Vendredi 13 mai 2005

J’ai discuté avec Florian et j’en suis bien content. Il ne savait pas que je savais qu’il savait (il me l’a dit avec ces mots). Maintenant, tout est clair et officiel. Florian est un type très sympa. Morceaux choisis :

Lui. – Alors maintenant, on va pouvoir partager nos impressions sur les autres mecs.
Moi. – Par exemple, le mec qui était là, B* : qu’est-ce que tu en penses ?
Lui. – Ben… Pas mal, mais c’est tout.
Moi. – Je te demande ça pour savoir s’il est vraiment extraordinaire, ou si je suis le seul à le penser. Eh bien, apparemment, je suis bien atteint. Tu vois : ce mec occupe mes pensées depuis un bon bout de temps !

Lui. – Quand j’ai dit à ma mère « Je suis gay », elle m’a répondu : « Tu fais ce que tu veux de ton cul ! Pas de problème ! »
(Moi, j’ai trouvé ça atroce, mais il le disait sur un ton qui voulait dire que c’était bien.)

Lui. – Si tu veux des conseils d’ordre sexuel, surtout, n’hésite pas.
Moi. – Euh… d’ordre sexuel, je crois que je vais attendre un peu !
Lui. – Alors, d’ordre sentimental, déjà.

Voilà pour aujourd’hui. Vous avez vu : les jours précédents, je les ai écrits en résumé, parce que je ne ressens pas l’envie d’écrire. Je prends la peine d’écrire un peu plus aujourd’hui, parce que je crois que ça vaut le coup.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Lundi 9 mai 2005

C’était donc la rentrée. Une petite rentrée sympatoche. L’événement du jour, s’il en fallait un, ce pourrait être : j’ai dit à M* que j’étais homo. Une bonne chose de faite. Bon, je raconte.

Ce midi, j’ai mangé avec les habituels, et Florian en plus. Ça arrive de plus en plus souvent. Après, on rentre en cours. Et Marine me dit : « Je ne savais pas qu’il était homo, le copain de S*. Ça m’a surpris. » À la fin de la journée, à 17 heures, je l’ai attendue à la sortie du cours d’espagnol. Alors que d’habitude, je me barre. Au moment où elle va vers le garage à vélos, elle me dit : « À demain » et je lui dis : « Non, attends, je t’accompagne. » Elle : « Ah bon ? » Moi : « Oui, j’ai envie de te cause de quelque chose d’un peu sérieux. » Alors, je lui ai dit : « Tout à l’heure, tu m’as dit que tu avais été étonnée de savoir que Florian était homo. Alors ça te surprendrait encore plus, peut-être, de savoir que je le suis aussi. » Effectivement : elle est surprise. Et voilà. On a blablaté cinq minutes et zou, à demain, au revoir.

Je disais donc : on a mangé avec Florian. Après la cantine, j’ai causé avec S* et lui. On a parlé cinéma. Il a demandé si c’était vrai que dans le dernier Almodóvar (La mauvaise éducation) les scènes de sexe étaient si crues et montrées. Je lui ai confirmé qu’il y avait une scène de sodomie plus que suggérée, et que sur grand écran ça faisait bizarre. Il a dit qu’il avait beaucoup aimé Crustacés et coquillages, que c’était très drôle. J’aurais voulu voir ce film, mais il ne passait nulle part autour de chez moi : ni à Saint-Germain, ni à Marly, ni au Vésinet, ni à Chatou. C’est une comédie de Ducastel et Martineau, un couple gay. Des trucs qui partent dans tous les sens : tout le monde trompe tout le monde, les homos ne sont pas ceux qu’on croit, ça couche avec n’importe qui. La bande-annonce m’avait fait rigoler. Surtout, Florian a dit qu’il connaissait le jeune acteur qui joue un gay dans le film ; et qu’il avait couché avec lui. Hum ? Vraiment ?

S* m’a rendu Depuis que je sais ce que je suis. Elle a trouvé ça « émouvant » (je cite). Elle s’est reconnue, à un moment : la fille qui dit : « Oh, ce mec trop mignon, il est homo, quel gâchis ! » Elle avait dit ça à propos de Florian. J’avais trouvé ça bête. J’ai fait une page là-dessus.

Je l’ai prêté à B*.

Demain matin : mon concours ! Argh ! Ce soir avec maman, on a réfléchi à celui des quatre sujets qui me posait problème et, finalement, on a trouvé de bonnes idées. Maintenant, stop : je n’y pense plus. J’ai préparé mon matériel.

Demain, j’irai aux deux premières heures de cours, parce que c’est histoire : je n’ai pas intérêt à rater. Puis je rentre à la maison à 10h30, et je pars à midi pour arriver là-bas à 13h30. C’est au métro République.


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Dimanche 8 mai 2005

Vendredi, j’ai été à la bibliothèque du Vésinet pour me promener. Aérer mes neurones. Les pauvres, ils n’étaient pas sortis depuis deux jours.

Arf. J’écris mal, ce matin. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la main qui tremble.

À la bibliothèque, j’ai rencontré Camille. Puis Arthur. Alors on a traîné un peu, on a passé du temps ensemble. On a parlé bouquins, avec Camille. Je n’ai rien emprunté. Ça m’a sorti, c’est tout.

J’ai dessiné. La onzième et dernière planche d’Ours du soir, espoir.

J’ai fini Moins que zéro. C’est terrible. De plus en plus sordide. Et toujours raconté sur le même ton neutre, dérangeant. Le narrateur est assez malsain, et on entre dans sa peau. Ils sont tous complètement décadents et d’une lucidité effrayante. C’est impressionnant : un petit roman qui n’a l’air de rien, mais très puissant. Et l’auteur l’a écrit à vingt ans.

J’ai commencé Retombées de sombrero de Richard Brautigan, terminé hier soir. De lui, j’avais lu Un privé à Babylone qui m’avait fait bien rire. Dans Retombées de sombrero, il ne se passe pas grand chose, mais pourtant ça tient éveillé. Deux récits sont menés en parallèle : l’histoire de l’auteur qui se retrouve seul chez lui, un soir, après que sa femme l’a quitté ; et l’histoire d’un début de roman déchiré dans sa corbeille à papier, qui choisit de poursuivre sa vie seul. Ça donne un récit complètement loufoque qui tourne au massacre. Alterné avec la tristesse de l’auteur, seul chez lui.

Ça m’a donné envie d’écrire ! Les phrases courtes, simples, et d’une puissance implacable de Bret Easton Ellis. Et les digressions loufoques, alliées à ce principe d’alternance des deux récits, chez Brautigan. Tout ceci est très réjouissant. Alors, j’ai commencé un roman, ou une nouvelle, je ne sais pas. Ça fera sans doute une cinquantaine de pages.

C’est un récit qui alterne, dans ses chapitres, trois histoires : on suit trois personnages différents. Lucien, un type normal qui va acheter son pain à la boulangerie. John, le maître du monde, désespéré car sa femme l’a largué. Et Vladimir, un cosmonaute en mission sur ISS. Tout se passe simultanément, en une heure. Et à la fin de l’histoire, paf : la fin du monde. Le lecteur le sait dès le début. D’où : suspense. On pense que c’est John, le maître du monde, qui va déclencher sa fin, parce qu’il l’a décidé et qu’il a tout préparé. Mais au dernier moment, surprise ! Ça n’arrive pas comme il l’avait prévu.

Attention, je ne me prends pas au sérieux quand j’écris ça. Je sais que c’est bourré de maladresses. Je m’en fous : je l’écris juste pour rigoler. Ça fera vingt-huit chapitres, normalement. J’ai écrit le huitième ce matin (ce sont des chapitres très courts).

Dans deux jours, c’est ce fichu concours. Ça me fait peur. J’hésite entre deux attitudes. Soit j’évite d’y penser, j’essaie d’être cool, zen. Le risque, c’est de me préparer au dernier moment et d’aller à la catastrophe. Soit j’y pense : et donc, je me prépare. Et j’angoisse. Et je culpabilise de ne pas m’être assez préparé (c’est très vrai et très con). Et donc, je risque de passer deux jours infernaux de stress, et de ne pas en dormir la nuit.

Au fait, j’ai été à la boulangerie hier : elle a rouvert. La boulangère habituelle était là. Ce n’est donc pas elle qui est morte.

Qu’ai-je fait d’autre ces derniers jours ? En vrac. J’ai appelé Club Internet parce que je ne pouvais plus me connecter depuis deux jours. J’ai vu Les triplettes de Belleville, j’ai trouvé ça très drôle et les dessins superbes. J’ai trié mes cours de maths parce que ça s’accumulait dans mon classeur et c’était bordélique. J’ai zappé un ou deux chapitres du Journal d’un inconnu de Cocteau parce que ça m’ennuyait (mais le reste, j’ai aimé). J’ai vu aussi le film Brodeuses. J’ai cassé le tuyau de l’aspirateur et l’ai réparé avec du gros scotch. J’ai lavé les carreaux de ma chambre qui en avaient bien besoin. J’ai fait des tas de trucs insignifiants, pensé à des tas de choses sans importance, et cette liste en est un bon résumé.

Au fait : « Ne pas se raser les antennes », ça doit vouloir dire : ne pas abolir son sens critique, sa perception, sa faculté de juger. Parce que les antennes sont des organes sensitifs, sensoriels. Indispensables pour se repérer, se diriger, comprendre. Il ne faut pas les raser, pour ne pas être un légume passif.

Je ne me sens pas très bien aujourd’hui. Ces derniers jours, j’avais un bon moral, mais là je suis bizarre. Pas à l’aise. Un peu inquiet. Pas la conscience tranquille. Je ne me sens pas prêt. C’est la rentrée demain, et ça me semble irréel. Je ne veux pas être déprimé ou angoissé. J’ai peur.

Je ne veux pas être trop insouciant, parce que j’ai ce concours. Et le bac. Je n’ai presque pas travaillé pendant les vacances. Je n’ai pas envie de travailler. Je n’ai pas envie de grand chose.

Si : j’ai des tas d’envies. De dessin. D’écriture. De BD. Je suis comme un fou quand je me lance dans une idée. Et ensuite, quand je me pose, je trouve ça tellement dérisoire… voire pathétique. Le pauvre type, seul, qui s’emmerde, qui n’a pas d’amis à voir, qui est triste, et qui se réfugie dans ses BD. Pour s’occuper. Pour rêver. Pour ne plus penser aux choses désagréables. Pour se couper du monde.

Encore un truc. Je pensais intituler mon roman / nouvelle / récit (choisissez le meilleur terme) : Une heure avant la fin du monde. Je vois que ce titre est déjà pris. Il y a un mec qui a appelé son bouquin comme ça. À chaque fois (pour mes BD aussi), je vérifie en tapant le titre dans Google. Là, ce bouquin existe. Ça me gêne. Mais je ne me laisse pas démonter : je vais l’intituler Dans une heure la fin du monde ou Dans moins d’une heure la fin du monde, et ce sera même mieux. Mon titre sera meilleur que celui de l’autre mec (qui est sûrement très talentueux par ailleurs).

Plus tard

Ça y est, Ours du soir, espoir est terminé. J’ai dessiné la dernière planche et la couverture. C’est bête, mais je ne suis pas pressé de le montrer à maman. Au contraire. J’appréhende un peu. C’est bête, hein. À cause des trois dernières planches. Celles où Anatole dit qu’il est pédé.


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Jeudi 5 mai 2005

Hier, j’ai acheté Têtu. Vous vous rendez compte ? Vous savez, c’est le magazine gay. J’avais envie de voir à quoi ressemblait un magazine gay, mais je n’aurais pas été jusqu’à l’acheter. Mais là, c’est un numéro spécial (pour le centième, ou pour les dix ans, je ne sais plus) et il y a des portraits et interviews de tas de personnalités. J’avais repéré ce numéro depuis quelques jours (la couverture est affichée sur tous les kiosques), mais j’ai pensé que je n’oserais jamais l’acheter. Je suis donc allé dans une presse où je ne vais jamais. C’était lundi. J’avais un alibi : acheter le programme télé. Mais je me suis dégonflé au dernier moment. Je suis reparti avec mon TV Grandes Chaînes et c’est tout. Alors, hier, j’ai pris mon courage à deux mains (voire trois) et j’y suis retourné. Mon nouvel alibi : Studio. Il y avait du monde. J’ai pris Têtu, d’un geste sûr et furtif. J’ai été à la caisse et j’ai demandé s’ils avaient Studio. Le gars me dit qu’il ne l’a pas. Tout en discutant de Studio sur le ton le plus anodin possible, je tends mon magazine et je paie. Le gars ne sourcille pas (évidemment, il s’en fout). Et voilà : moi, j’étais en train d’acheter un canard sous-titré « le magazine des gays et des lesbiennes » avec un mec à poil sur la couverture, comme ça, l’air de rien ? Je n’en revenais pas. Le gars, très professionnel, me l’a glissé dans un sac Télérama (excellente idée), alors qu’il ne donne pas de sac d’habitude. Sur ce, je dis « Je reviendrai » (pour Studio) et voilà. Vous devez me trouver ridicule d’être fier d’un détail aussi anodin. Ce dont je suis fier, c’est d’avoir osé faire ce que j’avais prévu de faire, sans me dégonfler.

Alors, ce magazine. Ça a l’air pas mal. Il y a des photos, hum… je ne crois pas que j’afficherai le poster central dans ma chambre ! Les articles sont intéressants, mais ce sont les interviews qui m’intéressent le plus. Le reste, je ne m’y reconnais pas tellement. Je ne fais pas partie de leur « cible », comme on dit. Je ne suis pas un « gay » comme ceux-là. Je suis juste un jeune homo, qui ne me reconnais pas dans ce type de communauté. Ça ne m’empêche pas de trouver ça très intéressant.

L’après-midi, S* est venue. Deux heures seulement (son emploi du temps est toujours très, très serré). Je lui ai prêté Depuis que je sais ce que je suis. Elle m’a dit que ça l’intéressait. Je suis content ! Elle va apprendre des choses sur moi !

Puis, j’ai dessiné Anatole. Aujourd’hui aussi. J’ai terminé la planche 10 : c’est celle où j’arrive enfin dans le vif du sujet. Ensuite, la planche 11 part un peu en vrille. Enfin, à la planche 12, Anatole se réveille, car c’était un rêve.

À part dessiner, qu’ai-je fait aujourd’hui ? J’ai liquidé cette saloperie de devoir de maths.

Mon concours pour Duperré, c’est dans cinq jours ! Il faut que je me prépare encore. Je n’ai rien fait, depuis la fois où on a étudié les deux sujets avec maman.


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Mardi 3 mai 2005

Un dimanche tranquille. Il faisait beau. J’ai glandouillé. J’ai vaguement dessiné Anatole. J’ai lu un peu : le Journal d’un inconnu de Cocteau. Comme ce n’est pas un roman, je me suis permis de commencer un autre bouquin en même temps : Moins que zéro de Bret Easton Ellis, l’auteur des Lois de l’attraction. C’est encore une histoire d’étudiants américains, fils à papa, qui se font chier, qui se traînent d’une soirée à l’autre, qui vont mal, qui se droguent. C’est décadent, c’est sexe, drogue et rock’n’roll. C’est passionnant et effrayant : la jeunesse qui se fout en l’air. Le style est tout simple, droit au but, souvent drôle.

Hier, lundi, maman travaillait. Avec Juline, on a fait du shopping, hu hu. On a été aux Halles. Elle m’a forcé à prendre des fringues que je n’aurais jamais choisies, et elle a eu raison. Je suis d’un classicisme terrible : ce n’est plus de la sobriété, c’est carrément insignifiant. Dès qu’il y a un truc, un motif, je me dis que ce n’est pas pour moi, que ça ne m’ira pas. Finalement, j’ai deux t-shirt sympas (mais pas trop fantaisistes non plus) et une chemise. Je n’ai pas trouvé le pantalon que je voulais.

Aujourd’hui, on était seuls aussi. J’ai regardé le film Orphée que j’avais enregistré. C’est fascinant. Tout ce que fait Cocteau est immédiatement reconnaissable. Il y a une atmosphère très étonnante dans ce film. Et les trucages, j’adore ! Les mouvements en marche arrière, par exemple, créent un rythme vraiment surprenant. Comme dans La belle et la bête : tout est dans cette ambiance si particulière. On est forcément piégé, on est obligé de le regarder jusqu’au bout.

Son livre que je lis en ce moment, ce sont des pensées, des réflexions. C’est souvent fondé sur des petites anecdotes et, à la fois, c’est très profond. Je ne l’ai pas fini, mais j’ai déjà lu la partie « D’une conduite », vers la fin : sur six pages, une succession de maximes, de préceptes, d’aphorismes pour définir une morale, une ligne de conduite. C’est génial. Tout me parle, me correspond parfaitement. J’aimerais les suivre. Il n’y a aucune de ces phrases que je rejèterais. Une seule me laisse perplexe : la première. « Le matin ne pas se raser les antennes. » Ça m’a fait rigoler. J’ai d’abord supposé que ce n’était qu’un bon mot, mais ce serait surprenant que ce ne soit que ça. Il y a forcément un sens. Je vais y réfléchir.

À l’Univers de livre, ils n’ont toujours pas reçu ma commande : le Journal de Fabrice Neaud. Ça a foiré, ils ont relancé la commande aujourd’hui. Je devrais l’avoir dans une semaine.

Juline est partie en fin d’après-midi pour rejoindre son copain. Ils vont passer deux jours ensemble. C’est super. Elle en a, de la chance. Il s’appelle ***. Oui, c’est vrai, au fait : je n’en parle jamais. Avant, elle était avec ***, ça a duré presque un an, je crois. Maintenant, elle est donc avec ***. C’est un mec qu’elle a rencontré cet été, avec ses copines, en vacances à Torreilles (c’est à côté de Perpignan). Il habite près de Créteil. C’est rare, de continuer à voir ses amis de vacances… Depuis peu, ils ne sont plus seulement amis. Il est venu ici, une fois. Il m’a l’air très bien. Le mec cool, à l’aise, sympa, plutôt beau gosse en plus. Le genre qui joue de la guitare sur la plage, vous voyez ?


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Samedi 30 avril 2005

Jeudi, je dessinais peinard Anatole. J’ai terminé la planche 7. Ça avance, mais pas vite, parce que je soigne le dessin. Tout à coup, j’ai eu une nouvelle envie ! Envie de me mettre en scène dans une BD, de dessiner des choses vécues, de mettre en images des anecdotes de ce journal par exemple. Ce n’est pas nouveau comme idée : je l’ai déjà fait, mais c’était trop prétentieux. C’était en grand format, à la plume, etc. Là, c’est dessiné très rapidement (vingt minutes par planche), au feutre, sans crayonné préalable, au format A4.

Et ça parle de quoi ? Devinez. Mon homosexualité, bien sûr. Il y a une introduction et une conclusion de deux pages chacune et, entre les deux, seize histoires d’une page. Soit vingt pages. La première a été dessinée jeudi soir, la dernière hier après-midi. Tout a été bouclé en moins de deux jours. Ça m’a pris subitement et ça a monopolisé mon esprit jusqu’à ce que j’ai fini. J’ai eu du mal à m’endormir, je ne pensais qu’à ça.

J’ai dessiné une couverture (rose). Je vais scanner toutes les pages, les réduire, les imprimer, les agrafer. Ça me fera un bouquin A5. Le petit livre rose d’Antonin. Je ne sais pas à qui je le montrerai. Je n’en ai parlé à personne. En tout cas, je suis content de moi : c’est autobiographique, mais ça reste lisible par d’autres, je pense.

À part ça, j’ai commencé à travailler pour le lycée. Incroyable ! Une heure hier soir, et autant aujourd’hui. Et ça ne m’a même pas répugné. J’ai fait des fiches en éco. Je n’en avais jamais fait.

J’ai lu dans le jardin Nic Oumouk, le dernier album de Larcenet. Des guêpes ont fait leur trou dans la pelouse.

Ce matin, je suis sorti acheter du pain, il faisait beau, j’avais mes lunettes de soleil à ma vue. Elles sont neuves. Elles sont classieuses, un peu frime. Mais, surprise : la boulangerie était fermée. Un faire-part de décès sur la porte. Merde. C’est peut-être la vieille boulangère que j’aimais bien. Je ne connais pas son nom… Ça me met mal à l’aise. Je n’aime pas ça. Mais je ne me laisse pas démonter, je vais à la boulangerie d’en face.

Plus tard

La première semaine des vacances est déjà terminée. Je ne me suis pas ennuyé un seul instant ! Entre Anatole et Depuis que je sais ce que je suis, et puis mes lectures, et un peu de travail, je n’en ai pas eu le temps.

Je n’ai vu personne, à part S*, quelques heures, ce mardi. Mais ça me convient. Il faudrait quand même que je voie Benoît, on ne se voit jamais… Mais c’est ambigu, ma relation avec lui : je ne sais plus s’il compte pour moi. À chaque fois qu’on cause un peu (c’est très rare), j’apprécie beaucoup. Pourtant, je ne le sollicite plus. La dernière fois qu’on a passé du temps ensemble, c’était aux vacances d’hiver, et j’avais été un peu déçu. Aurions-nous changé ? Peut-être qu’on se perd. Ce serait dommage. La dernière fois, il m’a emprunté des bouquins. Du coup, j’ai peur d’avoir envie de le voir uniquement pour les récupérer. Ce serait minable de ma part. Mais je ne sais plus… Ce serait trop bête de perdre un ami : je n’ai ai pas beaucoup.

Mon grand trip en ce moment, c’est : d’ici à la rentrée, il faut que je fasse mon coming out. Mais oui, c’est ça ! On y croit… J’ai pensé que je le dirais à M* par exemple, en lui disant que ce n’est pas un secret. Lui dire ça par MSN : je sais que j’en suis capable. Encore faudrait-il que je la rencontre sur MSN… Il faut que je vous dise : je l’avais bloquée, pendant longtemps (je l’ai débloquée il y a trois jours) pour une histoire de jalousie, hum hum… Du coup, on n’a pas tellement l’habitude de communiquer par ce truc !

Je me dis aussi : il faut que je termine Ours du soir, espoir et que je le fasse lire, comme d’habitude. Ce serait une bonne entrée en matière pour aborder mon homosexualité ?

Il faut que j’arrête avec cette obsession. Le fait d’écrire là-dessus (et maintenant, de dessiner), ça me met le nez dedans et j’y pense encore plus. Mais ça ne me déprime pas ! Je suis cool.

Un autre de mes grands trips du moment : devenir pote avec Florian d’ici à la fin de l’année. Hum ! Tu te réveilles un peu tard, l’ami ! L’année est terminée, il n’y a plus que trois semaines de cours ! Fallait y penser avant.

Sur les pages précédentes, j’ai dessiné. Je sais pourquoi j’ai eu envie de faire ça. Je suis en train de lire le Journal de Julie Doucet, un journal dessiné. C’est Benoît qui me l’a donné il y a longtemps, je ne le lis que maintenant. Il me l’a donné parce qu’il l’a acheté, mais pas aimé. Il me l’a filé, sachant que j’aime plus que lui les machins d’auteur.

Souvent, je m’imagine être un vrai auteur de BD, dès aujourd’hui. C’est très concret. Pour commencer, je me vois photocopier à grande échelle une de mes BD (Les vacances de Torink, c’est ce qui me paraît le plus commercial) et imprimer la couverture en couleurs chez un imprimeur. Techniquement, j’ai pensé à tout. Une fois assemblé (agrafé), j’irai démarcher les libraires (l’Univers du livre, la Marque jaune, la Maison de la presse du Vésinet) et je déposerai des exemplaires chez eux. Je leur proposerai une séance de signature. Ça se vendrait assez bien. Ou alors, je créerai mon propre fanzine, que je ferai entièrement seul. Je le photocopierai et le vendrai autour de moi, et le proposerai aussi aux libraires. Comme Trondheim avec son Approximate Continuum Comics Institute. D’autres fois, je me vois carrément édité. J’enverrais mes projets à un petit éditeur indépendant, comme l’Association, Ego comme X, les Requins Marteaux, Cornélius, les Rêveurs ou je ne sais quoi. Ou à un magazine : Ferraille, Psikopat ou Fluide. Ça fait du bien de rêver.

Mon mois de juillet, je vois ça d’ici. Je vais rester seul. S* va travailler : elle part bosser à Madrid. Et qui d’autre, hein ? Je n’ai pas de copains. C’est malin.

Et je n’ai pas cherché de travail. Je culpabilise… Je suis fainéant et j’ai honte. Je sais que ça aiderait beaucoup maman à payer mes études (qui coûtent assez cher, malgré leur gratuité).

Alors je vais passer mon mois seul. J’aurai tout mon temps libre pour ma lancer dans un grand projet de BD. Sinon, je ne peux pas : ça prend trop de temps et, aussi, trop de place dans mon cerveau. Alors, je me limite à des Anatole de quelques planches. Ou, comme je viens de le faire, ce projet de vingt pages autobiographiques : il n’y a pas de scénario construit (des anecdotes ou des réflexions d’une page) et c’est dessiné très rapidement. Si je veux faire quelque chose d’ambitieux, j’ai besoin de tout ce mois.

Une dernière chose à propos de ce Depuis que je sais ce que je suis : je suis content, parce que c’est un premier pas vers une déprime constructive. J’explique. Je veux bien vivre des choses difficiles, si je peux en ressortir quelque chose. Par exemple : si Baudelaire avait toujours un bon moral, on n’aurait pas eu Spleen. Si c’est pour faire ça, je suis d’accord : le malaise constructif. Là, j’ai réussi à créer quelque chose à partir de mes expériences vécues, pas toujours gaies. Ce que je n’aime pas, c’est la déprime accablante, qui rend amorphe, qui ne sert même pas à créer.

Je viens de numéroter les pages de ce carnet. J’aime bien séparer les pages qui restaient attachées au niveau des trous de la spirale. Ça fait un bruit. Jusqu’à ce que je sépare ces pages pour la première fois, elles n’avaient jamais été séparées : elles étaient comme scellées, depuis leur fabrication, et elles ne le seront plus jamais. On ne peut les séparer qu’une fois.


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Mercredi 27 avril 2005

Hier après-midi, chez S*, on a papoté de tout, de rien. Ce n’est que lorsque nous nous voyons comme ça, hors du lycée, que nous pouvons parler de choses plus intéressantes, plus personnelles.

Aujourd’hui, j’ai dessiné (pour changer). J’ai fini la planche 5 et crayonné la planche 6. Ça avance. Je suis content de mon travail. Ça va être plutôt bon. J’ai aussi travaillé un peu le concours, avec maman. On a étudié le problème ensemble, on a sorti quelques idées faisables. Ça se précise. Je n’ai pas travaillé, en revanche, sur tout ce qui concerne le lycée, le bac, ce genre de choses…

Je vais bien, en ce moment. J’ai la pêche. Je suis content de ce que je fais, et même – ce qui est plus rare – de ce que je suis. Je me supporte plutôt bien, et même je m’apprécie ! Je suis un type pas mal, en fait.

La vie est belle. Ne pas penser au futur proche désagréable, sans sombrer à l’inverse dans une insouciance exagérée. Vivre cool, quoi.

Plus tard

Je me suis replongé dans les bouquins de Craig Thompson. C’est vraiment beau. Je pourrais passer des heures à feuilleter ses livres, à regarder ses dessins magnifiques. Ça me bouleverse, ils sont si justes, si élégants, si pleins de sensibilité et d’émotion. Quand je vois les six cents pages de Blankets, je pense au boulot de fou que ce doit être. Chaque case est une merveille. C’est à pleurer.


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