Au début de Rue des Batailles, il y a un tableau. Je ne parle pas de celui qui est devenu la couverture du livre, mais d’un tableau au sens théâtral : une scène, un lieu, des personnages, un moment. Deux garçons dans une chambre. Au fond, c’est toujours ce qui me guide. Un manuscrit dans mon tiroir commence comme ça : « Étant donné deux personnages — toi, moi — et une chambre. C’est l’histoire d’une intimité. » Alors Rue des Batailles commence en décembre 2020, dans ma chambre, avec Guillaume. Nous parlons de ce chantier que je ne sais pas par quel bout prendre. Puis il s’en va et j’écris le premier fragment : Jules et Adrien, les deux amis dans la chambre. L’un écrit, l’autre dessine. C’est devenu le chapitre 60. Autre tableau : mars 2023. J’ai terminé la première version du roman. Dans la chambre d’Henri à la Cité des Arts, je rencontre Pierre. Il devient bientôt cet ami qui vit dans ma chambre. Il fait des images tandis que j’écris. Alors je lui fais une place dans mon livre. Encore un tableau : au Merle moqueur le 8 janvier 2026, je parle de Rue des Batailles qui vient de sortir. Je parle de Guillaume, je parle de Pierre. Je ne parle pas assez de Jean-Eudes. Je dis seulement qu’il existe un tableau chez nous, au-dessus du canapé, qui figure dans le roman : une manière lointaine, trop détournée, d’évoquer la famille choisie de Jean-Eudes ; de citer Jean-Eudes sans le nommer. Mais pourquoi ne pas le nommer ? Dans le livre je dis son prénom. Et même son nom, à la fin, dans l’index. Après la librairie, au bar, à Seb qui m’a fait la surprise de sa présence (les larmes me sont venues aux yeux, j’ai presque eu peur de cette émotion), je dis : « J’ai consigné dans l’index les noms des gens qui comptent, comme des preuves. » Ils n’y sont certes pas tous. Que les absents ne se vexent pas. Mais lui, il y est. On prolonge la soirée avec un verre et des frites. Je suis fatigué. Je suis entouré de ceux que j’aime et qui m’aiment. Pierre me répète le lendemain ce que Sonia a dit de moi : « Il est bien entouré. » À la maison, on n’ouvre pas le canapé, le lit est assez grand. Nouveau tableau : je suis au milieu d’eux. Bien entouré.

Tout va bien : mon livre sort, des gens le lisent, des amis le lisent, des gens qui ne sont pas mes amis le lisent aussi. Je suis bien entouré. De quoi me plaindre ? Je ne me plains pas. Ce sont de vrais moments de joie. Je ne dis pas le contraire. Je dis juste que ces plaisirs sont comme des bulles, petites ou grandes (en ce moment : grandes), posées sur un arrière-fond de tristesse, plus ou moins enfouie (en ce moment : juste là, tout près, à fleur de).
Tableau : Jean-Eudes et moi parcourant l’espace en trois dimensions d’un îlot de Belleville. Jusqu’ici, nous n’en connaissions que le plan, au niveau du sol et par le contour. Et soudain nous entrons dans une cour de la rue Dénoyez, au fond, dans un immeuble donnant sur une seconde cour, et nous montons au dernier étage : exploration en profondeur, prise en hauteur. Et la semaine d’après, une autre cour, rue de Belleville, un autre immeuble donnant lui aussi sur une seconde cour, quatrième étage : les fenêtres de cet appartement donnent sur celui de la semaine précédente. On échafaude des plans — non pas des dessins d’architecte, mais des projets de vie. On se demande s’il est possible et désirable de l’établir entre ces murs-là, et comment elle s’organiserait. Le départ est l’idée de Jean-Eudes. On sait que les mouvements ne sont pas que géographiques. Au-delà du déménagement, c’est notre mode de vie qui se déplacera sans doute. Dans l’agencement de nos relations et de nos lieux d’ancrage, quand on bouge une pièce, quand on tire un fil, c’est tout l’écheveau qui vient avec. Si ma chambre est l’annexe de l’appartement, alors que devient l’annexe lorsque l’appartement est remplacé par un autre, ailleurs ? Ça ne m’inquiète pas. J’y pense assez peu, même. Je sais qu’on s’organisera, qu’on réorganisera tout, qu’on déplacera encore nos habitudes, nos façons d’habiter ces cases mentales qu’on appelle chambres, appartements, maisons, « chez toi », « chez moi ». Il faut tout recomposer, tout le temps. Notre vie commune est la seule certitude : nous avons ce désir partagé, garder nos vies liées, passer ensemble le plus de temps possible. Où et comment, le temps et la manière, ça changera encore.
Tableau : Baptiste et moi dans la chambre. Notre conversation est enregistrée sur son téléphone. Plus tard, il retranscrira et nous réécrirons. Il commence par décrire le contexte : « Notre entretien se passe dans la chambre d’Antonin, dans une chambre de bonne. » Il me pose sur Rue des Batailles des questions qu’un libraire ou un journaliste n’auraient pas l’idée de me poser, car ils ne sont jamais venus dans ma chambre et ne savent pas combien c’est important. Ils n’ont pas lu mon journal, non plus. J’explique à Baptiste mon dispositif littéraire qui, je le prétends, consiste à « tourner autour du pot » : je remplis l’espace autour du vide, je monopolise la parole pour éviter le silence, pour repousser le moment où je devrai affronter ce qui doit être dit, un jour, peut-être. Après qu’il a éteint son téléphone, « en off », je lui dévoile une partie de ce qui reste caché sous la case blanche. Ainsi, même avec l’ami, pour parler vrai j’ai recours à la littérature, au subterfuge.
Tableau : au bar après le Merle moqueur, Maël et mon petit Pierre trouvent un puzzle. Ils le construisent en quelques minutes. Moi qui parle à tout le monde de puzzle à propos de Rue des Batailles, ça fait des années que je n’y ai pas touché. Juline les observe ; elle observe surtout ma réaction. Parce qu’elle a déjà prévu le cadeau qu’elle m’offrira deux jours plus tard à mon anniversaire : un puzzle de cinq cents pièces figurant la couverture de Rue des Batailles : la chemise blanche de Guillaume Lavigne sur son beau fond bleu. Je souris. Je crois même que je ris. De surprise et de plaisir. Juline est douée pour les cadeaux. Encore quelques heures passent. Pierre m’emmène à une fête absurde dans un appartement démesuré, nous parlons avec des gens qui n’appartiennent pas à la sphère habituelle de nos possibles, des gens vrais tout de même, des gens sympas et curieux. Une fille s’appelle Sophie. Pourquoi nous dit-elle, au bout d’une minute à peine : « Je me suis fait offrir un puzzle pour mon anniversaire alors que je n’y avais plus joué depuis vingt ans » ? Je lui dis qu’il m’est arrivé la même chose. Ça commence comme ça, une histoire : on se découvre un point commun, aussi ténu soit-il. Je lui demande ce qu’elle fera du tableau, une fois terminé. Elle répond qu’elle le collera pour l’afficher au mur. Moi, le mien, je sais par avance que je devrai le défaire, par manque de place. Par goût aussi. Tout défaire pour tout refaire. C’est probablement la métaphore de quelque chose.

Dans la seconde partie de notre entretien, dans sa chambre à lui, je dis à Baptiste que la multitude de personnages dans Rue des Batailles est une manière de remplir le vide, tout comme le flux d’écriture dans ma vie, une écriture abondante dont la quantité est aussi une qualité, une manière de combler, de compenser je ne sais quoi. Ce besoin de personnages plus ou moins intimes ou lointains, dans la périphérique de mon Jules absent, est comme le besoin d’amis. Quand tu n’as plus de parents, tu fais quoi ? Ce qu’on t’a donné, tu ne l’as plus. Alors, soit tu acceptes d’être seul, soit tu inventes autre chose. Tu écris. Tu crées des amitiés. Et tu les entretiens, sinon elles meurent. Tu n’as pas le choix. C’est une dépense d’énergie perpétuelle. Tu ne peux pas décider de tout arrêter pour te reposer à la maison, au refuge, comme le font les gens qui ont des parents, ce genre de parents qu’on espère quand on a des parents, c’est-à-dire ceux qui gardent leur porte ouverte, qui t’accueillent sans condition, même si tu as été nul, absent, ingrat.
Encore un tableau : le petit Pierre sous la douche, le ruissellement d’eau comme un sas pour quitter sa journée, laver l’angoisse des travaux de sa chambre où il s’enlise, et entrer dans la quiétude de notre soirée. Je l’observe à travers la paroi embuée, et réciproquement, et je suis un peu embué moi aussi, peut-être. Je lui dis la formule que j’ai peaufinée mentalement : « Je ne crois pas que tes travaux soient la solution de ton mal-être, mais plutôt que ta frénésie de travaux est un symptôme de ton mal-être ; il faudrait mener les deux chantiers en parallèle, celui de ta chambre et celui de ta petite tête. » La chambre est toujours le symbole ou la cristallisation de quelque chose : nous nous sommes rencontrés aussi sur ça, lui et moi. Sur cet objet de fantasme. Dans la mienne, on a fait un grand rangement avec l’autre Pierre. On n’a pas jeté grand-chose, mais on a tout sorti pour tout réorganiser. Un œil extérieur n’y verrai aucune différence. Mais moi, je sens qu’on s’y retrouve mieux. C’est une petite étape. Pour l’autre chantier, je rencontre bientôt quelqu’un qui m’aidera peut-être à comprendre ce qui tourne derrière mon front.
Je n’écris plus sur ce blog et l’écriture me manque. Mais l’écriture d’un billet correct, à la manière que j’ai rodée ici depuis quelques années, demande une énergie que je n’ai pas. J’écris des petits tableaux parce que je ne sais pas lier les histoires.
Tableau : un après-midi à la garçonnière de la villa Brune. C’est ainsi que l’appellent Yvan et Pierre — oui, encore un Pierre qui s’appelle Pierre. Ils ne disent ni « la chambre » ni « le studio », ils ont ce mot qui cristallise un autre imaginaire : le leur. Avant la villa Brune, ils ont habité un autre lieu minuscule, avenue Parmentier, dans l’immeuble symétrique du mien, quasi jumeau, au septième étage comme moi. Nos chambres en miroir. Et là, cet après-midi, autour de la table, c’est Jean-Eudes mon reflet dans le miroir, et Pierre face à Yvan, les quatre coins d’une table ronde. La fois dernière, nous étions assis dans le sens inverse. C’est Pierre qui a proposé qu’on change nos places. Plus tard, Jean-Eudes dit combien la routine est douce, comme elle peut-être poésie du recommencement. Pierre répond par le mot « rituel ». Ou peut-être que c’est moi.
Tableau final : je lis le livre d’Hugo sorti en même temps que le mien. J’ai déjà dit à Hugo combien je me reconnaissais dans ses sujet littéraires, dans les motifs de sa vie qu’il partage en roman. Les années souterraines s’organisent comme Rue des Batailles autour d’une case vide : l’appartement vide du père mort. Le narrateur doit y entrer (le dedans de l’appartement est le nœud de son récit intime), mais il retarde le moment crucial : « Procrastination », puis « Distraction » sont les titres des étapes de son approche. Il décrit des cercles autour de la chose qu’il désire et qu’il redoute. Des rondes de reconnaissance. Il apprivoise son environnement. Il apprend à connaître un quartier qu’il croyait laid et sans intérêt, et des personnes inconnues qui gagnent à être connues. Il construit le puzzle : un décor, des gens à aimer. Il tourne autour du pot. Je le lis dans le métro ce matin, en allant chez Actes Sud pour parler aux libraires de Rue des Batailles. Je lis une scène qui m’émeut plus que les précédentes, je ne veux pas l’interrompre, on arrive à Duroc, je quitte la rame, je monte l’escalier en terminant mon chapitre, et à la fin Hugo écrit : « Je ferme le livre et je me mets à pleurer. Pas fort, mais un peu, comme ça, à la station Duroc. »
Juste une envie que tu me transmets, Antonin.
Les fragments de puzzle que tu as assemblés, j’ai envie d’en choisir et de les réorganiser pour que tu te lises, réorganisé par un autre.
Et voilà ce que ça donne.
« Tout va bien : mon livre sort, des gens le lisent, des amis le lisent, des gens qui ne sont pas mes amis le lisent aussi. Je suis bien entouré. De quoi me plaindre ? Je ne me plains pas. Ce sont de vrais moments de joie. Je ne dis pas le contraire. Je dis juste que ces plaisirs sont comme des bulles, petites ou grandes (en ce moment : grandes), posées sur un arrière-fond de tristesse, plus ou moins enfouie (en ce moment : juste là, tout près, à fleur de). »
« Je n’écris plus sur ce blog et l’écriture me manque. Mais l’écriture d’un billet correct, à la manière que j’ai rodée ici depuis quelques années, demande une énergie que je n’ai pas. J’écris des petits tableaux parce que je ne sais pas lier les histoires. »
« Tu écris. Tu crées des amitiés. Et tu les entretiens, sinon elles meurent. Tu n’as pas le choix. C’est une dépense d’énergie perpétuelle. Tu ne peux pas décider de tout arrêter pour te reposer à la maison, au refuge, comme le font les gens qui ont des parents, ce genre de parents qu’on espère quand on a des parents, c’est-à-dire ceux qui gardent leur porte ouverte, qui t’accueillent sans condition, même si tu as été nul, absent, ingrat. »
« Pour l’autre chantier, je rencontre bientôt quelqu’un qui m’aidera peut-être à comprendre ce qui tourne derrière mon front. »
« Encore un tableau : le petit Pierre sous la douche, le ruissellement d’eau comme un sas pour quitter sa journée, laver l’angoisse des travaux de sa chambre où il s’enlise, et entrer dans la quiétude de notre soirée. Je l’observe à travers la paroi embuée, et réciproquement, et je suis un peu embué moi aussi, peut-être. »
« Et là, cet après-midi, autour de la table, c’est Jean-Eudes mon reflet dans le miroir, et Pierre face à Yvan, les quatre coins d’une table ronde. La fois dernière, nous étions assis dans le sens inverse. C’est Pierre qui a proposé qu’on change nos places. Plus tard, Jean-Eudes dit combien la routine est douce, comme elle peut-être poésie du recommencement. Pierre répond par le mot « rituel ». Ou peut-être que c’est moi. »
« Il faut tout recomposer, tout le temps. Notre vie commune est la seule certitude : nous avons ce désir partagé, garder nos vies liées, passer ensemble le plus de temps possible. Où et comment, le temps et la manière, ça changera encore. »
Nouvel agencement de ton dernier puzzle.
Ton image dans mon miroir, ce matin.
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