Dimanche 16 mai 2004

Matin. Dans le dernier Fluide, il y avait un article de Casoar qui parle de ce rêve que feraient beaucoup de tintinophiles. Ils se promènent aux puces et dénichent un album de Tintin inconnu. Oh, joie ! Ils le feuillètent et l’achètent. Moi, la nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais dans une librairie, du genre de celles qui vendent de vieux bouquins. On nous y avait emmenés avec toute la classe. Chacun devait choisir pour soi un livre d’histoire. Moi, aucun ne m’intéresse. Alors, je me dis : tiens, tant qu’à être ici, je vais voir si je ne trouve pas une BD sympa. Ô miracle ! Je déniche un album du Concombre masqué : Le Concombre masqué dans le Bugle (qui n’existe pas). Je veux l’acheter. Il est à huit euros, je le marchande à six. Il y avait aussi un vieux Gotlib de 1939 (?). Moi aussi, je rêve d’albums imaginaires.

10h20. S* vient de m’appeler : elle me proposait d’aller voir La mauvaise éducation, le dernier Almodóvar. Pas de chance : je l’ai vu hier avec maman, à Saint-Germain. C’était en VO, j’ai bien aimé ça. Le film est terrible ! C’est très tordu. Pédophilie, religion, homosexualité, drogue et cinéma : ça fait beaucoup de thèmes. Et ça se termine en film noir, par un crime. Faut digérer tout ça, après. J’ai beaucoup aimé. Ça m’étonne un peu que S* ait envie de voir ce film… Je verrai demain comment elle a réagi.

Au fait, je n’en ai pas parlé : le weekend dernier, j’ai eu un nouveau petit cousin. Ma cousine G*, vingt-cinq ans, a eu un petit N*. Hier, à Saint-Germain avec maman, on lui a trouvé des petits cadeaux : un vêtement et une peluche de zèbre.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Dimanche 2 mai 2004

Ma montre affiche le 1er mai : elle n’a pas compris qu’il n’y avait que trente jours en avril. Je vais chercher le mode d’emploi, parce que je ne sais jamais dans quel sens on tourne le bouton. Dans un sens on règle le jour, dans l’autre la date.

Le 20 juin, on va faire une brocante. On va vendre des bouquins, des magazines. Tous mes Mickey ! J’aimerais bien tout garder, mais ce n’est pas possible, il n’y a pas la place. J’en ai quatre cartons pleins dans ma chambre. Le journal de Mickey essentiellement, mais aussi Picsou magazine, Super Picsou géant, Mickey Parade… Eh oui, tout ça. Je ne les lis plus depuis belle lurette, il faut bien s’en débarrasser. Avant, c’était toute ma vie. Ça et les Lego. Les Lego aussi, j’en ai plusieurs caisses. Je pense qu’on les vendra, un peu plus tard.

Hier, chacun a fait du tri dans sa chambre, pour voir ce qu’on veut garder et ce qu’on ne veut plus voir. Maman aussi commence a trier les multitudes de bouquins qu’elle a partout. Elle m’a donné deux petites BD américaines, de Crumb et de Shelton, et un livre sur les dessinateurs d’humour, et un autre sur l’émission de télé Tac-au-tac. Ça devait être terrible, cette émission : des dessinateurs connus était invités et réalisaient des dessins à plusieurs, des cadavres exquis. Le bouquin est super.

Tout à l’heure, on va chez G* pour l’anniversaire de P*, mon cousin. Je suis sûr que ce sera sympa, mais ça ne m’enchante pas d’y aller. Il y a aura F* et T* : je me demande comment ce sera. Est-ce que j’aurai quelque chose ? Ça me gênerait. Je pense que ça fera plaisir à mamie qu’on vienne, parce qu’elle n’a pas souvent l’occasion de voir toute la famille.


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Vendredi 30 avril 2004

Je vais passer pour un fan de Georges Perec, si je continue comme ça. J’ai beaucoup parlé de lui dans ces dernières pages. J’ai appris qu’il avait écrit un palindrome de mille deux cents mots ! Ça ne m’étonne pas : il n’y a que lui pour faire une chose pareille. J’ai cherché sur Internet pour le lire, et j’ai trouvé. C’est excellent, j’adore. « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule, etc. » À l’envers, ça fait : « Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage, ni l’écart. »

J’ai fini les cours à 14 heures. Je n’allais pas très bien, je déprimais, parce que je venais de discuter avec S* du sujet de discorde par excellence : elle est de droite et je ne comprends pas sa manière bornée de voir les choses. Ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas du même milieu, mais quand même. Là, elle m’expliquait que l’État ne devrait pas verser d’allocations aux chômeurs (ou, du moins, pas autant) parce qu’ils en profitent, ne cherchent pas de boulot et sont payés à ne rien foutre. Bien sûr, je ne suis pas d’accord. En fait, c’est moi qui a commencé à parler de ça, à cause du cours de SES où on a vu que ces cons de Ricardo et Adam Smith étaient contre l’intervention de l’État dans l’économie. Bon, à la limite. Mais, implicitement, ils traitent les pauvres de fainéants. Quand on me lance sur le sujet, c’est la révolte qui me fait parler. Quand je vois ces petits bourges et fils-à-papa qui se feront payer les meilleures études, seront aidés pour monter leur boîte ou je ne sais quoi, ça me révolte. Je sais que moi, je ne pourrai jamais entrer dans une école privée, tout simplement. Donc, si je veux arriver au même niveau qu’eux, je dois avoir le double de mérite, en plus d’un gros paquet de chance. Et S* de me répondre que, si les chômeurs ne retrouvent pas d’emploi, c’est parce qu’ils n’ont pas de diplôme, certes… et donc, ils n’avaient qu’à mieux travailler à l’école ! Argh ! Ça me tue, d’entendre des choses pareilles. Et le pire, c’est que je ne peux même pas répondre que « ma mère n’a pas beaucoup d’argent parce qu’elle n’a pas fait d’études, parce que sa mère à elle avait encore moins d’argent », car on sombrerait dans le misérabilisme. Or, ce n’est pas parce que je suis moins riche que je veux passer, pour autant, pour le pauvre orphelin dans la misère. J’évite de la ramener. N’empêche, ça me révolte. À une autre époque, j’aurais été révolutionnaire. À notre époque, je ne suis qu’impuissant. Ça me tue de voir l’action du gouvernement actuel, qui supprime des allocations aux chômeurs, supprime le RMI pour le transformer par une sorte de travail au rabais, qui crée des CDD de plusieurs années pour inciter les entreprises à embaucher tout le monde de façon encore plus précaire.

Autre sujet. Mardi, j’ai pas mal discuté avec Benoît. Je suis content, depuis le temps. Il m’a dit que ça lui avait fait plaisir de me parler. Tant mieux, car je m’inquiétais. Je me disais que, si on ne se voyait plus, c’était peut-être qu’il n’en avait plus envie. Il semble que non. Remarquez, moi non plus, je ne faisais pas d’efforts pour le voir, alors que j’aurais aimé ça. C’était probablement pareil pour lui.

Tout à l’heure, je voulais lire un bouquin, j’ai pris Oscar et la dame rose d’Éric-Emmanuel Schmitt. J’ai trouvé ça fort. J’étais tout ému. C’est triste, mais c’est dit avec des mots naïfs, parce que c’est censé être écrit par un enfant.


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Vendredi 23 avril 2004

C’est à la fois le premier et le dernier vendredi 23 avril 2004 de l’histoire de l’humanité. J’ai seize ans, trois mois et treize jours, et plus jamais je ne revivrai ce que l’on vit à seize ans, trois mois et treize jours. Voilà qui est dit.

Hier, avec Juline et maman, on a vu Mariages ! au cinoche. C’était sympa. C’est drôle. À chaque fois, je garde les billets de cinéma ; enfin, ceux de Saint-Germain, parce que le titre du film est écrit dessus. Mais là, c’est dommage, le gars du guichet nous a donné des tickets avec Starsky et Hutch écrit dessus. Je ne peux pas le garder en souvenir.

Au fait : j’ai fini La disparition. C’est génial. Extraordinaire d’intelligence. Non seulement c’est un exercice très intéressant, mais le livre ne s’arrête pas là : l’intrigue est rusée, il y a du suspense, on se demande « Mais où veut-il en venir ? » On découvre les personnages un à un : Anton Voyl, Amaury Conson, Arthur Wilburg Savorgnan, Douglas Haig Clifford, Olga Je-ne-sais-plus-quoi (un nom compliqué, genre Mavrhokodratos). En fait, ils ont tous un lien de parenté ou une histoire commune. Tout est révélé à la fin. Tout le monde meurt, au long du bouquin. C’est très étrange. J’adore ! Quel génie, ce Perec (et non « Pérec », comme s’obstine à l’écrire la prof de français… alors qu’il explique longuement, dans W, l’origine de son nom…) Je me suis aperçu que c’était lui qui avait écrit la préface du livre de Gotlib (le recueil de la Rubrique-à-brac tomes 4 et 5 et Trucs-en-vrac tome 1), qu’on avait acheté ensemble avec papa. Ce livre a une grande valeur pour moi. La préface, pendant longtemps, je ne la lisais même pas, je la trouvais ennuyeuse. Je l’ai relue récemment : elle est très drôle. C’est un gros délire, mais sous un abord très sérieux. Je n’en comprenais pas encore les subtilités.


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Mercredi 14 avril 2004

20h47. Hier, nous avons été tous les trois à Paris. Comme ça, pour sortir. C’était très bien, j’ai beaucoup aimé cette journée. Maman avait dit « quartier Saint-Michel », on a répondu « Pourquoi pas ? » (de toute façon, on ne connaît pas). On est sortis du RER à Châtelet–Les Halles, on a traversé l’île de la Cité, on s’est baladés un peu, on a mangé dans une brasserie qui était, je crois, sur le boulevard Saint-Germain. Ensuite, on a re-marché, sur les quais, voir les bouquinistes, devant l’église Saint-Séverin, devant l’Hôtel de Ville, devant Beaubourg, etc. On est même entrés dans Notre-Dame : j’y étais déjà entré, petit. On était avec papa, Juline et moi, et je me souviens qu’on était montés tout en haut des tours. Je me souviens aussi qu’il y avait peu de monde, qu’on s’était baladés tranquillement, qu’on avait pu monter facilement dans les tours. Mais hier, c’était bourré de monde. En plus, certaines parties étaient en travaux. Et puis, la visite des tours est payante, maintenant. Bon : de toute façon, on n’avait pas l’intention de les visiter. Ensuite, en rentrant, on est passés par les Halles, pour m’acheter deux t-shirts, deux caleçons et des chaussettes. Je n’aime tellement pas aller dans les centres commerciaux que, pour une fois qu’on passait devant… J’achète tout dans la même boutique : t-shirts, polos, pulls, jeans, caleçons, chaussettes, ceinture, blouson, tout vient de là, c’est plus simple et j’y passe moins de temps.

Aujourd’hui on a vu Les dix commandements avec Charlton Heston. Ça dure trois heures et demie. On l’a regardé en plusieurs fois. Je l’avais déjà vu quand j’étais petit, mais pas en entier. Je ne voulais pas rater le moment où il ouvre la mer Rouge en deux : terribles, les effets spéciaux ! Pour l’époque, c’est bien. Il est 21h02 maintenant.


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Lundi 12 avril 2004

J’ai fait un rêve étonnant. J’étais avec maman et Juline dans un magasin, genre supermarché. On en avait fait plusieurs autres avant celui-là, mais je ne me souviens pas de cette partie du rêve. On arrive aux caisses. Un gars du magasin me demande d’enlever ma veste. Je regarde autour de moi : oui, c’est bien à moi qu’il parle. Je porte cette chemise grise en jean que je porte souvent en été. Bon, je la retire. Il me demande de la remettre, et de recommencer. Soit, je m’exécute. Voilà, c’est tout ce qu’il voulait. Pour voir comment je faisais. Ensuite, on s’assoit tous (je ne sais plus pourquoi). Je suis seul ; plus loin, il y a maman, Juline et deux types. Le gars du début nous demande, sur le ton d’un interrogatoire, quelles sont nos orientations politiques. Juline s’empresse de dire « gauche ! » en son nom et celui de maman (en vrai, elle n’est pas si passionnée). Un type dit « communiste ! » et l’autre dit « centre ! » Moi, je ne dis rien. Le gars ne me demande pas mon avis, comme s’il n’attendait aucune réponse de ma part. Je me souviens que j’étais content, au fond de moi, que personne n’ait dit « droite ». Ensuite, le gars nous explique qu’on ne doit pas sortir d’ici. Si on veut continuer notre vie et la réussir, on doit d’abord passer une épreuve : se faire tatouer le Coran du Nord. Allez, voilà que mon inconscient fait des calembours. Mais dans le rêve, c’est sérieux, et je suis intrigué. Je lui demande si c’est indispensable. Cela signifierait-il que tous les autres gens ont déjà le Coran du Nord tatoué sur eux ? Il me semble que le gars a répondu : oui. Ou alors, il a éclaté d’un rire genre démoniaque. Puis, il s’absente. Il va chercher son matériel de tatoueur. J’en profite pour prendre dans la poche de mon manteau (le noir) mon carnet et mon crayon : je me dis qu’il faut absolument que je note tout ça, pour me souvenir de mon rêve une fois éveillé (je savais donc, dans mon rêve, que je rêvais). Le gars me surprend et m’engueule, je dois ranger mon carnet. J’avais seulement pu dessiner son visage : des petites lunettes rondes ; chauve sur le dessus du crâne ; un petit menton rond. J’avais commencé à noter un des ces phrases : « Messieurs… » Je range donc le carnet, mais je garde le crayon pour m’occuper les mains. Je ne me souviens plus comment finit le rêve. Mais, un détail encore : je tiens un livre, genre roman pour enfants Folio Junior. Ça s’appelle Vacances sous la pluie ou Dimanche de pluie. Sur la couverture, maman, Juline et moi sommes dessinés, tenant des parapluies. Il pleut très fort. Il y a deux bulles, avec du texte en anglais. En bas, les trois personnages sont reproduits en tout petit, avec les deux bulles traduites en français. Je ne me souviens plus quel était le texte, mais quelque chose me dérangeait : une question était posée dans la bulle de droite, et la réponse était à gauche. J’ai pensé que c’était du boulot d’amateur : l’ordre des bulles, c’est une règle de base de la lisibilité ! Autre chose me revient : lorsque le gars m’a surpris avec mon carnet, je lui ai dit que je notais un truc que je venais d’imaginer, et il me semble que c’était une allusion à une idée de dessin ou de BD que je ne voulais pas oublier. Le gars m’a cru. Un dernier détail : à un moment, ce gars a pensé que j’étais député. Ça m’a amusé, qu’il ne remarque même pas que je suis un peu jeune pour ça…

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Vendredi 9 avril 2004

Les gens de ma classe sont partis en Espagne lundi soir. Ils repartent ce soir, pour arriver demain matin. Finalement, ils n’auront passé que trois jours là-bas. Et trente heures dans le car. Je suis bien content de ne pas être parti. Je suis donc resté au lycée. On était dix élèves, dont B* et moi. Mardi, on a eu une heure de maths ; mercredi, deux ; jeudi, rien ; aujourd’hui, une de français, une de maths, une d’anglais. Ce n’est pas trop fatiguant. N’empêche : je me suis ennuyé à passer toutes ces heures à la maison. C’est long. J’aurais bien proposé à B* de faire quelque chose ensemble, mais je ne savais vraiment pas quoi. À W* aussi, pourquoi pas ? mais je ne l’ai pas vu. Ce midi, j’ai mangé à la cantine avec François, Ludo et Thomas, des copains de l’an dernier. Bon, c’était sympa, mais je ne le referais pas tous les jours : on n’a pas vraiment les mêmes préoccupations. B* n’était pas là, dommage. Il est allé manger à Saint-Germain avec une copine. Il m’avait proposé de l’accompagner, c’était gentil de sa part, mais j’ai refusé, comme un con. Parce que je ne la connais pas, et je me connais, moi : je n’allais rien trouver à lui dire. Alors ils allaient s’ennuyer avec moi. Mais je regrette tout de même. Parce que je reste toujours seul, je ne sors jamais. Dimanche, j’ai été au cinoche avec S*, voir Les choristes, mais ça ne compte pas : ce n’est pas ce qu’on appelle « sortir ». Les autres font des soirées avec plein de potes, ils « s’éclatent ». Mais ça ne m’éclate pas, moi, ces trucs-là.

En ce moment, je suis triste, je n’ai envie de rien. Un coup de cafard. Je me rends compte que je suis trop seul. Ça m’attriste et, à la fois, je n’ai pas envie de connaître d’autres gens. Les fêtes, les copains, ça ne m’intéresse pas. D’où : paradoxe. Je redoute les quinze jours de vacances qui débutent aujourd’hui : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Je sais très bien que je ne proposerai pas de sortie à des copains. Je me connais. Il n’y a que deux personnes avec qui j’aurais envie de sortir. S* : je sais qu’on se verra. Benoît : lui, ça me gêne, car on ne se voit plus. On ne fait plus aucun trajet ensemble. Au lycée, je ne vais jamais le voir, car il est avec sa bande de potes. C’est seul que je veux voir Benoît : je n’ai rien à dire à ses copains. Je vais essayer de lui proposer des trucs, mais, aux dernières vacances, il me disait qu’il était « overbooké » et on ne s’était pas vus du tout.

Dimanche, c’est Pâques. Tout à l’heure, j’ai dit que je sortais acheter du pain et j’en ai profité pour acheter deux poules en chocolat. Ça leur fera plaisir. À chaque fois qu’on fait un cadeau à maman, elle a l’air surprise, même quand c’est archi prévisible. En plus, je crois qu’elle l’est vraiment. Juline aussi sera contente.

J’ai dépassé aujourd’hui la centième page de ce carnet. Je me rends compte comme j’aime bien écrire.


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Jeudi 1er avril 2004

Dimanche : élections régionales, deuxième tour. Sur vingt-deux régions, vingt sont à gauche, c’est-à-dire toutes, sauf l’Alsace et la Corse. Grosse baffe pour Raffarin. Pourtant, il est toujours là. Plus de la majorité des Français veut le virer, et il est toujours premier ministre. Il a constitué un nouveau gouvernement, mais bon : en gros, il a repris les mêmes connards. C’est comme s’il n’avait rien fait.

J’ai l’air un peu virulent, mais c’est parce que je comprends de moins en moins comment les gens peuvent être de droite et avoir la conscience tranquille. Ils sont d’un égoïsme… ! J’habite au Pecq, je vais au lycée du Vésinet : il n’y a que des bourges autour de moi et ils sont tous de droite. Même mes copains. Ça me désespère. Même B*. Enfin, bon, lui n’a pas l’air très attaché à la politique, c’est déjà ça. Mais ça m’étonnerait qu’il se gauchisse du jour au lendemain. S*, elle, ce n’est même pas la peine d’essayer : famille de bourges cathos irrécupérables. W*, lui, n’a pas l’air de s’intéresser à la politique, je ne connais pas ses opinions – peut-être parce qu’il n’en a pas. M*, elle, n’y connaît rien : tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle est de droite comme son père, qui est PDG. Il n’y a que Benoît qui soit socialiste (comme ses parents). Je le vois de moins en moins, d’ailleurs, et je ne sais pas pourquoi. Il ne vient plus à pied au bahut, alors on ne fait plus ce trajet ensemble. Le reste du temps, il est avec les potes de sa classe, et je ne les connais pas. Qui d’autre ? Aymeric, lui, est anarcho-syndicalo-socialo-trosko-marxisto-lénino-révolutionnaire, rebelle pro-tibétain. Bon. Qui d’autre ? Nabil ? L’an dernier, alors qu’on parlait de la grève des profs, il m’a répondu : « Eh, mais t’es gauchiste ou quoi ? » Ben ouais. Et je t’emmerde. Lui, il se la joue pauvre enfant d’immigré, pseudo-racaille de banlieue. Raté pour lui : il n’est qu’un petit bourge de Chatou, comme les autres. Qui d’autre ? Arthur et Gautier, dans ma classe, se la jouent anar, un peu comme Aymeric, mais je doute qu’ils le soient profondément. Ils se donnent un genre.

La semaine dernière, on a sorti le premier numéro du journal du lycée. Il y a des trucs pas terribles, mais ça va, c’est pas trop mal. Par contre, la BD est mauvaise. J’en ai fait une autre, je vais la leur donner pour le prochain numéro. Je ne sais pas qui est leur dessinateur actuellement, mais ce n’est pas un virtuose ! La planche que j’ai faite, je n’en suis pas entièrement satisfait : je l’ai fait lire, elle n’a pas cassé la baraque. Je m’en fous, je vais la leur donner quand même, ce sera toujours mieux que celle qu’ils ont publiée.


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Vendredi 26 mars 2004

Il y a eu cette conférence sur l’Union européenne. Le matin, l’ambassadeur letton nous a parlé de Lettonie. Puis, Catherine Lalumière, une ancienne ministre qui est parlementaire européenne, nous a parlé de l’élargissement du 1er mai prochain. L’après-midi, une parlementaire finlandaise a parlé de la Finlande, en anglais. Je n’ai pas tout compris, c’était difficile. Mais le pire, c’était les questions de certains élèves. Certains étaient britanniques (c’est pourquoi on les avait sélectionnés pour assister à la conférence). Moi, je n’ai posé aucune question, parce que mon accent est pourri et que, de toute façon, je ne comprenais pas ce qui se disait. Puis les Chypriotes sont arrivés. Un mec, genre stéréotype de Grec, grand, brun. Et une étudiante. Soulagement : ils parlaient français ! C’est surtout S* qui a posé les questions. C’était très intéressant. À la fin, on a pu garder deux petits bouquins et une brochure sur Chypre, ça nous servira pour notre TPE.

Aujourd’hui, j’ai fini les cours à 14 heures comme tous les vendredis. À la maison, je me suis occupé un peu de Torink : j’ai créé un jeu de Memory pour le site (j’ai trouvé le script sur editeurjavascript.com) et je l’ai mis en ligne. On doit reconstituer les paires identiques : ce sont des petits dessins de Torink et d’Otto Troff.

J’adore Otto Troff. Ça m’éclate de faire ça. Des fois, je suis mort de rire, rien qu’en ayant une idée. Otto Troff est un protozoaire autotrophe (d’où son nom) et ses histoires sont bourrées de jeux de mots foireux et de calembours atroces. En cours de SVT, j’ai imaginé ce nom pour un neurone qui serait l’ami d’Otto : Sean Haps, comme une synapse. J’adore. Je l’ai mis dans un strip. J’ai une autre idée de nom, mais je ne sais pas comment l’utiliser : Jorg Anizm Ünizelüler… C’est affreux… Que pourrais-je bien en faire ?

Dans dix jours, une grande partie de ma classe part en Espagne. Pas moi. Mardi, B* s’est désisté. Il ne veut plus partir. Comme ça, au dernier moment. Tant pis pour lui, tant mieux pour moi. Je ne serai pas seul : on sera deux. J’aime bien B*. Il est spécial, comme type. Je ne le connais pas très bien, il n’est pas vraiment causant. Pourtant, il y a plein de choses à connaître sur lui, il est très intéressant. Et puis, il est sympa et marrant. Par rapport à ses parents, il a une situation particulière : il vit avec sa mère et sa sœur et, si j’ai bien compris, son beau-père qu’il n’aime pas. Par contre, il aime son père (normal) et en veut à sa mère de l’avoir laissé tomber pour se mettre avec le nouveau type. Je crois qu’il le vit assez mal. Je ne le connais pas depuis longtemps, mais je le considère déjà comme un ami. Je crois que je peux tout lui dire, je lui fais confiance. C’est bien, ça. En revanche, j’ai du mal à comprendre pourquoi certains rechercher ma compagnie, à moi. Je ne vois pas… C’est bizarre. Je ne suis pas très intéressant comme gars. Enfin, je veux dire : ce n’est pas très amusant d’être avec moi. Je ne suis pas pire qu’un autre, mais je ne suis pas mieux. En ce moment, je ne m’aime pas beaucoup. Je me pose beaucoup de questions. Je me demande si je fais bien ce qu’il faut, et si je ne passe pas à côté de certaines choses. Je me demande pourquoi je suis si différent : pourquoi je ne m’intéresse pas à ce qui intéresse les autres. Je n’aime pas faire la fête, être avec plein de copains, je ne sais pas m’amuser, je ne fume pas, je ne bois pas, je ne vois jamais personne, je n’écoute pas de musique, je n’aime pas les films américains que les autres jeunes aiment, je n’aime pas le sport. Pourquoi ? Je ne vais tout de même pas me forcer pour être comme les autres. Moi, j’aime la BD, le dessin, j’aime être seul, j’aime faire des trucs calmes qui paraissent chiants aux autres, j’aime les films où il y a une vraie histoire, je préfère les sentiments et la psychologie aux effets spéciaux et à l’action. J’aime voir mes amis par un ou deux à la fois, plutôt que cinquante copains d’un coup.

Mais la grande question est encore : pourquoi suis-je toujours célibataire à seize ans ? Je viens sans doute de donner la réponse : parce que je ne suis pas intéressant.


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Mercredi 24 mars 2004

Dimanche, c’était le premier tour des élections régionales et cantonales (première fois que Juline votait). Globalement, on constate une flagrante avancée de la gauche, une grande baffe dans la gueule du gouvernement Raffarin. Bien fait. J’espère qu’en Île-de-France la gauche gagnera au deuxième tour. Elle a de l’avance, mais les deux listes de droite ont fusionné.

Il est 16h58. Je fais une pause. Ça fait plus de trois heures que je bosse : histoire, géo, anglais. Juline est dans sa chambre avec son copain : ***. Il m’a l’air sympa. C’est la deuxième fois que je le vois. La première, c’était mercredi dernier. Tant mieux pour Juline, je suis content pour elle.

À part ça, Juline nous inquiète. Elle a des notes catastrophiques (pas toujours, mais bon, disons que ce n’est pas terrible) et on a peur pour son bac. Si elle ne l’a pas, elle n’aura pas le courage de redoubler. Et si elle n’est pas prise dans les écoles d’art où elle veut s’inscrire… C’est dur. Comment va-t-elle faire ?

Demain, au lycée, est organisée une Journée de l’Europe. Ils invitent des Finlandais, l’ambassadeur letton, et la vice-présidente du Parlement européen. Une conférence. On pourra poser des questions. Et il y aura des Chypriotes : on va leur poser des questions pour notre TPE. Mais, problème : ils ne parlent pas français. On va devoir essayer de se débrouiller en anglais…


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