce soit. Pourtant, ç’aurait été facile, puisqu’on a parlé de sexualité. Elle m’a tendu des perches, peut-être, allez savoir. Je n’ai pas su les saisir.

À un moment, chez elle, elle m’a tout de même demandé, à vif : « Ça ne t’embête pas de savoir que tu n’aurais jamais d’enfants ? Je veux dire, pas avec la personne que tu aimeras ? » Je ne sais plus ce que j’ai répondu, mais je n’ai pas su prolonger la discussion. Quel con.

C’est amusant, sa manière de poser ce genre de questions. Elle me donne l’impression d’avoir cogité longtemps, puis, hop, enfin elle ose. Un peu comme cette autre fois, mercredi dernier, quand elle m’a demandé : « Au fait… C’est qui, le gars dont tu m’as dit qu’il t’avait « révélé » ce que tu étais ? » – parce que, quand je lui ai dit que je l’étais, je lui avait dit aussi que c’était en voyant un mec de ma classe, à la rentrée, que j’avais eu une sorte de révélation. J’ai répondu que c’était Étienne, et je n’ai pas su continuer sur ce sujet, cette fois non plus.

Ce midi, à la cantine, même dans les moments où la conversation retombait, je n’en ai pas profité pour dire ce que j’avais à dire. Je me suis dégonflé.

À vrai dire, c’est surtout à B* que j’aimerais parler. Je pense que c’est parce que c’est un mec, qu’il pourrait me faire part de ses propres impressions. Mais j’ai beaucoup de mal à le voir seul et, quand je le pourrais, je l’ai déjà dit : je perds mes moyens.

Alors, en rentrant du lycée tout à l’heure, j’ai fait quelque chose qui me déçoit : j’ai écrit un mail à B*. Je trouve que ça manque de courage. Et je m’en veux, un peu, de lui imposer mes soucis. Mais ça me fait du bien. Surtout, je lui ai écrit ce que je viens d’écrire ici : que je n’aime pas envoyer ce mail, mais que ça me permet de parler plus librement. Et que j’aurais préféré discuter avec lui face à face, plutôt que de tout lui livrer en bloc. J’ose espérer une chose : j’aimerais que, demain, il vienne me solliciter. Mais j’avoue que ça m’étonnerait. D’une, on n’aura peut-être pas l’occasion de se voir à deux. De deux, il est timide aussi, et il n’osera pas. Je sens que je vais devoir faire un gros effort pour me livrer, ces prochains jours ! Courage !

Demain, je n’ai quasiment pas cours. C’est la grève. Hier, c’étaient les postiers, aujourd’hui les cheminots, demain les profs. Ils sont assez nombreux à suivre la grève au lycée. Du coup, je n’aurai qu’un cours : éco de 17 à 18. Mais je viendrai à la cantine pour manger avec S* et B* – je suis sûr qu’il restera avec nous, puisque M* ne sera pas là.

Il faut dire qu’il se passe des choses bizarres entre eux, qui ne me plaisent pas beaucoup. Récemment, on avait l’impression que quelque chose allait se passer, c’était tellement flagrant, ils allaient sortir ensemble. Eh bien, non. Chacun des deux s’en défendait. Mais maintenant, on dirait que B* est bien accroché à M* et qu’elle en profite, qu’elle abuse de la situation. B* a tendance à la suivre, à rester avec elle. Quand elle le décide, ils font bande à part. On dirait qu’elle en fait ce qu’elle veut. Le pauvre. Je ne sais pas si on a raison de penser cela ; on se fait peut-être des films, mais les apparences laissent peu de doute. J’espère que B* n’est pas dupe. Ça me ferait mal qu’il se fasse avoir par cette fille, qu’elle lui fasse croire que quelque chose est possible, alors qu’elle n’en a nullement l’intention.

Ça ne me plaît pas du tout, et c’est un argument de plus pour m’inquiéter : j’ai l’impression que je suis jaloux. Ça me rend triste d’y penser. J’en veux à M*. Qu’est-ce que je lui veux donc, à B* ?

Cette nuit, j’ai rêvé qu’on était au lycée, avec B* et plusieurs autres personnes. Je parviens à isoler B*, je lui dis que je veux discuter avec lui. On va s’assoir ensemble quelque part et je lui raconte mes doutes, mes inquiétudes, tout ce que j’ai écrit ces derniers jours dans le carnet. Et il a été de bon conseil : il m’a dit que je devais arrêter de me prendre la tête. Que si j’ai envie que les autres soient au courant, eh bien, je n’ai qu’à le leur dire. Et si je m’aperçois plus tard que je me suis trompé ? Eh bien, ce n’est pas grave, je n’aurai qu’à le dire aussi. À propos de mon autre inquiétude (si une fille s’intéresse à moi et tente de me séduire, je pourrais me rendre compte que je ne suis pas fermé à ça, mais si elle me croit pédé, elle n’essaiera rien), il me dit que rien n’est moins sûr : si elle est déterminée, elle essaiera quand même. Il n’a pas tort. Un homo qui tombe amoureux d’un mec hétéro, il peut tenter sa chance : même si l’autre se croit hétéro, il n’est peut-être pas hermétique à l’idée d’essayer avec un mec. Ça peut arriver. Bon, ce rêve était à la fois réaliste et très cohérent (pas de changement de décor impromptu, ni d’inversion de personnages).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.