Des montagnes, oui, les traverser en train

Souvent j’emporte un livre dans le train, et je ne le lis pas, happé par le paysage, ou amolli par le mouvement. Mais celui-ci, je l’ouvre aussitôt installé à ma place parce que je sais que, si je ne le lis pas dans cet espace suspendu, je l’aurai emporté pour rien : ce n’est pas là-bas, en Italie, que j’aurai envie de plonger depuis la Corniche Kennedy, suivre ces gosses de Marseille alors que je serai à Bergame. Un livre qui me faisait de l’œil, motif qui m’avait frappé lors de ce voyage déjà raconté ici et , longtemps déjà, j’avais quoi, vingt-et-un ans, pas tellement plus vieux qu’eux, ces corps bronzés se jetant depuis les ponts, les parapets, les promontoires : corps encore enfants qui goûtent le plaisir pur du saut, de l’éclaboussure, corps presque d’hommes qui prennent des risques fous. Un grand saut : il se pourrait qu’on l’envisage sereinement, en douceur, et alors ce serait une bifurcation lente, un glissement, non pas une dégringolade, une chute encore moins : c’est un peu de ça que nous avons parlé hier avec J.-E., et nous avons soulevé des questions qui me semblent des montagnes.

Des montagnes, oui, les traverser en train, c’est facile. Couché tard donc, mais levé tôt, sans le secours du réveil : cela ne m’arrive jamais. Il faut un train pour me tirer du lit ainsi, l’horloge de ma tête alignée sur celle du départ. À 6h30 devant la gare de Lyon, je photographie le ciel de feu, rose et bleu emmêlés. Puis, alors que le train file, alors qu’il pleut entre Chambéry et Modane, je lis d’une traite cette histoire de gosses qui cherchent leurs limites, qui cherchent à pousser celles du monde qui les enserre, qui franchissent celle qui sépare l’enfance de l’âge adulte.

Adolescence que je prétends parfois n’avoir pas quittée, tant je me sens proche de celui que j’étais il y a quinze, vingt ans, de ses désirs et aspirations — mais c’est une formule, car j’ai vieilli, je le sais (à côté de moi dans le train, côté fenêtre, du côté des montagnes effarantes que nous longeons trop vite, que nous perçons parfois d’un tunnel, une jeune fille, vingt ans, vingt-trois au grand max, et quand je lui demande si elle descend à Turin ou à Milan, je la tutoie, camaraderie immédiate de la jeunesse, et elle me retourne la question sans malice aucune, naïvement : « Je vais à Milan, et vous ? »), j’ai vieilli et on me vouvoie, ce n’est pas grave, puisque je vieillis en bien. De cela aussi, nous avons parlé hier soir avec J.-E. : les questions qui nous habitent aujourd’hui étaient déjà présentes il y a dix ans, mais nous sommes mieux armés pour y répondre, je l’espère : vieillir, ça pourrait être cela : être toujours le même et le savoir, et donc se connaître assez pour ne pas faire n’importe quoi.

Souvenir d’une conversation avec J., tous les deux assis sur des marches de marbre blanc, une église italienne, il y a huit ans : en vérité c’est surtout moi qui parlais, et il m’écoutait, étonné de ce que je lui expliquais, des émotions que je n’avais pas encore partagées jusqu’ici. Nous nous étions donnés rendez-vous à Venise, car il m’avait dit : « Je serai près de chez toi, rejoignons-nous ! » Il faut dire que J. habite en Californie, alors il n’a pas le même rapport aux distances que moi ; mais, pour moi qui vis à deux pas de la gare de Lyon, il n’est pas faux de dire que Venise est au bout de ma rue, car une ligne directe fonctionnait encore ; j’avais pris le train en sortant du bureau, j’avais passé le week-end avec lui, puis j’étais revenu travailler, presque frais comme un gardon, ni vu ni connu. Aujourd’hui c’est moins improvisé, nous en avons discuté longtemps, nous avons toutefois choisi la destination presque au hasard, j’ai dit Bergame comme j’aurais pu dire Mantoue : puisque nous ne nous sommes pas vus depuis trois ans, nous aurons des choses à nous dire, et nous saurons faire de toute ville le bon décor, nous baragouinerons toutes les langues, nous jouerons, il faudra qu’il soit patient avec moi parce que mon anglais est carrément rouillé, trois ans que je ne l’ai pas vu, par écrit je suis paresseux et je me cantonne au français, je n’ai pratiqué avec personne d’autre depuis, nous avons d’autres manières de nous comprendre, nous nous connaissons bien. Lui aussi, il me voit vieillir, et même grandir : la première fois j’avais vingt-et-un ans, j’étais un môme.

Le train arrive à Milan, j’ai une correspondance dans la même gare, les montagnes franchies, les questions on ne sait pas, j’ai terminé mon livre et écrit ces lignes, je me relis en attendant le train pour Bergame, un café à la gare, et je publie, le temps vécu doublé de celui de l’écriture, vie compte double, le temps a passé à toute vitesse.

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