Avant que ça devienne laborieux

C’est laborieux, mais dans le bon sens du terme. Autrement dit : c’est du boulot. Et j’aime ce boulot. Pour écrire quelques lignes de fiction, j’ai besoin d’un temps infiniment plus long (et d’une concentration bien plus grande) que pour écrire un billet de ce journal, que je jette ici sans difficulté, sans trop y réfléchir. Dans la matinée, j’ai écrit deux ou trois mille signes de Rue des Batailles, et je crois que c’est pas mal. C’est peu, mais c’est dense. Ça pourrait être le début du premier chapitre (tandis que l’autre chapitre que j’ai écrit, ces dernières semaines, serait situé vers le milieu du récit). Ce début agirait comme un prologue. Il me semble que ce fragment contient tous les sujets de Rue des Batailles, mais sous une forme métaphorique. On n’y voit pas le personnage principal (Jules), mais son père (Pierre), qui n’a encore que treize ans ; ça ne se passe pas à Paris, mais à Cambrai. Ce n’est pas le Second Empire, mais le Premier. On est très loin de la rue des Batailles, mais on y perçoit, au loin, le bruit des batailles. À travers une anecdote animalière, le garçon se pose la question de la liberté, de l’abandon et de la disparition. Alors, a priori, en tant qu’incipit, ça colle. Mais je me demande si ça ne colle pas trop. Si ce ne serait pas, genre : une ouverture un peu programmatique. Le problème, par rapport à d’autres trucs que j’ai écrits très intuitivement, c’est que mon envie de Rue des Batailles est, au contraire, celle d’un grand roman foisonnant et complexe. C’est donc, nécessairement, un projet structuré. Je formule mon problème ainsi : Comment construire sans fabriquer ? Un roman fabriqué : au secours ! Si quelqu’un me surprend à fabriquer un roman, surtout, qu’il soit sans pitié : qu’on me ligote, qu’on me tape sur le crâne, qu’on me fasse n’importe quoi, mais surtout il faut m’empêcher de faire ça.

Le beau prologue métaphorique de Dans la ville des chasseurs solitaires, signalé par Guillaume ici : son tweet et sa lecture m’ont donné envie de ce livre. Mon prologue est différent — à supposer qu’on puisse appeler prologue ce morceau de texte qui ne précède encore rien, car mon livre est loin d’exister, en dehors de ma tête. Mais j’y pense quand même. Je pense surtout à une phrase qui revient tout le temps dans le roman de Tom Spanbauer. Elle déboule n’importe quand, dans des situations où le narrateur n’a aucune raison de trouver (ni même de chercher) son ami perdu. Il dit : « Pas de Charlie 2Lunes. » Tout à trac, au beau milieu d’un spectacle, ou lors d’une traversée nocturne de la ville : « Pas de Charlie 2Lunes. » Entre deux phrases qui parlent de tout autre chose. Et c’est bouleversant à chaque fois. C’est un constat implacable : il nous rappelle qu’il est impossible d’oublier l’absence de l’ami ; qu’il est impossible de ne pas espérer sa présence, partout, tout le temps. Comme une tâche de fond, qui se poursuit en parallèle de toutes les autres aventures. L’espoir irrationnel de tomber sur lui, un jour, une nuit, par coïncidence. Je veux qu’il y ait exactement ça, dans Rue des Batailles, après la disparition de Jules. Au beau milieu d’un chapitre, tout à trac : « Pas de Jules » — dans la bouche (ou dans les pensées) d’Adrien, ou dans celles d’Elmina. Car il et elle ne cesseront pas de l’espérer, en dépit de toute rationalité. Il et elle reconnaîtront Jules au coin d’une rue, dans un visage inconnu.

Pour la ville des chasseurs solitaires, en revanche, on repassera. Ma ville, c’est Paris et, dans ces quelques lignes, c’est Cambrai. Cambrai n’est pas Paris, et encore moins Manhattan. Je ne connais pas Cambrai. Cambrai en 1805, c’était comment ? C’est tout petit. Pierre habite le quartier de la cathédrale, et c’est déjà la sortie de la ville : la campagne est au bout de la rue. On franchit les remparts par la porte du Saint-Sépulcre. Puisque c’est au sud de la ville, ne serait-ce pas le départ de la route de Paris ? Que Pierre habite là, ce serait donc logique (même si je ne l’ai pas fait exprès) : la route mène à Paris, comme ce prologue mène au récit parisien. Sur la carte, je suis les pointillés : « Chaque petite ligne marque la distance d’une lieue et chaque point celle d’une demi-lieue. » Entre Paris et Cambrai, la ligne la plus directe passe par Péronne et Nurlu. Je me renseigne : cette ancienne route des Postes est devenue la Nationale 17 sous Napoléon, puis on l’a rétrogradée en départementale. Elle aboutit à Cambrai, à la porte du Saint-Sépulcre… qui s’appelle aujourd’hui « place de la porte de Paris » — et la boucle est bouclée. Mais voilà : je m’enfonce dans mes recherches documentaires. On s’en fout, de la Nationale 17 passant par Nurlu ! Ces recherches m’éloignent de mon récit ; elles n’ont rien à voir avec Rue des Batailles. Je me connais : quand je commence à me passionner pour des trucs qui ne devraient pas me passionner, c’est le signe que j’ai décroché. Mon temps d’attention est écoulé. Je suis passé à autre chose : le moment d’écriture est terminé. Alors j’arrête d’écrire avant que ça devienne pénible. Avant que je m’embourbe dans des détails inutiles, avant que je patine. Avant que ça devienne laborieux, dans le mauvais sens du terme.

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