Pour le seul boulot merdique de ma vie

J’ai rendez-vous rue Delizy, à Pantin, pour mon travail ; il s’agit du travail rémunéré le plus excitant, le plus intéressant, le plus valorisant que j’ai jamais exercé ; j’arrive devant les bureaux de Citoyenneté Jeunesse, où je suis attendu pour parler des ateliers d’écriture que je voudrais animer l’an prochain ; dans la même rue, cinquante mètres plus loin, je reconnais le Centre d’activités de l’Ourcq. La première fois que j’ai eu rendez-vous rue Delizy, c’était ici, pour le travail le plus merdique de ma petite carrière.

Pas question de me plaindre : je serais malhonnête, car j’ai survolé ce moment en dilettante. Je n’ai passé que quinze jours dans cet entrepôt, quand j’avais dix-neuf ans, entre mes deux années de BTS à Estienne. L’été d’avant, j’avais eu un boulot chiant mais tranquille (une planque). Les deux suivants, c’était fatiguant mais chouette (j’étais vendeur chez Gibert Jeune). Quant à ce boulot-ci — je recopie mon journal, à la date du lundi 20 août 2007 — : « Mon boulot est si difficile qu’il a fallu au moins trente secondes pour me l’expliquer : sur la chaîne, arrive un carton avec un bon de commande dedans, et je remplis le carton des produits spécifiés sur le bon. Ça va : c’est pas la mort. Ce qui est atroce, c’est pour ceux qui sont là pour plusieurs années… Moi, dans quinze jours, je me barre avec le pognon et je retourne dans ma belle école. »

Je me souviens d’un sentiment de gêne dont je n’arrivais pas à me débarrasser, car j’étais un imposteur : un faux prolétaire. J’avais besoin d’argent, certes, mais je n’avais pas l’impression d’être pauvre, car mon absence de revenus était une situation provisoire, en attendant mon diplôme et mon vrai métier. Je tenais seulement à gagner un peu de sous pour être moins dépendant, même si je ne coûtais pas très cher à ma mère, car mon école était gratuite et que je vivais chez elle. Mais c’était déjà assez qu’elle me nourrisse, je ne voulais pas qu’elle me donne en plus de l’argent de poche ; les jours où je n’étais pas à la maison, j’étais chez J.-E. : il n’était pas riche non plus, mais quand il y en a pour un, il y en a pour deux, surtout quand on se tient aussi serrés que nous aimons le faire, lui et moi. J’avais une bourse maigrichonne, mais elle suffisait pour mon matériel scolaire. Je n’étais pas à la rue, quoi. L’argent gagné pendant ces quinze jours à la chaîne servirait juste à me payer un café de temps en temps, quelques BD, une fringue. En quelque sorte : le luxe. Sur la chaîne, en emplissant des cartons, j’avais la certitude de prendre la place de quelqu’un d’autre.

Je me souviens avoir essayé de parler à des gens, en vain. Je ne savais pas quoi dire à mes collègues. Je me sentais trop différent, j’avais l’impression d’appartenir à un autre monde, et j’avais honte de ce gouffre que j’imaginais entre eux et moi. Quelquefois, j’ai échangé trois mots avec des semblables : des intérimaires de mon âge, des étudiants qui n’étaient que de passage. Le midi, je déjeunais seul avec mon bouquin. Je me souviens de beaux jours. Mais je me souviens aussi de moments grisâtres et froids, assis au bord du canal où passaient des gens chelous — et je lisais Voyage au bout de la nuit pour aggraver la tristesse du décor.

On arrivait le lundi avec un contrat de cinq jours, dont les deux premiers de période d’essai ; le vendredi soir on nous disait si on était renouvelés. Je voudrais prétendre que cette expérience m’a choqué, comme une initiation à l’arbitraire, mais il s’est agi plutôt d’une confirmation de ce que je supposais, à force de lire et d’entendre des témoignages sur le fonctionnement du capitalisme. Cette entreprise était si caricaturale que j’y ai observé, pendant ces dix jours ouvrés, toutes les bassesses que j’imaginais : les travailleurs fouillés à la sortie ; les vestiaires situés si loin de la chaîne qu’on n’avait pas le temps d’aller aux toilettes en-dehors de la pause déjeuner ; le classement hebdomadaire des ouvriers selon leur productivité ; les renvois sans justification.

Je note cet événement, le jeudi 30 août 2007 : « Ce matin, dans la salle de pause, dix personnes : huit intérimaires et dix CDI. Un intérimaire fait le con avec le distributeur de boissons ; le cheffaillon, un type assez antipathique, rapplique : il vire les huit intérimaires sur-le-champ. Pour l’exemple, dit-il. Sait-il seulement qu’une punition collective pour l’exemple, c’est illégal ? Par chance, les huit virés croisent par hasard le grand patron, qu’on ne voit jamais d’habitude, et lui exposent le problème. Ils sont réintégrés et on passe un savon à l’affreux. Cette histoire ne s’est bien terminée que grâce à un coup de chance. »

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous dans l’immeuble d’à-côté. Depuis les bureaux de Citoyenneté Jeunesse, on voit la tour de l’Illustration d’un côté et, de l’autre, la soucoupe volante du fort de Romainville. Quand j’arrive dans un collège ou un lycée pour un atelier d’écriture, je rencontre des gens très différents de moi (à cause de leur âge, de l’endroit où ils habitent, de ce qui les anime dans leur vie), mais on trouve toujours un terrain commun pour se parler et faire des trucs ensemble, sans que j’aie besoin de faire semblant, de jouer un rôle qui n’est pas moi. Je ne m’excuse pas de faire ce que je fais, je me sens bien dans mes baskets. Je pense à ces trucs-là en parcourant la rue Delizy : il y a quatorze ans, j’étais à Pantin aussi, pour le seul boulot merdique de ma vie, qui n’a duré que deux semaines. Alors je m’en sors drôlement bien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.