Fier, quand même

« Marrant, tout de même, cette idée d’être fier de quelque chose qu’on n’a pas choisi d’être » : c’est une remarque idiote, évidemment, mais je l’entends parfois et, comme elle est idiote, elle mérite à chaque fois qu’on en cause, et plusieurs fois je l’ai fait (en causer). Et ces jours-ci, j’y réfléchis plus souvent que d’habitude, parce que c’est juin, c’est le « mois des fiertés » et qu’à chaque coin de rue s’affichent des drapeaux, des affiches, des injonctions : « sois fier ». En particulier ici.

Ce que je suis, ce n’est ni mieux ni moins bien que ce que sont les autres. Alors, fier de quoi ? Fier d’avoir choisi, non pas d’être ce que je suis, mais d’être fier de l’être. Une mise en abyme, donc. C’est simple : la fierté comme une arme de défense. Le rempart contre la honte. Quelle honte ? Honte de quoi ? On n’a pas honte d’être comme tout le monde, alors on n’a pas de raison d’en être fier non plus : c’est comme ça, c’est tout, et c’est ça qu’ils ne pigent pas, ceux qui ne pigent pas, parce qu’ils se sentent précisément comme tout le monde, légitimes, à leur place.

Moi, je n’ai jamais eu honte d’aimer les garçons, puisqu’on ne m’a jamais appris que c’était mal. J’ai eu cette chance – contrairement à A., par exemple, ou à cet autre A. aussi, qui ont mon âge et qui, eux, en ont bavé. Mais, j’avais plein d’autres raisons de pas me sentir « comme tout le monde » quand j’étais môme, plein de raisons qui ont pu se cristalliser plus ou moins dans celle-ci, qui les surpassait toutes. Voire : qui les résumait – dans mon esprit, du moins, et peut-être dans celui des autres. Et ce n’est pas évident, au début, de comprendre que « différent » ne veut pas dire « mieux » ou « moins bien » – les deux options contraires étant équivalentes, au fond, car elles aboutissent au même résultat : être en dehors du groupe. De la bande de chouettes copains. De la masse. De la foule. Des hordes d’animaux hostiles. De la majorité des moutons. C’était tentant, alors, de me sentir fier ou honteux de toute chose qui me distinguait de la masse. Fier d’être nul en foot, et de ne pas même avoir envie d’y être bon. Honteux d’être le premier de la classe. Fier de me faire punir quand même, exprès, malgré ça. Fier d’avoir, sur chaque chose, une opinion bien sentie. Honteux de me prendre le ballon dans la gueule quand on me l’envoyait. Fier de recueillir les confidences des amis. Honteux de n’avoir pas de choses aussi croustillantes à leur raconter. Fier d’avoir lu, à quinze ans, plus de livres que la plupart des autres en une vie. Honteux de me montrer nu, ou presque, à la piscine. Fier de connaître ce désir étrange d’écrire, d’être un artiste, plutôt que de vouloir entrer dans telle ou telle école pour laquelle les autres se battaient. Fier ou honteux de tout ça à la fois, et inversement. Ou indifféremment. Ah ! elle était floue, la frontière : il n’y avait pas loin, de « je vaux cent fois mieux que ces idiots » à « si seulement je pouvais leur ressembler »… Il n’y avait pas loin, non, entre le petit con prétentieux et l’insecte ridicule qui se terre dans son trou.

Il y avait ces autres choses dont je n’ai jamais été ni fier, ni honteux – parce qu’elles ne me différenciaient de personne, parce qu’elles allaient de soi : habiter là où j’habitais (dans un lieu qui me semblait le plus neutre du monde) ; avoir les amis que j’avais alors (qui me paraissaient des gens absolument normaux) ; être un garçon (car je n’en ai jamais douté et, surtout, ça n’a jamais été remis en cause par les autres, malgré le foot, malgré tout, par des attaques d’aucune sorte).

Puis, tout le reste, peu à peu, est venu s’ajouter à cette courte liste. Les choses dont j’avais été à la fois fier et honteux, une à une, sont passées de l’autre côté : du côté de ce qui ne pose pas problème. De ce qui est « comme ça », c’est tout.

D’aimer les garçons aussi, j’ai été fier, brièvement, c’est vrai : quand j’étais malheureux (et ça a été bref, oui) : fier comme d’un stigmate, comme d’une marque fatale offerte par une sorte de providence. Ça confirmait mon destin maudit, mon instinct tourmenté. C’était vachement romanesque. Et puis, très tôt, je n’ai plus eu de raison d’être malheureux et, franchement, j’ai renoncé sans regret à mon intention lointaine de mourir un jour en artiste, de désespoir. Je n’ai pas cessé pour autant d’être fier de ce goût-là qui me définissait, mais fier d’une autre manière, et pour d’autres raisons. Une sorte de devoir que je me suis attribué, un supplément de sens. Le sentiment que cela ne concerne pas que moi, mais tous les autres. Que ce que je suis – ce que les autres perçoivent de moi – engage plus que moi-même. Par exemple : quand je cause de ce sujet, précisément, avec ceux qui ne se sont jamais posé ces questions (ceux qui feignent la naïveté : « mais pourquoi être fier ? », demandent-ils) : je leur montre que je suis fier, quand bien même je ne le suis que très modérément, juste pour qu’ils sentent combien j’ai le droit de l’être, et combien ceux qui voudraient l’être le méritent plus encore. Ou encore : ces moments magiques où j’étais face aux élèves, dans leur classe, pour leur parler de Martin et de Félix, et qu’ils étaient assez malins pour lire entre les lignes et comprendre de quoi ce sentiment était fait : j’ai conscience que je représente, dans ce moment-là, plus que moi-même. Que je suis potentiellement une figure, un ambassadeur. Et alors, pour ces autres que je représente malgré eux, je suis fier.

J’ai eu de la chance, et j’en ai toujours. Je le sais bien. Mais je n’ai pas seulement de la chance. J’ai aussi fait des choses, souvent, pour que ma vie soit comme elle est. Et pour être capable de l’assumer à cent pour cent, aussi bien quand je me regarde dans la glace que quand je parle de moi aux autres, ces fameux autres – qui, eux non plus, ne sont pas « comme tout le monde ». De ça, je suis fier.

Torpilleur, touché

Je ne sais pas exactement ce que ce serait, « écrire pour les mômes ». L’un de mes livres est soi-disant pour les enfants – c’est Les bandits – mais, à l’origine, le texte, je l’avais écrit comme s’il était pour moi. J’imaginais qu’il serait lu par des enfants de mon âge, disons, de vingt-huit ans. Et finalement, il paraît qu’on peut tout piger quand même, avec vingt ans de moins. Tant mieux. Avec Le héros, c’est un peu pareil : je l’ai écrit comme ça me venait. Puis, il est arrivé plusieurs fois que des jeunes (des gens qui ont, genre, la moitié de mon âge) lisent le livre, et l’aiment. Et c’était beau de le savoir. Mais alors… ça voudrait dire quoi, si un jour je décidais d’écrire consciemment, volontairement, pour les mômes ?… Si j’écrivais un « livre jeunesse », comme on dit, en le faisant exprès ? J’en sais rien du tout. Je réfléchis à ça, en ce moment. Assez souvent, même.

Là, par exemple, j’y réfléchis. Et, en même temps, je pense aussi à la configuration du lieu où je me trouve. Aucun rapport entre les deux, a priori. Mais, ça m’arrive souvent de réfléchir à cette autre chose : c’est quoi, ce lieu où je suis ?

Dans ce quartier, où je réside pour la troisième fois, je viens seulement de remarquer (hier) que les rues portaient des noms de lettres. Dans l’ordre alphabétique. C’est-à-dire que, tandis que les avenues (orientées Nord-Sud) sont simplement numérotées, les rues (perpendiculaires aux avenues) sont, quant à elles, nommés par des lettres. Mais oui ! Tout simplement. H, I, J, K, L, etc. Hugo, Irving, Judah, Kirkham, Lawton, etc. Je n’avais jamais compris ça, avant. Je l’ai vu en tombant sur ce plan ancien, que je vous montre ici (vous les voyez, les petites lettres, aux intersections ?) – un plan qui date probablement du moment où on venait juste de créer ces rues, mais qu’on ne leur avait pas encore donné de vrais noms.

Ça me plaît, ces lettres. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que dans L’épaisseur du trait, les personnages s’appellent (par ordre d’apparition) : A, E, I, O, U, puis I à nouveau (Alexandre, Eugène, Ivan, Otto, Ulisse), mais que je ne l’ai pas fait pour qu’on le remarque. C’est comme ça, c’est tout. Pareil pour les rues du quartier : je n’avais pas pigé cette astuce alphabétique, et ça ne m’empêchait pas de m’y promener.

L’autre raison, c’est parce que j’imagine maintenant jouer à la bataille navale sur le plan. On pourrait dire, par exemple : j’habite à K-12. Ensuite, on dirait : H-8 – Torpilleur, touché. Et puis encore : I-9 ? – Boulangerie Arizmendi, coulée.

Voilà à quoi je pense. Qu’on pourrait s’amuser comme des mômes, dans cette ville d’adultes (les villes sont toujours faites par les adultes, pour les adultes). Et cette réflexion-là, si elle me vient maintenant, formulée dans ces mots-là, c’est parce que je lis de temps en temps des bouquins « pour les jeunes », histoire de voir à quoi ça ressemble – rapport à ce que j’expliquais au début. Et que, ces jours-ci, précisément, je viens de lire L’Arcan, de Thomas Villatte, qui m’a beaucoup plu (et intéressé). Et que dans ce livre, il y a une phrase en particulier, oh, une phrase, oui, juste cette phrase :

Cette phrase-là, je la prends. Juste pour moi. Elle m’a touché, en plein dedans. Touché, oui, mais pas coulé.

Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

Mais les noms des lieux, oui. Ils nous parlent du paysage. Et ça, ça me plaît. On dit Cole Valley, par exemple, ou Noe Valley, pour parler des quartiers de Cole Street ou de Noe Street. Simplement parce que ces rues sont situées dans des creux, dans des vallées. D’autres quartiers, au contraire, s’appellent Bernal Heights ou Pacific Heights, parce qu’ils sont placés en hauteur. Il y a aussi Russian Hill ou Nob Hill qui, sans surprise, sont des collines. Et ce parc, là, le Buena Vista Park ? C’est facile : depuis ce point s’ouvre un panorama, une buena vista, parce qu’il est sur une colline, lui aussi. Et le quartier où habitent J. et J., qu’on appelle le Sunset, devinez où il est ? Fastoche : il est du côté du coucher de soleil, plein ouest.

Voilà. On n’est jamais loin, dans cette ville, du paysage originel, de celui qui était là avant. C’est tout du moins mon impression. Hier, j’ai gravi une butte, une quasi-montagne : le mont Sutro. C’est en plein milieu de la ville, et je suis sûr que ça n’a pas changé d’allure depuis l’époque où la ville n’existait pas. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on n’a jamais touché à rien, et que ces arbres, immenses, ont toujours été là. Que c’est une sorte de forêt primaire. Un paysage intact.

Et même le fameux Golden Gate, le détroit sur lequel est jeté le fameux pont rouge, son nom signifie : « porte Dorée ». Littéralement. Comme la porte Dorée de Paris. Mais, celle de Paris est une porte ménagée dans une construction humaine : une ouverture dans les fortifications (au temps où elle s’appelait : porte de Picpus), puis un accès au boulevard périphérique. La porte Dorée de San Francisco, quant à elle, est une porte ouverte sur la baie. L’endroit où la terre s’écarte pour laisser passer l’eau. Un événement purement géologique et maritime. Un morceau de paysage.

Il faut bien se nourrir

Un truc de ouf, vraiment. Je sais pas comment le dire autrement. Il aura fallu que je vienne jusqu’ici, en Californie, pour savoir finalement ce que c’est qu’un héron. A priori, on se dit que les hérons, on connaît ça par cœur. Il y en a partout : au parc de Bercy par exemple, ou dans les marais de Luçon. C’est banal, un héron. Pas exotique pour un sou, contrairement à ces gaufres à poche dont je causais hier. Et pourtant.

Ce matin, on était au parc avec les voisines : rendez-vous à huit heures (oui oui, à huit heures, un dimanche) pour déguster un scone de chez Arizmendi en sirotant un litron de café, servi dans son gobelet réglementaire en carton soi-disant compostable. Le parc, c’est l’étape qui vient juste après le café : la promenade (il fait toujours aussi beau, aujourd’hui). Et après le parc, ce sera le farmer’s market de la 9e avenue, où on achètera de fabuleux légumes California grown, vendus au prix du diamant.

On était au parc, donc, avec Zadie et les voisines. Et on a vu un héron sur la pelouse. Immobile. J. me dit alors : « C’est un excellent chasseur » – et je crois d’abord qu’il plaisante, rapport à l’événement d’hier (Zadie débusquant les rongeurs souterrains). Mais, il a raison, et c’est moi qui me goure, moi qui croyait que cet élégant volatile se nourrissait d’insectes ou de limaces : voilà le héron qui, soudain, donne un coup de bec dans une motte de terre ! Il en extirpe un malheureux animal – était-ce une taupe ? une gaufre à poche ? – qui se débat comme un diable, pris en étau dans le bec redoutable du héron.

J’ai pris une photo. Ne regardez pas, c’est trop pénible : la pauvre bestiole bouge encore, j’ai pité pour elle (parce que je pense inévitablement à Krtek, qui ne peut inspirer que la sympathie). Et le héron l’avale, tout rond. On voit alors Krtek (ou, si ce n’est lui, c’est donc son frère), descendre lentement dans le gosier de son prédateur au long bec, emmanché d’un long cou. Et là, inévitablement, c’est au boa que je pense, celui du Petit Prince, le boa digérant un éléphant. J’ai fait un film (ne le regardez pas non plus, c’est trop moche) : on pourrait l’intituler : Héron digérant une gaufre.

Bon. C’est la vie, n’est-ce pas. Il faut bien se nourrir. Les hérons mangent des gaufres (sans sucre) et nous, bêtement, on mange des légumes à cinq dollars la livre. Que voulez-vous. Il faut bien se nourrir.

L’exotisme, quand même

J’ai découvert plusieurs choses exotiques aujourd’hui.

La première, c’est qu’on a déjeuné dans un shopping mall qui était, ma foi, agréable – et je sais combien cette remarque peut sembler étonnante, surtout quand on me connaît, mais franchement l’endroit était chouette. C’était en plein air : une rue bordée de magasins qui ressemblent à des maisons. J’ai trouvé ça cent fois moins kitsch que, disons, Bercy village par exemple. On est aux États-Unis, après tout, donc c’est normal de voir ces petits temples de la consommation, bien plus normal qu’à Paris ; et celui-ci était chouette, pas prétentieux du tout. Surtout que le ciel était bleu, qu’on a déjeuné dehors, au soleil. Voilà, je le dis une fois pour toutes : j’ai pris du plaisir dans un centre commercial.

L’autre truc exotique est plus excitant encore. C’est le matin. On se promène dans le Golden Gate Park avec Zadie quand, tout à coup, celle-ci se fige devant une motte de terre. Elle prend la pose : oh, le bel instinct chasseur ! Où a-t-elle appris ça ? (ça se transmet depuis la nuit des temps, il paraît). Elle a repéré la bestiole qui vit là-dessous, dans une galerie. « A mole », me dit J., « or maybe a gopher ». Ah bon ? Mais qu’est-ce que c’est, a gopher ? Je ne connais qu’un mot, en français, pour dire taupe. Et voilà que J. me donne deux mots anglais. Et la petite bête qui sort de son trou, qui dévisage Zadie droit dans les yeux (le regard qu’elle lui lance, là, c’est quelque chose) et qui redescend aussi sec dans sa galerie – quel nom porte-t-elle, cette petite bête ?

Figurez-vous que c’est une gaufre à poche, que j’ai vue ce matin (et à qui Zadie a eu la bonté de laisser la vie sauve). C’est comme ça qu’on dit en français. Oui, une gaufre. Comme les gaufres de Liège, mais sans le sucre glace, et avec une poche pour stocker les victuailles, comme les hamsters. Je ne connaissais pas ça. Vous non plus, sûrement. Et notre lacune de vocabulaire n’est pas la seule responsable de cette ignorance, c’est surtout parce que ces trucs-là, on n’en trouve pas chez nous : ce sont des animaux typiquement américains. Oui, oui. Et donc : tout à fait exotiques pour moi (et pour vous).

Voilà à quoi je pense, ce soir, en cherchant son nom sur Wikipédia – depuis le jardin, à l’ombre des sequoias, où je me rappelle avoir vu des colibris il y a deux ans. Je disais hier que j’aimais être « chez moi », et que je ne cherchais pas l’exotisme. Mais il y en a quand même, forcément, tout autour de moi.

La vie domestique

Souvent, j’aime quand ça ne change pas. Quand je connais, puis quand je reconnais. Ce que j’aime, à venir ici, c’est que j’y suis comme chez moi (c’est J. et J. qui me le disent sans cesse : « Tu es chez toi »). Oh, bien sûr, je ferai quand même des découvertes : je me promènerai dans la ville, chaque jour, pour voir les coins qui me plaisent, et je tomberai sur des trucs que je n’avais jamais vus. Exactement comme je le fais à Paris.

S’il y a quelque chose de nouveau, c’est que j’ai rencontré Zadie. C’est une chienne, elle est toute jeune, elle n’était pas née la dernière fois que je suis venu. Ou peut-être que si, mais elle n’habitait pas encore ici. Elle n’avait pas encore été abandonnée, puis recueillie par le refuge pour animaux de Fresno, transférée à celui de San Francisco et, enfin, adoptée par J. et J. Elle est chouette, Zadie. Ce matin, elle m’a montré tous ses jouets (en particulier, ses peluches qui font pouic-pouic). On a joué avec, un peu.

Je suis sorti sans suivre de but précis, j’ai marché entre Parnassus et Castro sur cette 17e rue qui offre des vues tellement vertigineuses, puis, bêtement, j’ai traversé le Mission pour atteindre cette forêt de gratte-ciels qui n’a plus aucun point commun avec les maisons de bois vues partout ailleurs. J’ai vu la baie, toute bleue.

J’ai pris mon carnet avec moi, pour noter des trucs. Je ne suis pas un très bon touriste : je ne tiens pas à être dépaysé, à tout voir ou revoir. Je l’ai dit : ce qui me plaît, c’est de mener ma petite vie ici, comme si de rien n’était. Et, dans ma vie normale, il y a un petit carnet pour écrire dedans. Alors j’ai envie de faire pareil ici.

Hier, j’ai dit au flic de la frontière que j’étais « écrivain ». La frime. En même temps, c’est vrai : il m’a demandé quel était mon métier, et je ne fais rien d’autre en ce moment. Il a d’abord compris « waiter », à cause de ma prononciation pas très académique, puis « Oh, you write books ». Il me demande : « What sort of books? Novels? », puis : « Are you popular? ». Marrant, que ce flic me pose les mêmes questions que les mômes dans les écoles : « Êtes-vous célèbre ? ». Pourquoi pas combien ça me rapporte, tant qu’il y est. Ce type m’a aussi demandé ce que je fichais ici, si je venais pour les vacances, et qui sont ces gens qui m’hébergent. Quand j’ai raconté ça à J. et J., ils m’ont dit : « Tu aurais dû répondre : mes oncles d’Amérique ».

Et ils ont raison : c’est tout à fait ça que j’aime, en venant ici. C’est cette vie domestique, ce sentiment d’être à la maison, en famille. Et ce n’est pas Zadie qui me contredira là-dessus.