Lundi 7 février 2005

Je suis un naze. Bon, on le saura ! Ça fait combien de fois que tu le répètes ?

Je suis de plus en plus bizarre dans mes rapports avec les gens. Tant que c’est l’autre qui vient vers moi, tout va bien. Mais, sinon, je ne suis pas foutu d’engager une conversation. Même la plus anodine ! Je ne sais pas, je n’ose pas, j’ai peur de déranger. J’ai l’impression que les autres ne s’intéresseront pas à ce que je vais leur dire, alors pourquoi les emmerder en leur racontant ma vie ? Ils s’en foutent.

Ce matin, j’avais une heure de perm commune avec B*. J’y pensais depuis hier, je disais : super ! Je vais l’isoler, on sera tous les deux, on passera un moment sympa et je verrai alors si j’ai envie de (si j’ose) lui parler de ce qui me tracasse. Eh bien non, ça ne s’est pas passé comme ça. Je ne lui ai pas dit que j’avais envie qu’on se parle. Pourtant, cela se fait, entre amis. On peut se dire : « J’ai envie qu’on se parle. » Surtout qu’il n’avait rien prévu de faire pendant cette heure. Eh bien, on a tous été au CDI – S*, B*, moi et d’autres – et on a bossé – enfin, pas moi. Puis, on a mangé comme d’habitude (mais sans M*, qui est rentrée chez elle parce qu’on n’avait pas cours de la journée, puisque M. A* nous a lâchés). Puis, ils sont allés en cours, et voilà. Je suis rentré chez moi. Mais pas tout de suite. Pour rentrer chez moi, je dois traverser une pelouse. J’ai eu envie de me poser sur un banc, il faisait beau, je pensais que je serais bien. Je n’avais rien à faire à la maison. J’ai sorti mon carnet de croquis et un crayon, et j’ai dessiné l’arbre devant moi. Un gros arbre sans feuilles – on est en hiver. Je ne dis pas qu’il est réussi, mais il n’est pas raté. C’est un arbre, quoi. Puis je suis rentré chez moi. Il était à peine 13 heures et je ne savais pas quoi faire. Théoriquement, j’aurais dû travailler. On passe un bac blanc dans une semaine. Mais je n’ai rien fait d’intéressant. Je me suis ennuyé. Puis j’ai cherché quoi faire. Je me suis collé devant l’ordinateur. On a toujours pas l’ADSL, mais je me suis permis quand même de passer un bon moment sur Internet. Des sites sur l’homosexualité. Et surtout des forums. J’apprends plein de trucs. Je suis aussi tombé sur un site, entièrement consacré au coming out. Avec plein de témoignages. Il y a des coming outs plus ou moins réussis, mais ils sont tous intéressants. Finalement, le mien est un peu foireux. Certains le font à quinze ans, d’autres à vingt ans. Moi, à quinze ans, j’aurais été incapable de dire quoi que ce soit sur ma sexualité. C’est tôt, pour être sûr… Et le faire à vingt ans, je ne pourrais pas. Ça voudrait dire : attendre encore trois ans à souffrir seul dans mon coin ? Je suis bien content d’en avoir parlé.

Quand je dis que c’était foireux, c’est parce que ce n’est pas un vrai coming out, du style : « Maman, il faut que je te dise : ton fils est homosexuel. » Moi, c’était tout bête : j’ai confié les soucis que j’avais dans la tête, et puis voilà. Je ne suis même pas sûr d’être pédé que je confie déjà mes doutes à ma mère… D’habitude, ça se passe autrement : d’abord on cogite seul, puis on acquiert la certitude, ensuite on fait son coming out auprès des copains, et en dernier on le révèle à sa mère…

En fait, ça me paraît précipité. Comme si j’avais voulu rattraper le temps perdu. Pendant seize ans, je ne me suis intéressé à personne. À seize ans et demi, j’ai l’impression d’être homo. Quelques mois plus tard, je le dis déjà à mes amis et à ma mère… C’est trop rapide ! (Mais, remarquez que je n’avais pas prémédité de le dire à maman : c’est parce qu’elle se faisait du souci ; mais j’aurais pu éluder la question… donc, si je l’ai dit, c’est que je l’ai voulu). Ce n’est donc pas un coming out dans les règles de l’art. En fait, il n’y a qu’avec S* que j’en ai fait un vrai : je lui ai bien dit que j’étais homo, non pas que j’avais des doutes. À vrai dire, je m’en fous. Je n’ai pas tellement envie d’en parler avec elle.

En lisant ces témoignages, je remarque que ma méthode est la plus originale… Les autres coming outs sont d’un banal ! La méthode « Riri le Clown » reste inédite (ha ha).

J’ai lu aussi, dans la rubrique « conseils » de ce site, ce qu’il faut chercher à éviter absolument : après le coming out, il ne faut pas que tout redevienne comme avant, que la personne fasse comme si de rien n’était. Ce serait comme si la porte avait été ouverte (au prix de quelle difficulté !) et se refermait aussitôt. Il faut la laisser ouverte ! C’est à cela que ça sert : que je me sente soulagé, que ce ne soit plus tabou, que j’en parle librement ! Que j’ose dire : « Tiens, il est pas mal, lui. » Que ma sœur me dise : « T’en penses quoi, de lui ? » ou « Les amours, ça marche ? » Bref, ce que les gens normaux disent entre eux. Moi, j’ai l’impression d’être asexué. Exemple : Juline a été a une soirée. On l’a interrogée pour savoir s’il y avait des beaux mecs, si elle s’était faite draguer. Les conneries habituelles. Moi, on ne me parle pas de ça. Avant, on me parlait vaguement des filles (mais vaguement, parce que je ne montrais pas tellement d’enthousiasme), mais maintenant, plus rien. C’est sans doute normal. Cela fait peu de temps, il faut les laisser s’habituer. Oh, et puis, de toute façon : ai-je vraiment besoin de parler de ça avec elles ?

C’est vrai que je suis sacrément coincé. Peut-être à cause de mon homosexualité : je n’oserais pas parler de sexe et d’amour, parce que je ne suis pas comme les autres, alors j’aurais pris l’habitude de ne pas en parler… Mais peut-être suis simplement coincé. Voilà.

Même quand j’écris, j’ai du mal à me désinhiber. C’est dingue ! Alors que personne ne lira ce journal ! Par exemple, avant que je reprenne l’écriture de ce journal il y a un mois et demi, je crois que je n’ai pas parlé de sexe une seule fois. Alors que c’est une de mes préoccupations, comme tout le monde. Ou alors, des allusions tellement détournées que moi-même, en me relisant, je ne me souviendrais pas de quoi il s’agit. À l’instant, encore : quelques pages plus tôt, j’ai hésité au moins quinze secondes pour décider si j’écrirais le mot « masturbation ». C’est ridicule ! Pourquoi ne l’écrirais-je pas ? C’est quelque chose de normal, je n’en ai pas honte. Alors ? Eh bien, je suis coincé, voilà.

Tiens, puisque j’en arrive à parler de ça, allons-y. Quand je le fais, je pense à ce que je fais, c’est tout. Je n’arrive pas à m’imaginer faire quelque chose avec quelqu’un. Je n’ai pas assez d’imagination, sans doute. Et je ne sais pas à qui penser. Une fille ? Un mec ? Ça dépend. En ce moment, bien sûr, c’est plus souvent un mec, mais j’essaie parfois une fille pour voir la différence, et il n’y en a pas. De toute façon, je n’arrive pas à fantasmer longtemps. Je pense juste à ce que je fais, et c’est tout. Je n’ai jamais de photo, de bouquin ou quoi. Pour les mêmes raisons. Parce que les trucs érotiques que je pourrais trouver sont avec des nanas, et ça ne me branche pas. Des trucs de mecs, je sais que je pourrais en trouver sur Internet, mais le porno ça ne me tente pas. De toute façon, j’imagine mal faire ça devant l’ordinateur ! J’aurais l’air con ! Et l’ordinateur est dans le salon.

Imaginer : je veux bien, moi, mais c’est pas évident. L’imagination doit se fonder sur quelque chose, pour inventer. Mais sur quoi ? Ça me gêne de penser à des personnes précises, de faire ça en pensant à untel ou untel. B*, par exemple, imaginez ! Ça ne doit pas être désagréable, de penser à un beau mec comme lui… mais un ami, non, je ne peux pas. Ou alors, un simple pote. Ou un mec quelconque de ma classe. Ou Étienne.

C’est troublant, comme le temps me semble distendu… C’est difficile à expliquer. Cette année scolaire est bizarrement lente ou rapide… Je vais essayer d’être clair. Le premier trimestre (je l’arrête à mon Riri le Clown à B* et aux vacances de Noël, où j’ai recommencé à écrire) est objectivement long : septembre, octobre, novembre, la moitié de décembre. Je me souviens qu’il m’a paru interminable. Je ne faisais que déprimer, parfois sévèrement. Je m’ennuyais, je cogitais, je m’enfermais dans un drôle de silence. Eh bien, aujourd’hui, j’ai du mal à me souvenir de cette époque. Elle me paraît tellement lointaine ! Sur le moment, ça a duré une éternité, maintenant je trouve que c’était très court. Pour plusieurs raisons. Un : j’ai du mal à rassembler des souvenirs de ces trois mois et demi, comme si je n’avais rien fait pendant ce temps ; j’en conserve autant de souvenirs que d’une période de quelques semaines. Deux : considérant mon éveil à la sexualité, c’est quasiment là que tout s’est joué. C’est à partir de septembre que j’ai commencé à me considérer réellement comme homosexuel (après quelques doutes dans les deux ou trois mois précédents) et j’ai fait mon premier coming out (je déteste ce mot !) en décembre. Trois mois pour réfléchir. Si peu de temps pour comprendre ma sexualité et me déterminer pour toute une vie ? Comme c’est court ! Je regrette tellement de ne pas avoir écrit pendant cette période. J’aurais dû consigner sur le papier toutes mes impressions, pour m’en souvenir plus tard. Déjà aujourd’hui, je ne me rappelle plus le cheminement exact qu’a suivi mon esprit d’alors… J’aurais aimé avoir trace du moment où l’idée seule d’homosexualité a germé en moi… Je n’arrive pas à le déterminer avec précision. En plus, j’étais encore plus coincé que maintenant, et terriblement prude dans mon journal. Résultat : j’ai écrit régulièrement, d’octobre 2003 à juillet 2004, et pas une trace de mes doutes. Pourtant, j’ai commencé à en avoir vers la fin de l’année scolaire… Juste une ou deux allusions, du genre : « Je suis seul, je n’ai pas de copine, je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas amoureux, je ne suis pourtant pas pédé… » Ben si, mon vieux, t’es pédé !

Alors je retiens la date de la rentrée du 6 septembre, quand j’ai vu Étienne, qui a été le déclic. Je me plais à considérer cette date précise. Je sais que ce n’est pas possible d’avoir une date où tout bascule. Le seul fait de me dire, ce jour-là : « Ce type est trop beau, ça y est, je suis homo » implique de m’y être préparé avant. Ces idées n’arrivent pas toutes seules.

Vacances d’été : doutes, interrogations. Rentrée de septembre : déclic, révélation. Septembre à décembre : certitude et déprime. J’aurais dû écrire tout ça !

Ensuite, la deuxième période : des vacances de Noël jusqu’à… (ce n’est pas fini). Une période brève : un mois et demi. Et qui me semble tellement longue quand je l’observe ! Et qui m’a parue tellement courte quand je l’ai vécue ! Il s’y est passé des tas de choses incroyables : quatre « coming outs » en un mois ! À B* la veille des vacances, à S* à la rentrée, quinze jours plus tard à Juline, et deux jours après à maman. Ma vie a changé. L’image qu’on a de moi a changé. Tout a changé pour moi en si peu de temps.

De cela, je me souviens de tout. Probablement parce que je l’ai consigné consciencieusement dans ce journal : j’ai essayé de restituer le plus fidèlement les cheminements de mon esprit, qui est assez tordu, alors ce n’est pas facile. Je persiste à dire que ç’aurait été si intéressant d’avoir aussi mes pensées d’avant la révélation…

Il faut que j’arrête d’écrire. J’écris depuis 17 heures et il est 18 h 47. Ce n’est pas sérieux. J’ai encore des choses dire : plus on écrit, plus on trouve à écrire. Mais il faut que j’arrête. Je n’ai rien fichu de la journée. Je n’ai même pas travaillé. J’ai honte d’avoir dit à maman que, si, j’avais travaillé. Je ne peux tout de même pas lui dire : « Je suis à quatre mois du bac, je prépare un concours très difficile pour mai, la semaine prochaine j’ai un bac blanc, mais je n’ai pas travaillé. D’ailleurs, je n’ai pas bossé depuis plusieurs mois… » Elle se rend bien compte que je ne suis pas un bourreau du travail. Mais à ce point ?


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

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