Mercredi 14 avril 2004

20h47. Hier, nous avons été tous les trois à Paris. Comme ça, pour sortir. C’était très bien, j’ai beaucoup aimé cette journée. Maman avait dit « quartier Saint-Michel », on a répondu « Pourquoi pas ? » (de toute façon, on ne connaît pas). On est sortis du RER à Châtelet–Les Halles, on a traversé l’île de la Cité, on s’est baladés un peu, on a mangé dans une brasserie qui était, je crois, sur le boulevard Saint-Germain. Ensuite, on a re-marché, sur les quais, voir les bouquinistes, devant l’église Saint-Séverin, devant l’Hôtel de Ville, devant Beaubourg, etc. On est même entrés dans Notre-Dame : j’y étais déjà entré, petit. On était avec papa, Juline et moi, et je me souviens qu’on était montés tout en haut des tours. Je me souviens aussi qu’il y avait peu de monde, qu’on s’était baladés tranquillement, qu’on avait pu monter facilement dans les tours. Mais hier, c’était bourré de monde. En plus, certaines parties étaient en travaux. Et puis, la visite des tours est payante, maintenant. Bon : de toute façon, on n’avait pas l’intention de les visiter. Ensuite, en rentrant, on est passés par les Halles, pour m’acheter deux t-shirts, deux caleçons et des chaussettes. Je n’aime tellement pas aller dans les centres commerciaux que, pour une fois qu’on passait devant… J’achète tout dans la même boutique : t-shirts, polos, pulls, jeans, caleçons, chaussettes, ceinture, blouson, tout vient de là, c’est plus simple et j’y passe moins de temps.

Aujourd’hui on a vu Les dix commandements avec Charlton Heston. Ça dure trois heures et demie. On l’a regardé en plusieurs fois. Je l’avais déjà vu quand j’étais petit, mais pas en entier. Je ne voulais pas rater le moment où il ouvre la mer Rouge en deux : terribles, les effets spéciaux ! Pour l’époque, c’est bien. Il est 21h02 maintenant.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Lundi 12 avril 2004

J’ai fait un rêve étonnant. J’étais avec maman et Juline dans un magasin, genre supermarché. On en avait fait plusieurs autres avant celui-là, mais je ne me souviens pas de cette partie du rêve. On arrive aux caisses. Un gars du magasin me demande d’enlever ma veste. Je regarde autour de moi : oui, c’est bien à moi qu’il parle. Je porte cette chemise grise en jean que je porte souvent en été. Bon, je la retire. Il me demande de la remettre, et de recommencer. Soit, je m’exécute. Voilà, c’est tout ce qu’il voulait. Pour voir comment je faisais. Ensuite, on s’assoit tous (je ne sais plus pourquoi). Je suis seul ; plus loin, il y a maman, Juline et deux types. Le gars du début nous demande, sur le ton d’un interrogatoire, quelles sont nos orientations politiques. Juline s’empresse de dire « gauche ! » en son nom et celui de maman (en vrai, elle n’est pas si passionnée). Un type dit « communiste ! » et l’autre dit « centre ! » Moi, je ne dis rien. Le gars ne me demande pas mon avis, comme s’il n’attendait aucune réponse de ma part. Je me souviens que j’étais content, au fond de moi, que personne n’ait dit « droite ». Ensuite, le gars nous explique qu’on ne doit pas sortir d’ici. Si on veut continuer notre vie et la réussir, on doit d’abord passer une épreuve : se faire tatouer le Coran du Nord. Allez, voilà que mon inconscient fait des calembours. Mais dans le rêve, c’est sérieux, et je suis intrigué. Je lui demande si c’est indispensable. Cela signifierait-il que tous les autres gens ont déjà le Coran du Nord tatoué sur eux ? Il me semble que le gars a répondu : oui. Ou alors, il a éclaté d’un rire genre démoniaque. Puis, il s’absente. Il va chercher son matériel de tatoueur. J’en profite pour prendre dans la poche de mon manteau (le noir) mon carnet et mon crayon : je me dis qu’il faut absolument que je note tout ça, pour me souvenir de mon rêve une fois éveillé (je savais donc, dans mon rêve, que je rêvais). Le gars me surprend et m’engueule, je dois ranger mon carnet. J’avais seulement pu dessiner son visage : des petites lunettes rondes ; chauve sur le dessus du crâne ; un petit menton rond. J’avais commencé à noter un des ces phrases : « Messieurs… » Je range donc le carnet, mais je garde le crayon pour m’occuper les mains. Je ne me souviens plus comment finit le rêve. Mais, un détail encore : je tiens un livre, genre roman pour enfants Folio Junior. Ça s’appelle Vacances sous la pluie ou Dimanche de pluie. Sur la couverture, maman, Juline et moi sommes dessinés, tenant des parapluies. Il pleut très fort. Il y a deux bulles, avec du texte en anglais. En bas, les trois personnages sont reproduits en tout petit, avec les deux bulles traduites en français. Je ne me souviens plus quel était le texte, mais quelque chose me dérangeait : une question était posée dans la bulle de droite, et la réponse était à gauche. J’ai pensé que c’était du boulot d’amateur : l’ordre des bulles, c’est une règle de base de la lisibilité ! Autre chose me revient : lorsque le gars m’a surpris avec mon carnet, je lui ai dit que je notais un truc que je venais d’imaginer, et il me semble que c’était une allusion à une idée de dessin ou de BD que je ne voulais pas oublier. Le gars m’a cru. Un dernier détail : à un moment, ce gars a pensé que j’étais député. Ça m’a amusé, qu’il ne remarque même pas que je suis un peu jeune pour ça…

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Vendredi 9 avril 2004

Les gens de ma classe sont partis en Espagne lundi soir. Ils repartent ce soir, pour arriver demain matin. Finalement, ils n’auront passé que trois jours là-bas. Et trente heures dans le car. Je suis bien content de ne pas être parti. Je suis donc resté au lycée. On était dix élèves, dont B* et moi. Mardi, on a eu une heure de maths ; mercredi, deux ; jeudi, rien ; aujourd’hui, une de français, une de maths, une d’anglais. Ce n’est pas trop fatiguant. N’empêche : je me suis ennuyé à passer toutes ces heures à la maison. C’est long. J’aurais bien proposé à B* de faire quelque chose ensemble, mais je ne savais vraiment pas quoi. À W* aussi, pourquoi pas ? mais je ne l’ai pas vu. Ce midi, j’ai mangé à la cantine avec François, Ludo et Thomas, des copains de l’an dernier. Bon, c’était sympa, mais je ne le referais pas tous les jours : on n’a pas vraiment les mêmes préoccupations. B* n’était pas là, dommage. Il est allé manger à Saint-Germain avec une copine. Il m’avait proposé de l’accompagner, c’était gentil de sa part, mais j’ai refusé, comme un con. Parce que je ne la connais pas, et je me connais, moi : je n’allais rien trouver à lui dire. Alors ils allaient s’ennuyer avec moi. Mais je regrette tout de même. Parce que je reste toujours seul, je ne sors jamais. Dimanche, j’ai été au cinoche avec S*, voir Les choristes, mais ça ne compte pas : ce n’est pas ce qu’on appelle « sortir ». Les autres font des soirées avec plein de potes, ils « s’éclatent ». Mais ça ne m’éclate pas, moi, ces trucs-là.

En ce moment, je suis triste, je n’ai envie de rien. Un coup de cafard. Je me rends compte que je suis trop seul. Ça m’attriste et, à la fois, je n’ai pas envie de connaître d’autres gens. Les fêtes, les copains, ça ne m’intéresse pas. D’où : paradoxe. Je redoute les quinze jours de vacances qui débutent aujourd’hui : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Je sais très bien que je ne proposerai pas de sortie à des copains. Je me connais. Il n’y a que deux personnes avec qui j’aurais envie de sortir. S* : je sais qu’on se verra. Benoît : lui, ça me gêne, car on ne se voit plus. On ne fait plus aucun trajet ensemble. Au lycée, je ne vais jamais le voir, car il est avec sa bande de potes. C’est seul que je veux voir Benoît : je n’ai rien à dire à ses copains. Je vais essayer de lui proposer des trucs, mais, aux dernières vacances, il me disait qu’il était « overbooké » et on ne s’était pas vus du tout.

Dimanche, c’est Pâques. Tout à l’heure, j’ai dit que je sortais acheter du pain et j’en ai profité pour acheter deux poules en chocolat. Ça leur fera plaisir. À chaque fois qu’on fait un cadeau à maman, elle a l’air surprise, même quand c’est archi prévisible. En plus, je crois qu’elle l’est vraiment. Juline aussi sera contente.

J’ai dépassé aujourd’hui la centième page de ce carnet. Je me rends compte comme j’aime bien écrire.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Jeudi 1er avril 2004

Dimanche : élections régionales, deuxième tour. Sur vingt-deux régions, vingt sont à gauche, c’est-à-dire toutes, sauf l’Alsace et la Corse. Grosse baffe pour Raffarin. Pourtant, il est toujours là. Plus de la majorité des Français veut le virer, et il est toujours premier ministre. Il a constitué un nouveau gouvernement, mais bon : en gros, il a repris les mêmes connards. C’est comme s’il n’avait rien fait.

J’ai l’air un peu virulent, mais c’est parce que je comprends de moins en moins comment les gens peuvent être de droite et avoir la conscience tranquille. Ils sont d’un égoïsme… ! J’habite au Pecq, je vais au lycée du Vésinet : il n’y a que des bourges autour de moi et ils sont tous de droite. Même mes copains. Ça me désespère. Même B*. Enfin, bon, lui n’a pas l’air très attaché à la politique, c’est déjà ça. Mais ça m’étonnerait qu’il se gauchisse du jour au lendemain. S*, elle, ce n’est même pas la peine d’essayer : famille de bourges cathos irrécupérables. W*, lui, n’a pas l’air de s’intéresser à la politique, je ne connais pas ses opinions – peut-être parce qu’il n’en a pas. M*, elle, n’y connaît rien : tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle est de droite comme son père, qui est PDG. Il n’y a que Benoît qui soit socialiste (comme ses parents). Je le vois de moins en moins, d’ailleurs, et je ne sais pas pourquoi. Il ne vient plus à pied au bahut, alors on ne fait plus ce trajet ensemble. Le reste du temps, il est avec les potes de sa classe, et je ne les connais pas. Qui d’autre ? Aymeric, lui, est anarcho-syndicalo-socialo-trosko-marxisto-lénino-révolutionnaire, rebelle pro-tibétain. Bon. Qui d’autre ? Nabil ? L’an dernier, alors qu’on parlait de la grève des profs, il m’a répondu : « Eh, mais t’es gauchiste ou quoi ? » Ben ouais. Et je t’emmerde. Lui, il se la joue pauvre enfant d’immigré, pseudo-racaille de banlieue. Raté pour lui : il n’est qu’un petit bourge de Chatou, comme les autres. Qui d’autre ? Arthur et Gautier, dans ma classe, se la jouent anar, un peu comme Aymeric, mais je doute qu’ils le soient profondément. Ils se donnent un genre.

La semaine dernière, on a sorti le premier numéro du journal du lycée. Il y a des trucs pas terribles, mais ça va, c’est pas trop mal. Par contre, la BD est mauvaise. J’en ai fait une autre, je vais la leur donner pour le prochain numéro. Je ne sais pas qui est leur dessinateur actuellement, mais ce n’est pas un virtuose ! La planche que j’ai faite, je n’en suis pas entièrement satisfait : je l’ai fait lire, elle n’a pas cassé la baraque. Je m’en fous, je vais la leur donner quand même, ce sera toujours mieux que celle qu’ils ont publiée.


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Vendredi 26 mars 2004

Il y a eu cette conférence sur l’Union européenne. Le matin, l’ambassadeur letton nous a parlé de Lettonie. Puis, Catherine Lalumière, une ancienne ministre qui est parlementaire européenne, nous a parlé de l’élargissement du 1er mai prochain. L’après-midi, une parlementaire finlandaise a parlé de la Finlande, en anglais. Je n’ai pas tout compris, c’était difficile. Mais le pire, c’était les questions de certains élèves. Certains étaient britanniques (c’est pourquoi on les avait sélectionnés pour assister à la conférence). Moi, je n’ai posé aucune question, parce que mon accent est pourri et que, de toute façon, je ne comprenais pas ce qui se disait. Puis les Chypriotes sont arrivés. Un mec, genre stéréotype de Grec, grand, brun. Et une étudiante. Soulagement : ils parlaient français ! C’est surtout S* qui a posé les questions. C’était très intéressant. À la fin, on a pu garder deux petits bouquins et une brochure sur Chypre, ça nous servira pour notre TPE.

Aujourd’hui, j’ai fini les cours à 14 heures comme tous les vendredis. À la maison, je me suis occupé un peu de Torink : j’ai créé un jeu de Memory pour le site (j’ai trouvé le script sur editeurjavascript.com) et je l’ai mis en ligne. On doit reconstituer les paires identiques : ce sont des petits dessins de Torink et d’Otto Troff.

J’adore Otto Troff. Ça m’éclate de faire ça. Des fois, je suis mort de rire, rien qu’en ayant une idée. Otto Troff est un protozoaire autotrophe (d’où son nom) et ses histoires sont bourrées de jeux de mots foireux et de calembours atroces. En cours de SVT, j’ai imaginé ce nom pour un neurone qui serait l’ami d’Otto : Sean Haps, comme une synapse. J’adore. Je l’ai mis dans un strip. J’ai une autre idée de nom, mais je ne sais pas comment l’utiliser : Jorg Anizm Ünizelüler… C’est affreux… Que pourrais-je bien en faire ?

Dans dix jours, une grande partie de ma classe part en Espagne. Pas moi. Mardi, B* s’est désisté. Il ne veut plus partir. Comme ça, au dernier moment. Tant pis pour lui, tant mieux pour moi. Je ne serai pas seul : on sera deux. J’aime bien B*. Il est spécial, comme type. Je ne le connais pas très bien, il n’est pas vraiment causant. Pourtant, il y a plein de choses à connaître sur lui, il est très intéressant. Et puis, il est sympa et marrant. Par rapport à ses parents, il a une situation particulière : il vit avec sa mère et sa sœur et, si j’ai bien compris, son beau-père qu’il n’aime pas. Par contre, il aime son père (normal) et en veut à sa mère de l’avoir laissé tomber pour se mettre avec le nouveau type. Je crois qu’il le vit assez mal. Je ne le connais pas depuis longtemps, mais je le considère déjà comme un ami. Je crois que je peux tout lui dire, je lui fais confiance. C’est bien, ça. En revanche, j’ai du mal à comprendre pourquoi certains rechercher ma compagnie, à moi. Je ne vois pas… C’est bizarre. Je ne suis pas très intéressant comme gars. Enfin, je veux dire : ce n’est pas très amusant d’être avec moi. Je ne suis pas pire qu’un autre, mais je ne suis pas mieux. En ce moment, je ne m’aime pas beaucoup. Je me pose beaucoup de questions. Je me demande si je fais bien ce qu’il faut, et si je ne passe pas à côté de certaines choses. Je me demande pourquoi je suis si différent : pourquoi je ne m’intéresse pas à ce qui intéresse les autres. Je n’aime pas faire la fête, être avec plein de copains, je ne sais pas m’amuser, je ne fume pas, je ne bois pas, je ne vois jamais personne, je n’écoute pas de musique, je n’aime pas les films américains que les autres jeunes aiment, je n’aime pas le sport. Pourquoi ? Je ne vais tout de même pas me forcer pour être comme les autres. Moi, j’aime la BD, le dessin, j’aime être seul, j’aime faire des trucs calmes qui paraissent chiants aux autres, j’aime les films où il y a une vraie histoire, je préfère les sentiments et la psychologie aux effets spéciaux et à l’action. J’aime voir mes amis par un ou deux à la fois, plutôt que cinquante copains d’un coup.

Mais la grande question est encore : pourquoi suis-je toujours célibataire à seize ans ? Je viens sans doute de donner la réponse : parce que je ne suis pas intéressant.


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Mercredi 24 mars 2004

Dimanche, c’était le premier tour des élections régionales et cantonales (première fois que Juline votait). Globalement, on constate une flagrante avancée de la gauche, une grande baffe dans la gueule du gouvernement Raffarin. Bien fait. J’espère qu’en Île-de-France la gauche gagnera au deuxième tour. Elle a de l’avance, mais les deux listes de droite ont fusionné.

Il est 16h58. Je fais une pause. Ça fait plus de trois heures que je bosse : histoire, géo, anglais. Juline est dans sa chambre avec son copain : ***. Il m’a l’air sympa. C’est la deuxième fois que je le vois. La première, c’était mercredi dernier. Tant mieux pour Juline, je suis content pour elle.

À part ça, Juline nous inquiète. Elle a des notes catastrophiques (pas toujours, mais bon, disons que ce n’est pas terrible) et on a peur pour son bac. Si elle ne l’a pas, elle n’aura pas le courage de redoubler. Et si elle n’est pas prise dans les écoles d’art où elle veut s’inscrire… C’est dur. Comment va-t-elle faire ?

Demain, au lycée, est organisée une Journée de l’Europe. Ils invitent des Finlandais, l’ambassadeur letton, et la vice-présidente du Parlement européen. Une conférence. On pourra poser des questions. Et il y aura des Chypriotes : on va leur poser des questions pour notre TPE. Mais, problème : ils ne parlent pas français. On va devoir essayer de se débrouiller en anglais…


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Vendredi 19 mars 2004

B* a une copine qui s’appelle Adeline. Avant, je la croisais vaguement. Mais, samedi, elle a montré à B* un dessin qu’elle avait fait. Celui-ci lui a dit que je dessinais aussi, et elle m’a demandé conseil. Maintenant, on cause un peu dessin. Je la connais mieux. Elle est vraiment étonnante : elle a une énergie dingue, toujours des trucs à dire, elle se marre tout le temps. Épuisant ! Hier, je lui ai montré trois planches que j’avais avec moi (je les avais prises pour les photocopier au CDI). Aujourd’hui, c’est elle qui m’a montré un dessin. J’aime bien ça. Moi qui ne connais pas beaucoup les autres gens, je la trouve sympa.

Je devais photocopier ces trois planches au CDI, mais la photocopieuse ne fait pas les réductions de format. Alors, Mme L*, la documentaliste, me l’a fait sur sa photocopieuse à elle, gratis… C’est sympa, mais je ne pourrai pas abuser, il faudra que je trouve un autre moyen. D’habitude, c’est maman qui fait ça à son boulot, mais je n’avais pas très envie de lui montrer ces planches-là. Peut-être quand j’en aurai fait plus.

Ça m’inspire bien, de raconter ma vie – façon de parler – dans mes bandes dessinées. Pour le moment, j’ai : une planche sur la brocante ; deux sur Saint-Germain et Parly 2 ; une que je viens de terminer, sur le cours de français. C’est la prof qui me soutient que « rutilant » veut dire « brillant », mais n’a aucun rapport avec la couleur rouge… Je sais qu’elle a tort. Je vérifie chez moi, dans le Larousse : « rutilant » veut dire : « d’un rouge brillant ». Et toc. La prochaine que je dessinerais, c’est à propos d’aujourd’hui : à la presse, on m’a rendu un billet de trop et j’ai signalé l’erreur au mec. Honnêteté, ou simple réflexe ?

J’aimerais raconter ce truc qu’il est arrivé en octobre dernier. Le dimanche matin, je vais seul au marché, il est relativement tôt. Dans l’impasse, un gamin passe par-dessus le portail de chez lui il se retrouve sur le trottoir. Bizarre… La porte de sa maison est fermée. Où sont ses parents ? Il est tout seul dehors. Quand je passe, il m’interpelle (je ne sais plus de quelle façon) et me demande comment je m’appelle. Il me dit son prénom. Il me parle d’un copain à lui. Je ne comprends pas tout. Puis, comme un con, je prends congé. Je le laisse là, seul. Je ne lui demande même pas ce qu’il fait dehors, devant chez lui, à cette heure ! Après coup, je cogite… Je m’inquiète. Au retour, il n’est plus là, bien sûr. La porte de chez lui est toujours fermée. J’imagine qu’il est entré dans la maison. Ou bien, j’y pense maintenant, cette maison n’était pas la sienne, mais celle du copain dont il m’a parlé. Ce qui me rassure, c’est que je ne rencontre ni flics, ni parents affolés. Ma conscience se rendort, je rentre à la maison.

C’est intéressant, ce travail que je fais. Ça m’incite à voir que, même dans une vie banale comme la mienne, il se passe des micros événements. Suffisamment pour trouver matière à des bandes dessinées.


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Lundi 15 mars 2004

On a eu une heure de « vie de classe », c’est-à-dire une heure de débat stérile à critiquer les profs, en vue de préparer le conseil de classe. Ça me sidère qu’on puisse encore, à seize ou dix-sept ans, ne pas être capable de savoir qu’on est au lycée pour travailler ; ne pas être capable de se taire tout seul sans qu’un prof ait à gueuler. À entendre les élèves, c’est la faute du prof s’il y a du bruit en classe. Je rêve ! Faut pas tout attendre du prof : on ne les refera pas ; si il y a un problème, c’est aussi de notre faute. Et si on ne peut pas le régler du côté du prof, qu’on le règle au moins de notre côté. Je pense donc que cette discussion n’avait pas lieu d’être. Encore une heure de perdue dans ma vie décidément trop courte. Je me fous complètement de ces histoires, mais, par principe d’avoir mon mot à dire, j’ai pris part au débat. J’ai horreur de rester passif, alors j’ai donné mon avis.

À midi, les sirènes de la ville se sont déclenchées. Nous avons observé trois minutes de silence pour les victimes des attentats de Madrid. C’est impressionnant de savoir que toute l’Europe, à cette même heure, a pensé à la même chose.

Le voyage en Espagne va sûrement être annulé. Dommage pour ceux qui devaient partir… Je trouve cela un peu stupide. Je ne crois pas qu’il soit vraiment dangereux d’aller en Espagne en ce moment. Je ne pense pas qu’un nouvel attentat aura lieu. En tout cas, il n’y a pas plus de risque là-bas qu’en France. À n’importe quel moment, n’importe où, on peut se prendre une bombe sur le coin de la gueule. C’est le principe du terrorisme. En plus, interdire tout voyage, céder à la peur, c’est rendre gagnants les assassins. La terreur est leur arme : ils veulent nous faire peur. Un petit groupe de personnes décide un attentat et paralyse un pays, elles traumatisent un continent, changent la donne politique (les socialistes espagnols, donnés perdants par les sondages, ont remporté les élections d’hier).

À propos d’élections, dans une semaine, en France, ce sont les régionales et cantonales. Un truc m’a choqué : on parlait de la participation politique en cours de SES. Des effets de l’abstention qui « met la démocratie en danger ». Or, après plusieurs semaines de cours sur ce sujet, la prof nous dit qu’elle n’ira pas voter. C’est scandaleux ! N’est-ce pas à cause de gens comme elle que Le Pen est passé au deuxième tour en 2002 ? En tant que prof, elle perd toute crédibilité : quand on enseigne les sciences politiques, on est censé s’intéresser un minimum à la vie politique…


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Vendredi 12 mars 2004

Coup de cafard. Ennui profond. Contrôle de maths. Les dérivées. Truc qui sert à rien. Je n’aurai jamais besoin de calculer une dérivée dans ma vie. Sauf dans certains métiers que je ne veux surtout pas faire. En français : étude d’un texte de Lambeaux. Un beau livre. Cette étude gâche tout le plaisir. Extrapolations et interprétations à la n’importe-quoi. En plus, tout tourne autour du religieux, et c’est idiot, puisqu’on sait que dieu n’existe pas. Puis, une heure de perm. Discussion. Je m’aperçois – comme si je ne le savais pas déjà – que le monde est pourri. J’ai discuté avec des gens de droite. « Pourquoi payer des chômeurs à ne rien faire ? Pourquoi faire payer des impôts aux riches ? » Ça me tue. Comment peut-on être aussi égoïste et borné ? Puis, discussion sur les études. Où je m’aperçois – comme si je ne le savais pas déjà – que sans argent ni piston on n’arrive à rien. Les riches se paient des écoles chères. Font de bonnes études. Ont un bon boulot. Gagnent de l’argent. Sont encore plus riches. Ça me tue. Puis, cours d’anglais. À m’ennuyer comme un rat mort. Une heure de plus de perdue dans ma vie. Comme si elle n’était pas déjà assez courte comme ça. Puis une heure – non, une demi-heure – pour manger. Dans de la vaisselle en plastique, parce qu’une partie du personnel est en grève. Ils ont bien raison. Il ne faut pas se laisser faire. Puis, une heure de SES, où la prof explique ce que j’ai déjà compris. Une heure pendant laquelle, en tentant de clarifier les choses, elle embrouille ceux qui n’avaient pas compris avec des exemples foireux. Encore une heure de perdue. À la sortie, S* retrouve W*. Moi, je retrouve personne. Pourquoi ? Ça, je ne me l’explique pas. Je ne connais personne d’autre dans mon cas. Ceux qui sont toujours restés seuls sont les losers qui se sont fait rembarrer à chaque fois. Pas moi. Je n’ai jamais proposé quoi que ce soit à qui que ce soit, pour la simple et bonne – ou plutôt terrible – raison que je ne suis pas amoureux.

À 14 heures, je rentre à la maison. Je dessine. Heureusement que j’ai ça. Sinon, ce serait l’ennui mortel à sauter par la fenêtre. Même du rez-de-chaussée – c’est le geste qui compte.

À la radio, on ne parle que des attentats d’hier à Madrid. Deux cents morts. Encore un truc qui me donne une bonne raison de ne pas me réjouir. Par contre, à cause de ces attentats, ils vont peut-être annuler le voyage en Espagne prévu dans un mois, auquel je ne participe pas. Parce que je n’ai rien à faire là-bas. Avec ces gens. Les gens de ma classe. Je n’ai rien à leur dire. Sauf quelques uns : combien ? Allez. S*. B*. M*. Qui d’autre ? Difficile… Arthur ? Oui, peut-être. Nicolas… ? Euh… non, finalement, je ne garde que les trois premiers. Voilà pourquoi je ne pars pas. Et aussi parce que ça coûte trop cher. Je sais que maman aurait accepté si j’avais voulu, mais ç’aurait été difficile pour elle. S’il faut choisir, je préfère qu’elle garde l’argent pour qu’on parte en voyage ensemble. De toute façon, je n’ai pas envie d’aller là-bas. Trajet de douze heures de car. L’horreur. Et dormir dans un hôtel. Dans la chambre de qui ? Qui serait avec moi ? Vraiment, je ne préfère pas. Visiter le musée Dalí, c’est intéressant, mais je peux vivre sans.


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Dimanche 28 février 2004

En relisant ce que j’ai écrit le 20 janvier à propos des Faux-monnayeurs, je me rends compte à quel point c’est inepte. N’importe quoi ! Ce bouquin est un chef d’œuvre, j’en garde une excellente impression, et son auteur est un génie. J’aurais pu parler du style si particulier, qui parvient à rendre un pavé de cinq cent pages aussi fluide.

Je lis W ou le souvenir d’enfance de Perec. C’est passionnant. J’aimerais lire un jour La disparition, son livre écrit entièrement sans « e ». On doit lire W pour le cours de français, en plus de Lambeaux, au choix avec Les mots de Sartre ou Enfance de Sarraute. S* les a tous achetés, c’est elle qui me l’a prêté. Elle est venue à la maison vendredi après-midi, pour la première fois. On a papoté pendant trois heures, de tout, de vacances, de bouquins, de cinéma, de religion (sujet incontournable avec elle), de famille. Et de W*. Encore lui. C’est pas juste ! Pourquoi eux deux, et pas moi ? Je commence à me poser de sérieuses questions. Pourtant, je pense être normal… Mais non, je ne le suis pas ! À seize ans, ce n’est pas normal de n’avoir jamais été amoureux, ni d’une fille ni d’un garçon (ben oui, au moins, si j’étais pédé ça expliquerait tout, ben non, même pas). Enfin, ça viendra quand ça viendra…

Dans mon rêve d’hier, on était dans une sorte de résidence de vacances. Un appartement comme le nôtre, mais en étage. En bas, j’aperçois une fille, genre pas mal. J’ai envie de la rejoindre, mais je suis déçu quand je la vois. C’est con comme rêve. Enfin, ça n’en est qu’un petit bout, ce n’est pas le sujet principal. Pendant ce temps, des gens jouaient à je-ne-sais-quoi autour d’une table. Une fille se baisse et se cogne à la table. Elle meurt. On me dit que c’est Lisa (celle qui est dans ma classe).

C’est marrant : je me souviens de tous mes rêves, en ce moment. Cette nuit, j’étais avec maman dans la rue. On rencontre Nounou (c’est con de l’appeler comme ça, mais je n’ai jamais fait autrement quand j’étais petit). On dit bonjour, on fait la bise, on donne des nouvelles, on dit au revoir, on refait la bise. En partant, je croise des gens : Nathan, par exemple.

Une autre nuit, pendant ces vacances ? J’ai rêvé du chien de la maison en face de ma fenêtre. Dans la réalité, il hurle parfois, et m’a réveillé plusieurs matins. Dans mon rêve, on m’apprend que ce n’est pas un chien qui hurle, mais quelqu’un qui souffre. Il doit vraiment avoir très mal pour faire des bruits pareils. Plus tard, je croise Mme G* et je suis un peu mal à l’aise, parce que je crois que c’était elle qui faisait ça.

Ce qui est marrant, c’est de voir les personnes mêlées à ces histoires. Pourquoi elles ?

Quelquefois, il m’est arrivé de rêver de papa. Le rêve se passait normalement. Quand, plus tard, je m’en souviens, ça me met un peu mal à l’aise.

Un jour, en cours d’espagnol, le prof nous dit qu’il a des problèmes de mémoire (il venait de se tromper sur des devoirs) à cause de ses insomnies. Quelques jours plus tôt, il nous avait confié qu’il était mal vu par les autres profs parce qu’il organise toujours des voyages et passe pour un fayot. Bref, il nous avait confié des trucs personnels. Ce n’est pas son habitude. Et moi, la nuit, j’ai rêvé qu’il continuait : il a des insomnies, c’est dur à vivre, sa femme en a marre, elle veut divorcer, alors il est malheureux.

Autre sujet. On a reçu l’invitation de ****, illustrée par mes dessins. C’est classe. J’adore ! Je suis très fier. Ce dossier va être présenté à des tas de gens.

Je devrais travailler. J’ai horreur de ça. Mes devoirs, je les ai faits à reculons. Je n’avais pourtant pas grand-chose, pour les vacances : une question de synthèse en SES, soit environ quatre heures, et un TD d’histoire, soit environ autant. Plus quelques révisions. J’ai avancé un peu le TPE aussi : j’ai commencé à rédiger l’histoire de Chypre. Il faut vérifier et reformuler un document très complet, mais c’est une traduction du turc, la syntaxe est bancale, l’orthographe à mourir de rire, et les informations très partiales.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.