Dimanche 6 février 2005

Il est 19 heures. Je me rends compte que je commence souvent à écrire vers cette heure-ci. C’est le moment idéal pour écrire un petit quart d’heure – et plus si affinités. Là, on est dimanche, donc c’est différent, mais en gros mes journées sont comme ça : je rentre du lycée entre 16 et 18 heures selon les jours, puis je travaille (plus ou moins) et je vaque à mes occupations. Le soir après manger, je ne travaille jamais. Je ne peux pas. Alors je fais tout avant. On mange vers 19h30 ou 20 heures. Après, je regarde la télé ou, souvent, je lis peinard. C’est pourquoi je n’ai pas grand chose à faire à 19 heures. Je commence à tourner en rond. Je considère que la journée est terminée – alors qu’il reste plusieurs heures. Je n’ose rien commencer de long, parce qu’on ne va pas tarder à manger. Alors je me dis : « Et si j’écrivais un peu ? »

Aujourd’hui, je me suis levé assez tôt. J’ai pu m’aérer la matin. J’aime bien faire un tour au marché, rapidement, juste pour voir. Je regarde toujours ce que propose le bouquiniste, mais je n’ai jamais rien acheté. Ce matin, j’ai acheté le pain et Studio. C’est pour maman que j’achète Studio, mais elle a tellement peu de temps qu’elle le lit avec trois mois de retard. Moi, je le lis en marchant, en rentrant à la maison. C’est agréable, malgré le petit vent frais. Ça fait peu de temps que je m’intéresse au cinéma. Un an ou deux, peut-être. J’ai vu de très bons films ces derniers mois. J’irais plus souvent au cinéma si c’était moins cher. C’est dingue : je suis en train de raconter des trucs vraiment inintéressants… Remarquez, ce n’est pas plus passionnant, d’habitude, quand je me répands en états d’âme sur des dizaines de pages…

Cet après-midi, j’ai terminé Le dernier chocolat de la boîte. J’ai fait sept ou huit planches d’un coup, ça m’a pris peu de temps, je vous ai expliqué pourquoi : je n’ai quasiment que les bulles à dessiner et, de temps en temps, la main du gourmand qui vient manger les chocolats. C’est marrant, mon truc. C’est fait pour être lu en cinq minutes : je l’ai fait pour m’amuser.

C’est un peu ça, ma conception de mon travail, quand je fais mes BD. Je ne veux pas passer des heures à fignoler un détail que personne ne remarquera, ou qui sera survolé en une seconde. Quand je fais Anatole Lebrun, j’impose moi-même un rythme de lecture rapide, en découpant d’office ma planche en quatre fois trois cases, toutes de même taille, quelle que soit la scène que je raconte. Du coup, je sais à quelle allure ce sera lu, et je ne me prends pas la tête à soigner les décors… ni même les personnages ! S’il y a un trait foireux, tant pis. De toute façon, le personnage est dessiné cinquante fois dans toute l’histoire, alors, si je le rate une fois, qui s’en rendra compte ? Et même, sans penser au lecteur, je trouve ça mieux pour moi. Mon dessin progresse plus si je dessine beaucoup (et donc rapidement) que si je m’acharne deux heures sur un même dessin. Pour Le dernier chocolat de la boîte, le format de la planche est un A5. C’est pour dire : « Je ne me prends pas au sérieux, je ne me suis pas foulé à les dessiner, elles ne méritent pas un grand format. »

La technique de la même case répétée vient de Trondheim, c’est à lui que j’ai pensé. Comme dans Le dormeur, par exemple. Ou cette BD de deux pages dans Spirou : « Les morilles » (un plan fixe de deux morilles qui discutent). Il y a aussi Starsky la palourde et Hutch la moule de Larcenet. Mais bon, moi, ce n’est pas exactement la même case, puisque je supprime les chocolats un à un. Et je change la luminosité, en fonction de si la boîte est ouverte ou fermée. Et la main qui intervient parfois. Ma BD est presque oubapienne !

Plus tard

J’ai fait lire Le dernier chocolat à maman et Juline, ça a eu l’air de plaire. Je l’ai donné à maman pour qu’elle le photocopie.

À part ça, je dessine peu en ce moment. Je n’ai rien dessiné depuis longtemps dans mon carnet bleu. Mais je dessine dans les marges de mes cours (« Tout jeune, déjà, il dessinait dans les marges de ses cahiers… »). Je fais presque toujours la même chose : des visages d’hommes dans un style assez réaliste, et souvent pas très gais. Avant, je ne dessinais jamais dans ce style, j’étais infoutu de faire un personnage un peu réaliste. À force de griffonner ces têtes dans mes cahiers, ça commence à ressembler à quelque chose… Après, je les efface – sauf s’ils sont vraiment bien – parce que j’ai du mal à réviser des cours pleins de petits dessins… La semaine dernière, j’en ai fait un beau dans mon TD d’anglais. Pas super bien dessiné, mais ça dégage quelque chose. Assez déprimant (c’était le but).

Ha ha ! Demain matin à 8 heures : bac de sport ! Je me marre.

Vous avez vu ? Je n’ai pas du tout parlé de mon sujet d’angoisse favori aujourd’hui. Je ferais donc des progrès ? C’est vrai que j’y pense moins, et que je souffre moins : c’est le fait d’avoir parlé. Maintenant, quand je ne vais pas bien, les gens savent pourquoi. Mais j’y pense toujours ! Si je n’en parle pas aujourd’hui (oups ! ça y est, j’en ai parlé), c’est parce que je n’ai rien de nouveau à en dire. Pas de nouvelle émotion, pas de nouveau doute, pas de démonstration à mener. Alors, je pourrais me répéter et me lamenter, mais ça ne ferait pas avancer le schmilblick. J’en ai marre de déprimer : j’arrête. Ça fait déjà plusieurs jours que j’ai arrêté, je tiens bon !

Quelle prétention… Tout ce que j’écris ici, ce sont des bavardages d’adolescent qui s’imagine que ses problèmes sont uniques et qu’il traverse une crise existentielle comme on n’en a jamais vue… Mais tu n’es qu’un type normal, qui se prend la tête pour des conneries dont tout le monde se fout… Quelle vanité (dans les deux sens du mot) ! Il se la joue poète torturé, alors qu’il n’est qu’un gamin qui se répand en considérations futiles…

« Vanitas vanitatum, et omnia vanitas », comme le dit M. Novembre (Théodore Poussin tome 1 : Capitaine Steene).


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.