Vendredi 19 mars 2004

B* a une copine qui s’appelle Adeline. Avant, je la croisais vaguement. Mais, samedi, elle a montré à B* un dessin qu’elle avait fait. Celui-ci lui a dit que je dessinais aussi, et elle m’a demandé conseil. Maintenant, on cause un peu dessin. Je la connais mieux. Elle est vraiment étonnante : elle a une énergie dingue, toujours des trucs à dire, elle se marre tout le temps. Épuisant ! Hier, je lui ai montré trois planches que j’avais avec moi (je les avais prises pour les photocopier au CDI). Aujourd’hui, c’est elle qui m’a montré un dessin. J’aime bien ça. Moi qui ne connais pas beaucoup les autres gens, je la trouve sympa.

Je devais photocopier ces trois planches au CDI, mais la photocopieuse ne fait pas les réductions de format. Alors, Mme L*, la documentaliste, me l’a fait sur sa photocopieuse à elle, gratis… C’est sympa, mais je ne pourrai pas abuser, il faudra que je trouve un autre moyen. D’habitude, c’est maman qui fait ça à son boulot, mais je n’avais pas très envie de lui montrer ces planches-là. Peut-être quand j’en aurai fait plus.

Ça m’inspire bien, de raconter ma vie – façon de parler – dans mes bandes dessinées. Pour le moment, j’ai : une planche sur la brocante ; deux sur Saint-Germain et Parly 2 ; une que je viens de terminer, sur le cours de français. C’est la prof qui me soutient que « rutilant » veut dire « brillant », mais n’a aucun rapport avec la couleur rouge… Je sais qu’elle a tort. Je vérifie chez moi, dans le Larousse : « rutilant » veut dire : « d’un rouge brillant ». Et toc. La prochaine que je dessinerais, c’est à propos d’aujourd’hui : à la presse, on m’a rendu un billet de trop et j’ai signalé l’erreur au mec. Honnêteté, ou simple réflexe ?

J’aimerais raconter ce truc qu’il est arrivé en octobre dernier. Le dimanche matin, je vais seul au marché, il est relativement tôt. Dans l’impasse, un gamin passe par-dessus le portail de chez lui il se retrouve sur le trottoir. Bizarre… La porte de sa maison est fermée. Où sont ses parents ? Il est tout seul dehors. Quand je passe, il m’interpelle (je ne sais plus de quelle façon) et me demande comment je m’appelle. Il me dit son prénom. Il me parle d’un copain à lui. Je ne comprends pas tout. Puis, comme un con, je prends congé. Je le laisse là, seul. Je ne lui demande même pas ce qu’il fait dehors, devant chez lui, à cette heure ! Après coup, je cogite… Je m’inquiète. Au retour, il n’est plus là, bien sûr. La porte de chez lui est toujours fermée. J’imagine qu’il est entré dans la maison. Ou bien, j’y pense maintenant, cette maison n’était pas la sienne, mais celle du copain dont il m’a parlé. Ce qui me rassure, c’est que je ne rencontre ni flics, ni parents affolés. Ma conscience se rendort, je rentre à la maison.

C’est intéressant, ce travail que je fais. Ça m’incite à voir que, même dans une vie banale comme la mienne, il se passe des micros événements. Suffisamment pour trouver matière à des bandes dessinées.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Lundi 15 mars 2004

On a eu une heure de « vie de classe », c’est-à-dire une heure de débat stérile à critiquer les profs, en vue de préparer le conseil de classe. Ça me sidère qu’on puisse encore, à seize ou dix-sept ans, ne pas être capable de savoir qu’on est au lycée pour travailler ; ne pas être capable de se taire tout seul sans qu’un prof ait à gueuler. À entendre les élèves, c’est la faute du prof s’il y a du bruit en classe. Je rêve ! Faut pas tout attendre du prof : on ne les refera pas ; si il y a un problème, c’est aussi de notre faute. Et si on ne peut pas le régler du côté du prof, qu’on le règle au moins de notre côté. Je pense donc que cette discussion n’avait pas lieu d’être. Encore une heure de perdue dans ma vie décidément trop courte. Je me fous complètement de ces histoires, mais, par principe d’avoir mon mot à dire, j’ai pris part au débat. J’ai horreur de rester passif, alors j’ai donné mon avis.

À midi, les sirènes de la ville se sont déclenchées. Nous avons observé trois minutes de silence pour les victimes des attentats de Madrid. C’est impressionnant de savoir que toute l’Europe, à cette même heure, a pensé à la même chose.

Le voyage en Espagne va sûrement être annulé. Dommage pour ceux qui devaient partir… Je trouve cela un peu stupide. Je ne crois pas qu’il soit vraiment dangereux d’aller en Espagne en ce moment. Je ne pense pas qu’un nouvel attentat aura lieu. En tout cas, il n’y a pas plus de risque là-bas qu’en France. À n’importe quel moment, n’importe où, on peut se prendre une bombe sur le coin de la gueule. C’est le principe du terrorisme. En plus, interdire tout voyage, céder à la peur, c’est rendre gagnants les assassins. La terreur est leur arme : ils veulent nous faire peur. Un petit groupe de personnes décide un attentat et paralyse un pays, elles traumatisent un continent, changent la donne politique (les socialistes espagnols, donnés perdants par les sondages, ont remporté les élections d’hier).

À propos d’élections, dans une semaine, en France, ce sont les régionales et cantonales. Un truc m’a choqué : on parlait de la participation politique en cours de SES. Des effets de l’abstention qui « met la démocratie en danger ». Or, après plusieurs semaines de cours sur ce sujet, la prof nous dit qu’elle n’ira pas voter. C’est scandaleux ! N’est-ce pas à cause de gens comme elle que Le Pen est passé au deuxième tour en 2002 ? En tant que prof, elle perd toute crédibilité : quand on enseigne les sciences politiques, on est censé s’intéresser un minimum à la vie politique…


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Vendredi 12 mars 2004

Coup de cafard. Ennui profond. Contrôle de maths. Les dérivées. Truc qui sert à rien. Je n’aurai jamais besoin de calculer une dérivée dans ma vie. Sauf dans certains métiers que je ne veux surtout pas faire. En français : étude d’un texte de Lambeaux. Un beau livre. Cette étude gâche tout le plaisir. Extrapolations et interprétations à la n’importe-quoi. En plus, tout tourne autour du religieux, et c’est idiot, puisqu’on sait que dieu n’existe pas. Puis, une heure de perm. Discussion. Je m’aperçois – comme si je ne le savais pas déjà – que le monde est pourri. J’ai discuté avec des gens de droite. « Pourquoi payer des chômeurs à ne rien faire ? Pourquoi faire payer des impôts aux riches ? » Ça me tue. Comment peut-on être aussi égoïste et borné ? Puis, discussion sur les études. Où je m’aperçois – comme si je ne le savais pas déjà – que sans argent ni piston on n’arrive à rien. Les riches se paient des écoles chères. Font de bonnes études. Ont un bon boulot. Gagnent de l’argent. Sont encore plus riches. Ça me tue. Puis, cours d’anglais. À m’ennuyer comme un rat mort. Une heure de plus de perdue dans ma vie. Comme si elle n’était pas déjà assez courte comme ça. Puis une heure – non, une demi-heure – pour manger. Dans de la vaisselle en plastique, parce qu’une partie du personnel est en grève. Ils ont bien raison. Il ne faut pas se laisser faire. Puis, une heure de SES, où la prof explique ce que j’ai déjà compris. Une heure pendant laquelle, en tentant de clarifier les choses, elle embrouille ceux qui n’avaient pas compris avec des exemples foireux. Encore une heure de perdue. À la sortie, S* retrouve W*. Moi, je retrouve personne. Pourquoi ? Ça, je ne me l’explique pas. Je ne connais personne d’autre dans mon cas. Ceux qui sont toujours restés seuls sont les losers qui se sont fait rembarrer à chaque fois. Pas moi. Je n’ai jamais proposé quoi que ce soit à qui que ce soit, pour la simple et bonne – ou plutôt terrible – raison que je ne suis pas amoureux.

À 14 heures, je rentre à la maison. Je dessine. Heureusement que j’ai ça. Sinon, ce serait l’ennui mortel à sauter par la fenêtre. Même du rez-de-chaussée – c’est le geste qui compte.

À la radio, on ne parle que des attentats d’hier à Madrid. Deux cents morts. Encore un truc qui me donne une bonne raison de ne pas me réjouir. Par contre, à cause de ces attentats, ils vont peut-être annuler le voyage en Espagne prévu dans un mois, auquel je ne participe pas. Parce que je n’ai rien à faire là-bas. Avec ces gens. Les gens de ma classe. Je n’ai rien à leur dire. Sauf quelques uns : combien ? Allez. S*. B*. M*. Qui d’autre ? Difficile… Arthur ? Oui, peut-être. Nicolas… ? Euh… non, finalement, je ne garde que les trois premiers. Voilà pourquoi je ne pars pas. Et aussi parce que ça coûte trop cher. Je sais que maman aurait accepté si j’avais voulu, mais ç’aurait été difficile pour elle. S’il faut choisir, je préfère qu’elle garde l’argent pour qu’on parte en voyage ensemble. De toute façon, je n’ai pas envie d’aller là-bas. Trajet de douze heures de car. L’horreur. Et dormir dans un hôtel. Dans la chambre de qui ? Qui serait avec moi ? Vraiment, je ne préfère pas. Visiter le musée Dalí, c’est intéressant, mais je peux vivre sans.


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Dimanche 28 février 2004

En relisant ce que j’ai écrit le 20 janvier à propos des Faux-monnayeurs, je me rends compte à quel point c’est inepte. N’importe quoi ! Ce bouquin est un chef d’œuvre, j’en garde une excellente impression, et son auteur est un génie. J’aurais pu parler du style si particulier, qui parvient à rendre un pavé de cinq cent pages aussi fluide.

Je lis W ou le souvenir d’enfance de Perec. C’est passionnant. J’aimerais lire un jour La disparition, son livre écrit entièrement sans « e ». On doit lire W pour le cours de français, en plus de Lambeaux, au choix avec Les mots de Sartre ou Enfance de Sarraute. S* les a tous achetés, c’est elle qui me l’a prêté. Elle est venue à la maison vendredi après-midi, pour la première fois. On a papoté pendant trois heures, de tout, de vacances, de bouquins, de cinéma, de religion (sujet incontournable avec elle), de famille. Et de W*. Encore lui. C’est pas juste ! Pourquoi eux deux, et pas moi ? Je commence à me poser de sérieuses questions. Pourtant, je pense être normal… Mais non, je ne le suis pas ! À seize ans, ce n’est pas normal de n’avoir jamais été amoureux, ni d’une fille ni d’un garçon (ben oui, au moins, si j’étais pédé ça expliquerait tout, ben non, même pas). Enfin, ça viendra quand ça viendra…

Dans mon rêve d’hier, on était dans une sorte de résidence de vacances. Un appartement comme le nôtre, mais en étage. En bas, j’aperçois une fille, genre pas mal. J’ai envie de la rejoindre, mais je suis déçu quand je la vois. C’est con comme rêve. Enfin, ça n’en est qu’un petit bout, ce n’est pas le sujet principal. Pendant ce temps, des gens jouaient à je-ne-sais-quoi autour d’une table. Une fille se baisse et se cogne à la table. Elle meurt. On me dit que c’est Lisa (celle qui est dans ma classe).

C’est marrant : je me souviens de tous mes rêves, en ce moment. Cette nuit, j’étais avec maman dans la rue. On rencontre Nounou (c’est con de l’appeler comme ça, mais je n’ai jamais fait autrement quand j’étais petit). On dit bonjour, on fait la bise, on donne des nouvelles, on dit au revoir, on refait la bise. En partant, je croise des gens : Nathan, par exemple.

Une autre nuit, pendant ces vacances ? J’ai rêvé du chien de la maison en face de ma fenêtre. Dans la réalité, il hurle parfois, et m’a réveillé plusieurs matins. Dans mon rêve, on m’apprend que ce n’est pas un chien qui hurle, mais quelqu’un qui souffre. Il doit vraiment avoir très mal pour faire des bruits pareils. Plus tard, je croise Mme G* et je suis un peu mal à l’aise, parce que je crois que c’était elle qui faisait ça.

Ce qui est marrant, c’est de voir les personnes mêlées à ces histoires. Pourquoi elles ?

Quelquefois, il m’est arrivé de rêver de papa. Le rêve se passait normalement. Quand, plus tard, je m’en souviens, ça me met un peu mal à l’aise.

Un jour, en cours d’espagnol, le prof nous dit qu’il a des problèmes de mémoire (il venait de se tromper sur des devoirs) à cause de ses insomnies. Quelques jours plus tôt, il nous avait confié qu’il était mal vu par les autres profs parce qu’il organise toujours des voyages et passe pour un fayot. Bref, il nous avait confié des trucs personnels. Ce n’est pas son habitude. Et moi, la nuit, j’ai rêvé qu’il continuait : il a des insomnies, c’est dur à vivre, sa femme en a marre, elle veut divorcer, alors il est malheureux.

Autre sujet. On a reçu l’invitation de ****, illustrée par mes dessins. C’est classe. J’adore ! Je suis très fier. Ce dossier va être présenté à des tas de gens.

Je devrais travailler. J’ai horreur de ça. Mes devoirs, je les ai faits à reculons. Je n’avais pourtant pas grand-chose, pour les vacances : une question de synthèse en SES, soit environ quatre heures, et un TD d’histoire, soit environ autant. Plus quelques révisions. J’ai avancé un peu le TPE aussi : j’ai commencé à rédiger l’histoire de Chypre. Il faut vérifier et reformuler un document très complet, mais c’est une traduction du turc, la syntaxe est bancale, l’orthographe à mourir de rire, et les informations très partiales.


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Mardi 24 février 2004

Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit ici. C’est les vacances, mais je ne fais rien de spécial. La première semaine, maman ne travaillait pas, là si. Aujourd’hui, Juline est sortie avec une copine, j’étais seul à la maison. Je voulais faire venir S* : elle veut pas. Elle voit W*. Demain, elle a karaté, et après-demain sa famille. On va essayer de s’organiser un cinoche samedi à trois (avec W*).

J’étais tout seul, mais je me suis occupé. Depuis samedi soir, j’ai une idée : je vais dessiner les choses que j’ai à dire. Je vais faire en BD ce que je fais dans ce carnet. Là, en deux planches, je vais me dessiner dans deux situations. Premièrement : je vais seul à pied à Saint-Germain, je m’arrête à la Marque jaune, je choisis une BD, je rentre à la maison. Bilan : je n’avais besoin de rien et j’ai acheté quelque chose. Deuxièmement : le lendemain, je vais à Parly 2 en voiture avec maman et Juline, j’ai besoin de fringues (je veux une chemise noire), arrivé sur place (chez Celio, car je vais toujours dans la même boutique, c’est plus simple) j’en trouve deux (deux sortes et deux matières), il n’y a pas ma taille dans celle que je veux, j’hésite sur la deuxième, entretemps Juline et maman se mettent en tête de me faire essayer un t-shirt qui leur plaît, mais je ne veux pas qu’on s’éternise, je laisse tomber, on s’en va. Bilan : j’étais venu pour quelque chose de précis, je suis reparti les mains vides.

Je mets ça en BD. Ça m’a permis de travailler ma perspective, sur le pont du Pecq et dans les rues de Saint-Germain. Trouver le point de fuite. Je n’avais jamais compris que c’était si important. Pour la deuxième planche, j’ai besoin de dessiner la bagnole, je suis nul pour ça, un vrai tocard. J’ai trouvé plusieurs photos de Citroën ZX sur Internet, je les ai imprimées, ça me sert de modèle.

Avant de commencer à écrire ici, je venais de terminer une petite séance d’écriture de la main gauche. Je m’entraîne. Ce serait bien d’être ambidextre. Je l’étais quand j’étais petit, paraît-il. Je me dis que, s’il m’arrivait quelque chose à la main droite, ce serait pratique d’écrire avec la gauche. Écrire et dessiner. Ce serait horrible, si je ne pouvais plus. Autant que si j’étais aveugle. Non, moins. Si je suis aveugle, je peux lire en braille et écrire, mais pas dessiner ni voir les dessins. Alors que si je n’ai plus ma main droite, je ne peux plus dessiner, mais je peux lire, écrire, voir les dessins.

J’ai terminé dimanche Lambeaux de Charles Juliet, un très beau livre qu’on doit lire pour le cours de français. C’est en deux parties : la première raconte l’histoire de sa mère qu’il n’a jamais connue, qui est morte dans un hôpital psychiatrique. La deuxième raconte sa propre histoire. Dans les deux cas, il utilise la deuxième personne, « tu », en s’adressant à sa mère puis à lui-même. C’est intéressant.

C’est les vacances, je ne vois personne, mais ça ne m’attriste pas. C’est parce que je ne fais pas la démarche de voir du monde. Je ne sais pas qui voir. Il y a Benoît, mais il ne peut pas. Sinon, il y a S*. Ou W*, mais, j’imagine mal le voir seul, je sais pas pourquoi. Au lycée, j’ai des copains : B*, par exemple. Mais je ne crois pas que j’aie envie de le voir à l’extérieur.


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Jeudi 5 février 2004

J’aime bien feuilleter les bouquins qui sont rangé dans l’étagère des toilettes. Il y en a plein. Par exemple, c’est ce qui m’a amené à lire Voyage au bout de la nuit et Les faux-monnayeurs. Là, j’ai feuilleté Queer de William Burroughs. Je ne sais pas si c’est connu. Apparemment, c’est une histoire de camés, de trucs un peu sordides. Dans ce bouquin, entre deux pages, il y a des papiers. L’un est un sachet pour cartes postales As de Cœur, comme on a toujours quand on achète des cartes postales. L’autre est un papier rose, une pub pour une course de lévriers à Saint-Jean-de-Monts. Et sur ces deux papiers, il y a des textes, écrits par papa. L’un est daté du 7 août 1989 ; l’autre est de la même période à en croire la date de la course. Et, sincèrement, ces textes sont très beaux. Mais ça me gêne : je me sens indiscret… Ils sont écrits à la première personne et il parle d’une femme : je ne sais pas s’il parle de lui-même et de maman, ou si c’est juste pour le plaisir d’écrire. Parce que l’écriture est très intime. Sur le sachet As de Cœur, il parle d’une « première balade en célibataire », et d’autres trucs… Sur le prospectus des lévriers, il dit qu’« elle » devra se considérer comme « veuve ». Il parle d’amour. D’enfants, même. Je ne sais pas à quel point c’est personnel, ou si c’est juste de la prose. Ça m’intrigue. Je me sens très indiscret de pénétrer dans son intimité. Je pense que maman sait qu’il y a ça dans ce bouquin… mais peut-être pas. Il y a une petite feuille d’arbre séchée, aussi.

À part ça, qu’est-ce que j’ai à dire ? Je ne sais pas. J’aime bien écrire. Il y a tellement de choses que j’aimerais écrire ! Quand on écrit quelque chose, on se l’approprie. Quand on transcrit un sentiment, on le maîtrise. C’est génial, l’écriture, mais c’est frustrant en même temps lorsque c’est poussé jusqu’à l’art, jusqu’à la littérature. C’est comme avec le dessin, par exemple : je vois quelque chose (quelqu’un, le plus souvent), une attitude, une expression, un physique que j’aimerais savoir recréer. Mais ce n’est jamais parfait : c’est là que c’est frustrant. L’effet général peut être plus ou moins bien rendu (c’est déjà ça, et c’est déjà beaucoup), mais l’impression que j’aurais ressenti ne sera pas bien transposée sur le papier. Le truc, c’est de faire passer une émotion. Ce n’est jamais parfait. Les autres ont beau vous dire que le dessin est réussi, il ne l’est jamais autant qu’on le voudrait. C’est le propre de l’art, sans doute : on progresse sans cesse… Le jour où je parviendrai à créer exactement ce que je veux, alors j’aurai réussi, mais ce sera fini : je n’aurai plus rien à faire, ce sera triste, je n’aurai plus de but. Je crois, par extension, que c’est le principe de la vie. On progresse sans cesse ; toute notre vie est dirigée vers un objectif – même s’il est flou, il existe. Le jour où on l’atteint, la vie n’a plus de but, elle s’arrête. Heureusement, cet objectif n’est jamais atteint, du moins par les gens réfléchis, ambitieux, qui se posent des questions, qui ne sont jamais satisfaits. Les autres, s’ils atteignent leur objectif, ils en trouvent un suivant ; c’est qu’il ne s’agissait pas réellement du but de leur vie.

Je ne me suis pas fait cette réflexion tout seul. Le livre de Larcenet, On fera avec, commence comme ça : « J’aimerais grimper au sommet d’une grande montagne. Une fois le but atteint, on doit se sentir super fier de soi, on doit se sentir… l’homme le plus haut du monde ! Seulement, quand on n’a plus de but, on se sent bizarre… Il nous faut en retrouver un d’urgence… Sinon on meurt. » Je suis entièrement d’accord ; j’ajouterais juste ce complément : ces buts dont il parle sont concrets, ce sont ceux qu’on se fixe à soi-même. Ceux-là, on peut les atteindre. Celui dont je parlais plus haut, c’était le but, l’objectif profond. Une raison de vivre. Celui-là ne peut être atteint, et c’est heureux.


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Mardi 20 janvier 2004

Vendredi, Anne-Sophie m’a rendu Moi, Christiane F., que je lui avais prêté en septembre ou octobre. Je ne supporte pas ce manque de respect. En plus, elle me l’a rendu abîmé. Elle m’avait promis à ce moment-là de m’apporter L’herbe bleue, soi-disant, « juste le temps que je le retrouve chez moi », mais je ne l’ai jamais vu. Du coup, c’est Typhaine qui m’a prêté son Herbe bleue (Typhaine est l’ex. de W*), mais je ne l’ai pas encore lu.

Je termine d’abord Les faux-monnayeurs de Gide. C’est vraiment génial. Ça me passionne. Je suis admiratif d’un bouquin aussi bien foutu. Il y a beaucoup de personnages : Olivier, Bernard, Édouard, Vincent, Robert, Georges, Boris, Liliana, Laura, Douvriers, etc. Au début, on pense qu’il s’agit de groupes fermés, c’est-à-dire que telle personne est amie avec telle autre, qu’untel est le frère d’untel, etc. Puis, on s’aperçoit qu’ils se connaissent tous. Parce qu’ils ont fréquenté la même pension, parce qu’ils ont suivi une cure ensemble, etc. Mais surtout, c’est passionnant sur le plan psychologique, sans jamais être barbant pour autant. Ce que j’aime bien, c’est qu’on change de narrateur. L’auteur a trouvé pertinent de raconter certains passages lui-même (et il intervient en faisant des commentaires : le « je » est utilisé) ; d’autres sont racontés par le journal d’Édouard ou par les lettres de Bernard à Olivier.

Quand je l’aurai terminé, je lirai donc L’herbe bleue. Je m’intéresse beaucoup aux histoires de drogue : j’ai dévoré Moi, Christiane F., je n’ai pas pu m’en décoller. Ça m’intéresse particulièrement parce que je sais que c’est ce que papa a vécu aussi. (Ça me fait drôle d’écrire « papa » : je n’écris ni ne prononce ce nom que très rarement.) J’aimerais savoir tout ce qu’il a vécu, mais je n’ose pas demander à maman. Tout ce que je sais , c’est elle qui l’a dit, d’elle-même. Je sais qu’elle a des photos, j’aimerais bien les voir. Je sais qu’elle a même les journaux qu’il écrivait. J’aimerais les lire, un jour.

Je parle très rarement de lui. Je ne sais pas comment faire. À maman, je n’ose pas. (À papy, ce n’est même pas la peine d’y penser.) Avec les copains aussi, ça me gêne. Il y a toujours les inévitables : « Et toi, ils font quoi tes parents ? » J’ai alors plusieurs stratégies. Premièrement, je dis ce que fait maman, et c’est tout. Comme si j’avais oublié de répondre entièrement. Mais, si l’autre insiste (« Et ton père ? »), deuxième stratégie : je raconte un truc très vague, un petit bobard. Sauf si c’est une personne à laquelle je tiens, à qui j’ai envie de parler de moi ; alors je dis la vérité. Mais ça jette toujours un froid. L’autre ne sait plus quoi dire. Quand j’y pense, c’est vrai que ce n’est pas très courant, comme situation. Je n’ai pas de chance.

J’y pense très souvent. Tous les jours. Ça me manque réellement, de ne pas l’avoir vraiment connu. Jusqu’à neuf ans, on ne se rend pas compte de ce que sont nos parents, on ne les connaît que comme « parent d’un enfant de neuf ans ». Je ne sais pas ce que c’est, les rapports d’un garçon de seize ans avec son père. Je pense que c’est un vrai manque de repère. Les autres, ils ont quelqu’un à qui s’identifier : leur père est eux-mêmes en plus vieux, ou bien « un modèle à ne pas imiter ». Moi, je n’ai ni l’un, ni l’autre.

Je me console en me disant que, pendant neuf ans, il a été un père aussi formidable que possible. Je m’en rends compte petit à petit. C’était quelqu’un de particulier, pas comme tout le monde. Quelqu’un qui méritait que je le connaisse, et qui méritait de me connaître. Je me demande souvent ce qu’il penserait de ce que je suis. Sincèrement, je crois que ça lui plairait bien, et qu’il m’encouragerait. Sur le dessin, par exemple. Je voudrais qu’il soit là. Tout simplement.


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Samedi 10 janvier 2004

C’est mon anniversaire. J’ai seize ans.

J’ai eu un beau cadeau : la palette graphique dont je parlais plus haut. Et il y a Photoshop avec. Ce matin, à la récré de 10h30, j’ai un cadeau de S* et W* : une BD. Et deux petits mots en classe : de Marine et Flore, et de Typhaine et Anne-Sophie.

Jeudi, c’était l’anniversaire de maman. Quarante-sept ans. On avait préparé avec Juline un portrait photomaton, sur lequel on avait dessiné un cœur, une fleur, un chapeau sur ma tête, une rose entre les dents de Juline. On l’a glissé dans une enveloppe, dans la boîte aux lettres. Et on a fait un gâteau au chocolat. On a écrit « bon anniv maman » dessus, au sucre glace. On a fait très vite, avant qu’elle rentre du boulot, puis Juline l’a planqué dans sa chambre jusqu’au soir.

Autre sujet. Ce matin, en SVT, j’ai appris un truc terrible. Affreux. ***, la petite fille qui a disparu il y a un an, est la sœur de ***, dans ma classe. C’est pour ça qu’il était absent : il y avait une cérémonie aujourd’hui. Ça m’a fait un choc quand je l’ai appris.


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Jeudi 1er janvier 2004

Je regarde ma montre pour connaître la date. Depuis Noël, j’ai ma nouvelle montre. Qu’elle est belle.

Le 24 à midi, on a ouvert nos cadeaux avec maman et Juline. J’ai eu ma montre, des BD, quelques bricoles. De la part de Juline, une petite tortue en pierre ou je ne sais quoi, c’est joli. Maman a eu plein de cadeaux de Juline, j’avais seulement participé de quinze euros pour les gants, c’est tout… Heureusement, je lui avais fait une petite carte. Le soir, on a été chez G*. C’était bien. J’ai eu des sous et le dernier Astérix. Et, de F*, un beau portefeuille et soixante euros… ça me gêne. J’ai été gâté, alors qu’on se connaît à peine.

Pendant les vacances, comme d’habitude, je n’ai rien fait d’intéressant. J’ai lu mes BD, j’en ai achetées d’autres. J’ai dessiné. En ce moment, j’ai plein d’idées pour Les vacances de Torink : à la plage, il lui arrive des trucs. Sur une demi-planche, il récite du Baudelaire : « Homme libre, toujours tu chériras la mer… » Pour la suite, j’ai envie de lui inventer un cousin breton, Kertorinec ou Kertorinc’h, quelque chose comme ça. Il passera les vacances chez lui.

Le lundi 22, je suis allé chez S*, on a causé, c’était bien. Mercredi, Noël. Samedi, cinéma avec maman. Dimanche, Benoît est venu. Voilà.

Mon anniversaire est dans neuf jours. Je sais ce que je veux. À la Fnac, j’ai vu une palette graphique. Je vais m’éclater avec ça. Je ne sais pas comment ça marche, mais on verra bien.

Juline m’a trouvé On fera avec de Larcenet pour Noël. Hier à Saint-Germain, je me suis acheté les deux tomes des Cosmonautes du futur. J’ai déjà lu le premier hier soir.


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Vendredi 19 décembre 2003

Je viens de lire « Le voyage », un poème des Fleurs du mal. C’est beau. Et tellement catégorique. Il faut en avoir vu, des choses, pour écrire ça. Tout le monde n’est pas Baudelaire. Ce doit être terrible d’être poète maudit, un génie torturé. La classe. Pouvoir exprimer des émotions avec des mots si justes et si précis. Et en plus, ça rime.

Non, vraiment, je crois que je préférerais ne pas être un poète tourmenté : alcoolique ou fumeur d’opium, fou, etc. Baudelaire a fini paralysé dans un hôpital. Verlaine a tiré sur Rimbaud, il a fait de la prison. Rimbaud est devenu trafiquant d’armes et il est mort avec une jambe en moins à cause de la gangrène. Il y en a plein, des exemples. Des gens bizarres, hors du commun, des génies. Vaut-il mieux être un génie, ou un type en bonne santé ?

Le poème dont je parlais tout à l’heure, je le connais par cœur parce qu’il est cité dans Théodore Poussin.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.