Samedi 27 mai 2006

Je suis admis à Estienne ! Dans ma boîte aux lettres, une grande enveloppe kraft et cette lettre : « Monsieur, j’ai le plaisir de vous annoncer, etc. » Je suis heu-reux !


À 16 heures devant l’Hôtel de Ville, je retrouve É*. Je ne sais pas comment le saluer : lui serrer la main, c’est trop formel, mais lui faire la bise, c’est peut-être un peu trop pédé ? On ne se connaît pas assez. Il est comme d’habitude : tout sourire. Il porte un t-shirt à manches longues rose et une pochette en bandoulière — je n’ai donc pas à rougir de mon look : je porte aussi des manches longues et une pochette en bandoulière. Ouf.

Il me dit en riant que « ma réputation est grillée à Duperré » à cause de mon petit mot, mais que c’était mignon — il a fait la même chose à quinze ans. Je lui réponds que, dans ce domaine, j’ai quinze ans, pas plus.

Il m’emmène au Carré, rue du Temple. Je commande la même chose que lui — un tequila sunrise, qui me flanquera mal au crâne dans la soirée. Derrière lui, deux types se roulent des pelles pendant tout le temps qu’on reste ici.

Il me dit : « Alors, raconte ! » Et je lui parle de moi, et je l’interroge, et il parle volontiers de lui. Il me parle de sa vie d’avant — à ***, à ***, à ***. Il me parle de son boulot. J’essaie de trouver des sujets communs autres que nos études. On arrive à s’entendre en parlant cinéma un peu, mais je suis déçu de voir qu’il ne lit pas, qu’il ne dessine pas. Il m’explique pourquoi Madonna est une icône. Il m’explique les bars, les boîtes, le chat sur Internet. Il me dit que, sur Rezo-G, il y a la moitié des pédés parisiens et notamment tous ceux de Duperré.

Nous parlons une heure et demie, presque deux, mais j’ai peur de l’ennuyer. Je reste trop sérieux, je n’aime pas ce que je suis.

Il est adorable de bien vouloir s’occuper de moi. Mais je suis déçu de voir que nous n’avons pas grand-chose en commun. C’était un moment agréable, mais je ne pense pas que nous nous reverrons. Nous avions des choses à nous dire aujourd’hui : les choses qu’on dit pour faire connaissance — mais j’ai peur que nous ayons épuisé la conversation.

Ce soir, j’avoue que je suis triste. Parce que c’est encore un espoir qui s’envole : ce n’est pas par lui que je connaîtrai d’autres gays. Les gays qu’il fréquente sont comme lui, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas comme moi. C’est peut-être méchant de dire ça, mais j’ai l’impression que des mecs comme lui — aussi adorable soit-il — je peux en trouver des dizaines. Des mecs comme moi, je n’en ai jamais connu, et je crois que ce n’est pas dans ces bars que j’en trouverai. D’ailleurs, je ne parviens pas à comprendre comment, concrètement, on fait des rencontres dans un bar… Dans un bar, les gens y vont à plusieurs, ils restent entre eux, il me semble ? Je n’imagine pas me rendre seul dans un bar et aborder un type. C’est au-dessus de mes forces.

C’est ceci qui me rend triste : être différent, je veux bien. J’aime bien ça, même. Je ne regrette pas d’être homosexuel (encore heureux, car je ne peux rien y faire, de toute façon). Mais mon problème, c’est d’être deux fois différent, puisque je suis aussi différent des autres homos. C’est ça qui me fait mal. Ceux qui devraient me ressembler ne sont pas comme moi. Ou plutôt : c’est moi qui ne suis pas comme eux, puisque eux sont tous pareils, et pas moi.

Être différent de mes « semblables », ce n’est plus être différent : c’est être seul.

Méchant coup de cafard.


Maman est rentrée de Bourgogne. Elle a tant de trucs à raconter que, moi, je ne lui dis même pas que je suis sorti cet après-midi (où et avec qui). Juline a bien senti qu’il se passait quelque chose d’un peu exceptionnel : que je sorte en tête-à-tête avec un garçon dont je ne lui ai jamais parlé, « un type de l’école » qui m’emmène dans « un bar qu’il connaît bien »… Elle ne me pose pas de questions. Je ne sais pas si j’aurais voulu qu’elle m’en pose.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no8 (intitulé Croissance exponentielle, 19 mars – 23 juin 2006), j’ai dix-huit ans.

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