Vous vous rendez compte ?

« Vous vous rendez compte », elle me dit. Un peu, que je me rends compte ! Elle me rapporte une anecdote survenue ces dernières semaines, après que j’ai demandé à chaque élève de trouver une histoire étrange, amusante ou effrayante qui leur est arrivée pendant leur stage. C’est le groupe de Première : ils viennent de passer six semaines en situation professionnelle. Et moi, pendant mon atelier, je leur demande d’écrire « quelque chose qu’on ne peut pas écrire dans le rapport de stage » — un épisode qui n’a pas de rapport avec le travail, ni avec le lycée, mais seulement avec les relations qu’on crée et qu’on tisse, nous autres les humains.

« Vous vous rendez compte », elle me dit. Sa mission, c’était d’accueillir des gens venus accomplir des démarches administratives. Juste avant (ou juste après) un entretien, une femme s’est approchée d’elle. Elle lui a posé des questions — non pas sur les fameuses démarches, mais sur elle-même. Elle lui a fait des compliments, des clins d’œils, des sourires chelous. « Elle m’a draguée ! C’était ouf. Je savais pas quoi faire, j’étais trop mal à l’aise. C’était une femme bizarre de toute façon, ça se voyait tout de suite. » Je lui demande en quoi cette femme était bizarre : « Décris-la moi. Il faut que tu sois précise, si tu veux écrire cette histoire, pour que les lecteurs comprennent ce que tu vois, ce que tu entends, ce que tu ressens. » Je fais glisser la discussion sur ce terrain : « Au fond, ce que cette femme a de bizarre, c’est ce qu’elle a de différent. Non ? Un comportement inattendu, un look extravagant ? Cherche ce que tu as de commun avec elle, et qui permet de la comprendre ; puis compare avec les points qui, d’après toi, vous séparent. » Elle écoute. Et elle insiste : « Je me sentais trop mal, elle m’a draguée, vous vous rendez compte ? » Je la laisse continuer. « Alors que c’est une femme ! Vous imaginez, c’est gênant quand même. C’est comme si, je sais pas : par exemple, vous êtes un homme et vous vous faites draguer par un homme. Vous vous rendez compte ? » Je réponds : « Je me rends bien compte, oui, parce que j’aime les hommes. Alors, quand je me fais draguer par un homme, ça tombe assez bien. » Voilà, je l’ai dit.

J’enchaîne sur l’écriture, car je n’oublie pas que c’est un atelier d’écriture : « Et je comprends que c’est dérangeant de se faire draguer sur ton lieu de travail, surtout que tu as seize ans ! Tu es là pour bosser, tu fais des efforts pour être professionnelle, et quelqu’un vient s’immiscer dans ta vie privée, c’est complètement déplacé. Je comprends que tu sois choquée. » Je sens ce qu’il a de risqué dans son envie d’écrire sur ce sujet, mais je vois aussi ce qui m’intéresse dans son projet. Il faudrait qu’elle arrive à faire ressentir au lecteur son application professionnelle, et le plaisir qu’elle prend à rencontrer des gens différents, afin qu’on s’identifie à elle positivement, en tant que narratrice. Ainsi, quand l’épisode de la drague arrivera, on pourra mieux ressentir le malaise qu’elle éprouve, sans la juger. On sera choqués, comme disent les ados, c’est à dire surpris, sans autre connotation morale. Si c’est habilement écrit, on pourra même s’interroger sur la source de ce malaise : la surprise, la peur, l’incompréhension. Je suis certain qu’il s’agit de cela, avant tout : une surprise. Le chamboulement d’un ordre établi : celui de l’hétérosexualité par défaut. S’apercevoir, soudain, qu’une inconnue déboule dans ce monde bien balisé, comme un chien dans un jeu de quille. Et une faille s’ouvre dans les certitudes.

« Vous vous rendez compte ? » me demande-t-elle. La présomption d’hétérosexualité, c’est exactement cette question qu’elle me pose. Cette jeune fille ne sait rien de moi. Si les élèves étaient curieux, ils auraient tapé mon nom dans Google : ils auraient lu deux ou trois billets de ce blog. Ils auraient vu que je parle de ma vie amoureuse, de mes désirs. Ils auraient compris. Mais ils n’ont pas cherché. Alors, pour la plupart d’entre eux, je suis hétérosexuel, comme tout le monde. Alors, comme tout le monde, si je veux imaginer qu’un homme drague un autre homme, il faut que je fasse un effort : celui d’essayer de « me rendre compte. »

Je suis content de lui avoir dit ce que j’étais, au détour d’une phrase, sans jamais cesser de parler d’écriture. Je n’étais pas hors-sujet. J’étais au cœur de mon sujet, même : explorer, en écrivant, notre rapport aux autres, et à nous-mêmes. J’espère faire ça dans notre atelier. On a tous des choses à apprendre pendant ces séances. Moi aussi. À trente-trois ans, j’ai ressenti encore ce pincement dans la poitrine au moment où j’ai prononcé les mots « J’aime les hommes. » À trente-trois ans. Vous vous rendez compte ?

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4 commentaires

  1. Oui….à 33 ans…Mais se rend on vraiment compte des choses tant qu’on ne les vit pas, qu’on ne les ressent pas ?!? Tu as probablement dû faire gagner 10 ans minimum de maturité à cette jeune fille…enfin j’espère que cet échange lui permettra d’ouvrir son horizon. Surprenante cette “présomption d’hétérosexualité” chez une lycéenne de 16 ans…..preuve s’il en est du besoin incessant d’éducation à une “différence ” source de richesse

  2. et alors ? vous ne le dites pas… mais est-elle bien arrivée à raconter ce qu’elle revendique comme application professionnelle et la surprise devant cette femme ?

  3. Cette « présomption » me semble inévitable… C’est statistique… La majorité aura toujours le privilège du nombre, et la minorité doit se signaler pour qu’on sache qu’elle existe. Et ce n’est pas forcément un problème, si l’on est sûr que cette « révélation » est bien accueillie : la surprise ne me gêne pas, si elle est ne s’accompagne pas d’hostilité ou de méfiance. C’est sur ces derniers points qu’il y a encore du boulot !

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