La joie de se frotter à l’autre

Au pire, j’avais gardé un titre en stock. Si leurs idées étaient nulles (ou s’ils n’en avaient aucune), j’aurais fait le truc tout seul et ils m’auraient regardé travailler. Le « partage » aurait consisté à leur montrer l’outil (comment je maquette le bouquin) et à expliquer mes choix. Pauvre partage. Ce matin, je sollicite leurs idées et l’un des élèves demande : « Et vous, vous en avez, des idées ? » Je révèle alors mon plan B, le scénario minimal pour sauver les meubles. « Ah, vous nous avez sous-estimés, en vrai. » Disons que je limitais les risques. Je suis prêt à bosser seul si personne ne veut m’accompagner, mais si l’on a envie de travailler avec moi, c’est mieux. Ce matin, ils avaient envie. Ils ont trouvé un titre meilleur que le mien. Et de bonnes idées pour illustrer la couv. Résultat : le livre sera vraiment leur livre. Je n’étais pas certain que ce groupe s’implique dans le projet (composer le recueil de textes écrits par d’autres élèves). Au début, c’était pas gagné. Luxe du temps long : quatre séances, six élèves. À la fin, je crois qu’ils y croient : ils disent « nous » en parlant du livre, et « notre titre » à propos de celui proposé par une seule personne, puis adopté à l’unanimité. Je n’aurais pas pensé à ce titre, moi. Joie de me frotter aux idées des autres.

Je dis « nous » en parlant des Histoires pédées que je n’ai pas écrites. Je dis « nous » en parlant de revues auxquelles j’ai contribué. Ce weekend, au Salon de la revue, je dis : « Nous sommes installés là-bas » — en désignant le stand de Papier Machine (je n’ai pourtant pas participé au dernier numéro) et celui de La moitié du fourbi juste à côté (j’ai écrit un texte dans le nouveau) — et celui du Cafard hérétique, dans un autre coin de la halle des Blancs-Manteaux : don d’ubiquité. J’écris des trucs pour ces revues, sans savoir avec quoi ça va cohabiter : les textes se suivent, se juxtaposent (les images aussi), parfois se carambolent. Un thème qu’on me propose ; la forme graphique que j’anticipe : j’écris ce que je n’aurais pas écrit ailleurs — je l’aurais écrit quelque part, c’est sûr, mais pas comme ça. Les sollicitations, les invitations — le désir de l’autre — m’encourage à faire autrement. Les contributions des autres, je les découvre dans les pages de la revue. Et les gens, parfois, je les rencontre en chair, en os, avec de la peau autour (de la chaleur, du mouvement, de la vie) : c’est pourquoi j’aime ce salon. J’ai bu des coups avec les copains et les copines, les collègues, les camarades (la buvette du salon est un peu chère, mais plein de gens ont une bouteille sous la table : à quelle heure on s’autorise à la déboucher ? les premiers qui osent, et c’est parti). Le camarade pas vu depuis des mois, depuis deux ans : aussitôt le grand sourire, et puis la bise — joie de se frotter à l’autre — à sa peau aussi.

Dans La moitié du fourbi, on tourne autour du miroir. Le mot, le thème. Mon texte s’intitule « Il partirait en quête de ses semblables » — qui, « il » ? Ce serait l’auteur de ce texte (moi), le narrateur (qui me ressemble), le personnage (dans lequel je me projette), le lecteur (qui se reconnaît parfois) : les reflets, les doubles. C’est avec L’épaisseur du trait que j’ai compris ce truc : pour se connaître, pour grandir, Alexandre se frotte à ses doubles : le frère, l’ami, l’amant, tous les jumeaux du miroir.

On trouve le dernier numéro de La moitié du fourbi en librairie ou en ligne, avec des contributions d’Ocean Vuong, Olivier Salon, Lou Darsan, Jean-Clet Martin, Anthony Poiraudeau, Juliette Mancini, Sarah Chiche, Philippe Annocque, Soko Phay, Marc-Léon Maumne, Hélène Gaudy, Noëlle Rollet, Seiichi Furuya & Christine Gössler, Zoé Balthus, Frédéric Fiolof, Hugues Leroy, Sabine Huynh, Pierre Escot et moi.

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